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Full text of "Revue de l'Agenais et des anciennes provinces du Sud-Ouest"

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REVUE DE L’AGENAIS 


Tome XM. - 1896 . 


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REVUE 

DE LAGENAIS 

BT DBS 


BULLETIN 

DE LA SOCIÉTÉ DES SCIENCES, LETTRES 4 ARTS D’AGEN 


Tome vingt-troisième. — Année 1896. 


AGEN 

IMPRIMERIE P. NOUBEL. — V» LAMY, SUCCESSEUR 

43, Rue Voltaire, 43 

«801 


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A\g>R4 

V. 23 


La Revue de. l’Agenais entre aujourd'hui dans sa vingt- 
troisième-année. A cette occasion, ses rédacteurs sont heu¬ 
reux d’annoncer aux abonnés que désormais chaque numéro 
contiendra une photogravure, représentant soit un monu¬ 
ment de la région, soit un personnage célèbre, soit un simple 
document. Un dessin complète ou peut même remplacer une 
description archéologique. La multiplicité des planches, qui 
sont devenues depuis quelques années le complément indis¬ 
pensable de tout ouvrage technique, ne prouve-t-elle pas 
surabondamment que celui-là seul est recherché et apprécié, 
qui, à côté du texte, reproduit l’image des monuments, des 
personnages ou des objets que l’on veut connaître. 

Depuis longtemps déjà la Société des Sciences, Lettres 
et Arts d'Agen avait le désir d’ajouter des illustrations 
aux notices qui en exigent. Elle peut essayer aujourd’hui 
d’entrer dans cette voie, grâce au perfectionnement et à 
l’abord plus facile des procédés en usage. 

Ainsi pourront être connus, et par suite étudiés, bien des 
monuments, encore existants, de l’Agenais et des contrées 
circonvoisines ; plus d’un peut être sera sauvé de la destruc- 


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- 6 — 


tion ou de l’oubli par la divulgation qui en sera faite. 
Ainsi également pourront être reproduits des tableaux ou 
des pçrtraits d’hommes éminents, qui ont rendu à notre 
pays de signalés services, et dont on ignore de plus en plus 
les uoms. Ce sera faire œuvre de justice et souvent mémo 
de réparation envers leur mémoire que de rappeler leurs 
mérites et de fixer à tout jamais leurs traits. 

Les planches, qui sortiront des ateliers de M. Bellotti, 
photograveur à Saint-Etienne, présentent un caractère artis¬ 
tique qui doit assurer le succès de notre nouvel essai. 

En s’efforçant de mettre la Revue de l’Agenais au niveau 
des autres publications périodiques de la région, ses rédac¬ 
teurs croient donc rester une fois de plus fidèles aux devoirs 
qui leur incombent, et, en entrant dans cette voie, s’assurer 
plus que jamais l’approbation de ses lecteurs. 

LA RÉDACTION. 


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LE 


CHATEAU DE NÉRAC 


Par quel monument pouvons-nous mieux inaugurer la série de 
nos publications illustrées que par le château d’Henri IV? Quel autre, 
par les souvenirs qu’il rappelle, bien plus encore que par son état 
actuel, mérite davantage d'attirer l’attention de nos lecteurs? N’est- 
ce pas vers lui que, durant près d'un demi-siécle, se sont tournés les 
regards, souvent anxieux, de la cour de France, et la pléiade de poè¬ 
tes, de philosophes, d'hommes de guerre, de princes et de princes¬ 
ses illustres qu’il a abrités sous son toit, ne doit-elle pas le faire 
considérer comme un précieux joyau, dont notre pays ait, à juste ti¬ 
tre, le droit de se montrer fier ? 

Certes, nous voudrions pouvoir le présenter tel qu’il se trouvait 
au temps des derniers d’Albret, c’est-à-dire dans son état d’entière 
conservation. Trois de ses côtés malheureusement ont totalement 
disparu; l’aile septentrionale a seule été conservée. Néanmoins, 
cette ruine est encore assez intéressante avec sa galerie couverte 
aux arceaux surbaissés, aux chapiteaux curieusement ouvragés, 
pour que nous n’ayons’pas hésité à la faire reproduire en photogra¬ 
vure en tète de ce volume. 

Notre première planche représente donc la seule partie du Château 
de Nérac qui soit encore debout. 

Ce dernier affectait, on ne l’ignore pas, la forme d’un vaste qua¬ 
drilatère à peu près régulier. 

Ses deux ailes latérales nord et sud mesuraient chacune à l’exlé- 
-tieur 40 mètres de long sur 6 de large. L’aile orientale, qui donnait 
sur la Baise, s’étendait sur une longueur de 30 mètres sur 7 de large. 


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— g - 


L'aile occidentale, au contraire, plus resserrée, ne mesurait que 
25 mètres de long et 3 de large. 

La cour intérieure mesurait 30 mètres de long sur 15 de large à 
son milieu. On y accédait par une entrée unique, ouverte au centre 
de la façade ouest ; au devant de cette porte se rabattait le pont- 
levis sur les fossés toujours pleins d’eau. Ces fossés entouraient le 
château de tous côtés, sauf au levant où la pente abrupte du rocher 
qui dominait la Baise le défendait suffisamment. Quatre tours rondes, 
très en saillie, fort peu engagées par suite dans les courtines, le 
flanquaient à chaque coin. Deux autres plus petites et demi-circu¬ 
laires se dressaient à droite et à gauche de la porte d’entrée. La fa¬ 
çade ouest était donc défendue par quatre tours. 

Chacune des ailes du château de Nérac accusait une date et un 
caractère différents. Un plan très exact, retrouvé dans un manus¬ 
crit de 1785, signé Dupin de Francueil 1 et conservé au musée de 
Nèrac, permet de se rendre compte de leur divers aménagements. 
Bien plus, ce même manuscrit contenait une aquarelle représentant 
la façade intérieure de l’aile orientale. Conservée, comme le plan, au 
musée municipal, ce dessin est intitulé: Fac-similé d'un dessin du 
château de Nérac, pris sur un manuscrit de 4782. 

Enfin il existe dans ce même musée une reproduction, qui parait 
très exacte, du château de Nérac ; elle a été exécutée en relief avec 
du liège. M. de Villeneuve-Bargemont, ancien sous-préfet de Nérac, 
qui la possédait, en fit don, le 18 octobre 1815, au Conseil général 
du département de Lot-et-Garonne, alors qu’il cessa, après les Cent- 
Jours, d’être préfet de ce département. C’est celle que nous repro¬ 
duisons également ici en photogravure. 


1 Dupin de Francueil, fils de Claude Dupin, économiste et fermier-géné¬ 
ral sous Louis XV, devint, comme son père, fermier-général à la fin du siè¬ 
cle dernier. Il épousa Marie-Aurore, fille naturelle du maréchal de Saxe, 
dont il eut un fils Maurice Dupin, qui fut le père de Georges Sand. On 
n’ignore pas que l'illustre écrivain épousa le baron Dudevant, propriétaire 
du château de Guillery, entre Lavardac et Durance, et qu’elle vint habiter 
notre pays, les premières années de son mariage. Faut-il dans ce rappro¬ 
chement chercher la provenance du manuscrit de 1782, ainsi que celle du 
plan et delà jolie aquarelle du château? Ou bien faut-il admettre qu'atta¬ 
ché à la maison de Bouillon, qui, on le verra, devint propriétaire du duché 
d’Albret, Dupin de Francueil eut, quelques années avant la Révolution, 
l'occasion de relever pour elle le plan de l'antique château? 


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*- • - 


• Nous n'éntreprendrons pas, on le pense, dans ce court exposé, dé 
décrire minutieusement l'ancien château des sires d'Albrët et des 
rois de Navarre. Nous préférons renvoyer nos lecteurs aux nombreux 
travaux, écrits bien avant nous sur ce sujet, et notamment à la 
Notice historique sur la ville de Nérac, par ce même comte dè 
Villeneuve-Bargemont (Agen, impr. Noubel, 1807), et aussi à l’ou¬ 
vrage très-consciencieux de M. Samazeuilh, Nérac et Pau (Agen, 
jmpr. Quillot. 1854). Tous deux se sont inspirés des documents pré¬ 
cédents, et, en ce qui concerne seulement la description du château, 
bien plus complet de leur temps que de nos jours, on peut dire 
qu'ils ont épuisé le sujet. 

Contentons-nous de rappeler que, d'après eux et à en juger par 
les armoiries qui se voyaient encore, avant ta Révolution, sculptées 
sur les diverses pièces du bâtiment, la partie la plus ancienne était 
l’aile occidentale. Elle renfermait la porte d’entrée, au-dessus de la¬ 
quelle était sculpté l’écusson des d'Albrët « de gueule, sans pièces 
d'armoiries; ce qui prouve, ajoute M. de Villeneuve, que ce corps 
de logis fut construit avant 1389, époque à laquelle celte maison 
obtint le privilège de porter les armes de France. » 

Ainsi que nous l’avons déjà dit, la seule aile qui nous ait été con¬ 
servée, bien mutilée et réduite à moitié, est l’aile septentrionale. 
Comme complément à notre planche et explication de la photogra¬ 
vure mise en tète de ce travail, nous croyons devoir reproduire, 
in extenso, la description qu’en donne M. de Villeneuve, qui la fait 
remonter à la fin du xv* siècle. 

« Le batiment septentrional, dit-il, le seul qui n’ait pas été détruit, fut 
élevé postérieurement au précédent, puisque l’on voyait sur les ciels des 
voûtes des appartements et sur les cheminées l’écusson d’Albrët écartelé 
de France, mais sans timbre, sans cordon de Saint-Michel et sans les deux 
épées qui éluient l’attribut de la charge de connétable. Cette construction 
est donc l’ouvrage des successeurs de Charles I«r, (mort en 1415), et ne peut 
être attribuée qu'à Charles II, son flls, qui avait survécu à Jean, mort en 
1456. Ce qui uchève de le démontrer, c'est que la partie de l'est, que nous 
allons voir être l'ouvrage d'Alain, fils de Jean, présentait partout l’écusson 
de France et le collier de l'ordre. 

< Il serait difficile de préciser l’époque à laquelle fut appliquée la galerie 
saillante, en demivoute, dont le laite est soutenu par des colonnes torses 
et qui présente un morceau d'architecture assez curieux. Sur le chapiteau 
de la troisième colonne, en effet, du côté de la rivière, on voit sculpté un 
moine bénédictin dans son costume, revêtu de sa cucule, et environné 
d’une grande quantité de lapins. 11 est courbé sur un gros dogue qui sem- 


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- 10 - 


blele menace^ ett tsuwiis q«e.d*one lui présente un longpapier 

déroulé, de l’autre il.cherehq A l’np*iaet\ Ge* mprceau, d'une amtgtera 
grossière, existe eaoore, à 1 'exoeptioB.de la tête d n moine qui a été détmite. 
Et si l’on se rappelle l’étymologie du mot Albret,.il ne paraît paapermia 
de douter que ce ne fut un monument, et un emblème de la transaction 
conclus entre les seigneurs de ce nom et les moines. 

« On remarquait, ajoute M. de Villeneuve, sous les voûtes de cette gale¬ 
rie l’écusson aux armes d’Albret et de France, sans timbre et sans traces 
du collier. Il est k présumer que cette galerie, ainsi que le reste du bâti¬ 
ment, fut l’ouvrage de Charles II (1415-1471). Ce qui tend à fortifier cette 
conjeoture, c'est que l’on voyait sculptés, dans différentes parties, des CC 
entrelacés en chiffres. » 

Tout en partageant, dans ses grandes lignes, la manière de voir 
de M. de Villeneuve, M. Samazcuilh croit ne devoir faire remonter 
la construction de cette aile gauche qu’à Alain le Grand, sire d’Al¬ 
bret, qui prit pour femme Françoise de Bretagne, et qui vivait de 
1471 à 1522. 

L’aile orientale, qui n’existe plus et qui dominait la vallée de la 
Baïse, était postérieure aux deux précédentes. Elle était véritable¬ 
ment l’œuvre d'Alain d’Albret, dont les armes, écartelées de France, 
se retrouvaient sur les croisées à doubles meneaux et la plupart des 
manteaux de cheminées ; elle accusait tous les gracieux caractères 
des premières années de la Renaissance *. 

Enfin l’aile méridionale, également détruite en son entier en 1793, 
ne datait que du milieu du xvi* siècle. Un Mémoire de l’abbesse de 
Sainte Claire de Nérac la fait remonter à Henri d’Albret, roi de Na¬ 
varre. M. de Villeneuve, au contraire, affirme « qu’elle fut bâtie par 
Antoine de Bourbon et Jeanne d’Albret, en grande partie avec les 
pierres des'églises et des monastères de Nérac, que cette princesse 
fit démolir en 1560, lorsqu’elle proscrivit le culte catholique. > 
Divisée, d’après le plan de 1782, en deux corps de logis seulement, 
elle comprenait du côté de l’ouest une magnifique salle, dite Salle 
des Gardes, de 20 mè:res de long sur 6 de large ; puis à la suite, à 
l’extrémité orientale, une chambre d’honneur, de 8 mètres de long, à 
laquelle correspondait, au premier étage, la chambre à coucher du 
Roi. « Le lit d'Henri de Bourbon, nous dit toujours M. de Villeneuve, 
d’après un ancien manuscrit, était placé dans une alcôve pratiquée 


* Voir l’aquarelle de 1782 au musée de Nérac. 


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Clichi “Philippe LauçtH Phatatjpie Belhlti, Saint Etienne 

LE CHATEAU DE NÉRAC 



- II - 


dans l’angle de la chambre, entre le levant et le midi. Cette chambre, 
construite en planches de sapin, sans moulures, ni peintures, ni do* 
rures, et un petit écusson aux armes de France, sans support, sans 
timbre, sans couronne, était la seule chose qui distinguât la modeste 
demeure de celui qui fut un de nos plus grands rois. > 

Plus tard, on installa dans cette aile la Chambre des Comptes de 
Nérac, puis celle de l’Edit, lorsque de demeure privée le château de 
Nérac devint édifice public, par suite de l'avènement d’Henri de 
Bourbon au trône de France. 

Tout cela est démoli 1 Tous ces souvenirs sont à jamais détruits ; 
et, sauf ce dernier pan de mur, il ne reste plus rien de ce qui fut 
autrefois le château des sires d'Albret * 1 

— Et cependant quel autre édifice, plus que celui-lâ, aurait mérité 
d’ètre pieusement conservé ? Quel autre dans toute notre région de 
Gascogne évoque, avec celui de Pau, de plus glorieux et de plus 
éloquents souvenirs? 

La fortune prodigieuse de la maison d'Albret, de cette petite fa¬ 
mille, pauvre et inconnue â ses débuts, sortie du plus profond des 
Landes, et, à force de courage, d'audace, de bonheur et aussi d'in¬ 
trigues, arrivée à la couronne de France, n’est-elle pas faite pour 
étonner la postérité et capter l’attention de tous ceux qui s'intéres¬ 
sent à l'histoire de leur pays ? C’est principalement au château de 
Nérac que se déroulent les phases de ces existences si mouvemen¬ 
tées ; ses murs, durant trois siècles, furent les témoins de tous les 
faits et gestes des membres de cette vaillante race. 


• En outre des dessina déjà cités, il en existe un autre, reproduit à la fln 
de l'ouvrage, devenu fort rare, de M. Rougier de Labergerie, ancien sous- 
préfet de Nérac, et intitulé Trente années de la vie d'Henri IV, son séiour et 
celui de sa Cour à Nérac (Agen, imp. Noubel, 1826). Ce dessin n’est que la 
reproduction d'un tableau beaucoup plus ancien qui portait pour titre : 
Vue du château de Nérac en 1610. La vue est prise de la Garenne, c’est-à- 
dire de la rive droite, et permet d'admirer sur la rive gauche, et au bout 
du pont à deux arches inégales, très pittoresques, les deux façades est et 
sud du château, avec leurs tours couronnées, les fenêtres de ses deux éta¬ 
ges, et le commencement du Jardin du Roi. Nous possédons également un 
autre exemplaire de ce joli dessin, reproduit en lithographie, et attribué à 
l’ingénieur Lomet, 


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.■ H est en effet convenu dé considérer l’année 1806 comme date de 
la fondation de cette seigneurie par Amanieu d'Albret, VII e du nom, 
en échange des services rendus par lui et sa famille aux moines de 
Condom, à qui elle appartenait. Aussi est-ce cette ville que les sires 
d’Albret choisirent, avec Casteljaloux, pour y fixer, à partir de cette 
époque, leur principale résidence. C’est donc à ce moment que dut 
6’élever leur première demeure, que les évènements ou les caprices 
de leurs successeurs transformèrent plusieurs fois dans la suite. 

La filiation d'Amnnieu VU d’Albret est suffisamment connue pour 
que nous n’ayons pas, ici encore, à y insister; nous préférons ren¬ 
voyer nos lecteurs à l'article que leur a consacré M. Samazeuilh, 
dans sa Biographie, devenue très-rare, de l’Arrondissement de 
Nérac. 

Aussi passerons-nous sous silence les innombrables faits d’armes 
des premiers d’Albret pendant les luttes du moyen-âge et les longues 
gqerres Anglaises ; leur hésitation au début à servir tel ou tel parti ; 
leur habileté à se ranger du côté où les poussait leur intérêt ; puis, 
dès la fin du xiv« siècle et durant tout le xv*, leur attachement à la 
maison d’Armngnae, dont ils partagèrent le mauvais sort ù la ba¬ 
taille de Launac (1362), où six des leurs furent faits prisonniers : 
■Et dé Labret, tout lou troupet, dit la chronique de Michel de Ver¬ 
nis ; leur fidélité au roi de France, pour lequel Charles I er trouva la 
mort sur le champ de bataille d'Azincourt ; les exploits de son fils 
Charles II dans l’armée de Gtiienne, à côté de Xaintrailles et de 
Lahire contre les Anglais; enfin la fortune inouïe à laquelle attei¬ 
gnit Alain le Grqnd, qui sut si habilement profiter de la ruine de 
Jean V d'Armagnac et se faire pardonner par Louis XII ses menées 
ténébreuses à propos du'duché de Bretagne. C’est lui qui construisit 
les deux ailes est et nord du château qui nous occupe. 

Par ce prince on arrive au xvi° siècle, c'est-à-dire à l’époque la 
plus florissante du château de Nérac. 

■ Par son mariage avec Catherine de Foix, la riche héritière de la 
maison de Foix, le fils aine d’Alain le Grand, Jean d’Albret, devint 
roi de Navarre, comte de Foix et vicomte de Béarn. Par son union 
avec Marguerited'Angoulème, la propre soeur de François I er , le 
fils de Jean, Henri d'Albret, compagnon d'infortune à Pavie du roi- 
chevalier, devint un des plus riches et des pins puissants princes de 
fout le royaume de France. 

Et quelle Çour au château de Nérac, la demeure préférée de sa 
femme, la Marguerite des Marguerites, « corps féminin, cœur d!hom- 


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- 13 - 

me et tête d’ange >, ainsi que la qualifiait son protégé Clément Ma- 
rot I Quel lustre jeté sur celte demeure par l'aimable auteur dé 
l’Heptaméron et toute la pléiade de poètes, de philosophes, de théo¬ 
logiens, d’hommes illustres, dont elle s'entoura I 

Mais voici qu'apparait la sombre figure de sa fille, Jeanne d’Albret. 
Avec elle s’envolent les nobles amusements et les jeux de l’esprit. 
L’orage gronde ; la guerre religieuse éclate, et c’est le fanatisme et 
la persécution qui régnent à Nérac. Sur l’ordre de la princesse,Mon- 
gonméry porte la dévastation dans toute la province, et Nérac se 
voit abandonné pour « le petit Genève de Pau. ». 

Ce n'est toutefois qu’une éclipse passagère. Jeanne est morte, em¬ 
poisonnée, dit-on, aux noces de son fils. Et cinq ans ne se sont pas 
écoulés, que, s'échappant de la prison du Louvre et revenant vivre 
au grand air des Landes, Henri de Navarre ramène à Nérac le mou¬ 
vement, la jeunesse, et avec elle tout le cortège des fêtes et des 
plaisirs. 

C’est Marguerite de Valois, sa femme, tout aussi aimable, plus 
captivante peut-être que la première Marguerite, qui tient, sous les 
Ombrages de la Garenne, une nouvelle Cour d'Amour. C’est Cathe¬ 
rine de Médicis, sa mère, qui, tout en signant les Conférences de 
1579, lui amène son escadron volant. Et c’est Rebours, Fosseuse, 
Dayelle la belle Grecque, Mesdemoiselles de Duras, de Montaigu, de* 
Tignonville, plus tard dame de Pardaillan et de Panjas, et jusqu’à la 
poétique Fleurette, qui, de leurs grâces comme de leur jeunesse, 
forment cette guirlande célèbre des Marguerites, récompensant de 
leurs plus doux sourires, à commencer parle Vert-Galant, cette hé¬ 
roïque et légendaire troupe de gentilshommes Gascons, indissoluble¬ 
ment liés au roi de Navarre, qui firent sa fortune et le suivirent 
dans tous ses combats. 

« Félicité qui me dura l'espace de quatre ou otnq ans que je fus en Gas¬ 
cogne, écrit Marguerite dans ses Mémoires ; faisant la plupart de cetems- 
là nostre séjour à Nérac, où nostre Cour esloit si belle et si plaisante, que 
nous n’envions point celle de France ; y ayant Madame la princesse de Na¬ 
varre, sœur du Roi, qui despuis a esté marié à Monsieur le duc de Bar, 
mon nepveu, et moy avec bon nombre de dames et de filles, Et le Roy mon 
mary estoit suivi d’une belle troupe de seigneurs et gentilshommes, aussi 
bonncstes gens que les plus galans que j’ay veus à la Cour, et n’y avait 
rien à regretter en eux, sinon qu’ils estoient huguenots. Mais ds celte di¬ 
versité de religion, il ne s'en oyait point parler ; le Roy mon mary et Ma¬ 
dame la princesse sa sœur allants d'un coslé au prescbe, et moi et mon 


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train à la messe, en une chapelle qui est dans le parc ; d'où, comme je sor» 
tois,nous nous rassemblions pous nous aller promener ensemble en un très 
beau jardin qui a des allées de lauriers et de cyprès fort longues, ou dans 
le parc que j’avait faict faire, en des allées de trois mille pas qui sont au 
long de la rivière ; et le reste de la journée se passoit en toutes sortes 
d’honnestes plaisirs, le bal se tenant d'ordinaire l’après-disnée et le soir. » 


Ce ne furent pas les coups de canon, d’ailleurs iwoffensifs, du ma* 
réchal de Biron, tirés en août 1580 contre le château de Nérac, où 
était enfermée la reine Marguerite, qui vinrent troubler cet heureux 
état de choses, mais bien les infidélités réciproques des deux époux, 
et plus encore l’affreuse politique. 

Mais, tandis qu’elle réussissait â Henri de Navarre, porté par son 
courage comme par son génie aux plus hautes destinées, elle préci¬ 
pitait sa femme de chute en chute, lui faisant regretter chaque jour 
davantage les douces heures passées au château de Nérac. 

Leur départ fut, en effet, pour Nérac un coup mortel. C’est le 
11 mars 1588, bien après s’étre séparé définitivement de Marguerite, 
qu’Henri de Bourbon vit pour la dernière fois le berceau de ses an¬ 
cêtres. Un instant, et en souvenir du beau temps passé, le maitre de 
la France dota la capitale de l’Albret de la Chambre de l’Edit de 
Guienne. Mais, redevenue protestante quelques années après sa mort, 
et par cela seul rebelle à la Royauté, la ville de Nérac dut subir en 
1621 un siège de plusieurs mois, et finalement ouvrir ses portes à 
l’armée de Mayenne et à Louis XIII. Ses murs furent démantelés, ses 
édifices en partie ruinés, et son importance â tout jamais perdue. 

Propriété desCondé, Nérac, ou tout au moins son château, dut en¬ 
core subir le simulacre d’un siège pendant les troubles de la Fronde. 
Peu après, l’Albret passait des mains des Condé dans celles des ducs 
de Bouillon, par son échange avec les principautés de Sedan et de 
Baucourt. Exilée à Nérac, Marie deMancini, une des nièces de Maza- 
rin et femme du duc de Bouillon, vit s’ouvrir devant elle les portes 
de l’antique château. Puis, l’oubli se fit définitif sur la vieille demeure, 
troublé seul, plus d’un siècle après, par le bruit du marteau révolu¬ 
tionnaire. 

Il n’est pas de monument qui ait été, plus que le château de Nérac, 
victime des fureurs aveugles et des haines stupides de 17931 Alors, 
en effet, furent brisés tous les écussons, preuves irréfutables de 
l’âge des diverses constructions ; alors disparurent < toutes les mar¬ 
ques de féodalité et d’esclavage >; et, comme nous l’avons déjà dit, 


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- 15 - 


furent démolies de fond en comble l'aile du sud, qui renfermait la 
belle salle des Gardes, ainsi que l’aile du levant, avec sa jolie façade 
Renaissance. Il ne resta debout que l'aile septentrionale. Encore 
fut-elle à moitié détruite, et la seule partie intacte, morcelée en plu¬ 
sieurs lots et vendue au plus offrant! 

Quel exemple fut donné à Nérac par la ville de Pau? Pourquoi 
cette ville n’a-t-elle pas su, comme sa sœur aînée, conserver et res¬ 
taurer son château d’Henri 1Y ? Avec sa Garenne intacte, ses vieux 
remparts, son site si pittoresque en étage au dessus de la Baïse, elle 
pourrait aujourd’hui rivaliser avec la capitale du Béarn ; et elle au¬ 
rait dû faire, comme elle, de la demeure de ses princes un lieu de 
pèlerinage pour l’archéologue et pour l’artiste. 

A-t-elle même su conserver à sa véritable place la statue du vain¬ 
queur de Coutras et d’ivry, qui, solennellement posée, en 1829, en 
face de son château et au centre de sa cour d'honneur, par les soins 
pieux de H. le comte de Dijon, s’est vue reléguée depuis à l’extré¬ 
mité de la ville, au-devant du principal hôtel, rendez-vous habituel 
des voyageurs de commerce et des marchands de vin? 

Puisse-t-elle, malgré tout, instruire les plus indifférents I Et, par les 
souvenirs si vivaces qu’elle évoque, apprendre à la génération ou¬ 
blieuse et sceptique à laquelle ils appartiennent, sinon les exploits 
d’Henri IV et les services rendus au pays par lou N os te Henric, du 
moins le culte de l’ancienne France et le respect dû â son glorieux 
passé f 


Ph. LAUZUN. 


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COMTES CAROLINGIENS DE BIGORRË 

ET LES 

PREMIERS ROIS DE NAVARRE 

( Suite ) 


§ VII. Principaux événements accomplis dans le Sud-Ouest de la Gaule 
Franque, depuis la première captivité de Pépin II jusqu’aux temps voisins 
de'l’origine du duché féodal de Gascogne. — En 851, le comte San- 
che-Sancion ne pouvait plus que se compromettre à soutenir désor¬ 
mais la cause de Pépin II. Aussi songeait il à la déserter. Les Aqui¬ 
tains semblaient revenir à ce prince ; mais Pépin II en profita pour 
traiter avec la plus grande rigueur ceux qui l’avaient abandonné, 
et môme ceux dont il n'était pas absolument sûr. Se méfiait-il du 
comte de Vasconie Citérieure? Aucun texte n’en témoigne. Toujours 
est-il que nous lisons dans les Annales de Saint-Berlin, sous la date 
de 852. « Sanche, comte de Vasconie (cornes Vasconiœ), prit Pépin, 
fils de Pépin, et le conduisit devant Charles, qui l’emmena prison¬ 
nier en France, et qui, après un colloque avec Lothaire, ordonna 
qu’il fut tondu et renfermé au monastère de Saint-Médard, dans la 
ville de Soissons 1 . » D’après les Annales de Metz, Pépin II aurait été 


* Snncius cornes Vasconiæ Pippinum Pippini fllium capit, et usque ad 
prœaentiam Garoli servat. Quem Carolus captum in Franciam ducit, ac 
post colloquium cum Lotharii in monasterio Sancti Medardi apud Suessio- 
nes tonderi jubet. Ann. Berlin, ap. Bouquet, VII, 68-69. — Karolus Aqui- 
taniam quasi ad partem regni sui jure pertinentem affectans, Pippino 
nepoti suo molestus efficitur; eumque crebris incursionibus infestans, 
grande detrimentum proprii exercitus sœpe pertulit., etc. Ann. Franc, 
îleient , ap. Bouquet, VII, 185. 


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H- 


arrêté dans l’Aquitaine même, et par ses propres sujets. Ce second 
récit est vague. C’est pourquoi le premier me semble préférable. 
Nous y voyons, d’abord, à propos de Pépin II, que Sanchc-Sancion 
le prend ( capit ), et pute le garde {serval), et le conduit enfin vers 
Charles usque ad prœsentiam Caroli. Qu’est-ce à dire? Sanche-San- 
cion conduisit-il son prisonnier à Charles, ou celui-ci vint-il le pren¬ 
dre ? J’inclinerais volontiers vers la première hypothèse, car nous 
lisons dans la seconde phrase : Carolus captum in Franciam dueit. 

La trahison de Sanche-Sancion ne tarda pas à lui profiter. A ses 
anciens domaines, Charles le Chauve ajouta l’héritage des ducs Sé¬ 
guin, et Guillaume, et de leur successeur probable mais innommé. 
Ainsi, le frère d'Azenar-Sanehe, tout en conservant le gouvernement 
direct des comtés de Vasconie Citérieure, et de Fezensac ou Auch, 
tout en gardant sa suprématie sur celui de Bigorre, fut investi par 
Charles le Chauve du comté de Bordeaux, et du Grand Comté des 
Vascons. Sans doute, aucun texte contemporain ne témoigne en 
termes exprès de cet accroissement de fortune. Mais raisonnons. 
Sanche-Sancion venait de rendre à Charles le Chauve un service de 
premier ordre. Désormais, tout rapprochement entrel’ancien parti¬ 
san de Pépin II et ce prince devenait absolument impossible. Or, 
cette année là (851),les Normands s’étaient une fois de plus emparés dé 
Bordeaux, d’où ils dirigeaient des incursions dans l’intérieur de notre 
Sud-Ouest. Quel homme mieux désigné que Sanche-Sancion, par 
sa puissance relative.par le voisinage de ses possessions antérieures, 
pouvait y ajouter plus utilement le comté de Bordeaux et le Grand 
Comté des Vascons? Voilà donc comment s’accrût la fortune de ce 
seigneur. Voilà pourquoi, dans le récit de la translation des reliques 
de sainte Fauste, nous le verrons bientôt désigné comme duc ( dux) 
défunt des Vascons, de même qu'Arnaud, son neveu et son héri¬ 
tier. 

A quelle époque mourut Sanche-Sancion? Sur ce point, aucun 
texte précis ne nous renseigne. Mais tout porte à croire qu’il décéda 
quelques années après 851. Toujours est il que le passage des Anna¬ 
les de Saint-Bertin cité dans le précédent paragraphe atteste qu’en 
855, les Normands prirent encore une fois de plus Bordeaux (Burde - 
galam Aquitaniœ civitaiem invadunt),el parcoururent à leur gré le 
pays dans tous les sens (hac illacque pro libitu pervagantur). 
Sanche-Sancion vivait-il encore à cette date? Celte supposition n’a 
rien de téméraire. En loua cas, cc duc, ou 9on neveu et successeur 


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Arnaud, ne purent alors faire tête'aux pirates. — Il est prduvé 
qu'en 855, Charles l'Enfant fut sacré roi d’Aquitaine-à Limoges. 

En 860, Frotaire était déjà archevêque de Bordeaux. Le Çallia 
christiana 1 place avant lui Adalelme, dont la date du décès n’est 
pàs connue. Nous ignorons également si le plus récent de ces pré¬ 
lats succéda sans intermédiaire au plus ancien. Frotaire souscrivit 
au second concile de Toul (860), au troisième concile d’Aix-la-Cha- 
pèlle (862)^ Un diplôme de la même année porte : Frotarius sanctœ 
metropolis eclesiœ Burdigalensis episcopus V Nous constatons la 
présence du même prélat au concile de Pistes (864), où il approuva 
une constitution faite en faveur de l'abbaye de Saint-Germain l'Auxer- 
rois, et où il se trouve à tort désigné sous le nom de Lotarius . 

Après Sanche-Sancion apparaît, comme duc des Vascons, son ne¬ 
veu Arnaud, sur lequel nous sommes uniquement renseignés par le 
récit de la translation des reliques de sainte Fauste*. Ce texte porte 


1 Gall. christ II, 796. 

2 Mabiil. ad ann., 864, no 13. 

* Tempore quo post Domini Nostri Jesu-Christi IncarnationemDCGCLXI1I1 
annus impletus est, obtinente regnum Francorum Carolo rege filio Ludovici 
magni imperatoris, grassata est ingens persecutio in Ecclesia Christi in 
regione Aquitaniæ, seu Gasconiæ. Siquidem paganorum barbaries, quos 
usitato sermone Danosseu Normannos appellant,a suis sedibus cum innu- 
merabili exeuntes geslamine, ad Sanctonicam sive Burdigalensem urbem 
sunt advecti. Indeque passim in præfatis discurrentes provinciis, urbes 
depopulando, monasteria, ecclesias, necnon et cunctas hominum ædes igné 
cremantes, non parvas hominum strages occidendo dederunt. 

Eo vero tempore apud Gascones, quibus montes Pyrenæi vicini sunt, 
ducatus apicem Arnaldus vir illuster obtinebat. Hic etenim filius cujusdam 
comitis Petragoricensis, vocabulo Imonis fuerat; et avunculo Sanctioni,qui 
ejusdem gentis dux fuerat, in principatum successerat. Denique idem 
Arnaldus sœpius cum præfatis barbarie ad defensionem Ecclesis præliando 
certaverat, et multos ex ilia terra spurcissima natione interficiens, maxi¬ 
mum ad ultimum soi nobilissimi exercitus partem amiserat. 

Erat autem in pago Lemovicino a præfatis paganis incensum monaste- 
rium, quod Sollemniacum more antiquo vocant, ubi memoratus Arnaldus 
maxima caritatis devotionne erat adstrictus ; ob boc videlicet quia noverat 
cum a S. Eligio Noviomagensi episcopo in honore S. Pétri apostoli nobi- 
11 ter fuisse constructum. et maximum hubitatorum illius cænobii fuisse 
rcgulæ sanclæ obscrvalionein. Tantam etenim erga ipsum archisterium 


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r 


- <9 - 


qu'en liatinéé de rihcamatlon 864, et Charles le Chauve étant roi, 
les Normands, débarqués en grand nombre, s'emparèrent de Saintes 
et de Bordeaux, et se répandirent dans les provinces voisines, brû- 
lant les monastères, les églises, les maisons, et massacrant bien des 
hommes. En ce lemps-là l’autorité ducale ( ducatus apicem) sur les 
Gascons voisins des monts Pyrénées (Gascones qui montibus Pyre- 
nœis vicini sunt) était exercée par Arnaud, homme illustre (Arnal- 
dus, vir illuster), fils d’Imon, comte de Périgord ( çomitis Petrago- 
ricensis). Arnaud avait succédé à son oncle Sancion ( avunculo suo 
Sanction?) qui avait été duc de la même nation ( qui ejusdem gentis 
dux filerai), c’est-à-dire des Gascons. Arnaud avait plusieurs fois ba¬ 
taillé contre les Normands, dont il avait tué un grand nombre, mais 
enpayant sa victoire de la perte d'une partie de ses meilleurs soldats. 
Or, il exis ait [alors, en Limousin, le monastère de Solignac {Soient' 
niacum) qui lut détruit par les Normands. Arnaud avait une grande 
dévotion pour ce couvent, bâti en l’honneur de saint Pierre, apôtre, 
car il savait que le fondateur était saint Eloi, évêque de Noyon. 
Les moines y suivaient la règle de Saint-Benoit. 

Arnaud voulait prendre le froc dans ce monastère; mais il mourut 
avant de réaliser ce projet. Au temps où il était encore en pleine 


habelat devQlionem, ut spondens voveret se in eodem pro Christi amore 
comam capitis sui depositurum, et monasticis aemetipsum subdendum dis- 
ciplinis. Postea vero i,d impleaset, niai inoplnata morte præventus esaet. 

Hic vero dum incolumis adhuc in suo statu persisteret, curam ferens 
memorati dcenobii, admonebat sæpius monachos ejusdem ioci, ut in par¬ 
tes Gasconiæ, quas regebat, pro adipiacendis sanclorum martyrum reliquiia 
penetrarenl. Ibique illis hoc spondebat provisurum, ne inanem paterentur 
itineris lnborem. Visura est autem abbali (Bernardo) ejusdem monasterii 
et omni ipsius congregationi, utaliquem ex fratribua pro prælibato negotio 
illo mittere deberent. Miserunt autem quemdam monachum, religiosum 
scilicet sacerdotem nomine Adulrium, cum nepote ejusdem ducia Arnaldi, 
nomine Gotafrido, qui in illia partibua lune iler carpebat. 

Aliquando êrgo pradictus frater cum sui itineris comitibus apud mémo- 
ratum principem commoratus est... aance cum mulla sanctorum pertran- 
sisaet loca, et opportunum non vidisaet ut cæplum negotium expiere 
potuisset et jam ad propria redire decerneret: hi cum quibua ire decerne- 
bat, tandem pervenit in agro Fidenciaco, ubi ecclesia mirifice olim in ho¬ 
norera S. Fausls virginis et martyria constructa, et ab ipsis, quoe supra 
taxavimus paganis combusta fuerat. In eadem denique basilics aanctis- 
sima raembru hujus martyria, completo Gbriali gloriosiaaimo triumplx), 


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santé, ce seigneur disait souvent aux moines qu’il fallait aller cher* 
cher des reliques de saints et de martyrs dans le pays de Gascogne 
qu’il gouvernait (in partes Gasconiœ quas regebat). Le duc répon¬ 
dait du succès. C’est pourquoi l’abbé du monastère (Bernard) et ses 
moines pensèrent qu'il fallait envoyer quelqu’un des leurs à cet effet. 
Leur choix tomba sur un pauvre religieux, sur un saint prêtre nommé 
Aldarie. Ce moine, qui voulut faire route avec Godefroi, petit-fils ou 
neveu du duc Arnaud ( nepote ejusdem Amaldi nomine Gotafrido ), 
qui allait partir pour ce pays. 

Après être demeuré quelque temps auprès du prince (principem ), 
c’est-à-dire d’Arnaud, le moine partit avec ses compagnons. Il passa 
par force lieux, où se trouvaient des reliques de saints, mais sans 
pouvoir remplir le but de son voyage. Aussi songeait-il à s’en re¬ 
tourner, quand il arriva avec ses compagnons dans le pays de Fezen* 
sac ( in agro Fidentiaco), où s'élevait jadis, en l’honneur de sainte 
Fauste, vierge et martyre, une église détruite par les Normands. Là 
se trouvaient les os de la sainte, et on les y vénérait depuis long¬ 
temps. Alors, le moine, se fiant à la miséricorde de Dieu, fortaussi de 
l'autorité et du consentement dudit juge (prcedicli jvdicis), c’est-à- 
dire de Godefroi, profita du crépuscule du soir pour s’approcher, avec 
quelques compganons,du tombeau de sainte Fauste, dont ils empor¬ 
tèrent les reliques en Limousin. 

Tels sont les faits consignés dans le texte que je cite, et que tfa- 
billon date à peu près de 864*. Laissant à cet érudit toute la responsa¬ 
bilité de son affirmation, je dois surtout m’inquiéter de la valeur du 
document au point de vue de l’histoire de notre Sud-Ouest. 


tumulnta a christiania fuerant, et congruo honore longissimis temporum 
succeseoribus venerato. 

Igitur cum per Dei voluntatem hæc quæ retulimus, memoratus (rater 
comperisset, confisus Dei omnipotentis miseratione, simulque aoctoritale 
consensu supradicti judicis fretus, quodam diei crepusculo, transeunte 
noctis excursu antequam res ab incolis ejusdem loci posset agnosci, paucis 
secum sociis adhibitis, acceditad S. Faustae virginis et martyria sepulcrum 
.... Quid multa? levantursanctissima ossa ex tumulo ubi mullo tempore 
jacuerant, et linteaminibua præcipuis involula, cura magna ,exultationis 
lætitia ab bis, a quibus inventa fuerant, feruntur ad propria, etc. Bitt. 
tram lut. reliq. S. Faustœ, ap. Bouquet, VII, 344-345. 

• Mabill. Acta SS. Ordtnis S. Uenedieti parte, S, sœc. k, p» 73. 


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r 


- Î1 - 

Dm* notre texte, Sanche-Sancion est tout simplement appelé 
Manche (Sanctioai»), au datif et au génitif. Mais l'identité de ee per¬ 
sonnage ne fait aucun doute. Il est, en effet, présenté comme duc 
des Vascoos avant son neveu et héritier'Arnaud. Or, les documents 
précités n'accordant à Sanche-Sancion, jusqu’en 851, que le titre de 
conte de Vasconie Ciiérieure, il s’ensuit que ce seigneur ne devint 
duc que vers cette date, c’est-à-dire quand il eut livré Pépin II à 
Charles le Chauve, et obtenu ainsi de ce prince le comté de Bor¬ 
deaux et le Grand Comté des Vascons. 

Arnaud est présenté comme le fils d’Imon, comte de Périgord, et 
comme le neveu et l’héritier de Sanche-Sancion. Imon avait donc 
épousé une sœur de ce dernier seigneur. Ainsi, de deux choses 
l’une, ou bien Sanche-Sancion ne se serait pas marié, ou du moins 
il u’aurait pas laissé d'enfant mâle capable, au décès do son père, de 
recueillir sa succession. 

Dans le récitde la translation desreliquesde sainteFauste,Arnaud, 
et par conséquent son oncle Sanche-Sancion. sont présentés comme 
ducs des Gascons ou Vascons voisins des Pyrénées. ( Goscones quibus 
monte* Pyrentei vicini sunt). Au premier abord, on pourrait être 
tenté d'induire de là que, même après 85i, l'autorité de ces deux 
seigneurs se bornait à la Vasconie Citérieure. Mais nous avons déjà 
vu qu’en 836, Sanche-Sancion avait recueilli ce pays, et le comté de 
Fezensac ou Auch dans la succesion de son frère Azenar-Sanche, et 
qu’il avait également hérité de sa suprématie sur le comté de Bi- 
gorre. D’autre part nous lisons, dans le récit précité, qu’Arnaud 
commandait en Fezensac, c'est-à-dire dans une région assez éloi¬ 
gnée du versant septentrional des Pyrénées Gasconnes. 

Ainsi, les mois Cascones, quibut montes Pyrenæi vicini sunt , 
n'out qu’une signification approximative. Maintenons donc, telle que je 
l’ai déjà établie la composition du duché des Vascons, à dater de 851. 

A quelle époque Sanche-Sancion, mourût-il, et fut-il remplacé par 
Arnaud ? Pour répondre à cette question, il faut considérer d’une part 
que ce seigneur vivait encore en 851, et l'autre qu’après la date 
assignée par Mabiilon à notre texte, le duc Arnaud était déjà décédé 
treize ans plus tard, c'est-à-dire en 864. Or, ce seigneur nous est 
donné comme ayant souvent ( sœpius ) guerroyé contre les Nor¬ 
mands- Cela suppose évidemment un assez long exercice de l’auto¬ 
rité ducale.. Sanche-Sancion dût donc mourir peu d’années après 
851. Le duc Arnaud laissa-t-il des descendants ? Pour répon¬ 
drez cette question, nous q’avons que la partie de notre texte rela- 


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— SS 


tive au voyage en Fezeiisac entrepris par le moinè Aldarie avecGo- 
defroi, parent du duc Arnaud, qui se rendait dans -ce pays : Aida- 
rium cum nepote ejusdem ducis Amaldi, nomine Gatofrido, qui in 
illis partibus lune itev carpebat. Mais quoi? Nepos désigne à la fois 
le petit-fils et le-neveu. En tous cas, ce Godefroi devait posséder la 
pleine confiance d’Arnaud. Notre texte nous le montre, en effet, par¬ 
tant pour la Vasconie dans l’intérêt du duc, et il lui donne plus bas 
le litre de juge (judicis). Tenons donc pour assez vraisemblable 
que Godefroi, petit-fils ou neveu d'Arnaud, lui avait succédé comme 
duc des Vascons avant 864. Je ne doute pas que son duché ait 
passé, jusqu'aux premières années du ix e siècle, à une série de sei¬ 
gneurs dont les noms ne nous sont point parvenus. Il est vrai que, 
selon la doctrine universellement acceptée en France, Sanche I er , 
dit Mitarra, serait devenu duc de Gascogne vers 872, et que, par son 
prétendu fils Mitarra-Sanche, et par son prétendu petit-fils Garsie- 
Sanche, dit le Courbé, ce futur roi de Navarre, serait la souche des 
ducs héréditaires de Gascogne. Sur la foi de mes devanciers, j’ai 
professé jusqu’ici cette erreur commune. Mais noué verrons.en temps 
utile, que le duché féodal de Gascogne ne commença que vers 926. 

Voilà, ce me semble, tout l’enseignement à tirer du récit de la : 
translation des reliques de sainte Fauste, si l'on accepte ce texte 
comme authentique dans toutes ses parties. Mais en est-il bien ainsi? 
Je n’oserais l’affirmer. Les objections que je vais fournir à ce sujet 
sont tirées de l’histoire du Périgord et de celle du Limousin. Or, no¬ 
tre texte fait d’Arnaud un fils d'Imon, comte de Périgord, et il nous 
montre ce duc des Vascons également investi d’une grande autorité 
en Limousin. 

Il est prouvé que, lors de la création du royaume d’Aquitaine 
(778), Wuilbod était comte de Périgord. Mais ses successeurs sont 
inconnus jusque vers le milieu du ix° siècle. En 860, et peut être 
plus tôt, Imon parait avoir gouverné ce pays. Voilà du moins ce qui 
résulte du texte précité de la translation des reliques de sainte 
Fauste. Ce document lui donne pour fils Arnaud, duc des Vascons 
avant 864, d’apres Mabillon. La chose, dit Léon Desalles, n’a rien de 
surprenant, car les fonctions de duc et de comte n’étaient pas alors 
héréditaires. Nous ne savons rien, du reste, sur la vie d’Imon, et sur 
la date de sa mort. ■ Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il n’existait 
pas en 866. Cependant, il pourrait se faire que cet Imon ou Emenon 
fut le même que les auteurs de Y Art de vérifier les dates^ appellent 
aussi Imon, lequel était frère de Turpion, comte d’Angoulêrae, et de 


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I 


— 83 - 


Bernard avec lequel il partagea la dignité de comte de Poitiers, dès 
838. et.qui se.relira auprésde Turpion vers 840. Devenu comte d’An- 
IpaUmn rn 863, il porta, dit-on aussi, le titre de comte de Périgord 
jusqu’à sa mort, le 2 juin 1866. 

' « Adhémar de Chabannais nous apprend, de son côté, qu’Emenon 
Ou Imon, était d’abord comte de Poitiers; qu’après la mort de Pépin, 
fils de Louis le Débonnaire, il avait voulu intervenir pour le jeune 
Pépin, fils du précédent, que Louis le Débonnaire le chassa de Poi¬ 
tiers, pour ce fait, ainsi que son frère Bernard; qu'à la suite de cela 
il fit Ramnufe comte de Poitiers, Turpion comte d’Angouléme, Ra- 
tier comte de Limoges, Seguin comte de Bordeaux, et Landry comte 
de Saintonge, si bien qu'il renouvela tous les comtes de l’ancienne 
Seconde Aquitaine, moins celui de Périgucux et celui d’Agen. — 
Nous savons également que Emenon, qui remplaça Turpion (comme 
comte d’Angouléme). portait le titre de comie d’Angouléme et de 
Périgord. Il y a donc de fortes présomptions pour croire que Tur¬ 
pion était comte de Périgord, comme Emenon 1 . 

« Vers le milieu du ix a siècle, les Normands ayant envahi l'Aqui¬ 
taine, y commettaient toutes sortes de ravages. En 863, Charles le 
Chauve leur opposa Turpion, créé ensuite d’AngotiIème en 863, par 
Louis le Débonnaire. » Turpion périt dans un combat contre les pi¬ 
rates, et deux ans après Emenon, son frère, succomba sous la main 
de Landry, comte de Saintes, qu’il frappa lui-méme d’un coup 
mortel « En mourant,Emenon laissa un filsen bas âge appelé Adhé¬ 
mar, qui fut fait plus tard comte de Poitiers. 

« La mort d'Emenon mettait une partie de l’Aquitaine sans chef 
capable de la défendre contre les Normands. Dans cette occurrence 
Charles le Chauve, en 866, désigna Wulgrin pour succéderà Emenon, 
et le fit en même temps comte d'Angouléme et de Périgord, comme 
l’étaient sans doule, ses prédécesseurs*. Ce Wulgrin, frère d’Aldoin, 
abbé de Saint-Denis, et parent du roi, était fort âgé quand il succéda 
à Emenon, et déjà bien connu dans les provinces méridionales, 
parce qu’il avait été souvent chargé d’y rendre la justice, avait 
épousé Roseliude, sœur de Guillaume II, duc de Toulouse, qui lui 


1 Labbe, Nova bibl. nui., II, 160. 

- * Chron. d’Adhémar de Chabannais. Id. de Maillezais; Hist. des évêques 
et comtes d’Angouléme. Labbe, Nov. bibl. mu., II, 162, 199, 251. 


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— H — 


donna deux fils dont il sera bientôt parlé 4 , et parce que, nèuf ans 
auparavant, il avait été obligé de s’emparer de vive force de 
l’Agenais, patrimoine de sa femme. Ce seigneur eut de nombreux et 
terribles combats à soutenir contre les Normands. Pour mieux leur 
résister, il construisit les châteaux de Mastas et de Marcillac en 
Angoumois, dans lesquels il établit en qualité de vicomtes, Robert, 
guerrier fort versé dans les lois, et son ami Ramnulphe, père de 
trois enfants, dont deux périrent plus tard de la main de Bernard, 
comte d’Angoulême et de Périgord, et petit-fils de Wulgrin, qui 
vengea sur eux sa sœur Sancie, dont ils avaient voulu faire leur 
victime. Quand il fut fait comte d’Angoumois et de Périgord, Aldoin 
et Guillaume étaient déjà grands. 11 mourut le 3 mai 886, après 
avoir gouverné pendant vingt ans, les provinces qui lui avaient 
été confiées*, et fut enterré à Angoulême, près de la basilique de 
Saint-Cybar. Ses deux fils lui succédèrent, on dit même, mais sans 
preuve, qu'il leur partagea sa succession*. 

« Selon Adhémar de Chabannais, l’histoire des évêques et comtes 
d'Angouléme et même la Chronique de Maillezais 4 , Wulgrin au¬ 
rait laissé l’Angoumois à Aldoin ou Audoin, le Périgord et l’Age- 
nais à Guillaume. 

« Rien de moins réel cependant que ce prétendu partage, complè- 


1 Dans Adhémar, et dans l'histoire des évêques et comtes d’Angoulême 
(Bibl. nov. nus. II, 167 et 251), il est appelé duc (Hélie) ; mais ce duc Hélie 
ne peut être que celui des auteurs de VArt de vérifier les dates disent avoir été 
plus tard comte de Périgord ; car il n’y avait alors aucun duc appelé Hélie, 
ni aucun autre personnage distingué portunt ce nom que le (Us de Boson. 
Les chroniqueurs lui donnent le titre de duc, sans doute parce qu’& cette 
époque il n’avait d'autre qualité que de communder des troupes. Note de 
Léon Dessalles. 

1 Et non pas dix-sept ans, comme le dit par erreur Adhémar (Labbe, 
Bibl. Nov. nus. II, 163). Il avait gouverné l’Agenais vingt-neuf ans. Note de 
Léon Dessalles. 

* Tüusces faits qui, il faut bien le dire, présentent une ample matière à la 
critique, reposent sur la Chronique d'Adbémar de Chabannais, sur l’his¬ 
toire des évêques et des comtes d’Angouléme qui n’est guère que la copie 
d’Adhémur et sur la Chronique de Maillezais (Labbe Nov. Bibl. nus. II, 162 
et 163), et sur le Brève Clironicon Normannorum seu Britannorum (Morice de 
Beavpois, Hist. de Bretagne, I, Preuves, col. 150). Note de Léon Dbssallbs, 

* Labbe, Bibl. Nova, mss, II. 162-251, 


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— « - 

tentent en opposition avec les faits qui vont suivre, que les inté¬ 
rêts de la féodalité naissante ne pouvaient pas accepter et que l’u¬ 
sage général repoussait. 

«C’est ainsi que Raymond et Bmengaud son frère, (ils d’Eu¬ 
des comte de Toulouse, mort en 918, qu'un peu plus lard, les deux 
dis de Bozon, comte de Provence, et ceux d’Arnaud, comte de Car¬ 
cassonne, jouirent en commun des successions de leurs pères *. 

« Il est positif du reste que l’autorité d’Aldoin et de Guillaume ne 
fut en aucun temps circonscrite à telle ou telle partie du territoire 
placé sous le commandement de leur père, par Charles le Chauve, 
et dont l’Agenais fut de bonne heure violemment distrait par Ebles, 
comte de Poitiers, qui s’en empara. Aussi n’exercèrent-ils jamais, 
directement ni indirectement, aucun pouvoir l’un en dehors de l’au¬ 
tre, car il n’est pas possible de considérer, comme un acte d’auto¬ 
rité spéciale la pensée qu’eut un moment Adalric de construire 
une église à Angoulème, pour y déposer le bois de la vraie croix, 
apporté dans celte ville par les moines de Charrous, afin de le pro¬ 
téger contre les incursions des Normands, et qu'il refusa longtemps 
de restituer à ces moines. 

« Aldoin mourut le 27 mars 916, vingt-huit ans après Wlgrin * ne 
laissant qu’un (Ils Guillaume surnommé Taillefer. 11 fut enterré à 
côté de son père. 

« Guillaume survécut au moins quatre ans h son frère Aldoin, car 
il était encore de ce monde lorsque son fils Bernard mit à mort les 
deux fils du vicomte Rnmnulphe, et au sujet desquels il est dit qu’il 
est dit qu’il les frappa quatre ans après qu'Aldoin eut cessé de vivre*. 

« Il est vrai que les auteurs de Y Art de vérifier les dates *, préten¬ 
dent, je ne sais sur quelle garantie, que Guillaume mourut cette 
même année ; mais rien ne permet de l’affirmer. Il est à croire ce¬ 
pendant qu'il ne vécut pas longtemps après 

« On ignore le nom de sa femme ; mais indépendamment de Ber¬ 
nard, il eut deux tilles, Sancie, dont il a déjà été question, qui se ma¬ 
ria avec Adhémar, comte de Poitiers, sans laisser de postérité, et 
Emma, unie à Bozon, comte de la Marche, dont la descendance, par 


» Hisl. ginér. de Languedoc, II, 110-111. 

* Et non pas 30 ans, comme le dit Adhémar. Note de Léon Dessalles. 
a Chron. d’Adbémarda Chabannais ; Labbe, Bibl.Nov . met ., II, 105. 

1 Art de vérifier les dates, 14 375. 


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cette Emma, après la mort de Bernard et.des enfants de Bernard, 
décédés sans postérité* aurait dû posséder les comtés de Périgord et 
d’Angoulème, tandis qu’elle n’hérita que du Périgord seul,‘. • 

Inutile d’emprunter davantage à Léon De.satles,en ce qui concerne 
les premiers comtes du Périgord. Je tenais seulement à montrer ici 
quel était le domaine d’Imon, ou Emenon.de Turpion son frère, et de 
Wulgrin, fils de Turpion. Il comprenait le Périgord et l’Angoumois, 
auxquels Wulgrin ajouta l’Agenais. Ainsi.Aldoin et Guillaume, fils de 
ce dernier seigneur, gouvernèrent d’abord ces trois districts. Mais 
Ebies» comte de Poitiers, leur ayant bientôt enlevé l’Agenais, il ne 
leur resta plus qne le Périgord et l’Angoumois. Après la mort du 
comte Bernard, Emma, sa fille, femme de Bozon. I, comte de La 
Marche,.recueillit le Périgord dans la succession de son père v Ainsi 
furent réunis le Périgord et la Marche.Quant au comté d’Angoulême, 
il échut, après la mort d'Aldoin, à son fils Guillaume, dit Taillefer, 
dont je n’ai pas à désigner ici les successeurs *. 

Yoilà ce qui ressort des recherches de Léon Dessalles, qui l’empor¬ 
tent de beaucoup sur celles des auteurs de Y Art de vérifier tes dates 
concernant les premiers comtes de Périgord. 

De cette doctrine,il résulte que le duc des Vascons Arnaud, neveu 
de Sanche-Sancion, dont il est parlé dans le récit de la translation 
des reliques de sainte Pauste, n’exerça jamais la moindre autorité 
dans le Périgord, l’Angoumois et l’Agenais, où son père Imon avait 
pourtant commandé. Mais nous avons vu que,dans le texte, ledit Ar¬ 
naud joue Un rôle important en Limousin. Il y combat les Normands, 
et porte un tel intérêt au monastère de Solignac, qu’il y aurait pris le 
froc si la mort n'était venue le surprendre inopinément (inopinata 
morte). Or, Solignac, commune actuelle du canton sud de Limoges 
(Haute-Vienne), a toujours fait partie du diocèse de Limoges. On at¬ 
tribuait à saint Eloi, qui devint évéque de Noyon, la fondation du 
monastère qu’Arnaud protégeait, et dont les moines suivaient la rèr 
gle de Saiut-Benoit. Ainsi, le protecteur aurait exercé, en Limousin, 
une autorité considérable. 11 s’agit donc de rechercher si Arnaud a 
réellement pu jouir d’une telle situation. Or, voici quelles furent, en 
somme, les destinées du Limousin jusqu’à la seconde moitié du 
ix # siècle. 


• Chron. d’Adbémar de Chabannais; Labbe, Bibl. Nov. mu. II, 170. 

* Léon Dessalles, Histoire du Périgord, I, 140-144. 


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- 27 - 


Les Lemovices de César; peuple de la Celtique, occupaient le 1er* 
ritoire désigné au temps du Haut et Bas-Empire sous le nom de ci- 
vitas Lemovicum. Auguste annexa cette cité à la primitive Aqui- 
taine, en même temps que tout le surplus de la Celtique compris 
entre la Garonne et la Loire. Sous le Bas-Empire, la civitas Lemo¬ 
vicum faisait partie de la Première Aquitaine. Le diocèse primitif de 
Limoges eut la môme étendue que cette cité, qui persista durant les 
périodes Wisigothique et Mérovingienne. Il est prouvé que Roger en 
778,Ralier en 837, et Raymond en 841,étaient comtes de Limoges. 
Ce dernier eut pour successeur Gérard. Puis, le pays dont s'agit se 
démembra. Avec Boson, dit le Vieux, commença, durant la première 
partie du x* siècle, la série des comtes de La Marche. Ce pays 
était borné au nord par le Berry, à l'est par l’Auvergne, au sud par 
le Limousin proprement dit, et à l'ouest par l’Angoumois et le Poi¬ 
tou. Sous la monarchie des Bourbons, ce territoire formait une pro¬ 
vince divisée en Haute-Marche, capitale Guéret, et Basse-Marche, 
capitale Bellac. 

Le reste du Limousin primitif comprenait: 1° le Haut-Limousin, 
sis entre la Vezère et la Vienne, plus le petit territoire où se trouve 
la villlede Limoges, c’est-à-dire à peu près toute l’élection de Li¬ 
moges telle que nous la montrent les documents des xvn 8 et xviu’ 
siècles; 2° le Bas-Limousin, équivalent aux élections de Brives et 
de Tulle. Dans ces deux pays, nous ne trouvons que des vicomtes 
relevant des ducs de Guienne. Dans le Haut-Limousin, se sont les 
vicomtes de Limoges, et dans le Bas-Limousin ceux de Turenne. Au 
point de vue ecclésiastique, le Limousin, c'est-à-dire le diocèse pri¬ 
mitif de Limoges ne subit qu’un seul démembrement, par la création 
de l'évêché de Tulle en 1317. Au xvin® siècle ce dernier diocèse ne 
contenait guère que quarante-quatre paroisses. 

De ce sommaire exposé des destinées du Limousin vers la lin du 
haut moyen-âge et au début de la période féodale, ii résulte claire¬ 
ment qu'au temps du duc Arnaud, ce pays avait, depuis 778, sescom- 
tes particuliers. Imon, père d’Arnaud, n’avait donc aucune autorité 
hors du Périgord, de l’Angoumois et de l’Agenais. Ainsi, il ne pou¬ 
vait transmettre à son (Ils aucune autorité en Limousin, dont 
les comtes n’auraient pas d’ailleurs supporté une pareille entre¬ 
prise. 

Encore une objection, qui cette fois sera brève. Dans notre texte, 
Arnaud est présenté comme animé de sentiments si pieux .envers 
l’abbaye de Solignac, qu'il aurait certainement pris le froc si la 


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mort n’était venue le surprendre. Voilà, ce me semble, une préoccu¬ 
pation singulière de la part d'un duc des Vascons, et surtout en fa¬ 
veur d’un monastère du Limousin, de l’abbaye de Souiignac. déjà 
ruinée par les Normands, dont les ravages ne devaient pas d’ailleurs 
cesser de si tôt. Notez encore que, dans notre texte, Arnaud semble 
se eomplaire dans le Limousin, où ses intérêts sont inexplicables, et 
ne gouverner que de loin son duché des Vascons. 

Voilà ce que j’avais à dire pour et contre le récit de ta translation 
des reliques de sainte Fauste.En somme, j’estimerais qu’il n’y a peut- 
être pas lieu de l’écarter à toute force, surtout pour les parties ou le 
rédacteurest visiblement dégagé de tout intérêt decouvenLNe repous¬ 
sons donc pas absolument Arnaud comme le neveu et l’héritier de 
Sanche-Sancion, duc des Vascons, et comme le grand-père ou l’on¬ 
cle de Godefroi, qui lui succéda peut-être. 

. Quelle fut, dans notre Sud Ouest, l’autorité des ducs Sanche-Sau- 
cion, d’Arnaud, peut-être de Godefroi, et de leurs successeurs innom¬ 
més. Il est à croire qae la suprématie de ees seigneurs se maintint 
longtemps vis-à-vis des comtes dé Bigorre. liais dans les comtés de 
Vasconie Citérieure, de Fezensac, dans le Grand Comté des Vascons, 
et dans celui de Bordeaux, les ducs dûrent en général gouverner 
directement, et sans l’intermédiaire de comtes. A cette habitude pré¬ 
sumée, je ne vois qu’une exception, celle de Garcie, d’abord vicomte 
et puis comte de Fezensac ou d’Auch, sous l’autorité d’Azenar-San- 
che comte de la Vasconie Citérieure, et prédécesseur de son frère 
le duc futur Sanche-Sancion. liais ce ne peut être là qu’un fait pas¬ 
sager. D’ailleurs, nous avons vu qu’au temps d’Arnaud, le Fezensac 
dépendait directement de ce duc. 

On a pourtant prétendu que, sous les ducs des Vascons, et sous les 
ducs héréditaires de Gascogne, le Bordelais, compris dans leur duché 
continua d’être régi, sous l’autorité de ces hauts seigneurs, par des 
comtes particuliers. Mais cette doctrine repose exclusivement sur 
une charte concernant la prétendue fondation de l’abbaye de Sainte- 
Croix de Bordeaux. Ce texte, publié parMarca, et donné par lui 
comme authentique, est maintenant accepté comme la vérité même. 
Non seulement on affirme qu’au temps des ducs héréditaires de Gas¬ 
cogne, Bordeaux avait ses comtes particuliers, mais certains vont 
jusqu’à prétendre qu’il en était de même au temps des ducs Sanche- 
Sancion et Arnaud. Cette seconde assertion ne reposant sur aucune 
preuve, je l’écarterais sans discussion, si l’on n’avait dit que i’exis- 


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2Ô - 


tbace de cômtes féodaux de Bordeaux, au temps de» dues hérédi¬ 
taires de Gascogne, permet d’indaire qu’il en était de même duraut 
les temps immédiatement antérieur. 

Il s'agit donc de voir ce que vaut cette charte, dont on peut lire 
le texte ci-dessous 1 , et dont voici ia traduction: 

« Au temps où le comte Guillaume dit le Bon (Guillelmo comité qui 
vocatur Bonus) régnait (regimbât) dans la cité de Bordeaux, ce sei¬ 
gneur convoqua un jour les principaux officiers de sa maison (ma¬ 
jores domut), et leur dit : « Donnez-moi conseil sur une chose dont 
je veux vous parler. J’entends dire que, dons maintes régions, on 
construit des monastères. Je veux que vous y songiez, et que vous 
me disiez en quel lieu vous me donnez conseil de construire, soit en 
dedans, soit en dehors de la ville, un monastère pour la rédemption 
de mon âme, et de celle des gens qui m’aideront dans cette entre¬ 
prise. • Alors, parla devant tous Trencard, jeune homme très élo¬ 
quent, noble de race, et versé dans les lettres. 

... « Il ne mè convient pas, dit-il, qu’une province aussi parfaite soit 
dépourvue de moines. Nous avons entendu dire par beaucoup de 
vieillards qu’en dehors de la ville, et dans l’oratoire élevé en l’hoa* 


* Fandatio monasterii S. Crue» Burdigaleosis : Régnante Guillelmo 
Comité qui vocatur Bonus in civitate Burdigalensi convocavit majores 
domue quadarn die, et ait ad illos. Date mibi consiiium, de hoc qood vobis 
loqui volo. Audio quod per multas regionee oonstruuntur monasteria ad 
eervitium Dei faciendum in ordine monaebale, et volo ut cogitetie et dica- 
iisin quo loco dederitis mihi coneilium, nt pro rédemptions anima mea, 
vel omnibus adjulorium faoientibus construatur unum monasterium intus 
civitatem, aut fora». Erat antem juvenis eloquentissimus de nobili généré, 
litteris eruditue, cojus nomen vocabatur Trencardus, locutus est coram 
omnibus dicens : Non est eonveuienlie ut t&m perfecta Provincia eicut ista 
est, sit extranea a consorlio monachorum. Audivimus a multis eenibus 
dicere, quod foras civitate, in oratorio quod est in honore Sanela Crucis 
adifleatum, ab aatiquis temporibus fuiseet babitalio Monachorum non 
parva aed a Paganis est deetrueta, et est in mea bareditate, et fuit ante* 
ceesoribus pareatibus me». Et et ei tibi ot omnibus piaeet ut adiOcare 
veli», hoc quod ad me pertinet ad servitium Dei faeiendum, ego derelio- 
quam. Placuit b oc eoneiliam Comiti, et omnibus ibi qui aderont sciente», 
quod per volualatem Dei evenieset. Venit Cornes GujtiBlmus, et eapit 
adiOcare, et perseveravit. Cum compléta eseet edidoatio monasterii, cooo- 
titait XIII, Monacbes et Abbatem, cui nomen Elis in servitio Dei perse- 


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nêur dé la Sainte Croisse trouvait jadis une importante (nonparvay 
habitation de moines détruite par les païens. Elle était sise sur ma 
terre et celle de mes aïeux. Et s’il platt à toi duc, comme à tous, d'y 
bâtir, je renoncerai à ce qui m’appartient dans l’intérêt duservicede 
Dieu. » Cet avis plût au comte et à tous les assistants, renseignés du 
reste sur ce qui était advenu par la volonté de Dieu. Le comte Guillau¬ 
me vint là, commença d’y faire construire,et persévéra.La construc¬ 
tion achevée, il établit là treize moines, quatorze avec l’abbé Elis, 
persévérants dans le service de Dieu. Ayant rassemblé les chefs des 
Bordelais, il appela sa mère Enlregodis et sa femme Aremburgis, et 
ils vinrent devant Fautel élevé en l’honneur de la Sainte Croix. Là, 
le comte Guillaume dit, en présence de tous: « Moi, Guillaume, fils 
du comte Raymond, je donne ces terres, cette vigne, et l'église de 
Saint-Hilaire de Hortellan (de Hortellano) avec ses appartenances, et 
la villa appelée Soulac {villa quœ vocatur Solaco), avec l’oratoire de 
Sainte-Marie mère de Dieu, avec les étangs (cum Aquis dulcisj, de¬ 
puis la mer salée jusqu’à la mer douce {de mare Salissœ , usque ad 
mare dulcia), avec les dunes ( montaneis ), les bois de pins {pineto). 


verantes, et congregans omnes principes Burdegalensium, vocavit mat rem 
sunm nomine Entregotis, et uxorem suam Areburgis, et venerunt ante 
altare quodest in honore Sanctæ Crucis ædificatum et dixit coram omnibus 
Guillelmus Cornes: In nomine Sanctæ et individuæ Trinitatis. Ego Guillel- 
mus flliua Raymundo Comiti, do istas terras cum ista vinea, et Ecclesia 
santi Hyllarii de Hortellano cum omni ei pertinente, et villa quæ vocatur 
Solaco, cum oratorio Sanctæ Dei Genitricis Mariæ, cum Aquis dulcis, de 
Mare Salissæ, usque ad mare dulcia, cum montaneis, cum pineta, cum 
piscatione, cum cuncta prata salnicina capiente cum servis et ancillis. 
Cuncta hæc, do Deo et ad hoc Altare in honore Sanctæ Crucis ædifleato a 
Constitutions hune locum et Dei servitio adimplendum. Si quis vero quod 
füturum esse non credimus volunlati nostræ, vel quislibet fui inventioni- 
bus, aut aliquis de heredibus nostris.... cupidités, vel quslibet persona 
obvius vel repetitor extiterit, a Conventu omnium Christianorum, vel limi- 
tibus Ecclesiarum extraneus habeatur. Et Judæ Traditions. D. N. Jesu 
Christi perfruatur consortio insuper etiam partibus ipsius Monaslerii vel 
fratrum ibidem consistentium, sociato quoque cum exactione sacratissimo 
flsco, auri libres Centum, ac argenti mille, coactus exsolvat, et quod ce- 
périt nullatenus valent vindicare. Sed præsens donatio quæ a nobis pro 
amore Dei Ecclesia Sanctæ Crucis conscripta est flrma et illibalaomnitem- 
pore valeat permanore, cum stipulations subnixa. Actum ubi signum Guil- 
lelmo Comiti, signum Aldeborti Archiepiscopi, Mabca, Hist. de Béarn , 206# 


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-ai¬ 
le droit de pèche ( piscatione ), tous les prés salés (prata salnicina), 
y contenus, avec les serfs et servantes (servis et ancillisj. Tout cela 
je le donne à Dieu et à cet autel élevé en l'honneur de la Sainte- 
Croix, pour établir un lieu ou Dieu soit servi. Mais si, ce que nous 
ne voulons pas croire, il advient que quelqu'un, ou un de nos héri¬ 
tiers... ou toute autre personne s'oppose à ma volonté, fait obstacle, 
et réclame les biens donnés, qu'il soit tenu pour séparé de rassem¬ 
blée de tous les chrétiens, et exclu des églises. Qu’il ait le sort du 
Judas traître à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et en outre, que sans 
pouvoir les recouvrer jamais, lui et le complice de son action soient 
tenus de payer au monastère ou moines y résidant, et au Asc (sa- 
cratiuimo fLsco) cent livres d’or, et mille livres d'argent. Mais que 
la présente donation par nous faite pour l'amour de la Sainte Église 
dé Dieu demeure à toujours ferme et inébranlée, comme la stipula¬ 
tion qui s’y rattache. Ici les seings du comte Guillaume, et de l’ar- 
chevéque Aldebert. >> 

Tel est le texte dont se prévaut Marca, pour afArmer qu’au temps 
des ducs héréditaires de Gascogne, Bordeaux avait ses comtes par¬ 
ticuliers. Mais quoi? Nous sommes en face d’une pièce fausse, et 
si maladroitement fabriquée que je puis, sans inconvénient, réduire 
mes critiques à l’indispensable. 

Et d’abord, le texte, accepté par Marca comme une véritable 
Charte, comme un document contemporain de sa prétendue fonda¬ 
tion de l'abbaye de Sainte-Croix vers 900, n’est en réalité qu’un récit 
dont le rédacteur raconte les événements au passé. Voyez plutôt. — 
Le comte Guillaume le Bon convoqua (convocavit), les principaux 
chefs de la ville de Bordeaux, et leur tint le discours (ait ad illos), 
le discours plus haut rapporté. Et alors, ledit comte parle àl’indi¬ 
catif présent: audio, volo, etc. Puis, il est parlé du jeune et géné- 
reuxTrincard à l’imparfait : erat autem juvenis... vocabatur Tren- 
cardus . Après quoi, celui-ci s’exprime comme le comte Guillaume, 
au passé défini (audivimus à multis senibus dicerej. Puis la fon¬ 
dation de l’abbaye par ledit comte est racontée au même temps (cepit 
œdiflcarœ et perscveravit ... constitua XIII monaclios, etc.). Enfin, 
la dernière partie du texte, Guillaume le Bon reprend la parole à 
Tindicatif présent. (Ego Guilielmus,... do istas tenas, etc.). Ici, 
nous sommes donc en face, non pas du véritable acte de fondation 
de l’abbaye de Sainte-Croix de Bordeaux, mais d’un texte rédigé 
après coup, et, selon toute apparence à une date assez distante de 


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celte dete fondation véritable. Sur la An, te comte, usurpant snr le 
pouvoir de l'Église excommunie les spoliateurs éventuels du monas¬ 
tère, réservant eu outre, sur l’amende invraisemblable de cent livres 
d’or et mille livres d'argent, une part pour son trésor féodal, pour 
son sacratissimum fiscum, expression notoirement inusitée à cette 
époque. Notez encore que la prétendue charte n’est datée du règne 
d’aucun souverain, ni de la domination d’aucnn duc de Gascogne. 
J’ai déjà dit que ces ducs résidaient habituellement à Bordeaux. U 
est d’ailleurs notoire que leurs droits sur cette ville leur venaient de 
Sanche-Sancion. d’abord comte de Vasconie Citérieure, et puis duc 
de la Vasconie cispyrénéenne, qui étendit sa domination sur le Bor¬ 
delais après que le dernier comte carolingien de ce district et du 
Grand Comté des Yascons eut disparu vers 851. 

La prétendue charte de fondation de l’abbaye Sainte-Croix de 
Bordeaux ne mérite donc aucune confiance. Ainsi, je puis reprendre 
le cours de mon exposé. 

Eu 866. Frotaire, arehevéque de Bordeaux, assista au troisième 
concile de Soissons, et signa la même année une lettre synodale au 
Pape Nicolas I er , et un privilège en faveur de l’abbaye de Solignae en 
Limousin. Le môme prélat participa également aux conciles de 
Troyes (867). L'année suivante (868), Charles le Chauve lui donna 
l’abbaye de Saint-Hilaire de Poitiers, enlevée au fils de Robert, 
comte de Poitiers, dont le père était mort réeemment Nous cons¬ 
tatons la présence du même prélat au concile de Verberie (869), et 
au troisième concile d'Attigny (870). Vers 876, les religieuses du 
couvent dè Sainte-Croix de Poitiers, n’ayant pu s’accorder sur le 
choix d’une abbesse, Charles le Chauve, et Hincmar, archevêque do 
fieims, écrivirent à Frotaire. 

Tous mes devanciers fixent vers 872 l’avènement de Sanche I er , 
dit. Mitarra, dont ils font le premier duc héréditaire de Gascogne, et 
auquel ils donnent pour successeur son prétendu fils Mitarra Sanche. 
J'ai moi-même aecepté jusqu’à ce jour celte doctrine officielle, et 
j’en fais à nouveau ma confession pénitente. On verra, dans la 
Seconde Partie du présent mémoire que les deux personnages dont 
s’agit n’ont jamais existé. 

Après avoir transféré sa résidence à Poitiers, Frotaire y vivait as¬ 
sez tranquille, et sans grand souci de son diocèse de Bordeaux, que 


*Mabiu. ad ara, 868, 


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les Normands continuaient à piller. Ce prélat profila de la mort de 
Wulfoald, archevêque de Bourges, pour se faire élire à sa place par 
Charles le Chauve. Un diplôme de ce souverain, daté du 13 juillet 
876, en faveur de l'abbaye de Beaulieu, donne h notre prélat le titre 
d’archevêque de Bourges 1 * * . Frotaire payait d’ailleurs ce patronage 
par d’étranges complaisances. Quelques jours après, le 21 juin, un 
concile s’ouvrit à Pontion. Charles le Chauve y assistait. Il voulut 
faire approuver parles prélats réunis des lettres du pape Jean VIII 
conférant à Anségise, archevêque de Tours, la primatie des Gaules et 
de la Germanie, et le plaçant ainsi au-dessus de tous les métropoli¬ 
tains. Les évêques refusèrent. Plus que tout autre, Frotaire aurait eu 
des raisons de s’élever contre de telles prétentions, puisqu’avanl lui 
certains de ses prédécesseurs auraient,dit-on,porté le titre de patriar¬ 
che. Ce prélat fut pourtant le seul à souscrire aux désirs de l'empe¬ 
reur *. Aussi, à la septième session dudit concile, quand ou lut la re¬ 
quête où Frotaire demandait sa translation de la métropole de Bor¬ 
deaux à celle de Bourges, les prélats indignés rejetèrent tous sa de¬ 
mande *. Aussi voyons-nous, parmi les souscripteurs du concile, Fro¬ 
taire prendre seulement le litre d’archevêque, sans faire mention du 
siège qu’il occupe 4 ? 

Au mois de septembre suivant, le pape Jean VIII, informé de ce 
qui se passait, intervint pour déclarer que la translation de Frotaire 


1 Ad deprecationem Frolarii Bituricensis archiepiscopi. —* Data lit idus 
julii, Indict. VIII, anno XXVI régnante Carolo gloriosissimo irr.perntore et 
in suècessione regni Lotharii anno VI imperii aulem ejus anno I. Actum 
Pot)tioni palatio impériale... Cnil. Christ. II, Instr. eccl. Biluric., col. 4. 

* Responsumabeis extorquera nonpolerunt, exceptoquod Frotarius Bur- 

degalensis episcopus, quoniam de Burdegula ad Pictavis, indeque ad Bitu- 
ricas favore principia contra régulas se contulit, per adulationem respondit 
quod imperatori placere cognovit. Ann. Berlin, ap. Bouquet, VII, 120. 

4 Leeta est proclamatio Frotarii Burdegulensis episcopi, quianon poterat 
consistere propter infeslationem paganorum in civitate sua, ut liceret ei 
Bituricensem melropolim occupare. Cujus petitionibus unanimitas episco* 
parum non acquievit. Ann. Berlin, ap. Bouquet, VII, 121. 

4 Frotarius archiepiscopus consensi et subscripsi. Synod. apud. Ticin. 
ap. Bouquet, VII, 690. — Tous les autres prélats ajoutent le nom de leur 
siège. 


3 


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à Bourges n’étant que momentanée, cesserait avec les causés qui 
la motivaient \ 

Peu de temps après, le 6 octobre, Charles le Chauve, revenant de 
Mauriena, mourait empoisonné, dit-on, par son médecin juif nommé 
Sédécias. Le dé/uni eut pour successeur son fils Louis le Bègue. 
Ainsi s’opéra, par la fixation des royaumes d’Aquitaine et de France 
sur ta même tête, et sans concession de ce premier État à un tiers, 
comme on l’avait fait depuis Louis le Débonnaire, la suppression du 
royaume d’Aquitaine.. Il n’y eut plus désormais deux royaumes dis¬ 
tincts. Les deux n’en feront plus qu'un, bien que Louis le Bègue et 
quelques-uns de ses sucesseurs aient parfois, et comme par hasard, 
réuni le titre de roi d’Aquitaine à celui de France. Louis le Bègue 
fut même reconnu roi des Aquitains, à la diète tenue à Compiègne, 
durant le mois de décembre de l’année 877, en même temps qu’on le 
proclamait roi des Francs. Mais le second de ces titres absorbait né¬ 
cessairement le premier. Ainsi disparut, après un peu moins d’un 
siècle de durée (778-877), le royaume d’Aquitaine. Bientôt allait 
se constituer le duché de même nom, qui comprit une portion de 
l’État disparu. 

Plus que jamaU les Normands ravageaient notre Sud-Ouest.Mais ni 
Louis le Bègue, ni ses successeurs, n’étaient désormais en état de 
tenter le moindre effort en faveur de ce pays. Ainsi, par la force des 
choses se préparaitdéjà, pour les premiers temps féodaux, l’influence 
des rois de Navarre dans l’ancienne Yasconie cispyréenne, et la 
création du duché héréditaire de Gascogne. 

En ce temps-là, vivait Bernard, marquis de Gothie, fils d’un au* 
tre Bernard, comte du Mans, et de Blichilde, fille de l’abbé Gozlin, 
qui fut plus tard évêque de Paris, et qui défendit cette ville contre 
les Normands. Bernard appartenait à une famille hostile aux rois 
Francs. Il ne voulut pas reconnaître Louis le Bègue. Avec Emenon, 
son frère, comte de Poitiers, Hugues, fils du roi Lothaire, Valdrade, 
qui voulait s'emparer de la Lorraine, et quelques autres seigneurs, 
il se mit en guerre contre le nouveau souverain, et se fortifia dans 
Bourges. Quand Frotaire y voulut entrer, ce prélat en trouva les 


* Super exterminio Burdegalensis provlnciæ... Burdegalensls diæcesis 
episcopum, fratremscilicet nostrum Frotharium, iu Bituricensem ecclesiam 
cardinulem fieri decernentes, metropolitanæ dignitatia privilegio iterato 
munere curavimus, Johann. 17//. Epist. ad Carol Calv. imper., ap. Bouquet, 
VII, 46G. 


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—.36 — 


portes ferm :es et défendues pnr les hommes -du marquis de Gothie. 
C'est alors qu’arriva dans la Gaule le pape Jean VIII, forcé pour la 
seconde fois de quitter Borne par la faction de Carloman. Il 
s’achemina vers Troyes, où Louis le Bègue lui avait donné rendez- 
vous, et où un concile devait s’ouvrir le 1 er août 878^ Chemin fai¬ 
sant, le pape exhortait les prélats et seigneurs à se rendre à cette 
assemblée, où devaient être jugées d'importantes questions. 11 écri¬ 
vait à Frotaire d’y comparaître avec tous ses suffragants, pour se 
défendre au sujet du changement du siège, et autres reproches que 
lui adressait l'épiscopat delà Gaule 1 . Jean VIII promettait aussi de 
s’occuper de la querelle du prélat avec Bernard marquis de Gothie. 
« Te fermer, disait-il, tout accès à ton siège épiscopal, c'est m’outra¬ 
ger moi-même *». Puis il adressait à Bernard la lettre suivante : 

« A notre très cher (ils Bernard, ie plus noble des marquis. 

« Nous vous reprenons avec une affection paternelle des choses 
dans lesquelles Voire Noblesse peut offenser Dieu, et surtout de ce 
qui s’est passé à l’égard du vénérable évêque Frotaire. auquel, 
nous a-t-on dit, vos hommes ont témérairement fermé l'entrée de sa 
ville épiscopale. Le Seigneur a gardé pour lui seul, ô mou cher (lis, 
le jugement des évêques, et il ne permet pas aux laïques de sé l’attri¬ 
buer. C’est pourquoi nous vous avertissons de réparer promptement 
et légalement les torts que vous avez eus envers cet évêque, parce 
que, s’il en est autrement, nous ne pourront souffrir qu’ils restent 
impunis*. » 


* Johann. VIII, Pap. Epist . adFrotar., ap. Bouquet, IV, 170. 

*Frotario venerabili archiepiscopo Bilurigensi. — Auditis denique dé¬ 
plorations atque anguslia literie tuœ frntemitalis, quævobisab hominibus 
Bernardi comitis suntillalæ, recens dolor priori est augmentais, et quod 
tibi sedistuæ aditus ciausus, mibimet id reputo. Hortamur intérim dilec- 
tionem tuam patienter dilTerre, et ad Trecus... quantocius properare. 
Ep. 104, ap. Labbe, Conc. IX, 83. 

1 Dilectissimo fllio Bcrnardo nobilissimo marchionum. — Quia lempore 
nonnullos diligimue specialius, idcirco his quæ nobilitatem vestram Deum 
offendere cognoscimus vos paterno increpamus atTectu, præscrtim de causa 
Frotarii venerabilis episcopi, cui, ut audimus, vestri homines, iter civita- 
tes sus, ne ad sedem suam ingrederetur, temerarie clauserunt... Quia 
nos iilud, nisi pro digna emendatione, inultum remanere nullo modo pa- 
timur officio ac ministerio sacerdotaii. Bouquet, IX 164 ; Labbe, conc. IX, 
84, Ep. 105. 


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- 36 — 


Sans doute, Frotaîre craignait de trouver au concile de Troyes 
des évêques hostiles à ses prétentions. Et puis, Louis le Bègue, fai* 
bleet mourant,était pour lui un bien médiocre protecteur. C’est pour¬ 
quoi le prélat résolut de ne pas comparaître. De son côté, le marquis 
Bernard cherchait à se justifier auprès du pape. Réduit à désavouer 
sa rébellion, il prétendait ne s’être opposé à l’entrée de Frotaire à 
Bourges, que pour empêcher celui-ci de livrer la ville aux ennemis 
de Louis le Bègue 1 . 

Le pape et les prélats furent très irrités de l’absence de Frotaire. 
« Nous sommes tous mécontents et étonnés, lui écrivit le Saint Fère, 
de ce que tu tardes tant à venir. Ainsi, sans aucun délai, comparai- 
avectessulîrageants devant nous et le saint synode. Prépare-toi à te 
défendre et sur tes changements de sièges, et sur d’autres excès pour 
lesquels lu pourrais être frappé par les décisions des pères, ce que 
nous sommes loin de désirer... Ton absence, au lieu de te servir, te ses 
rail funeste. Si tu as un privilège ou des écrits de nous ou de nos pré¬ 
décesseurs, aie soin de les apporter sans retard*.» Il est à remarquer 
qu’ici Jean VIII donne à Frotaire le titre d’archevêque de Bordeaux 
et non plus celui de Bourges. 

Enfin, le protégé de Charles le Chauve comparut devant le con¬ 
cile. Il y protesta contre l'accusation de Bernard, marquis de Gothie, 
et offrit d’en prouver l’injus ice. 11 se plaignit des hommes de ce sei¬ 
gneur qui l’avaient empêché d’entrer à Bourges, le vicomte .Girard, 
Umbert, Angwarn, Ingelbert. Aussitôt le pape fit sommer le marquis 
de comparaître avec les hommes dénommés par le prélat 


* Nunclatura est quod Frotarius... civilatem Biturigam inimicis veslri 
seniuris Domini Ludovici gloriosi regis traders maluerit : ideo illuc ipse 
contendere malueras. Episl. Joann VIII Pap. Beinardo comili, ap. Bouquet, 
IX, lit. 

* Cur venlre distuleris moleste cuncti ferimus et valde miramur. Qua- 
propter repuisa mora, præsentiam tuara cum prædictis suffraganeis nobis 
et sanclæ synodo citissime exhibe : sic tamen instructus ut cum de muta¬ 
tions contra canones sedium et de aliis excessibus, quibus, quod non opta- 
mue, Patrumregulis feriri possis... illœsus et innocensrecederevaleas... 
Ne absentiam tuam tibi uliquid putes prodesse, sed immo secundum Pa¬ 
trum statuts magis obesse, etc. Episl- Joan. VIII, Pap. ad Frolar. archiepie. 
Burdegal., ap. Bouquet, IX, 17t. 

' Ecce enim jam diclus episcopus noslro et fllio præfalo régi gloriosis- 
simo super hoc rcclamare studuit, dicens se velle in omnibus sibi et tuis 


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i 


I 


— 37 - 


Il semble que la translation de Frolaire au siège de Bourges fut 
enfin approuvée par le concile. On croit même ce prélat chargé, 
avec Adalgaire, évêque d’Autun, de présenter au pape, en présence 
des évêques, des lettres où Charles le Chauve, peu de temps avant 
sa mort, avait donné l’empire à Louis le Bègue. Cette mission mon¬ 
tre bien que les accusations de Bernard, marquis de Gothie, n'avaient 
élevé aucun soupçon sur la fidélité du prélat envers le prince caro¬ 
lingien 4 . 

Quant à Bernard, marquis de Gothie et à ses complices, ils furent 
excommuniés. Louis le Bègue déclara ce seigneur déchu de ses 
honneurs et dignités, et les partagea entre Théodoric, son camérier, 
et Bernard, comte d’Auvergne. 

En 879. apparaît Airard, le premier des archevêques connus de la 
ville d’Auch *. Or, j’ai constaté plus haut qu’en 830 Auch était en¬ 
core un simple évêché. Donc,ù cette seconde dale.Eauze était encore 
la métropole religieuse de notre Sud-Ouest. Il faut par conséquent 
placer entre 830 et 879 la destruction de cette ville par les Nor¬ 
mands, et par suite la translation du siège archiépiscopal à Auch. 
Ainsi furent réunis les diocèses primitifs d’Eauze et d’Auch. Là-dessus, 
je demande à borner ici ces constatations, puisque je dois bientôt 
traiter le sujet à fond, dans un mémoire intitulé Influence religieuse 
et politique des archevêques d’Auch en \avaire et en Aragon, jus¬ 
que vers la fin du XIII * siècle. 


justitiam facere. Quapropter hortantes mittimus ut ad hoc placitum... 
veniri satagas, adducena tecura Girardum vicecomitem, Ungbcrtum, 
Angwarnum, Ingelbertura, super quos ipse réclamât. Id. Ibid., ap. Bouquet, 
IX, 171. 

* Lecli aunt in synodo canones Sardicensis concilii et decretum papæ 
Leonis de episcopia sedes suas mutantibus... pro Frotario Burdegalensi 
episcopo qui de Üurdegalis, Pictavis indcque ad Bilurigensem civitatem 
exiliisse dicibatur... Frotarius autem et Adalgarius episcopi attulerunt in 
conventum papæ Jobonni præceplum quo pater suus Ludovico regnum tra- 
diderat. Ann. Berlin., ap. BououEr, VIII, 30.— Les auteurs du Gallia chris- 
tiana (11,32) disent qu’on ignore si Frotaire comparut au concile, sa signa¬ 
ture ne figurant pas au bas des actes. Mais le texte des Annales de Saint- 
Berlin ne laisse aucun doute sur ce point. 

* Reverendissimis et sanctissimis Airado archiepiscopo, et Involato 
Conveniensi, et Wainardo Conserano, Sarstono Bigorrensi episcopis. Labbe, 
Sacr. concil. IX, 129-130. 


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— SS¬ 


II semble bien qu’après le concile de Troyes, Frotairë ne conserva 
pas longtemps la faveur du pape Jean VIII. En effet, en l’an 882, ce 
pape, d’ailleurs prodigue d’excommunications, écrivit à un abbé 
nomme Hugues d'éviter tout commerce avec l’évêque de Porto, 
Formose, auathématisé, et pourtant futur pâpe, avec Fro- 
taire, archevêque de Rouen, Adhelard, archevêque de Tours et 
Frotairë, archevêque de Bourges 1 . Les motifs de cette disgrâce sont 
inconnus. 

Frotairë occupa le siège de Bourges au moins jusqu'en 889. On 
croit qu’il mourut à Plaisance, en se rendant à Rome, et qu'il fut 
enseveli par les soins d'une abbesse, nommée Engerberge*. 

Cette histoire de Frotairë jette quelques rares et tristes lueurs sur 
l'histoire de notre Sud-Ouest entre 860 et 889. Ainsi, nous savons 
qu’après leur entreprise de 851, les Normands saccagèrent plusieurs 
fois le Bordelais, et sans doute aussi bien d’autres territoires de la 
Gaule Franque. Voilà pourquoi nous avons vu, en 876, Frotairë 
chercher d’abord refuge à Poitiers, et bientôt à Bourges. S'il ne re¬ 
vint pas ensuite à Bordeaux, c'est donc qu'il ne s'y croyait pas en 
sûreté. A la mort de Charles le Chauve (.877), je l’ai déjà dit, son fils 
Louis le Bègue, roi d’Aquitaine depuis 872, réunit tous les Etats de 
son père, et devint ainsi roi de France. L'État Aquitain finit donc 
après une durée presque séculaire (778-877). Il est vrai que plus lard 
on voulut le relever. Quelques personnages prirent le titre de roi 
d’Aquitaine. Mais ces entreprises n’aboutirent pas. 

Pour en revenir à Frotairë, son séjour à Bourges jusque vers 889, 
prouve assez que les Normands continuaient à dévaster notre Sud- 
Ouest. Ils devaient les continuer longtemps encore. Sans doute, 
nous ne sommes pas renseignés b ce sujet par des actes authenti¬ 
ques. 11 n’y a pas lieu, en effet, de se fier ici aux cartuiaires de Con¬ 
dom, de Saint-Sever, de Lescar, etc., dont je ne puis évidemment 
faire ici la critique suffisante. N'importe. Il est assez clair qu’Arnaud, 
duc de Vasconie, et ses successeurs, s’il en eut, comme je le suppose, 
étaient impuissants à protéger noire pays pour le compte de Louis le 
Bègue et de ses premiers successeurs. Cette tâche devait passer aux 


1 Inter hæc ab omni te consortio Formosi anathematisati opt&mus, flli 
carissime, separare Johannis archiepiscopi Rolomensis, Adhelardi Turo- 
nensis, Frotarii Bituricensis. Johann, viii, Pap. Ep. 305, Labbe, Concil. t IX. 

* Qall. christ. 11,33-34, Instrum. Eccl. Bituric., 4, 5, 6. 


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— 39 — 


rois de Navarre, dont l'influence se trouva augmentée d’autant, 
je veux dire des Pyrénées à la limite septentrionale du comté de 
Bordeaux. Mais, encore une Tois, je ne puis qu’indiquer ici cette 
question absolument nouvelle, et je la réserve pour la Seconde Par¬ 
tie du présent mémoire. 

Jsam-Fbançois BLADÉ. 

[A suivre.) 


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CAUSERIES 

SUR 

LES ORIGINES DE L’AGENAIS 


IV. 

Les Voies Romaines. 

( Suite ) 


III. 

Voie d’Agen à Toulouse par Lectoure. Table théodosienne : d’Agin- 
num ù Latora XVI1. 

Voie d’Agen à Saint-Bertrand de Comminges par Lectoure. Itiné¬ 
raire d’Antonin : d ’Aginnum à Lactura XV 1. 

Les deux grandes routes ont un tracé commun d’Agen à Lectoure, 
c’est-à-dire sur le seul point qui nous intéresse. 

Au xvi 8 siècle, on voyait encore les restes d'une voie romaine 
pavée entre la porte du Pin et la tour de Péchabout. C’était le point 
de départ d’une voie d’Agen à Toulouse par la rive droite de la 
Garonne non marquée dans les itinéraires et aussi sans doute de 
celle qui nous occupe, voie connue dans notre département sous le 
nom de Peyrigne. 

A l’époque romaine la vaste plaine entre Péchabout et Lécussan 
était sans doute coupée par des marais ou des bras secondaires de 
la Garonne que des couches épaisses d’alluvions ont comblé depuis 
des siècles. Le lit principal du fleuve devait être guéable sur bien des 
points, les cours d’eau étant d’autant moins profonds qu’ils s’éten- 


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— 41 - 


dent sur de plus vastes surfaces. 11 est donc fort possible que le 
passage entre Boë et Lécussan, très fréquenté au moyen âge, mar¬ 
que la traversée de la voie romaine. Mais, comme les abords d'Agen 
étaient sillonnés de routes, on pouvait aussi rejoindre la Peyrigne à 
Lécussan en traversant la Garonne en face d’Agen et en suivant, sur 
la rive gauche, le vieux chemin autrefois appelé de Villelongue qui 
desservait les nombreux et riches établissements dont les ruines ont 
été reconnues à Dolmaÿrac. 

A partir de Lécussan, la voie gagne, dans la direction du sud, 
de hauts plateau^ qu'elle ne quitte pas ; elle passe par Moirax, 
Brimont et sort du département après avoir servi de limite entre 
les communes de Lamontjoie et de Pergain. Dans ce trajet, elle 
a été transformée en chemin vicinal. Au cours des travaux de 
restauration, exécutés il y a quarante ans environ, la largeur primi¬ 
tive de la voie n’a pu être déterminée. D’après le témoignage de 
M. Bécane, cette largeur était très variable faute de bordure de 
pierre ; là où le pavage subsistait encore on a constaté qu’il reposait 
sur une couche de béton d’une faible épaisseur. 

Au delà des limites de notre département, la Peyrigne passait par 
Larroumieu et Marsolan. A partir des bois de Latapie, au sud de 
Larroumieu, jusques dans la vallée de Marsolan, on peut voir des 
portions de la voie antique depuis longtemps abandonnées, qui ont 
conservé par petites places des restes de pavage. Des fossés ou des 
murs de soutènement de deux assises délimitent la chaussée dont la 
largeur varie de six à douze mètres. Cette inégalité dans les mesures 
doit être le résultat de restaurations partielles. 

Les 15 ou 16 lieues de distance marquées par les itinéraires repré¬ 
sentent 33 à 35 kil. 1|2. En réalité, la voie antique, qui eût été plus 
directe si elle eût passé par la vallée du Gers, offre une longueur de 
40 kilomètres entre Agen et Lectoure. 

Il est possible que les voyageurs aient eu le choix entre deux 
routes: une bifurcation aurait existé à quelques kilomètres au-delà 
de Moirax. La voie se dirigeait sur Astaffort par Amans, qui porte 
dans un acte de 1062 le nom significatif de Mansio villa 1 . Il y aurait 


1 Acte de fondation du prieuré de Layrac. On trouve encore dans les re¬ 
gistres paroissiauxdu xvii* siècle les formes d’Amans-Aux-Avilles, d’Amans- 
Avilie, de Mans. 

L’église d’Amans paraît dater du xi« siècle ; e’est probablement l’édiflce 
qui existait en 1063, 


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— 42 — 


eu un relai sur ce point, où l’on a élevé plus tard une église nmaa 
à chevet plat, fort curieuse, qui n’a pas été décrite. 

La voie se dirigeait d'Astaffort sur Barbonvielle, oh elle quitte 
notre département. A partir de cet endroit, elle a été fort bien étu¬ 
diée par M. Camoreyt, qui croit à l’origine gouloise de cette route 
restaurée par les Romains et qui est qualifiée de magnum iter dans 
un acte de 1353. 

Le même auteur signale un autre embranchement de Saint-Mézard 
à Lectoure qui franchissait le Gers au Moulin-Neuf. A proximité de 
cette voie se trouvait, une ealonne monumentale *. 

Les pèlerins de Lectoure avaient donc le ehoix entre de nombreux 
chemins pour aller assister aux fêtes tauroboliques. 


IV. 

La voie de Cérons h Sos et la Ténarèze. 

La Ténarèze, qui s’étend des Pyrénées à la Garonne, n’est men¬ 
tionnée dans les textes anciens que pour une portion entre Sos et 
Eause. 

Le pèlerin qui, allant de Bordeaux à Jérusalem, a noté les stations 
jusques à Suse en Piémont ne faisait qu’une étape sur la Ténarèze. 

Suivons l’ordre de sa marche. 

Après avoir franchi les étapes de Cérons à Bazas (9 lieues), de 
Bazas à Très Arbores (51.) qui parait être Les Trois Chênes, com¬ 
mune de Goualade (Gironde), il atteignait la mutatio de Oscineio 
(8 1.), dans cette partie du Bazadais aujourd’hui rattachée au Lot-et- 
Garonne, puis Scittio ou Sos (81.) auquel le titre de capitale des So- 
liates est toujours décerné par les uns contesté par les autres ; enfin 
la eivitas Elusa (8 I.). De Sos à Eause il cheminait sur la Ténarèze- 

Il serait difficile de reconnaître exactement la voie antique entre 
Les Trois Chênes et Sos. Le mouvement des dunes qui s’est fait sen¬ 
tir jusques à la Gélise et n’a été arrêté par le boisement qu’à une 
époque récente, l’invasion du sable fin dans nos landes ont enseveli 
sous des couches parfois profondes les ruines romaines et les vieux 
chemins. 


• L’emplacement de l’oppidum des Sotiates, par E. Camoreyt, Paria, H. Cham¬ 
pion, 1883,50 p. et pi. Extrait de la Revue de Gascogne.. 


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— 43 —• 


Dans cette région peu accidentée la route pouvait être directe et 
elle l'était si ou en juge par l'accord approximatif du chiffre réel de 
la distance et des chiffres fournis par les itinéraires. 11 y a 40 kilo- 
piètres (Je» Trois Chênes à Sos et les deux étapes de l’Itinéraire, 
chacune 4e # lienef, ne représentent que 35 kil. 1|2. L'écart est en 
somme de moins d'uq huitième, il faut chercher la mutatio de Os- 
cineio à moitié chemin entre ht* Trois Chênes et Sos, c’est-à-dire à 
proximité de Houeillès ; les uns ont proposé Esquieys, entre Houeil- 
lès et Pompogne, d'autres Escinjot, aujourd'hui simple moulin sur 
le Ciron à 4 kil. au sud-ouest de la ville de Houeillès. On a trouvé 
des substructions antiques dans ces deux localités. 

La Ténarèze a été assez bien étudiée entre les Pyrénées et Sos, 
notamment par H. Curie-Seimbres 1 , qui fait dévier cette route vers 
Bordeaux suivant l’Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem. 

Nous préférons voir la suite de la Ténarèze dans le grand chemin 
qui, de Sos à Thouars, est le prolongement direct de la route pyré¬ 
néenne. Son tracé bien conuu a été particulièrement étudié par 
M. Samazeuiih. 

En allant du sud au nord, à partir des limites du département du 
Gers, la Ténarèze, qui est remplacée par le chemin n* 9, dessert les 
localités suivantes : 

Commune de Sainte-Maure. — Taret. Il existe un tronçon aban¬ 
donné entre Jeandaillon et Toulèze. Boneneontre. Pireou. Péan. 
Croix-de-La-Pierre. Lesparrot. Pinot. 

Sos. — Saint-Martin. 

Réaup. — Mation. A peu de distance sur la droite, le camp ou re¬ 
fuge de Lamothe. Moumon. Marre. Il existe un tronçon abandonné 
à Crieré. 

La voie sert de limite entre Réaup et Lisse. 

La voie traverse Barbaste, Lavardac et Yianne puis sert de limite 
entre les deux communes de Feugarolles et de Thouars. 

C’est en 1835 qu'on a enlevé le pavage de la Ténarèze pour restau¬ 
rer la route. La largeur de la chaussée était alors de 12 à 15 mètres. 
Le pavage composé de grosses pierres rougeâtres, d’un grain très 
dur reposait sur une couche de béton mal aggloméré. Deux anciens 


' Revue d’Aquitaine, t. X, p f f 45, fiOf. Voir aussi une notice de M. l'abbé 
Breuils publiée dans la Revue if Gueogne, 1891, p. 548. 


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- 44 - 

agents-voyers, M. de LaflUe et M. Boyer m’ont donné à ce sujet des 
renseignements identiques. 


V. 


Voie d’Eysses à Cahors par Diolindum. 

D'après la Table théodosienne, il y a : 

D ’Excisum à Diolindum xxtv 1., soit 53 kil. 1|2. 

De Diolindum à Dibona xv l., soit 33 kil. 1[2. 

La longueur de l'étape entre Eysses et Diolindum nous prouve que 
cette dernière station ne doit pas être cherchée sur notre territoire 
mais dans le Quercy. 

Le nom Diolindum parait perdu ; pour déterminer l’emplacement 
de cette station, les étymologies ne sont d’aucun secours. 

C’est pour avoir tenu un compte exagéré d’une similitude de nom 
que d’Anville et Walckenaër ont proposé La Linde (Dordogne). On 
ne saurait s’expliquer une pareille pointe de la route vers le nord 
quand il s’agit d’aller de l’ouest à l’est et l’étape entre La Linde et 
Cahors deviendrait d'une longueur invraisemblable. 

Quelques auteurs, entre autres ceux du Dictionnaire archéologi¬ 
que de la Gaule, inclinent à placer Diolindum à Duravel (Lot). 

On a trouvé dans cette localité des ruines d’établissements gallo- 
romains importants. De nombreuses colonnetles de marbre utilisées 
dans la construction de son église romane en proviennent vraisem¬ 
blablement. De belles mosaïques ont été exhumées il y a une dizaine 
d’années ’. Près de la gare subsiste encore une tour pleine, circu¬ 
laire. de ,10 mètres de diamètre, réduite à 5 mètres de hauteur. Cet 
édifice gallo-romain porte le nom de Roc de La Pile. On n’est pas 
fixé sur sa destination ; les uns y voient une pile dans le genre de 
celles qui jalonnent les voies antiques; d’autres supposent que c’est 
un tombeau. 

Duravel est à 33 kilomètres d’Eysses. On peut admettre que les 
contoürs aient allongé la route de plus d’un tiers, ce qui correspond 
aux 24 lieues marquées sur la carte. 


* Dans la propriété de M. Joubert, à peu de distance de son habitation 
et de la ville. Les dessina de ces mosaïques, relevés par les soins de feu 
M. Cohen, ingénieur à Cahors, sont oonaervés chez M. Joubert. 


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- 45 - 

Cette voie n’a pas été reconnue. Aux abords de Duravel, à l’ouest, 
elle redescend des hauteurs de Cavaignac*; elle parait donc venir 
des coteaux entre Condat et Bonaguil. Elle ne suivait pas la rive du 
Lot où, depuis Pumel, il a fallu tailler les rochers en brèche pour 
établir la grande route et le chemin de fer actuels. 

La commune de Lacaussade, dont le nom est significatif, marque 
peut-être la direction et le milieu du trajet de la voie entre Eysses 
et Duravel. 11 faudrait pouvoir vérifier au moins quelques tronçons 
dans cette région très accidentée où les vallées elles coteaux n’offrent 
pas de lignes continues, en sorte qu’il n’y a pas de tracé qui s’im¬ 
pose. 


VI. 


Voie d’Agen à Cahors. 

Au commencement du siècle, les voies romaines de l’Agenais se 
distinguaient encore des autres viéûx chemins par les restes de leur 
pavage. 

Aussi personne n’hésitait à considérer comme une voie romaine 
une route pavée d’Agen à Blaymont que l'on pouvait suivre aussi sur 
le territoire du département du Lot jusques à Cahors. Elle a été 
partout transformée par l’application du ballast mais à peine recti¬ 
fiée. 

Cette'route n’est indiquée dans aucun des textes anciens ; toute¬ 
fois la découverte d’une borne milliaire ne laisse aucun doute sur 
son origine. 

Cette borne, qui est aujourd’hui au musée d’Agen, était déposée 
depuis un temps immémorial, dans l’église de Boudoulous, c’est à- 
dire à proximité de remplacement où elle avait dû être érigée. Elle 
marque en effet 6 lieues, soit 13 kil. 1/2 à partir d’Agen (la Ct|tufa«] 
N[itiobrigum] ou Nitiobrogum). Agen est à 12 kilomètres à vol d’oi¬ 
seau de Roudoulous. 

L’inscription de la borne milliaire nous apprend aussi que la voie' 
romaine d’Agen à Cahors a été faite sous Dioclétien, llaximien, 


1 On trouve des indications snr cette vole romaipe dans on ouvrage auo* 
fiymequi vient de paraître, Les corps saints de Dtiravel au diocèse de Cahors, 
typ. Firmin-Didot, 1895, in-8*, p, 188. 


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Constance Chlore et Galère, c’est-à-dire entre les années 293 et305. 
Elle est donc postérieure de près d'un siècle à celles que nous ver 
nons de décrire. 

L’épaisseur de la chaussée, était, d’après les renseignements qui 
m’ont été fournis par d’anciens agents-voyers, de 0,80 centimètres. 
Le pavage reposait non sur une couche de béton mais sur des lits de 
petites pierres concassées. 

Le tracé a été exactement déterminé sur le territoire du départe¬ 
ment. De la porte du Pin, la voie passe entre Toucaut et le moulin 
d'Estrade, gagoe les coteaux à l'est par la montée de la Luz et de là 
forme la limite entre les communes de Bon-Encontre et du Pont-du- 
Casse. 

De Roudoulous, elle remonte au nord, passe entre Carpillou et 
Norpech et gagne les Tricheries par Stradet. Sur ce point, elle por¬ 
tait au moyen âge le nom de chemin de Na Bruniquel, c’est-à-dire de 
Dame Brunehaut. 

Depuis les Tricheries jusques aux limites du Lot-et-Garonne elle 
se confond avec la route départementale N» 10. 


VII. 

Voie d’Agen à Toulouse par la rive droite de la Garonne, et voie 
clermon toise. 

Nous avons vu. qu’on pouvait aller d'Agen à Toulouse par Lec- 
toure. Le détour est considérable : il est de toute évidence que les 
Romains ont eu à créer ou à approprier à tout le moins une roule à 
peu près parallèle à la Garonne, qui rapprochait la distance entre la 
capitale déjà importante des Volces Tectosages et celle des Nitio- 
broges. 

M. le baron Chaudruc de Crazannes a été, je crois, le premier à 
signaler cette voie, qui a été aussi étudiée par Dumège dans la 
Haute-Garonne et le Tarn-et-Garonne. 

A partir de Péchabout, la voie passait sans doute par Sainte-Rade- 
gonde et Grandfont, où l'on a exhumé les ruines de riches établisse¬ 
ments gallo-romains. 

Depuis Lafox jusques aux limites du département il faut chercher 
son tracé à mi-coteau à travers les champs de Laspeyres, Perry, 
Marsal, Lesparières, Ferrière, l.uxj Pierret, I<alourasse. Le nom de 


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- « - 


ce dernier lien-dit, dans la commune de Clermont-Dessus rappelle 
peut-être le souvenir d’une pile dressée sur le parcours de la voie. 

Dans la commune de Clermont-Dessus se trouvait l'embranche¬ 
ment d'une voie qui prenait la direction du nord-ouest. C’est une 
des plus grandes routes parmi celles dont l’origine ancienne n’est 
pas douteuse. Elle reliait les Nitiobroges avec les Arvernes et por¬ 
tait dans notre pays le nom de clermontoise, tiré ou de son point de 
départ Clermont-Dessus ou de son point d’arrivée Clermont-Ferrand. 

Eu 1873, j’ai cherché à Axer le tracé de cette voie sur une lon¬ 
gueur de 40 kilomètres. Au cours de cette exploration, j’ai pris les 
notes suivantes : 

Le point de départ, le trivium sur la route de Toulouse devait 
être non loin de Ségaillé. 

La voie clermontoise a été reconnue dans le vallon de Saiqle- 
Croix, par feu H. Bécane, agent-voyer, lorsqu'il traçait le chèkitn 
de grande communication N° 27. Il y a de cela plus de quarante ans. 
La voie antique fut découverte sur une longueur de plus de &0 mè¬ 
tres. Elle n’avait conservé qu’une couche épaisse de béton et des 
assises de soutènement d’environ cinquante centimètres de hauteur. 

Non loin de l’église de Sainte-Croix, qui doit peut-étreson vocable 
à quelque ancien carrefour, on a en vue le refuge de Lassalle près du 
château Bertrand ; c’est un rocher isolé aux parois taillés à pic par 
la mainde l’homme. La plateforme supérieure, longue de SOmètres, 
large de 12 à 13, est couverte de cendres, indice d’une longue occupa¬ 
tion. 

On retrouve la voie romaine entre Lézy et Moliéres. Sur ce point 
les débris d’amphores et de tuiles à rebord abondent dans les champs; 
la voie tourne à l’est. Sur son parcours, jusquesà Castelsagrnt, elle a 
été transformée, il y a trente ans environ, en chemin vicinal. Les 
pierres qui la pavaient ont été alors arrachées et amoncelées sur les 
bords en très grande quantité. On peut les voir de distance en dis¬ 
tance. II en est de bien caractérisées: c'étaient les blocs qui consti¬ 
tuaient les bordures de la chaussée ; ils sont en calcaire du pays ; 
leur épaisseur est uniformément de 0 D 40 à 0 m 30 ; leur longueur varie 
de 1*20 à 0-80 ; leur largeur est arbitraire. Ces blocs sont grossiè¬ 
rement équarris d’un seul côté ; leurs parements, qui n'ont pas été 
ravalés, ont un air fruste ; aussi ces matériaux sont ils faciles à re¬ 
connaître quand ils ont été utilisés pour la construction des mai¬ 
sons. Le village de Perville et le hameau de Lagarde sont bâtis en 
partie avec les pierres empruntées à la voie romaine. 


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Le tracé de la route est maintenu constamment sur l’arète de la 
haute plaine, dont l’altitude entre Perville et Caslelsagrat est de 172 
à 202 mètres. 

Malgré la transformation de la voie en chemin vicinal, on peut la 
reconnaître à un caractère particulier: les bordures sont presque 
perpendiculaires au lieu d'étre en talus; elles sont maintenues par la 
couche inférieure de béton et quelques restes d'empierrement. Les 
propriétaires voisins ont pu cultiver leurs terres jusques à la base 
de cette chaussée, dont la hauteur est de 0 m 50 au moins et de 3 mè¬ 
tres au plus. 

D’après les renseignements les plus précis, la voie romaine avait 
en moyenne 13 mètres de largeur : le chemin vicinal actuel n’en a 
plus que 8. 

Entre Mansou etLagarde, sur un point culminant, on remarque, à 
30 mètres de la route, un petit tertre factice composé en grande 
partie de débris de mortier; on en a extrait des pierres cubiques de 
petit appareil. Là sans doute s’élevait une tourasse. 

Voici l'énumération des hameaux et domaines où passe la voie : 

A Perville. — Molières, Blanzac, Buffevent, le village, Peyrot, 
Mansou, Lagarde. 

Monjoi. — La route sert de limite entre Monjoi et Caslelsagrat. 

Gastelsagrat. — La route passe au sud de Picard et de Fontes, 
traverse la ville, dessert Officier, Cap, Terrier Blanc. Sur ce dernier 
point il existe un tronçon abandonné par suite d’une rectification.' 
Cette portion de la voie romaine a encore plus de dix mètres de' lar¬ 
geur. 

De Castelsagrat à Bouloc, la voie traverse le territoire des com¬ 
munes de Saint-Nazaire, de Miramont, de Montagudet en se mainte¬ 
nant toujours sur l'arète supérieure des plateaux. Son tracé très di¬ 
rect est facile à suivre sur la carte de l'état-major.! 


VIII. 

Voie secondaire reliant la Ténarèze à Eysses. 

Le passage de Thouars est le point de rencontre de la Ténarèze et 
delà voie de Bordeaux à Agen. Pour les voyageurs qui, arrivés à 
Thouars, avaient à se diriger vers le nord le détour par Ageu était 


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- 49 - 

considérable*. Dès .l'époque romaine,.une route plus directe avait 
été tracée entre Thouars et Eysses. Cette route desservait Aiguillon, 
le meilleur poste stratégique de l’Agenais, où deux castra munis de 
fortes murailles furent établis l’un à Saint-Côme. l’autre à Lunat. 

Entre ces deux ouvrages, les mieux conservés de tous ceux qui 
furent élevés dans notre pays ù l’époque gallo-romaine, il existe une 
tour pleine, circulaire, en petit appareil, qui porte le nom de La 
Tourasse. 

La voie suivait la vallée du Lot, ù peu près parallèlement à cette 
rivière,probablement jusques au passage de la voie d'Agen à Eysses. 
On la désignait sous le nom de Cantin-Heirado. 

H. le colonel Duburgua, dans un passage de son mémoire sur Ai¬ 
guillon, reproduit par M. l’abbé Alis, rappelle qu’un tronçon bien 
conservé de la voie antique, d’une longueur de 80 mètres environ, 
se voyait autrefois au village de La Tourasse près de Bourran\ Au 
même endroit un lieu porte le nom de Darré La Tour. Il est donc 
probable qu'une tourasse analogue ù celle d’Aiguillon, était bâtie 
sur ce point. Les deux piles étaient exactement à trois lieues, 6 ki¬ 
lomètres 1/2 Tune de l’autre. 


IX. 

Voie d'Agen à Laplume ou Nérac (?). 

Entre la Ténarèze et la voie d’Agen à Lecloure, un immense 
espace n’est desservi par aucune voie mentionnée dans les textes. 
Les régions au sud d’Agen n’étaient certainement pas dépourvues 
de routes à l’époque romaine. Toutefois, si nous trouvons un jalon à 
proximité d’Agen, il noua est impossible de suivre au-delù un tracé 
bien caractérisé. 

A 6 kilomètres d'Agen, sur les limites des communes de Roquefort 
et d'Estillac, entre les châteaux du Buscon et de Roquefort, au bas 

T—:-—>• 

* Le* voyageurs venant de Bordeaux qui voulaient se diriger sur Eysses 
ou simplement sur Aiguillon abrégeaient sans doute en passant la Garonne 
au Port de Pascau qui s’est appelé au moyen Age de S&intuville ou Centu- 
villp et .qui a peut-être été de tous temps fréquenté. 

* Hitl.dela ville. <TAiguillon, par l’abbé R.-L. Alis, Agen, Ferran frères, 
1805, in-8®, p. 11 et suiv, et PI. 1. 

4 


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-S 6 - 

du coteau, on voit les restes d’une tour pleine. Son revêtement est 
détruit mais la composition et la solidité du blocage qui subsiste ne 
laissent pas de doute sur l’origine de cet édifice, qui était analogue 
aux Tourasses que nous avons citées.Celte pile porte le nom dePey- 
relongue, comme celle de Saint-Pierre-de-Buzet. 

Le chemiu au bord duquel elle s’élève vient directement d’Agen ; 
de ce point, il oblique au sud-est, atteint le sommet du coteau et 
passe à proximité du château d’Estillac. 

Nous ignorons si le vieux chemin qui, au-delà d’Aubiac, touche 
aux ruines romaines de La Gleisette est le prolongement de cette 
route dans la direction de Laplume ou si la voie antique inclinait 
plutôt au sud-ouest dans la direction de Nérac. 


Les neuf routes dont le parcours vient d’étre étudié furent certai¬ 
nement ou créées ou appropriées à l’époque gallo-romaine. Les trois 
textes classiques d'itinéraires, une borne milliaire inscrite, des piles 
marquant des points de repère, des fragments de pavage prouvent 
assez leur origine antique. 

Elles ne représentent peut-être par le quart du réseau qui futcons- 
titué dès les premiers siècles de notre ère. Un prochain article con¬ 
tiendra quelques données sur-les centres de population à l'époque 
gallo-romaine. Il fallait bien que ces localités fort nombreuses et 
dont on ne peut signaler à coup sûr qu’une faible partie fussent tou¬ 
tes accessibles ; des chemins secondaires les reliaient aux grandes 
routes. Mais, combien ces chemins différaient des autres ! Généra¬ 
lement ils n’étaient point pavés ; les correspondances entre eux 
étaient mal établies ; peut-être même n’y avait-il pas de relais per¬ 
mettant la circulation de courriers rapides. Chaque tronçon pris iso¬ 
lément répondait à des nécessités locales et rien de plus. 

S’il arrive qu’on puisse reconnaître de vieux chemins au long 
tracé, directs, d’une largeur uniforme, marquant leur but et offrant 
lès caractères de l’unité sur tout leur parcours, leur origine antique 
est présumable car le moyen âge n’a rien fait pour la création de 
grandes routes. 

On peut signaler, sous réserves, des chemins ou portions de che¬ 
mins dont l’établissement est probablement antérieur au moyen âge 
mais qu’il importe d’étudier avec soin avant de se prononcer. 


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- ti - 

Vieux chemins de Monflanquin à Lauzun par Laubère, Boudy, 
Pérignac, La Mandigue, La Serre, Saint-Maurice et Ségalas*. 

Vieux chemins de Boville à Bourg-de-Visa, de Puymirol à Perville, 
tendant à rejoindre la voie clermontoise. 

Vieilles routes de Tonneins à Limoges (?) passant par Gontaud; 
d'Agen à Sainte-Foy-la-Grande par Castelmoron, Coulx, Tombebœuf, 
Laperche, Miramont, La Sauvetat, Malromé, etc. 

Route d’Agen à Duravel ( Diolindum ) passant par Masquières, can¬ 
ton de Tournon. Elle devait se détacher de la route d'Agen à Cahors 
(N° vi) vers Roquecor. Dans le Lot, elle passait par Mauroux, Laca- 
pelle-Cabanac, la Combe de Filhol *. A Masquières, près de Lanause, 
un tronçon de cette voie a conservé son pavage. 

A Saint-Etienne de Villeréa), enlre le village et le pont de La Pa- 
gësie, on voit une vieille route profondément creusée et d’une lar¬ 
geur inusitée. C’est probablement une portion de voie à long par¬ 
cours qu’il serait intéressant de déterminer. 

Une voie pavée séparait les communes de Sembas et de Sainte- 
Colombe; l’administration, qui en a fait un .chemin vicinal, l’a indi¬ 
quée sur ses cartes sous le titre de voie romaine. Non loin de là, 
b Paillolles-Basse, commune de Cours, on a reconnu également les 
restes d’urte voie pavée. 

A Rufliac, près de Perric, tronçon de voie antique munie de son 
pavage. Sa direction est du nord au sud. 

A Virazeil, au lieu dit Lachére, tronçon de voie antique pavée, 
reconnue à un mètre de profondeur. 

Aux environs de Boville, vieux chemin dit de La Côte Rouge, de 
Cauzac-Le-Vieux à Boville. Fragment de voie pavée entre Boville et 
Bourg-de-Visa, reconnue aux environs de Massanès par M. Lngrèze- 
Fossat. Fragment de voie pavée entre le quartier du château et la 
Séoune. 

Chemin dit le Viel Cami, de Quiltimont à Prayssas. 


L’exécution des grandes voies romaines créées dans noire pays 
durant les trois premiers siècles de notre ère représente une somme 
d'efforts comparable à celle que l’exécution de nos chemins de fer 


‘Massip. Uist. deCancon p. 21. 

1 Les corps saints de Duravel, ouvr. cité, p. 191. 


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a coûtée depuis cinquante ans. Sans doute il n’y a pas moins de tra¬ 
vail pour paver et pour border une chaussée en gros blocs que pour 
établir une voie plane au moyen de Torts remblais et de tunnels. 
L’industrie moderne, après quinze siècles fait œuvre de romain. 

Les pierres employées au pavage des chaussées, notamment pour 
la Ténaréze, étaient quelquefois transportées de fort loin. 

Notons cependant que pas une de nos voies romaines n’était cons¬ 
truite avec le soin qu’on apportait à la confection des grandes voies 
en Italie. Toutes péchaient par l’insuffisance de la couche inférieure 
composée d'une couche trop mince de pierrailles ou de béton gros¬ 
sier. Il devait se produire bien vite des enfoncements, des inégalités; 
ces routes, pour rester carrossables, devaient après peu de temps 
exiger des réparations. 

Dans sa remarquable histoire de Bordeaux, publiée l’année der¬ 
nière, M. Camille Jullian, l’érudit qui, dans notre sud-ouest, connaît 
le mieux la période gallo-romaine, a des aperçus fort intéressants 
sur les voies romaines, sur la rapidité des communications qu’elles 
assuraient, sur les restaurations quelles ont exigées. Toutes ces don¬ 
nées sont applicables à notre réseau. 

Les restaurations faites sous Brunehaut expliquent que le nom 
de cette reine ait été donné à une portion de la voie d’Agen à Cahors. 

Le rôle des piles massives qui jalonnent les voies étant encore mal 
défini, il est bon de signaler les moindres détails qui se rapportent 
à ces édifices. Quatre subsistent encore dans notre département et 
l’emplacement de quatre autres est bien déterminé 1 . Dans trois 
exemples, ces piles sont à trois lieues gauloises les unes des autres : 
c’est la distance entre la Peyrelongue de Saint-Pierre-de-Buzet et la 
Tonra8se d’Aiguillon, et, entre cette dernière et la Tourasse de Bour- 
ran. La Peyrelongue, au pied du côteau de Roquefort, est à trois 
lieues d’Agen, le grand quadrivium de nos voies antiques ; celte 
distance est bien voulue, car, en reportant la construction de cette 


* On pourrait sans doute en retrouver d’autres dont les fondations à tout 
le moins n’ont pas été détruites. A Meilhan un des chemins importants de 
la commune, restauré au xvii- siècle, portait le nom de Peyrelongue. Il 
s’agirait de le déterminer car il doit représenter une portion de la voie de 
Sirio à Ussubium. 

Le lieu dit La Tourasse, duns la commune de Clermont-Dessus, rappelle 
vraisemblablement l'existence d’une pile érigée sur la voie d’Agen à Tou¬ 
louse par la rive droite de la Garonne. 


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— 93 — 


pile à trois cents mètres au-delà, en tirant vers le sud, on l’aurait 
assise sur un point culminant et rendue apparente de fort loin. Ce 
fait mérite d'étre mentionné car il est bon de provoquer des compa¬ 
raisons dans le reste du sud-ouest. 

Les piles sont circulaires ou carrées, ces dernières plus hautes. 
N’auraient-elles pas eu des destinations différentes, les unes faisant 
l’office de bornes, de trois lieues en trois lieues et les autres celle 
de temple ou de fanal? 

Il nous a paru que la pile de Peyrelongue se trouvait sur une limite 
entre deux peuples (Fines). Cette conjecture serait fortifiée si l’on 
pouvait citer des exemples semblables. 

Il serait oiseux de faire remarquer la liaison de nos voies avec 
celles des pays voisins. 

Le proverbe, Tout chemin mène à Home était exact pour nous 
dés les premiers siècles de notre ère. Le pèlerin de Bordeaux à Jé- 
msalem a marqué ses étapes sur de bonnes routes jusques aux fron¬ 
tières de rilalie. Pour aller fort loin vers le nord on n'était pas 
embarrassé davantage. Argenlon n’était pas un point terminus; h 
mi-chemin, de Périgueux, d'autres voies rayonnaient dans plus d’un 
sens. La voie clermontoise et celle de Cahors menaient également à 
la capitale Lyon. 

Il est surprenant qu’en dépit de ces facilités, nos voies romaines 
n’aient pas figuré parmi les Chemins de Saint-Jacques suivis jusques 
au dernier siècle par les pèlerins qui, du nord de la France, ga¬ 
gnaient l’Espagne. On passait de préférence par d’autres voies, à 
l’ouest ou à l'est de l’Agenais *. 

Sans doute, au cours des guerres du moyen âge, les hôtelleries 
(hospices ) qui avaient remplacé les stations de relai des voies anti¬ 
ques avaient été détruites. Les routes délabrées et peu sûres res¬ 
taient à l’abandon. 

Pour se rendre compte de l’état déplorable dans lequel elles se 
trouvaient au xvi« siècle, il faut lire l’enquête officielle faite, en 1584, 
par Philippe Costes, maître réformateur des Ponts et Chaussées*. Ce 


* Voir à ce sujet l’excellente étude de notro ami M. Adrien Lavergne, 
La chemins de Saint-lacques en Gascogne, Bordeaux, libr. Chollet, 1887, tirage 
à part de la Revue de Gascogne. 

* Archives d’Agen, DD. 17, reg. in-4», de 289 feuillets. Notons que, dans 
cette enquête, le chemin de Brax au Passage est appelé du Limousin. 


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- 51 — 


rapport nous prouve que les voies romaines aux abords d’Agen 
étaient encore munies de leur pavage mais on. passait à côté pour 
éviter d’effroyables cahos. Il y avait ainsi deux routes contiguës et 
l’on préférait celle qui était faite de boue et d’ornières. 

On s’explique les difficultés que les chefs militaires éprouvaient 
dans les moindres expéditions pour le transport de l’artillerie. Les 
plus petites pièces, telles que les coulevrines devaient être démon¬ 
tées et transportées sur des charrettes à bœufs. 

Les marches mêmes étaient pénibles.Le seul moyen pour aller vite 
était de chevaucher ou d’employer la litière suspendue par des bran¬ 
cards aux flancs de deux chevaux attelés de file. 

Si le moyen âge n’avait pas entretenu les voies romaines, on pres¬ 
sent qu’il n’avait pas à plus forte raison créé de nouvelles grandes 
routes. Le fractionnement du pays en juridictions le plus souvent 
jalouses sinon hostiles rendait l’entente impossible pour l'exécution 
des travaux de cette nature. La restauration des routes anciennes 
et la création de routes nouvelles ne furent-entreprises qu'au siècle 
dernier, grâce à la centralisation réalisée par les intendants. 

Une des causes du long abandon des grandes routes dans l’Agenais 
c’est la facilité que ce pays offre pour la navigation : il est coupé en 
parties à peu près égales par la Garonne et le Lot également navi- 
gables.Le Haut-Pays deGuienne et la Gascogne Toulousaine faisaient 
toutes leurs exportations par Bordeaux, en utilisant « les routes qui 
marchent », ces deux rivières. Partout, sur leurs rives, une popula¬ 
tion de bateliers vivait de ce service. Les péages sur les routes de 
terre étant devenus d'un produit insignifiant tombèrent en désué¬ 
tude. Les péages sur eau, qui donnaient lieu à tant d’abus, étaient 
au contraire une source de revenus énormes. Par exemple un ving¬ 
tième de droits sur le péage de Lafox comptait dans un patrimoine 
comme aujourd’hui un gros lot d’actions. 

L'établissement de nouveaux péages temporaires était accordé par 
les rois aux villes afin de leur permettre de payer leurs dettes, de 
subvenir à des dépenses militaires, de construire un pont ou des 
fortifications; les seigneurs pouvaient obtenir les mêmes privilèges 
pour des causes semblables et en récompense de leurs services. En 
temps de guerre, s’ils étaient assez forts pour s’arroger ce droit, ils 
se passaient de lettres patentes. 

Ainsi les hommes s’évertuaient ù rendre onéreux le transport des 
récoltes et des marchandises par les voie naturelles qui subsistaient 
presque seules après la destruction des ouvrages romains. 


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55 — 


Le Lot ne bit peut-être navigable pour les bateaux d’un fort ton¬ 
nage que vers le commencement du xiv* siècle. A ce moment furent 
terminés les immenses travaux de construction de moulins, de barra- 
ges et d’écluses depuis Cahors jusques à Aiguillon 1 . 

Notre siècle a tout transformé. Les voies romaines sont générale¬ 
ment devenues des chemins vicinaux que l'on remarque à peine dans 
l’ensemble d’un vaste réseau. La navigation sur la Garonne et sur le 
Lot est réduite à d’infimes proportions malgré les ressources de la 
vapeur. Blasés désormais par la facilité et la rapidité des communi¬ 
cations, nous avons un effort A faire pour nous rendre compte des 
services rendus autrefois par les voies romaines au double point de 
vue de la pacification du pays et de la civilisation. 


{A suivre ) 


G. THOLIN. 


* Archives de Frespech, FF. 1. 

C’est donc par erreur que l’bistorien de Pellot attribue à cet intendant 
l’bonneur d’avoir rendu le Lot navigable entre Cahors et Villeneuve. Au 
xvi* siècle, les marchandises du Haut-Pays, notamment les houilles d’Au¬ 
bin, étaient transportables par le Lot (Archives d’Agen, CC. 5<>). Mais il 
parottque, sans doute faute d’entretien des écluses, au milieu du xvu* siè¬ 
cle, la navigation était interrompue entre Puy-l’Evêque et Villeneuve. Le 
famettx ingénieur Clerville refit toutes les écluses à la mode de Hollande. 
Mémoires sur la vie publique et privée de Claude Pellot, par E O’Reilly, Paris, 
Champion, (881, t. I, p. 534. 


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MÉDITATION 


L’église est solitaire au milieu du hameau 
Paisible ; car les gens font, là-bas, la semaille. 

Un vieillard indigent, une poule qui piaille, 

La gardent sous la voûte ombreuse d’un ormeau. 

Le porche est bas. On croit entrer dans un caveau 
Qu'isolerait, aveugle et sourde, la muraille. 

Personne aux pauvres rangs de ces chaises de paille, 
Attendant, en prière, un office nouveau. 

Une pendule, au creux d'un long coffre de chêne, 
Suivant l’impulsion rhythmique de sa chaîne, 

Trouble l'inerte nef de mornes battements. 

Un Christ, écartelé sur les bois infàmanls. 

Incline, devant moi, sa tête exsangue et blonde. 

Et je songe aux douleurs du Juste dans le Monde !. 

Paul Martllis. 


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L’OPPIDUM DES SOT1ATES 


d'apbès M. CAMOREYT et M. I'Abbé BREÜILS « 


N’aurions-nous pas, sons le vouloir, encouru le reproche d’ingra¬ 
titude. Tandis que la Revue de Gascogne ne manque point de faire 
connaître tous les ouvrages publiés par nos auteurs agenais, infidè¬ 
les à nos devoirs, nous avons trop souvent négligé de signaler à l’at¬ 
tention les livres et les mémoires qui nous viennent d'outre-Garonne 
et, dans le nombre, ceux même qui intéressent notre propre his¬ 
toire. 

Que le docte et vaillant directeur de la Revue de Gascogne nous 
pardonne. Nul parmi nous ne s’est rencontré pour accepter comme 
lui une tâche continue de critique, tâche aussi ingrate et aussi diffi¬ 
cile qu’elle est méritoire. Chacun de nous, essayant le fardeau que 
peut supporter ses épaules, s’est en partie récusé et nous faisons 
moins bien à plusieurs que lui presque seul, constamment sur la 
brèche. 

N’a-t-il point le don d’universalité, des méthodes rigoureuses, des 
vues nettes sur tous les sujets ? N’est-il pas constamment appliqué à 
ne rien omettre de ce qui est propre à instruire les lecteurs à tous 
les points de vue de ce que Jasmin appelait la petite patrie ? Joignez 
à cela l’art de tout faire entendre, de relever les défauts avec la dis¬ 
crétion et la mesure qui ne froissent pas l’amour-propre, un tact lit¬ 
téraire impeccable, de la curiosité comme il faut aussi en avoir pour 
les petites choses. Devinez aussi ce qu'il y a de difficultés à établir 
l’économie d’un périodique dans le choix, la correction, la distribu- 


' Revue de Gascogne, années 188? et 1895, et tirages à part/ 


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58 — 


tion des articles. Appréciez ce qu’il y a de généreux à penser tou* 
jours aux autres et à leur sacrifier un temps que l’on serait porté 
naturellement à réserver pour ses travaux personnels. Incapables 
d'imiter un maître tel que M. l’abbé Couture, db moins nous savons 
mesurer l’étendue des services qu'il a rendus depuis plus d’un quart 
de siècle à notre histoire si étroitement liée à celle de la Gascogne. 
Il faut bien que nous saisissions une occasion même incidente de le 
dire bien haut en lui exprimant notre reconnaissance. 


Il y aurait lieu, tout au moins, de signaler ici brièvement tous les 
articles intéressants pour nous qui paraissent dans les périodiques de 
la région : Revue de Gascogne, Annales du Midi, Revue des Pyrénées , 
Revue des Universités du Midi, Revue catholique de Bordeaux, etc. 

Nous ne sommes pas encore prêts pour cette fois. Cependant nous 
ne pouvons laisser passer sans le faire connaître et le discuter un 
savant mémoire que M. l’abbé Breuils a fait paraître l’année der¬ 
nière dans la Revue de Gascogne. 

Il y a douze ans déjà, dans la même revue, M. E. Camoreyt tentait 
de prouver que ce n’est pas la ville de Sos mais Lectoure qui fut 
l’oppidum des Sotiates ; il accumulait les preuves contre une attribu¬ 
tion généralement acceptée. Aucun texte des auteurs anciens n’a été 
négligé par lui. Il a étudié le terrain avec plus de soin que 
ne l'avaient fait ses devanciers : les abords des deux villes, leur re¬ 
lief, les escarpements, la superficie de leur assiette, les vieux che¬ 
mins qui les desservent ; des plans de Sos et de Lectoure sont joints 
à son ouvrage. Gomme preuve de notre coupable inertie, je dois rap¬ 
peler que notre revue ne publia pas de compte rendu sur ce travail 
fort remarquable. 

M. l’abbé Breuils, après de si longs délais, vient de s’ériger en dé¬ 
fenseur des titres de notre ville de Sos. Il traite incidemment une 
question non moins importante et cherche à démontrer que les Ni- 
tiobroges ne se sont pas étendus sur la rive gauche de la Garonne. 
Celte dernière théorie est nouvelle, c’est-à-dire contraire à l’opinion 
reçue jusques à ce jour sans contestation. 

Voilà donc deux grosses questions soulevées. Impossible de faire 
connaître le travail de U. l’abbé Breuils sans remonter à celui de 
M. Camoreyt. Impossible de résumer en deux pages l’argumentation 
très serrée des deux auteurs et leurs descriptions. Comme le sujet en 


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- 89 - 

vaut la peine, il sera donc permis de dépasser pour une fois les 
bornes d’un compte rendu *. 

Voici, en abrégé, le récit que César a fait de la campagne de Cras- 
sus en Aquitaine : 

En l’an 56 avant notre ère, après avoir hiverné sur les bords de la 
Loire, Crassus reçut de César l’ordre de faire une expédition en 
Aquitaine. Parti d’une région qui parait être l’Anjou, il pénétra en 
Aquitaine et, presque assuré d'avoir à combattre, amassa des vivres 
et fit venir des troupes d’élite de Toulouse, de Carcassonne et de 
Narbonne, après quoi il s'avança sur le territoire des Sotiates. Ceux- 
ci, également renforcés par des auxiliaires, lui livrèrent une bataille 
acharnée et furent défaits. Crassus mit aussitôt le siège devant l’op¬ 
pidum dans lequel ils s’étaient réfugiés. Après une longue et vigou¬ 
reuse défense, tandis qu’une partie des Sotiates avaient fait leur sou¬ 
mission, le roi /dcantuanus, avec six cents compagnons jurés, con¬ 
tinua à opposer une résistance désespérée. Il dût aussi se rendre. 
Alors Crassus se mit en marche pour le pays des Vocates(Bazadais>. 

Les Sotiates sont donc un peuple aquitain, voisin ou fort rappro¬ 
ché des. Vasa tes. 

M. Camoreyt et M. l’abbé Breuils ont essayé de donner des préci¬ 
sions au sujet de la marche de Crassus jusques au moment où il a 
touché l’Aquitaine. Nous estimons qu il n’y a aucun argument à tirer 
de cette partie du texte de César pour l’option entre Sos et Lectoure. 
Ces villes sont à 40 kilomètres l’une de l'autre, ce qui fait deux bien 
petites étapes. Quel qu’ait été l’endroit où Crassus a franchi la Ga¬ 
ronne, il lui a été facile de se porter indifféremment sur l'uu ou l’au¬ 
tre de ces points. 


« De nombreux ouvragée, de valeur scientifique très inégale, ont été con¬ 
sacrés à la question des Sotiates. Citons, d’après M. Camoreyt, les conclu¬ 
sions de leurs divers auteurs : Biaise de Vigenère, Buudrand, Lancelot, 
Bascle de Lagrèze, A. Garrigou ont placé les Sotiates aux abords des Pyré¬ 
nées et leur ont donné pour oppidum Oloron, Lourdes, Foix, Vic-de-Sos. 
Marca et d’Ablancourt identifient Aire avec l’oppidum des Sotiates. San- 
son, Wailly, AmédéeThierry,Toulougeon, Cassassoles, Camoreyt proposent 
Lectoure. Les partisans de Sos sont les plus nombreux : Oibénart, de La- 
bastide, de Valois, d’An ville, Larcher, Chaud rue de Crazunnes, Dumège, 
Honlezun, Saroazeuilb, abbé Barrère, Barthalès, abbé Breuils. 


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H. l'abbé'Breuils a fait valoir toutes les raisons de croire que les 
Niliobroges étaient alors alliés des Romains. C'est donc vraisembla¬ 
blement dans leur pays que le général romain s’arrêta pour se ravi¬ 
tailler et faire venir des renforts delà Province. 

Nous nous séparons de cet auteur lorsqu’il soutient que l'armée de 
Crassus, pendant cette halte, se maintint sur la rive droite de la Ga¬ 
ronne. César nous apprend, au début de ses Commentaires, que ce 
fleuve séparait la Celtique de l’Aquitaine; par conséquent, lorsque, 
après avoir fait partir Crassus des bords de la Loire, il ajoute : Quum 
in Aquitaniam pewenisset (et non in fines Açuitaniœ), il nous fait 
entendre clairement que son lieutenant avait franchi la Garonne et 
s'était établi sur la rive gauche en toute sécurité. C'est une preuve 
de plus que le territoire des Niliobroges, alliés des Romains, s’éted* 
dait sur les deux rives du fleuve. Avant de revenir sur ce sujet im¬ 
portant, passons aux études topographiques. 

La superficie du plateau de Sos, nous dit M. Camoreyt, est seule¬ 
ment de 140.000 mètres carrés, alors que Gergovie, le plus petit des 
trois grands oppidum connus, en a 750,000. Lectoure en a 680,000, 
ce qui parait suffisant, mais Sos n’aurait pas pu abriter toute l’armée 
desSotiates et de leurs auxiliaires. M. l’abbé Breuils observe avec 
raison que le plateau, presque circulaire, de Sos n’est séparé que 
par une gorge du plateau de Saint-Martin également élevé, plus vaste, 
et sur lequels’esl étendue la ville à l’époque romaine. Les deux pla¬ 
teaux réunis ont une superficie convenable pour un oppidum. J’ajou¬ 
terai que celte configuration d’une place forte coupée en deux permet 
d’expliquer les incidents de la capitulation. Les Sotiates se rendirent, 
nous dit César, après un siège en règle où furent employés, de la 
part des Romains, des mantelets et des tours d’approche et, de la part 
des Aquitains, des mines pour détruire les ouvrages des assiégeants. 
Voilà pour le plateau de Saint-Martin. Après la reddition, qui com¬ 
prenait la masse des réfugiés, dans l’autre partie de l’oppidum ( aliâ 
ex parte oppidi) le roi essaye encore de résister, avec une troupe 
d'élite. Voilà pour le plateau de Sos. 

Toutefois, si l’explication est séduisante elle ne tranche pas la 
question. Ce que la nature avait fait à Sos, le travail de l’homme 
avait pu le faire aussi & Lectoure : la pointe extrême du plateau pou¬ 
vait être isolée du reste de la place par des retranchements et for¬ 
mer, comme les donjons du moyen-âge, un dernier refuge, dont on 
pouvait dire aussi aliâ ex parte oppidi. 


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- 61 - 

Les considérations topographiques nous paraissent donc de peu de 
valeur pour déterminer une préférence entre les deux villes. 

On peut en dire de même des présomptions tirées de l’archéolo¬ 
gie. On a trouvé des monnaies sotiates sur le territoire des deux vil¬ 
les. Sos et Lecloure furent assez peuplés h l’époque gallo-romaine, 
mais la ville de Lectoure a été, sans conteste, plus importante : des¬ 
servie par un plus grand nombre de routes, en pays plus fertile, elle 
n’a pas subi de déchéance. 

Ces dernières constatations importent peu, sauf peut-être celles qui 
touchent à la multiplicité des vieux chemins. L’oppidum d’un peuple 
gaulois se distingue essentiellement de sa ville ou de ses villes prin¬ 
cipales, groupes plus ou motus considérables de petites cases bâties 
en bois et en torchis ; ce n’est pas autre chose qu’un refuge; il est 
désert avant et après la guerre 1 . 

Voici les objections les plus graves qui soient faites à l’identifica¬ 
tion de Sos : 

On a trouvé dans le pavage de l’ancienne église de Sos, remon- 
tant au xi* siècle, une inscription du premier siècle ou du commen¬ 
cement du deuxième mentionnant l 'Ordo Elusatium *. Si le marbre, 
Selon toute vraisemblance, n’a pas été déplacé, on doit en conclure 
que Sos se rattachait au territoire des Elusates. Ce qui le prouve 
aussi c’est que cette ville a fait partie du diocèse d'Auch, lequel a 
remplacé comme métropole le siège d'Eauze. 

Au moment de la campagne de Crassus, les Ausci, les Elusates, 
les Vasales, les Nitiobroges, voisins les uns des autres, existaient ; 
si l’on y ajoute les Lectorates, dont César ne parle pas (omission 


1 Voir à ce sujet La Cité gauloise par J.-G. Bulliot et J. Boidot, Paris, 
Champion, 1879. 

Cette opinion est si peu discutable que l’on cite un seul oppidum gaulois, 
oelui de Vermand (Aisne), qui soit resté un centre de population pendant 
la suite des siècles. Sos ou Lectoure offriraient donc une seconde excep¬ 
tion. 

* Revue des Sociétés savantes, 6* série, I, 115 ; Allmer, Rev. épig. I, 01 et 
80 ; Bladé, Epigr. de la Gascogne, p. 17. Il faut observer qu’une découverte 
de celte importance annihile la preuve d’autorité fondée sur l’opinion des 
anciens auteurs. Si Oibénart, de Valois, d'Anvl/|a r Larcher, etc., avaient 
connu l'inacription de 8os auraient-ils fait de cette ville l’oppidum des So¬ 
listes ? 


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remarquable, qui s’explique fort bien d'après la théorie de M. Ca- 
moreyl),- où placer le grand peuple des Sotiates ? 

M. l’abbé Oreuils a bien compris ces difficultés. Nous verrons 
comment il prétend résoudre les objections tirées du texte élu- 
sate. 

Pour donner un territoire aux Sotiates il leur attribue la portion 
du diocèse d'Agen et des bailliages d’Âgenais outre-Garonne que l’on 
a jusquesù ce jour raitaché au pays des Niliobroges. Nous allons 
revenir sur ce sujet, 

Auparavant, nous avons à dire comment M. Camoreyt essaye de 
résoudre les difficultés qu'il rencontre lui aussi en cherchant à con¬ 
fondre les Sotiates et les Lectorates. 

Le même peuple a pu avoir simultanément les deux noms à 
l’exemple de beaucoup d’autres: les Basa-Bocates, les Bituriges- 
Vivisci, les Volces-Tectoiagea , etc. C’est possible; mais la lecture 
qu’il propose de la carte de Peutinger Lectorates-Sotiates, au lieu 
de Lectorates Ausci n’est guère admissible, attendu que les A use* 
sont un peuple bien connu, voisin et contemporain des Sotiates. Cé¬ 
sar ne parle pas des Lectorates et des auteurs plus récents ne citent 
pas les Sotiates ; ainsi généralement un des noms exclut l’autre. 
Pline (IV, 33) donne les deux noms, d’ailleurs rapprochés l’un de 
l'autre, dans une énumération de peuples. Il faudrait donc lire ce 
dernier texte Sotiates-Lectorates et non, comme les éditeurs, So-' 
liâtes, Lectorates. 

M. l’abbé Breuils a eu raison de dire que normalement la capitale 
des Sotiates a dû prendre le nom du peuple et s’appeler Sos ; c’est 
bien la règle ordinaire. Mais M. Camoreyt peut se prévaloir d'une 
exception.Les Nitiobroges, prenant le nom de leur capitale Aginnum 
sont devenus les Aginnenses. De même les Sotiates auraient pris le 
nom de leur oppidum Lectora. Les changements de nom ne s’opé¬ 
rant pas subitement, on peut s’expliquer que le même peuple soit 
désigné dans certains auteurs sous le nom ancien et par d'autres 
sous le nom qui a prévalu. 

Il serait impossible d’exposer en un petit nombre de pages tous 
les autres arguments produits pour on contre dans les deux thèses. 
Toutefois il est un fait dont M. Camoreyt n'a pas tiré tout le parti 
qu’il parait comporter. Il a recherché, comme M. l'abbé Breuils. à 
quel endroits dû se livrer entre les Romains. et les Sotiates la ba¬ 
taille qui a précédé le siège de l'oppidum. Il s’est prononcé, en raison 


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- 63 - 

d'une étymologie et d’une tradition, pour la Coma Batalhera, la 
vallée même que surplombe Lectoure. C’est beaucoup trop près. 
M. l’abbé Breuils fait observer que certains détails du texte de César 
ne peuvent s’appliquer à cet emplacement. 

Le nom et la tradition doivent donc se rapporter à quelque autre 
combat livré sous les murs de Lectoure. 

■ D’autre part, U. Camoreyt rejette en note du plan de Lectoure 
le passage suivant: « Voie d'Agen ? (Rive droite du Gers). Restes ca¬ 
ractéristiques au passage du Gers, au sud-est du village de Saint- 
Hézard, lieu dit Moulin-Neuf.Bordée, avant d’aboutir à ce village, de 
tombeaux à auge de pierre et des débris d'une colonne monumen¬ 
tale antique, ornée de bas-reliefs d’un grand style. Cette colonne, 
qui fut en partie détruite par le feu, avait, d’après son diamètre et la 
grande masse de ses débris, de 16 à 18 mètres de hauteur, piédestal 
et chapiteau compris, La voie existe encore et sert comme chemin 
ordinaire. (Carte de l’Etat-Major, feuille de Lectoure). » 

Un monument de l’importance et de la forme de celui que signale 
H. Camoreyt fut érigé, sans aucun doute, en commémoration d’un 
grand évènement et>nous en connaissons un seul qui se soit produit 
dans notre région au cours de la conquête et de l’occupation romai¬ 
ne : la victoire de Crassus. Il est vraisemblable toutefois que la co¬ 
lonne ne fut construite qu’après la pacification de la Gaule et peut- 
être à l’instigation des peuples qui furent les auxiliaires du lieute¬ 
nant de César dans son expédition contre les Sotiates. Je laisse au 
savant archiviste de Lectoure, qui prépare une réponse au mémoire 
de M. l'abbé Breuils, le soin d’étudier le terrain et d'achever la dé¬ 
monstration. S’il est possible de prouver que la bataille s'est livrée 
sur le chemin de Lectoure, il n'y aurait plus de doute sur l’idenliti- 
cation de cette ville et de l'oppidum anonyme des Sotiates. 

Nous rappelons que si la ville de Sos était l’oppidum cherché on 
ne saurait où placer le territoire des Sotiates. U.l’abbé Breuils avoue 
implicitement la difficulté en soutenant cette proposition toute nou¬ 
velle: les-Sotiates s'étendaient jusques à la Garonne. 

On appliquait généralement aux Nitiobroges comme à tous les 
autres peuples la règle d’après laquelle les limites des diocèses pri¬ 
mitifs seraient à peu près les mêmes que celles des peuples gaulois ; 
or, le Condomois a fait partie du diocèse d’Agen et du pays d’Age- 
nais. En le rattachant d’un trait de plume aux Sotiates, 11. üabbé 
Breuils ne s’est pas demandé quelles étaient pour les Nitiobroges les 
conséquences de celte suppression de la moitié du territoire qu'on 


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-64 - 


leur attribue. Limités à la Garonne, bloqués .entre les Cadurques à 
L’est, les Pêtrocores, au nord, les Vasates, à l’ouest, c’est-à-dire ré¬ 
duits ù la portion congrue qui ne représente guère plus de deux 
arrondissements, ils u’auraient pas certainement été ce grand peu¬ 
ple taxé au Tort contingent de cinq mille hommes quand les Gaulois 
s’unirent pour aller au secours d’Alise. 

M. l’abbé Breuils ne conteste pas, il est vrai,que le diocèse d’Agen 
n’ait compris le Condomois dès le haut moyen-âge 1 II fournit en 
note cette explication : « On a, en effet, un texte de l’époque méro¬ 
vingienne (673) qui nous montre la cité des Niliobroges ou le diocèse 
d’Agen s’étendant sur la rive gauche de la Garonne. Il n'est pas 
douteux que cette extension des Nitiobroges ne remonte à l’époque 
romaine. Il suit delà que le territoire Sotiate fut partagé entre les 
Elusales, qui eurent le pagus Sossiensis proprement dit et les Nitio¬ 
broges à qui échurent les autres pagi sotiales plus haut désignés. » 

C’est une hypothèse. Est-il admissible que le grand peuple sotiate 
ait été ainsi supprimé après la pacification des Gaules, alors qu’il 
avait été respecté après sa défaite? La monnaie du roi Sotiate Adje- 
tuannus ou Adcantuannus, au revers de laquelle figure la louve ro¬ 
maine, prouve à la fois la conservation des Soliates après la victoire 
de Crassus et leur soumission. La suppression des petits peuples de 
l’Aquitaine au profit des neuf qui constituèrent la Novempopulanie 
ne parait pas être antérieure à Dioclétien et, d’après l’inscription de 
Sos, c’est donc un siècle auparavant que les Sotiates auraient été 
démembrés. Le fait est trop exceptionnel pour être probable. 

• Cependant, pour démontrer qu’au temps de César les Niliobroges 
ne dépassaient pas la Garonne U. l’abbé Breuils fournit l’explication 
suivante. 

Il est admis que, de Toulouse à Bordeaux, tous les peuples qui 
touchaient à la Garonne avaient des possessions sur les deux rives. 
Raison de croire, pensez-vous, que les Nitiobroges étaient dans une 
condition identique à celle de leurs voisins. Nullement : c’est tout le 
contraire, nous.dit U. l’abbé Breuils, autrement le texte de César 


4 Aux preuves que M. Bludé en a donné dans celte revue (t. xx, p. 103) 
on peut en ajouter une autre. Grégoire de Tours rapporte que l’armée de 
Gontran, venant du nord, après avoir franchi la Garonne, pilla la basilique' 
de 8aint-Vincent, située aux confins de l'Agenais (an 583. — Hist. co¬ 
dés, lfv. vu, cbap. xxxv). Il s'agit de la célèbre basilique élevée au Mas en 
l'honneur du thaumaturge et du martyr a gênais. 


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- 65 - 

d'après lequel la Garonne Séparait la Celtique de l’Aquitaine ne se¬ 
rait vrai pour aucun point. N’y a-t-il pas là un peu de subtilité ? 

L'interprétation du texte de César dans un sens étroit étant con¬ 
damnée par les faits n’a pas plus de valeur pour les Nitiobroges que 
pour les autres peuples. 

Les Bituriges, peuple celtique, avaient leur capitale Bordeaux en 
Aquitaine et des possessions sur la rive droite. Les Vasates, peuple 
Aquitain, dont la capitale était au milieu des terres, avaient néau- 
moins franchi le fleuve et poussé une pointe jusques à la Dordogne; 
Les Nitiobroges, dont la ville principale touchait le fleuve,- étendus,* 
de Moissac à Harmande, sur un front de cent kilomètres, trouvaient 
des centaines de gués sur une rivière alors largement étalée, sans 
digues, coupée d'iles. Pour quelle raison auraient-ils été les seuls à 
respecter une barrière ouverte dont on pouvait dire comme d'un 
plus grand fleuve : 

« Nos aïeux franchissaient le Rhin comme un ruisseau. » 

Le texte des Commentaires d'après lequel Teutomat, roi des Nitio¬ 
broges, alla au secours de Vercingétorix avec des milices tirées de 
l’Aquitaine (vii, 31) a été interprété dans ce sens que Teutomat avait 
des sujets en Aquitaine. On traduisait ex Àquitaniâ conduxerat par 
amenait d’Aquitaine. Mais conducere peut avoir une autre signifi¬ 
cation, celle de recrûter, lever. M. l’abbé Breuils, qui propose ce 
sens, en conclut que Teutomat a pu gager des mercenaires en Aqui¬ 
taine sans avoir pour cela des possessions en Aquitaine. C’est encore 
bien subtil. Au point de vue grammatical, lever des soldats en Aqui¬ 
taine aurait dû se dire peut-être : conducere in Aquitaniâ. 

Nous en avons fl ni avec l’exposé et la discussion des principaux 
arguments produits dans les deux thèses contradictoires. 

Il nous reste à dire quelques mots d’un appendice dans lequel M. 
l'abbé Breuils a voulu démontrer que Sos a toujours été une ville 
importante. Ce fut incontestablement un centre de population à l’é¬ 
poque romaine. Celte ville, bien desservie par la Ténarèze et la route 
de Bordeaux, a dû maintenir sa situation ou se relever de ses ruines 
à l’époque barbare. Mais n’était-ce point trop de vouloir y placer un 
évêché même temporaire ? 

Un Constance, episcopu* Seiscianensis, legatus Gallorum, assista 
au concile d’Aquilée, en 381. Ne serait-ce point un évêque de Sos, 
9 e demande M. l'abbé Breuils? Seiscianensis serait une fausse lecture 
pour Sotianensis. Même en admettant cette forme corrigée, nous ne 

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saurions àccéptér son application à Sos. D’après les règles de dérD 
valion des mots, les additions de syllabes accentuées ne sont pas pos-, 
sibles . Soltio, Scittio n’ont pu faire que Sottiensis, Scittiensis. A 
plus forte raison, la cité de Votianum (correction proposée Sotia- 
num) mentionnée dans l 'Anonyme de Ravenne ne peut pas être 
Sos*. 

M. l’abbé Breuils voudra bien excuser cette discussion qui comporte 
de légères critiques. Dans cette question non encore résolue de l’em- 
placement du grand oppidum anonyme de notre sud-ouest ne fallait- 
il pas éliminer les arguments douteux et mettre au contraire en re¬ 
lief ceux qui fournissent un commencement de preuve ? 

Appelé à rédiger, en forme sommaire, l’article Sotiates pour le 
Dictionnaire des Gaules, effrayé de ma responsabilité, je n’ai pas 
osé me prononcer entre Sos et Lectoure, malgré une préférence 
personnelle que la lecture de ces pages plus complètes laissera de¬ 
viner. J’ai eu du moins le plaisir d’étudier, avec la plus scrupuleuse 
attention, deux mémoires de haute valeur qui touchent essentielle¬ 
ment à nos origines. Il était temps de les faire connaître aux lecteurs 
de la Revue de l’Agenais. 



'■ L’article ci-dessus était déjà composé lorsque m'est parvenu le 
n* 80 de la Revue épigraphique du Midi de la France qui contient 1 
un mémoire très nourri de faits sur la Géographie de l f Aquitaine 
romaine. Son auteur, M. Allmer se prononce pour l'identification 
des Lectorates, des Sotiates et des Data : les trois noms désigne¬ 
raient le même peuple. Un texte de Ptolémée, rectifié et commenté 
par le savant épigraphiste, donne une énumération dé peuples dans 


1 Comme V = B, plus souvent employé, Votianum a pu faire Botian, 
Bossan, Bouchan, etc. Si l’on admet facilement des corrections pour le 
texte de VAnonyme on peut obtenir le nom d’Ossun, ville importante et 
fort ancienne. 


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l'ordre suivant : sous les Nitiobroges sont les Vasatii ; sous ceux-ci, 
les Datii ; sous ceux-ci, les Ausques. 

D’après Ptolémée, le chef-lieu des Datii est Tasta. 

Voici bien des sujets de recherches nouvelles. Je puis signaler 
l’existence sur le territoire de la commune de Nérac d'une localité 
dite Tasta. C’est un hameau situé à 500 mètres à l’est de Cauderoue, 
sur un plateau dominant la vallée de la Gélise. On y a trouvé de 
nombreuses sépultures de l'époque mérovingienne et wisigothique, 
signalées parM. Barriére-Flavv *. 

A 500 mètres au sud de Tasta, au lieu dit Tastarot, se trouve un 
tumulus et un autre lumulus existait à 2 kilomètres, au nord, au 
passage de Serbat. Faudrait-il voir dans une localité rappelant deux 
fois le nom signalé par Ptolémée cette capitale des Datii qui récla¬ 
ment leur place dans le voisinage des Vasates ? On peut admettre 
d’ailleurs fort bien que les Datii-Sotiates-LccloraUs aient pu avoir 
leur chef-lieu sur le terroir exceptionnellement fertile de Tasta et 
leur principal oppidum à Lecloure, cette distinction de la capitale et 
de l’oppidum étant la règle ordinaire. 

Si les Vasates s’étendaient dans le Cayran, comme je l'ai conjec¬ 
turé dans l’étude sur la voie romaine de Bordeaux à Agen parue 
dans la précédente livraison, les peuples voisins cités par Ptolémée 
se présentaient bien dans l’ordre qu’il a déterminé : en allant du 
nord au sud, par exemple des territoires de Marmade ou du Mas 
d’Agenais à Auch, on passait succesivement par le territoire des 
Vasates (que M. Allmer unit mais n'identifie pas avec les Bocates ou 
Bojates) et des Datii-Sotiates-Lectorates. 

Mais voici le territoire que l’on attribuait aux Nitiobroges entamé 
vers le sud au moins jusque au confluent de la Baise et de la Gélise. 
Il y a toujours l’objection tirée de la composition du diocèse d’Agen. 


I Eludes sur les sépultures barbares du midi et de l'ouest de Ut France, Tou¬ 
louse, Privât, 1893. 

II reste à rechercher des sépultures ou des vestiges d’une époque plus 
ancienne. La Suite de Tasta était une seigneurie fort ancienne. 

Cauderoue, tout voisin, qui fut une baylie uu xiv° siècle, doit peut-être 
■on nom au culte du soleil que les Gaulois célébraient en faisant rouler 
des roues enflammées. 


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On voit que la question de remplacement de l’oppidum desSotiates 
se rattache à d'autres questions fort importantes, qui louchent à 
l'identification et aux limites de plusieurs peuples gaulois. La lu- 
mière ne sera peut-être jamais complète, à moins que le hasard ne 
fasse découvrir de nouvelles inscriptions. 

G. Tholin. 


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JASMIN ET MARTIAL DELPIT 


On a publié, dans La Quinzaine du 15 novembre el du l #r décem¬ 
bre 1895, sous la signature P. B. des Valades, une fort attachante 
élude intitulée : Martial Delpit et Augustin Thieiry. De cette étude 
très documentée, comme on dit aujourd’hui, et qui contient un grand 
nombre de lettres écrites par Martial Delpit, en sa jeunesse, et aussi 
plusieurs lettres qui lui furent adressées par divers personnages cé¬ 
lèbres tels que le baron de Gérando, Victor Cousin, Mignet, j’extrais 
un récit doublement intéressant pour les compatriotes de l'illustre 
poète et du célèbre érudit V Sans doute on n’ignorait pas les circons¬ 
tances qui vont être ici rappelées, et Martial Delpit lui-même avait 
eu soin de les retracer dans un article de Y Artiste*, mais on aimera 
certainement à rapprocher de cet article en quelque sorte officiel, 
une page intime où se reflètent en toute leur vivacité les premières 
impressions du plus sympathique des témoins. 


T. de L. 


1 On Mit que le collaborateur d’Augustin Thierry naquit à Cahuzac. commune du can¬ 
ton de Castillonnis, le 25 février 1813. Voir la liste complète de ses publications dans 
la Bibliographie générale de l’Agenais (t. I, p. 227-228). Ce n’est pas en vain que 
Jules Andrieu avait promis (p. 227) de mentionner^» avec soin les excellents'lravanx » 
du digne cousin de Jules Delpit. 

* Par une regrettable faute d’impression on’a donné à cet article (p. 229 de l’ouvrage 
cité ci-dessus) la date de 1830 (24 mai). 


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« En 1845, l’idée lui vint de faire connaître aux parisiens celui que La¬ 
martine, dans une lettre à Mme de Circourt, appelle le plus vrai et le plus 
grand poète du temps présent , le barbier Jasmin, l’auteur des Papillotes . 

» Il lui persuada de venir à Paris, et il arrangea tout pour une première 
lecture chez M. Augustin Thierry. Le grand historien fît de nombreuses 
invitations, et quantité d’artistes, d’acadcmiciens, de femmes du monde, 
répondirent à l’appel. Pour quelques-uns, ce ne fut pas sans inquiétude* 
et M. Martial Delpit lui-même, bien qu'il connût tout le mérite de son 
compatriote, n’en était pas exempt. Voici en quels termes il a rendu compte 
lui-môme de celte première lecture, qui fut un évènement littéraire 1 . 


» Il y avait à peine quelques minutes que Jasmin était arrivé, et déjà 
toute inquiétude avait disparu. Obligé, pour être compris, de se soumettre 
à la plus rude épreuve, de traduire lui-môme ses vers avant de les lire, 
Jasmin sut donner à cette traduction improvisée la vie et la valeur d’une 
production originale. Son auditoire ainsi préparé, il lut ses vers d’une voix 
sonore et accentuée qui prêtait à sa belle langue un charme tout particu¬ 
lier ; il les lut simplement, sans prétention, comme il sait les lire, en grand 
artiste. Son âme tout entière passe dans sa voix, dans son regard, dans 
son geste : il est impossible de rester indifférent, l’émotion est électrique 
et se communique à tous. 

»Au second chant de ['Aveugle, lorsque le poète arriva à cette plainte de la 
jeune Marguerite abandonnée : Jour pour les autres toujours ! et pour moi, 
malheureuse, toujours nuit ! Qu’il fait noir loin de lui ! Que fay nègre len 
del!... Tous les regards se portèrent sur M. Augustin Thierry. Le dernier 
trait, Qu'il fait noir loin de lui ! produisit dans toute l’assemblée un frémis¬ 
sement involontaire. On savait que, dans ses moments de tristesse, l’illus¬ 
tre aveugle disait quelquefois : Je vois plus noir . Gomment le poète avait- 
il trouvé ce mot si simple, et pourtant si expressif et si amer? Le génie 
seul devine ainsi. 

» Au troisième chant, un autre incident procura un nouveau triomphe 
au poète. Craignant de fatiguer l’attention, il avait passé la description 


« C’est dans une lettre adressée à sa mère, Coralie de Pasquet, femme très distin¬ 
guée, que l’on a trouvé ce récit de premier jet. Le père de Martial, Jean-François Delpit, 
fut-un médecin très renommé: il était inspecteur des eaux minérales des Pyrénées. 
Les lettres de Martial à sa mère sont charmantes de cœur et d'esprit. Notre compa¬ 
triote fut, du reste, non moins habile écrivain que remarquable travailleur. Le rédac¬ 
teur de la Quinzaine nous promet en ces termes de donner suite à l’étude si bien 
commencée : * Ce que nous venons de dire est plus que sufflsant, ce nous semble, 
pour montrer la rare capacité de Martial Delpit comme érudit. Nous parlerons plus tard 
de l’écrivain et de l’homme politique,# 


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- 71 - 

d'une église. M. Thierry l'interrompit par un mouvement spontané, et lui 
dit avec une vivacité pleine de grâce : Pardon , Monsieur , vous passez quelque 
chose . Qu'on juge de la joie du poète à ce trait d'attention et de mémoire si 
aimable pour lai!,... 


» La soirée d'Augustin Thierry, si flatteuse pour le poète d'Agen, fut le 
signal d'un empressement universel. Charles Nodier, Lamartine, Mme de 
Rémusat, Mme la vicomtesse d'Haussonville, Mme la comtesse de Boignes, 
Mme la duchesse de Rauzan, voulurent avoir leur soirée ; des ministres 
l’invitèrent à leur table, et il eut enfin l'honneur d’être écouté et admiré 
par la famille royale à Neuilly. 

» M. Delpit, on le comprend, fut tout fier et tout heureux d'avoir fait 
connaître son compatriote dans le grand monde parisien, et nous devons 
ajouter que Jasmin lui en garda toute sa vie une vive reconnaissance... 

» Le lecteur nous pardonnera ces détails, un peu longs peut-être, mais 
ils donnent une idée d'une tendance que tous ceux qui ont connu M. Del¬ 
pit se rappellent, le désir de faire valoir ses compatriotes et ses amis, 
tendance qui n'a rien de vulgaire. » 


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FRANÇOIS DE GRENAILLE A AGEN 


M. G. Clément-Simon, qui a naguères donné à la Revue de l’Age * 
nais une si intéressante notice sur un entant du Limousin devenu 
un habitant d’Agen, le docte magistrat Pierre Chiniac de La Bastide, 
vient de consacrer, dans le Bulletin de la Société Scientifique, His¬ 
torique et Archéologique de la Corrèze, une notice non moins inté¬ 
ressante à un autre de ses compatriotes, lequel lui aussi fut, pen¬ 
dant quelques années, l’hôte de la capitale de notre petite province, 
François de Grenaille, sieur de Chateaunières. J’emprunte à cette 
notice, écrite avec autant d’agrément que préparée avec conscience, 
nn passage relatif au séjour à Agen du fécond et bizarre polygraphe. 
Je serais bien trompé si cet échantillon ne donnait pas aux gens de 
goût sous les yeux desquels je le mets, le vif désir de lire en entier 
les pages, saupoudrées d’un sel si fin et si piquant, où l’ancien pro¬ 
cureur général près la Cour d’Aix se montre non moins bien informé 
comme biographe que comme bibliographe, et non moins judicieux 
critique que spirituel narrateur 


T. DE L. 


« Uq tirage à part est en vente à Paris, chez Honoré Champion. En tête de la bro¬ 
chure (de 60 pages, grand in-8°), on remarque un portrait de l'auteur du Sage résolu 
et, à la fin, une Bibliographie qui contient la liste, complètement dressée pour la pre¬ 
mière fois, des nombreuses productions de Fr. de Grenaille, suivie d’un poème inédit 
de ce personnage : Noël Paschal ou hymne sacro-burlesque pour l’heureux avène¬ 
ment de Monseigneur de Tulle en son Evesché , par le sieur de Chateaunières , 4654. 


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- 73 - 


» C'est un limousin, c’est aussi un gascon et par plus d’un côté. L’ins¬ 
cription dont il a orné son portrait gravé en fait foi : Francisai* de Grenaille, 
Dominas de Chateauniêres , natus Uzerchii in Lemovicibus , Burdigalœ tantum 
non mortuus, renatus Aginni , Parisiis immortalis. Ætatis anno 24 Æterni regni 
4640. Et il ajoute encore en exergue : Sic mortales immortales evadimus . 
Il est dono né à Uzerche en Limousin, il n’est pas tout à fait mort à Bor¬ 
deaux, a repris naissance à Agen, est devenu immortel à Paris. L’image 
qui représente un beau et élégant jeune homme, est surmontée de ses armes 
et entourée aux quatre coins d’attributs qui dénoncent ses aptitudes et ses 
succès divers, à tout le moins ses prétentions variées : un amas de livres, 
des instruments de musique, un canon, des armures et des drapeaux, une 
palme et une branche de laurier entrelacées. Voilà comme, en style lapi¬ 
daire et à l'aide de ces symboles, François de Grenaille, âgé de 24 ans, pré¬ 
sente sa personnalité à ses lecteurs. On voit qu’il appartenait aux rives de 
la Garonne autant qu'aux montagnes du Limousin. 

» Cette physionomie m'arrête un instant. Ce n'est pas une réhabilitation 
littéraire que je veux tenter. Je tiens pour acquis le jugement de la criti¬ 
que. Grenaille est un auteur insipide dont les œuvres sont justement 
oubliées et n'ofTrent plus aucun agrément de lecture. Je le sais, sans 
doute mieux que personne. Mais c’est un type qui a quelque originalité, 
presque un grotesque par ses débuts fanfarous, ses ambitions déçues et 
son incontinence éphémère comme écrivain. Sa vie est d'ailleurs peu con¬ 
nue, son caractère d'homme semble avoir été mal jugé sur certains points. 
J'essaie de reconstituer le personnage. 


» Né en 1616, [il] fut d'abord destiné à la profession monastique et placé 
dans un couvent à Bordeaux. Ses supérieurs l’envoyèrent dans leur maison 
d'Agen. Il avait à peine 20 ans. La vocation ne persista pas, si elle s'était 
jamais montrée. Il laissa le froc à 22 ans : c'est ce qu'il appelle avoir re¬ 
pris naissance. L'amour, dit-on, ne fut pas étranger à ce changement d'état. 
Le jeune religieux était féru d'une demoiselle de haute naissance, nièce 
du vicomte de Pompadour, et ce sentiment invincible le rappela dans le 
monde. L'amour a fait plus d'un échappé de couvent et l’anecdote n’a en 
soi rien d'impossible. Je voudrais y croire. Elle accentuerait la présomp¬ 
tion outrée de cet adolescent. Mai? elle ne m'inspire que peu de confiance. 
Je crois plutôt que le moine apprenti céda à un irrésistible penchant pour 
la littérature profane. Là était la vocation, la véritable passion de sa jeu¬ 
nesse. Il donnait tout son temps à la composition littéraire au préjudice 
des devoirs du noviciat. Durant son séjour à Agen, il fit d'énormes écritu¬ 
res, prépara beaucoup de besogne aux imprimeurs, ainsi qu'il nous l'ap- 


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prend Il paraît avoir quitté Agen en 1638. Uzerche lui servit de retraite 
momentanée, mais au bout de quelques mois il s’établit dans la* capU 
taie. » ; " i ’ ) 


1 Dans la préface du Bon esprit (Paris, 1641, in-4°). M. Clément-Simon rappelle 
(p. 6) que, dès l'année 1639, vingt-troisième de son âge, le sieur de Chateaunières, 
lança dans le public ses élucubrations du couvent. En latin, en français, en vers, en 
prose, ce fut comme une avalanche. A cette date [1645}, en six années, il avait mis 
au jour une trentaine de volumes. * 


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EXTRAITS D’UNE NOTICE HISTORIQUE 

SUR 

LA VILLE ET L’ÉGLISE DU MAS-D’AGEVAIS 

pxn M. Florihond LAGARDE 


M. I’abbé Mellingre, qui fut curé du Mas-d’Agenais de 
I’aunée 1837 à l'année 1859, a laissé un recueil de pièces pour 
servir à l’histoire de cette commune. Le registre où ces piè¬ 
ces sont transcrites, légué par lui à M. Ad. Magen, a été 
donné aux archives départementales par les héritiers de no¬ 
tre regretté secrétaire perpétuel. 

Voici comment il est composé : 

1° Copie d’une Notice historique sur la ville et l’église 
du Mas-d’Agenais, publiée par M. Florimond Lagarde 
dans YEcho de Marmande de 1839-40. Cette monographie 
remplit trente-deux feuilletons de ce journal devenu introu¬ 
vable. Le soin de M. l’abbé Mellingre a donc sauvé de la des¬ 
truction un ouvrage dont quelques parties ont un réel inté¬ 
rêt. 68 pages. 

2° Notes biographiques sur la famille de Lorman. M me Co¬ 
lombe de Lorman, veuve Dumigron, dernier représentant 
du nom, avait donné à M. l’abbé Mellingre ses papiers de 
famille, parmi lesquels le livre de raison de Paul de Lor¬ 
man. Des fragments de ce registre sont transcrits à la suite 
des notes biographiques. 6 pages, 


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- 76 - 


3° Extraits de Y Histoire de F abbaye et congrégation de 
Notre-Dame de La Grande-Sauve, par l’abbé Cirot de La 
Ville, intéressant le Mas et les environs. 5 pages. 

4° Croix de Saint-Benoit ou croix des sorciers. Dessin, des¬ 
cription et interprétation. 1 page. 

5° Mémoires des troubles de l’année 1652. 14 pages. Ce 
texte ancien ost évidemment tiré des papiers de la famille de 
Lorman, mais non du livre de raison cité plus haut. 

Nous nous proposons de publier prochainement ces der¬ 
niers textes et ceux que nous tirerons du livre de raison de 
Paul de Lorman, dont l’original est parvenu aux archives 
par les mêmes voies que le registre de M. l’abbé Mellingre. 

En attendant, nous reproduisons ci-dessous quelques 
extraits de la monographie du Mas-d’Agenais, par M. Flori- 
mond Lagarde. L’auteur s’est tenu fort au courant des dé¬ 
couvertes archéologiques faites de son temps (1839 et période 
antérieure). Les indications qu’il fournit à ce sujet pourront 
être mises à profit par ceux qui étudient actuellement cette 
partie de notre département si riche en antiquités. 


O. T. 


LE MAS-D’AGENAIS 

Situation, Description et Antiquités 


La ville du Mas-d’Agenais est située sur la rive gauche de la Ga¬ 
ronne, à deux degrés de longitude occidentale du méridien de 
Paris. 

Elle est bâtie au bord du fleuve, sur une berge élevée de cinquante 
mètres environ au-dessus des eaux ordinaires et formant l’extré¬ 
mité septentrionale d'une haute plaine étagée, terminée à l’ouest par 
un coteau rapproché de la ville, à l’est par le village et l’église de 
Lagruère et au sud par le village et le château de Calonges. 


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- n - 


Cette plaine porte le nom de Camp à Home ; elle se divise en 
Camp à Home haute et en Camp à Rome basse. 

Dans ia première division est on hameau connu sous le nom de 
Crasso ; dans la seconde, un autre hameau qui porte le nom de Co- 
ton ou Catoun , en langue vulgaire du pays. 

A l’extrémité méridionale de cette plaine, est un lieu nommé Sau- 
maté, où se trouvent des monticules ou tumuli évidemment faits de 
la main des hommes. On s’occupe déjà depuis quelques années à 
fouiller ces tumuli ; on y trouve des débris, des tronçons d'épée, des 
fers de lance, des ossements hdmains et des cendres qu’on répand 
sur les champs voisins pour les fertiliser. 

A l’aspect du nord et de l’est, du côté de la Garonne,, s’offre à la 
vue un magnifique bassin, dont la circonférence est d’environ 
quinze lieues et dans lequel se développe le cours du fleuve avec les 
villes et les fertiles territoires du Porl-Sainte-Marie, Aiguillon, Ton* 
neins, Gontaud, Marmande, Sainte-Bazeille, etc., etc. 

Une rue principale traverse la ville dans la direction de l’est à 
l’ouest. Cette rue s'appelait autrefois et s’appelle encore rue Galliane. 
A son extrémité occidentale on voyait encore naguère des ruines 
d’une ancienne porte de ville, aujourd'hui entièrement détruite ; on 
l’appelait Porte Galliane 1 . On conserve encore dans l’église une 
pierre d’un pied carré de superficie, portant sculptée dans un car¬ 
touche les armoiries anciennes de la ville qui sont une main aux 
doigts étendus sur un écu avec le millésime de 1596 coulé en plomb, 
époque sans doute de la construction de la porte Galliane à l’un des 
côtés de laquelle elle a été enlevée. 

En dehors de la porte dont nous venons de parler, presqu’au fond 
de la voie par où de ce côté on descend à la Garonne, il existe une 
fontaine qui garde encore le nom de fontaine Galliane. 

Vers le milieu et au nord-est de la rue Galliane est la place publl- 
que, qui n'est autre chose évidemment que le vaste lit de l’ancien 
ravin de Pompéjac, qu’avec le temps la main des hommes a élevé et 
comblé. Ce ravin a dû être très profond comme on peut s’en assurer 
en considérant le vieux mur de la terrasse nord du prieuré où l’on 


* Ces diverses dénominations se rencontrent dans un cahier de reconnais¬ 
sances féodales faites devant notaire par les habitants du Mas au chapitre,en 
l’année T618. Ce cahier qne j’ai en mon pouvoir, fait souvent mention de 
la rue Galliane, de la Porte Galliane, de la fontaine Galliane et de la ebt- 
pelle Pompéjac . {Note de M. labié Uoltmyreî) 


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78- 


disiingùe encore vers la base les bouches toujours plus élevées, sui¬ 
vant les diverses époques, par où il déchargeait dans la Garonne le 
superflu des eaux de la haute plaine et celle de la hountasse ou 
vieille fontaine. Sa direction était du sud au nord, en suivant la rue 
du Bois. 

Sur le bord de ce ravin, à droite, était une antique chapelle dite de 
Saint-Jean de Pompéjac ;sur le tertre gauche, au nord de la place pu¬ 
blique, sur la-berge du fleuve, s’élève l’antique église du lieu. -Les b⬠
timents de l’ancien Prieuré du Mas-d’Agenais, sont contigus ùüéglise 
du côté du nord-ouest. La chapelle Saint-Jean de Pompéjac n’existe 
plus; des maisons de particuliers l’ont remplacée depuis la grande 
Bévolution.. 

Sur la place publique, on voit une halle vaste et élevée dont la 
construction parait ancienne et qui n’offre d’ailleurs rien de bien re¬ 
marquable ; elle a été pavée il n’y a pas bien longtemps en dalles de 
Gironde. 

s Au nord de la halle, vis-à-vis à peu prés de la petite porte de 
l’église, on aperçoit les traces de l’orifice d’un grand puits qu’on a 
comblé depuis bien des années. Là se rendaient, dit-on, par des ca-. 
naux. souterrains suivant la direction de la rue des Bois les eaux de 
la fontaine dite hountasse; on dût ménager aux habitants du Mas 
l’avantage de ces eaux lorsque sans doute on rendit plus étroite 
l’enceinte des murailles de la ville : cette dernière enceinte, en effet,. 
laissait en dehors des murs les troi3 sources abondantes qui four¬ 
nissent aux besoins des ménages aujourd’hui. 

On a trouvé, il y a plusieurs années, dans l'intérieur d’une mu- 
mille située au sud à quelque distance de la ville et qui faisait partie 
d’une ancienne enceinte de la ville, une statuette en bronze de la 
déesse Pallas armée du casque et de la lance et tenant dans sa 
main gauche une chouette.Çelte statuette fut remise à feu M.Canihac, 
curé du Mas, qui, dit-on, la donna à M. Canihac, son neveu, doc¬ 
teur en médecine à Bordeaux. 

On a de plus trouvé dans Camp à Rome quelques médailles ro- 
maines; ces médailles ont été dispersées mais elles ont été vues par 
plusieurs habitants du Mas. 

Sur la place publique, au devant de l’église, à un mètre environ 
de profondeur, on a rencontré un tombeau de marbre blanc de la 
dimension de deux mètres de longueur, un de largeur et un de pro¬ 
fondeur. Le tombeau est ciselé et porte à l’extérieur de son côté 
droit le monogramme du Christ, le Labarum ou Vexillum de Cons- 


t 


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tantin sculpté en relief et bien conservé. Ce tombeau $e voit aujour¬ 
d’hui près du puits d’une métairie appelée la Grande Caresse, voisine 
de la ville dans Camp ù Rome basse. Il sert d’abreuvoir. 

Au levant et à une certain distance de la ville, près de l'église de 
Lagruère, on trouve dans ce moment, à deux mètres environ sous 
terre, des chapiteaux de colonnes de pierre ornés de rinceaux élé¬ 
gants, des grandes tuiles piales, des débris dè marbre de poteries, 
d’éperons et d’instruments en fer. Ces objets se sont rencontrés sur¬ 
tout amassés dans le lieu élevé appelé Le Fort formant comme un 
promontoire avancé au confluent du ruissau de lu Cloutasses et de 
la Garonne. On a enlevé de nos jours ce tertre pour combler cette 
partie de la Garonne où passeront bientôt les «aux du Canal. Ce pla¬ 
teau élevé ou est bâtie l'église de Lagruère et qu'entourent la Ga¬ 
ronne et le ruisseau de las Cloutasses a dû servir primitivement à un 
établissement romain civil et peut être même militaire, témoins les 
monnaies, les marbres et les mosaïques en petites pierres blanches 
qu'on y a trouvées. Plus tard, comme l’indiquent la tradition, le nom 
donné à ce lieu, Maubourguet, et les massifs de tours et de murailles 
qu’on y a trouvés, ce point parait avoir été occupé dans le moyen 
âge par un fort détruit sans doute dans les guerres de religion. 

A Saint-Martin, au couchant de la ville du Mas, sur la route de 
l'ancienne Ussubium, aujourd’hui Hures, on a trouvé un support de 
cuvette en marbre blanc de la hauteur d’un mètre. Il a la forme 
d’une urne ; il est revêtu d'une inscription. Ce marbre a été trans¬ 
porté dans le jardin du presbytère, où il est encore '. 


4 J’ai attribué par erreur ce passage à M. l’abbé Melliogre, dans la notice 
consacrée à la voie romaine d’Agen à Bordeaux parue dans la dernière li¬ 
vraison de la Revue. Le témoignage de M. Lagarde sur le lieu de la dé¬ 
couverte de l’inscription d Ussubium est d’ailleurs d’une grande autorité. 

Lorsqu'il a publié sa notice sur le Mas, Fiorimond Lagarde, âgé de 
45 ans, prenait depuis longtemps des notes pour l'histoire du pays. Habi¬ 
tant à Tonneins, il ne craignait pas de se déplacer pour vérifier une dé¬ 
couverte et il a pu obtenir des renseignements qui avaient échappé à Chau- 
drue de Qruannes et à Saint-Amans. G. T. 


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80 - 


Découverte d’on Tronçon de Voie Romaine 

Les travaux du pont-canal qui s'exécutent sur la Baise , un peu 
au-dessus de Thouars et près du lieu de Larderet ou Maubourguet 
ont donné occasion à MM. Baumgarten etCamjiuzat, ingénieurs des 
Ponts-et-Chaussées, de remarquer, sur un chemin qui tend de la 
Baïse à la Garonne, à partir de Maubourguet, sur la rive droitede la 
Baïse, à l’ouest jusqu’au lieu dit La Gardolle sur la rive gauche de 
la Garonne, à l'est, chemin qui sépare la commune de Thouars de 
celle de Feugarolles et qui est connue dans la contrée sous le nom 
de Carrièro herrado (chemin fetré) un pavé qui leur a offert tous 
les caractères d'une chaussée romaine. 

Averti de cette heureuse découverte, je me suis empressé de voir 
les lieux avec MM. Rosan Bareyre, de Tonneins, et Bachan, d’Ai- 
guillon. Nous avons parcouru ce chemin de la Garonne à la Baise et 
de la Baïse à la Garonne; nous en avons pris les dimensions ; nous y 
avons fait pratiquer des sondes en dix endroits. 

Le résultat de notre examen a été celui-ci : 

Le chemin a quinze cents mètres de long de la Baïse à la Garonne; 
il est légèrement sinueux. 

On ne trouve point de traces de chaussée sur les bords de la Baïse 
dans une étendue de dix mètres; le terrain,dans cette partie, est sa¬ 
blonneux et plus bas que la chaussée. . 

On n’en trouve pas non plus sur le bord de la Garonne dans une 
étendue de quatre-vingt-dix mètres qui offre aussi un terrain sablon¬ 
neux et plus bas que la chaussée. 

Entre ces deux distances de dix mètres à partir de la Baïse et de 
quatre-vingt-dix mètres à partir de la Garonne, excepté au point ôù 
la route départementale n® 12 traverse la chaussée et excepté encore 
que'ques autres points habituellement marécageux, les petites pier¬ 
res qui forment maintenant la partie supérieure de la chaussée se 
montrent à fleur de terre. 

La largeur actuelle de cette construction est de quatre mètres au 
plus et de trois mètres au moins. 

Le chemin n’a pour largeur que la largeur de la chaussée, les an* 
ciens côtés de celle-ci se trouvent aujourd'hui convertis en fossés 
profonds et en terres labourables. 

La chaussée consiste principalement dans une banquette ou mur 
construit dans la terre comme le fondement d’une maison et dont le 


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couronnement actuel ou la couche actuellement supérieure laisse à 
découvert de petites pierres à fleur de terre et jointes ensemble par 
un fort ciment. 

Tout le terrain sur lequel repose la chaussée est parfaitement so¬ 
lide; il est plus élevé que les berges de la Baïse et de la Garonne; 
néanmoins il est submersible. 

La phis grande épaisseur du mur, est d’un mètre, sa moindre 
épaisseur est de soixante-six centimètres, sa profondeur est aussi 
d’un mètre au plus et de soixante-six centimètres an moins. 

Au lieu de se trouver toujours au milieu de la chaussée, il est au 
contraire, disposé de manière à former des ligues obliques qui tra¬ 
versent la chaussée de droite à gauche et de gauche ù droite, tantôt 
par coupes parallèles, tantôt simples et en zig-zags, disposition qui 
ne pourrait avoir d’autre but probable que de préserver la chaussée 
des dégradations qu'auraient pu lui faire éprouver les courants des 
deux rivières pendant la durée des submersions. Les vides résultant 
de ces irrégularités sont maçonnés à la même profondeur que le mur. 

La eouche actuellement supérieure de cette maçonnerie est à fleur 
de terre et consiste aussi en petites pierres bien cimentées, de telle 
sorte que le mur et les vides forment un seul corps de chaussée, sil¬ 
lonné toutefois, par le mur, qui est toujours apparent et qui se dis¬ 
tingue par la symétrie des petites pierres qui composent ses pare¬ 
ments. 

Dans les sondes, pratiquées principalement au mur, nous avons 
trouvé partout le stratumen composé de pierres plates noyées dans 
la ehaux. Au-dessus du stratumen nous avons reconnu les autres 
couches qui consistent en pierres moindres noyées aussi dans la 
chaux. Les cailloux y sont aussi en petit nombre. La superficie 
acluelje de la chaussée n’offre en général que des pierres à nu. Ce¬ 
pendant on trouve dans les parties tes plus hautes quelques restes 
de la couche supérieure ou sutnmun dorsum. Ce qui existe présente 
un ciment très dur formé de petits cailloux broyés, de brique et de 
charbon de terre pilés et de chaux. Toutes les pierres employées 
dans eette construction, paraissent avoir été extraites des carrières 
de Vianne, situées sur les bords de la Baïse, à 3,000 mètres en 
amont, au lieu de Maubourguet. 

. Nous n’avons pu découvrir, ni dans les fossés, ni dans les terres 
labourables qui bordent la chaussée, aucune trace de monuments, 
$iuf quelques débris de briques rouges et d’une pâle très fine. Ces 
débris sont tout h fait informes. 


O 


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Cette chaussée,dans laquelle il est impossible de ne pas reconnaître 
le travail des Romains est justement dans la direction de Burdegala 
à Agennum, sa distance du confluent de la Baïsc n’est que de r 3,000 
mètres environ. 

Rien n'indique toutefois l'ancienne existence d’un pont ni sur la 
Baise ni sur la Garonne vis-à-vis la voie romaine; Mais entre cette 
voie et le confluent de la Baïse, vers les hauteurs de Buzet, la Baïse 
estguéable une grande partie de l’année; c’est là probablement que 
s'effectuait le travers de cette rivière, ou bien, comme il le fallait 
nécessairement pour le travers de la Garonne, on se servait d'un 
pont volant. 

Il est naturel de se demander pourquoi la voie romaine traversait 
ainsi deux rivières, tandis qu'elle n’aurait eu qu’à traverser la Ga¬ 
ronne si elle avait abouti à cette dernière au-dessous du confluent 
de l’autre. 

La seule réponse que l'on puisse faire à cette question est celle-ci : 
Les Romains, quoiqu'ils eussent respecté la nationalité et les délimi¬ 
tations de territoire des divers peuples de l’Aquitaine, étaient néan¬ 
moins maîtres de toute la contrée et pouvaient, à leur volonté, éta¬ 
blir leur voie de la manière la plus solide et la plus directe. 

Les terres les plus rapprochées de la Garonne sur la rive gauche 
de ce fleuve depuis les approches du Mas-d'Agenais jusques au con¬ 
fluent de la Baïse et y compris ce dernier point, ont toujours été des 
terres meubles, submersibles à une hauteur considérable et sujettes 
même aux changements de lit du fleuve. 

Aussi n'est-ce pas dans ces plaines basses que fut construite la voie 
romaine ; elle le fut de préférence dans la plaine haute, au pied sep¬ 
tentrional des coteaux qui bornent au sud le vaste bassin de la Ga¬ 
ronne d ( ans la direction que suit aujourd'hui le tracé du canal latéral. 

Elle devait donc arriver à peu près en droite ligne du territoire 
du Mas au territoire de Damazan ; parvenue à ce point, et évitant 
toujours la rencontre des bas-fonds, au lieu d'aboutir à la Garonne, 
au-dessous du confluent de la Baïse, elle parvenait à cette rivière et 
la traversait vers le point où elle est guéable, et remontant ensuite 
sa rive droite sur une berge sablonneuse et assez elevée, elle ve¬ 
nait joindre, au lieu connu de nos jours sous le nom de Maubourguet, 
la chaussée que j'ai décrite et qui la conduisait de la Baïse à la Ga¬ 
ronne au lieu de Gardolle. Là elle traversait le fleuve, venait abou¬ 
tir à la rive droite vers les hauteurs de Boussères, près du camp 
romain de Saint-Cdme, à mille mètres sud d'Aiguillon et faisait sa 


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jonction avec la voie romaine de la rive gauche du Lot connue sou3 
le nom de Camin Ferrât (chemin ferré) et dont plusieurs fragments 
existent encore. 

On se demande aussi quelle est la vraie position du lieu de Fines ? 

Il existe à mille mètres environ sud-ouest de Thouars, dans le voi¬ 
sinage du point où la Baïse est guéable, sur la rive droite et au bord 
de celte rivière une métairie qui porte le nom de Fignac. A côté de 
la maison, dans les dépendances de la métairie et sur la berge de la 
Baïse, est un monticule évidemment fait de main d'homme, haut 
de qnatre métrés, long de douze, large de huit ù sa base, de forme 
à peu près ovale dans la direction du nord-ouest au sud-est et un peu 
plus étroit du côté opposé. Le sommet de ce monticule, recouvert 
d’une mousse très épaisse, offre un plateau sur lequel on remarque 
des traces de sillons irréguliers, mais dirigés dans le sens de la 
longueur de l’ovale. Du côté de la Baïse, entre celle-ci et la base 
occidentale du monticule, est un chemin sablonneux qui va. en re¬ 
montant la rivière, aboutir au village de Maubourguet et de là au 
fragment de chaussée romaine que j'ai décrit dans l'article précédent. 

Ce monticule est connu dans la contrée sous le nom de Pipey, 
Tipey ou Pey de Fignac, c’est-à-dire. Petit Tertre ou Tertre de Fi¬ 
gnac. U a été pratiqué à l’extrémité sud-est de ce monticule et dans 
sa partie la plus étroite, une tranchée qui sert de retraite pour les 
bestiaux de la métairie pendant la durée des inondations. On n’a 
rien trouvédans cette partie ainsi fouillée Le centre et le chevet du 
monticule sont intacts. 

Serait-ce à Fignac, serait-ce à Thouars qu'il faudrait chercher le 
Fines de l'itinéraire et de la table ? Mais on ne rencontre dans ces 
deux localités rien qui convienne à un poste militaire, il n’y existe 
sauf le monticule, aucune trace de construction. 

Je ne retrouve donc ni à Fignac ni à Thouars le Fines des Ro¬ 
mains. Je ne le retrouve non plus à Damazan, ni dans les localités 
voisines de ce dernier lieu sur la rive gauche de la Garonne'. 


4 Le tronçon de voie romaine décrit par M. Lagarde représente la der¬ 
nière lieue de la Ténarèze, qui aboutit à la Qaronne. Il fixe à La Gurdolle 
le passage du fleuve. Nous avons dit que cette portion de la voie devait 
être commun à la route de Bordeaux à Agen. 

A la fin de ce chapitre, qui n'est pas reproduite ici, M. Lagarde identifie 
Fines avec Aiguillon, après l’avoir cherché d’abord, avec plus de raison, 
croyons-nous, sur la rive gauche de la Garonne. G. T, 


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Saint Austinde archevêque d'Auch (1000-1068) Et la Gascogne au xi* 
siècle, par l’abbé A. Breuils.— Auch, imprimerie Léoricè Cocharaux, 
1895. In-8°. Prix : 6 fr. et avec planches 10 fr. 

i 

Cet ouvrage est le résultat d’une enquête minutieuse et savam- 
ment menée sur les lois, coutumes, usages, mœurs et institutions de 
la Gascogne au Moyen-Age et plué particulièrement au xi* siècle, si 
bien défini par M. Léonce Coulure, dans sa lettre-préfaee, le siècle 
décisif du Moyen-Age catholique et européen* 

Rien, semble-t-il, n’a échappé à la sagacité de l’enquêteur, à sôn 
intelligente curiosité, à son flair d’érudit, à ses laborieuses et,patient 
tes investigations. Aussi bien son œuvre, où fourmillent les notions, 
les leçons de choses, les renseignements de tout genre, les détails 
les plus piquants et les plus circonstanciés, doit-elle être considérée, 
croyons-nous, comme le compendium, ou mieux, comme l’encyclo¬ 
pédie de la science historique sur la matière. 

La mode est passée des épigraphes. Sinon, j’aimerais à voir en 
tète de ce beau livre — beau à tous égards — cette ligne tirée do 
l’Ecriture : « Non facilem laborem, imo vero negotium plemtm viÿi - 
liarum et sudoris assumpsimus. • Ce qui, dans une entreprise si 
difficile* aurait désespéré et arrêté tout autre que M. l’abbé Breuils, 
c’est assurément l’extrême rareté des documents contemporains. A 
ce titre, son œuvre est presque une création nouvelle. Tel le natura¬ 
liste qui, à l’aide d'un ou deux os fossiles, parvient à reconstituer, 
pièce par pièce et dans son entier, le type de quelque espèce depuis 
longtemps disparue. 

Trois chapitres compacts sont consacrés à la structure et à l'orga¬ 
nisation d’une société que beaucoup s’imaginent encore s’étre débat¬ 
tue, sans lien ni cohésion, dans le plus lugubre chaos. 


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- 85 - 


Voici d'abord l’Eglise déjà fortement hiérarchisée, fidèle à sa mis* 
sion civilisatrice, avec sa légion de clercs séculiers et réguliers, ses 
œuvres, ses moyens d’action, son rôle, son poids social, son influence. 
Nous assistons aux conseils de l'Evéque, nous le suivons aux conci- 
les, dans scs tournées pastorales,* dans toutes ses courses apostoli¬ 
ques. Les monastères n’ont plus de secrets pour nous. Dans les ab¬ 
bayes, abbatiales ou prieurés, les moines prient et travaillent sous 
nos yeux. C’est l’époque, où selon l’expression d’un chroniqueur 
contemporain (Baoul Glaber), le monde, en se secouant, rejetait les 
haillons de son antiquité pour se revêtir, çà et là, d’un blanc vêts- 
ment d’églises. Nous visitons ces églises et leurs dépendances: pres¬ 
bytères, écoles, gleysages — sortes de fermes-modèles — où les curés 
ruraux et les chapelains, vrais pasteurs des peuples, fournissaient 
largement à tous les besoins religieux, intellectuels et même maté¬ 
riels, bien souvent, de leurs troupeaux. 

Vient ensuite la Féodalité. L’état d’àme des seigneurs au point de 
vue religieux, social, familial ; leurs mœurs, leur instruction ; leurs 
droits et leurs prérogatives ; leurs charges et leurs obligations; leurs 
revenus ; leurs occupations telles que la guerre, les plaids, les duels; 
leurs passe-temps tels que la chasse, les courses de taureaux et de 
chevaux, etc... tout cela est ramassé et condensé dans une vaste 
synthèse qui parait complète et définitive. Entre temps, l'auteur 
éohenille pas mal de préjugés, qui traînent encore dans certains ma¬ 
nuels et certains cerveaux, sur le droit du seigneur, la corvée, les 
oubliettes, etc. 

Enfin le Peuple. On u’analyse pas une statistique. Il suffira de 
citer le sommaire du chapitre qui porte ce titre, pour en marquer 
toute l’importance : « 1. Villes, commerce ; l’argent ; les mesures.— 

II. Classes populaires; longévité ; alimentation; état agricole.— 

III. Aisance relative ; servage; glèbe ; corvée ; amour de la vie des 
champs ; densité de la population. — IV. Vie municipale ; justice ; 
service militaire ; crimes et délits ; leur répression ; prisons ; protec¬ 
tion du travail et du capital. - V. Vie religieuse ; églises et clochers; 
pélérinages; cathédrales et sanctuaires ruraux célèbres; fêles litur¬ 
giques ; fêtes locales ; courses de chevaux et de taureaux ; religion 
des morts; usages funèbres; mariages et baptêmes. — VI. Les fem¬ 
mes du peuple. » 

Cette société du xi* siècle nous est révélée comme très active et 
très vivante, s’il, est encore permis de définir la vie : Motus ab in- 
IriMçco, C’est merveille de voir clercs, nobles, vilains et serfs — 


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ceux-ci attachés à la glèbe, mais si peu qu'en vérité il n'y paraît 
guère — préluder, par leurs fréquents voyages, leurs longues che¬ 
vauchées, à la grande mobilisation des Croisades, tandis que, par 
leur industrieuse économie, ils préparaient le trésor de guerre de 
ces gigantesques expéditions. • 

Ils vécurent non • dans une sorte d’obscurité barbare, sillonnée 
de livides éclairs, comme on l’a répété pendant des siècles, sans 
autre harmonie que le bruit des chaînes, les cris des bourreaux, les 
sanglots des victimes. » On se demande si, avec leur civilisation soi- 
disant primitive, ils ne surent pas, au fond, beaucoup plus que nous 
avec tous nos progrès et toutes nos décadences, ce qu’est la dou¬ 
ceur de vivre. 

L'homme représentatif de celte civilisation, du moins en Gascogne, 
est saint Austinde. « La métropole et la maison canoniale construi¬ 
tes ; la ville de Nogaro et son église fondées ; les églises rendues à 
elles-mêmes et délivrées en droit, et déjà sur quelques points en 
fait, de l’oppression des barons ; les sièges épiscopaux restaurés et 
pourvus de revenus suffisants ; la simonie activement poursuivie et 
mise en déroute, soit par la propre élection de notre saint, soit par 
la déposition du puissant évêque de la Gascogne ; la liturgie romaine 
et les pures lois ecclésiastiques rétablies en Espagne ; la règle de 
Saint Benoit remise en vigueur et la réforme de Gluny introduite 
dans les monastères ; la vie régulière et en commun proposée en 
modèle au clergé séculier par l’institution de la collégiale de Noga- 
ro ; cinq conciles successivement tenus à Saint-Mont, Nogaro, Jacca, 
Saint-Sever et Auch : telles sont, à regarder de haut, les grandes et 
puissantes œuvres d’Austinde. » M. l’abbé Breuils a tenu à regarder 
de près et, dans son livre, chacune « de ces grandes et puissantes 
œuvres » est l’objet d’une étude approfondie.’ 

Il en est une qui dure encore: c’est la cité de Nogaro, On connait 
Je mot de Gibbon, les évêques ont fait la Fiance comme les abeilles 
construisent leurs ruches. L’alvéole de saint Austinde est cette pe¬ 
tite ville d’Armagnac. Un chapitre entier lui est consacré qui n’est 
rien de moindre qu’une monographie très complète. 

En somme, l’ouvrage que nous présentons aux lecteurs de la 
Revue est fait de main d’ouvrier et on n’en dira jamais assez de bien 
à notre avis. Comment se fait-il qu’en le lisant, avec toute l’attention 
qu’il mérite, nous n’ayons pas été toujours également bien impres¬ 
sionné? C’est notre faute, sans doute, si nous ne nous sentons pas 
convaincu, comme il faudrait, de la valeur et de l’authenticité de 


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— 87 - 

maints documents qui nous sont présentés, sans plus, comme paro¬ 
les d’Evangile ; si, à défaut de documents directs, l'auteur nous a paru 
plus d’une fois recourir abusivement à des analogies qui ne sont trop 
souvent que des trompe-l'œil; s’il nous fait généralement l’effet de 
n’étre pas assez dégagé de la méthode intuitive ou a priori ; si ses 
raisonnements, toujours bien déduits, ont l'air parfois d’étre basés 
sur une pétition de principe. On est étonné que, malgré la différence 
des temps et des milieux, la physionomie de saint Austinde, telle 
qu’elle nous est dépeinte, offre si peu de contraste avec celle de 
n’importe quel pieux prélat de notre siècle. 11 est certain que l’exis¬ 
tence d’un évêché de Gascogne est, pour le moins, sérieusement con¬ 
testée. Pourquoi U. l’abbé Breuils n’a-t-il pas jugé à propos de men¬ 
tionner même la controverse ? Ce qu’il convient de louer sans réserve 
c'est une rare justesse d’expression et la souple fermeté du style. 

Quant ù l'exécution matérielle, elle est irréprochable. M. Léonce 
Cocharaux a montré, une fois de plus, qu’il est hors pair parmi les 
imprimeurs de province et que ses presses peuvent rivaliser avec 
les meilleures et les plus renommées de la capitale. 

Abbé DURENGUES. 


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MÉLANGES 


La Société D’Agriculture, Sciences et Arts d’Agen, en 1895. 

Dans le cours de l’année dernière, la Société a perdu trois de ses 
membres : 

M. Jules Andrieu, membre résidant, secrétaire perpétuel (15avril); 
M. le docteur Pucheran, membre non résidant; M. Xavier Duteis, 
membre correspondant (22 octobre). 

Ont été nommés, membres résidants : 

M. Lac de Bosredon, chef d’escadron, commandant le dépôt de 
recrutement à Agen ; 

M. l’abbé Rumeau, protonotaire apostolique, vicaire général du 
diocèse d’Agen ; 

M. Girard, professeur d’histoire au Lycée d’Agen ; 

M. l'abbé Martinon, professeur de rhétorique au collège de Saint* 
Caprais. 

Membres correspondants : 

M. Rieux, artiste verrier, à Villeneuve-sur-Lot ; . 

M. Henri Fourteau, attaché au service des cheminé de fer Egyp¬ 
tiens, au Caire ; 

M. Joseph Beaune, à Bistauzac, par Gontaud ; 

M. le lieutenant-général Alexis de Tillo, commandant la 37 e divi¬ 
sion d’infanterie, à Saint-Pétersbourg. 

Le bureau a été ainsi constitué pour l’année 1896 : 

M. Bruguière, président; M. Lac de Bosredon, vice-président ; 
M, Tholin, secrétaire perpétuel ; M. Ratier, trésorier. 


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— 80 — 


M. BlaJé, correspondant de l’Institut, a été nommé chevalier de la 
Légion d'honneur ; M. Ralier, officier d’Académie. 

L’Académie des Jeux Floraux a décerné un premier prix à M. Ra- 
tier pour son ouvrage Lou Rigo-Rago Agenès. 

L’Académie Nationale de Bordeaux a décerné une médaille d’ar¬ 
gent à M. l’abbé Durengues pour son Pouillé historique du diocèse 
d’Agen. 


* 

• * 


Le Musée d’Agen en 1895 

Le legs de 15,000 francs fait par M. Félix Aunac pour rétablisse¬ 
ment d’une nouvelle salle au Musée reçoit actuellement son exécu¬ 
tion. Le corps de bâtiment appartenant à la ville où étaient installés 
le service central de l’octroi et le dépôt des pompes à incendie est 
en démolition. On doit reconstruire sur cet emplacement une annexe 
du Musée. 

Dans le cours de l’année dernière, le Musée d’Agen a reçu, entre 
autres, les objets d’arts suivants : 

Tableaux 

Entrée du canot de l’amiral Avellan dans l’arsenal de Toulon, le 
13 octobre 1893, par M. Chigot. (Don de l'Etat). Cette toile, d’une 
grande dimension, ne pourra être mise en place que lors de l’amé¬ 
nagement de la salle en construction. 

Vue d'Agde, par Lina Bill. (Don de l’Etat). 

Paysage, par Ituysdaël. (Don de l'Etat). 

Un Arabe en prières, par Saint-Blancat. (Don de M. le baron de 
Rothschild). 

Influenza, par M. Saint-Mézard. (Don de l'auteur). 

Eaux fortes 

Tanneries sur le ravin du Rummel à Constanline, par Mlle Niel. 
Epreuve avant la lettre. (Don de M. le baroude Ro'hsçhihi). 


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- 90 — 


Portrait de femme, par Piquet. Epreuve avant la lettre. (Don de 
M. le baron de Rothschild). 

Objets divers 

Poteries chypriotes, étrusques, italo-grecques. 50 pièces. (Don de 
l'Etat). 

Deux scarabées Egyptiens, en porphyre. (Don de M. de Peyrecave, 
qui les tenait de Mariette-Dey). 

Autel gallo-romain, avec inscription, trouvé à Hautefage. 

Bracelet de bronze gallo-romain, dans lequel est sertie une in taille, 
trouvé à Vianne. 

G T. 


• • 


DON FAIT PAU HENRI IV DES REVENUS D*UNE ABBATE A CHARLOTTE-CATHERINE 

DE MONLUC. 

Le maréchal Biaise de Monluc n*eut que des filles de sa seconde 
femme Isabeau de Boville. L’ainée fut baptisée à Agen, le 25 mars 
1565, en la cathédrale Saint-Etienne; elle eut pour parrain et mar¬ 
raine Charles IX et Catherine de Médicis. Dans une étude sur le 
testament du maréchal 1 , M. Clément-Simon résume ainsi sa biogra¬ 
phie : « Charlotte-Catherine épousa Aymery de Voysins, baron de 
Montaut, de Gramont, de Confolens, premier baron d'Armagnac, etc. 
lieutenant-général au gouvernement de Provence, tué au siège d’Aix 
le 26 juin 1593. Après la mort de son mari, elle fut tutrice de son 
fils François de Voysins. Elle vivait encore en 1608, et recevait les 
hommages des tenanciers de Montaut. Elle était morte en 1634. ». 

La pièce suivante nous apprend que le roi Henri IV, par reconnais¬ 
sance des services que la maison de Monluc avait rendus à la cou¬ 
ronne, accorda ù Ca'herine (sans doute Charlotte-Catherine), en 1604, 


(I) Recueil, 2* série, 1. 11 , p. 398, 


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onre’ans après !û mort deson mari, les revenus de l'abbaye d'Origny, 
qu’elle aurait à partager avec Louise de Moncassin. 

Sur cette dernière et sur une autre Louise du même nom, reli¬ 
gieuse et commendataire de la même abbaye, nous ne possédons au- 
jnm renseignement. Dans sa Biographie de l'airondmement de Né - 
rac , Samazeuilh, qui a cité un grand nombre de Moncassin vivant au 
ivi° siècle, ne donne que des indications fort incomplètes sur leurs 
femmes et sur leurs filles. 

G. T. 


Aujourd'huy deuxiesme d’aoust Tan mil six cens quatre, le Roy estant 
à Fontainebleau, ayant esgard et considération aux services que ceste cou¬ 
ronne a receus de ceulx des maisons de Monluc et de Moncassin, Sa Ma¬ 
jesté a accordé aux demoizelles Catherine de Monluc et Louise de Moncaa- 
sin l'abbayed’Origny Sainte Benoicte, ordre de (en blanc),dioceze de Laon,va- 
cantepar la mort de fue seur Louize de Moncassin, pour en faire par lesdi- 
tes damoizeiles pourvoir telle personne cappable qu'elle advizeront,en tes- 
moing de quoy sa dite Majesté m'a commandé leur en expédier toutes ti¬ 
tres nécessaires tant en cour de Homme que ailleurs et cependant le pré¬ 
sent brevet, qu'elle a pour ce voulleu signer de sa mAin et faict contre si¬ 
gner par moy secrétaire d’estat et de ses commandemens et finances. 
Âinsin signé : Henry, et plus bas de Neufville. 

(Copie authentique d’après l’original aux archives du Châtelet. Archives 
du château de Xaintrailles, II. 34). 


« 


# » 


LES DERNIÈRES ROUES DES CONSULS D’AGEN 

Il y aurait tout un article à écrire sur les anciennes livrées consu¬ 
laires, qui se composaient du chaperon, de la robe longue et de la 
ceinture *. 


(1) Des documents faisant partie des archives de 1’hôtel-de-ville permettraient de 
déterminer la provenance et le prix des étoffes. 11 existe aussi des règlements variés 
qui statuent sur les circonstances dans lesquelles le port des livrées consulaires est fa¬ 
cultatif ou obligatoire, 


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Les robes étaient rouges, bordées de velours ; les ceintures étaient 
noires. 

Ces livrées n'étaient point la propriété des titulaires ; achetées $ux 
Irais de la ville, elles servaient généralement plusieurs années. 

Les insignes consulaires étant devenus hors d'usage à partir de la 
Révolution, ce qui restait en dépôt à 1 hôtel de ville d’Agen fut acheté 
par le Directoire du département et servit à faire un dais pour la 
cathédrale. 

Voici t’actequise rapporte à la transformation des dernières robes 
consulaires. 

G. T. 

Arrêté du Directoire du département de Lot-et-Garonne. Séance d« 
24 mars 1792. 

Sur le rapport fait au nom du premier bureau, par suite d'un arrêté pris 
par le Directoire pour faire faire un dais pour le service du culte pûblio 
dans la cathédrale d’Agen. 

Le Directoire, considérant que la simplicité du culte s’allie parfaitement 
avec une sage économie et que ce double objet se trouvera rempli en ache¬ 
tant les robes consulaires de la ville d'Agen pour faire le dais dont est fait 
mention. 

Sur ce rapport, oui et requérant le procureur général syndic, le Direc¬ 
toire, délibérant au nombre de huit membres, désigne le sieur Bernard 
Paulhiac pour, conjointement avec l’expert nommé par la municipalité, 
estimer les robes consulaires et les prendre au nom et pour le compte du 
Directoire au prix fixé par l’estimation. 

Fait en Directoire de département de Lôt et-Garonne, le 24 mars 1792, 
l’an IV de la Liberté. Barsalou fils aîné. Saint-Amans. Brescon. Crébessac. 
Jean B. Bressolles. Gassaigneau. 


* 

* • 


VIEILLES POÉSIES 

Les registres paroissiaux, qui constituent l’état civil ancien, con¬ 
tiennent parfois d’autres pièces que les actes de baptême, de ma¬ 
riage, de sépulture et d’abjuration. Certains rçcteurs ©ut nqeutionnô 


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II 


Il I- 


tout naturellement des faits se rapportant à l'exercice du culte: 
tournées pastorales, fonte et baptême des cloches, restaurations à 
l’église, achat ou inventaire de mobilier, eomptes de la fabrique, 
processions ou cérémonies exceptionnelles, formules de prières, 
textes et commentaires pour les prônes, etc. 

Il est pjus rare de trouver dans ces registres des noies sur les 
épidémies, sur les phénomènes météorologiques, sur les faits de 
guerre. Les renseignements de ce genre ont souvent une réelle im¬ 
portance. 

En fait de poésie, on peut trouver des copies de noëls et de canti¬ 
ques ; on est plus étonné de rencontrer aussi quelquefois des mor¬ 
ceaux profanes qui, sans doute, circulaient it l’état de manuscrit et 
que de bons curés ont voulu sauver de l'oubli. Nous allons donner 
quatre pièces, dont deux sonnets, et deux chansons populaires que 
nous avons découvertes en faisant le dépouillement des archives 
communales. Nous ne saurions ^toutefois affirmer que toutes ces 
poésies soient inédites. 

G. T. 


Sonnet 

SUR UNE BEAUTÉ QUI 8E PROMÈNE AVANT LE JOUR DANS 80N ENCLOS *. . 

Ne venés pas sitôt chasser la nuit obscure, 

Aminte ; en un moment, l’Aurore, de retour, 

Des portes d’Orient doit faire l’ouverture. 

Vous lancerés après mille Dames d’amour. 

Elle va descouvrir sà vivante peinture ; 

Les oiseaux éveillés luy vont faire la cour. 

Soleil, voua troublerée l’ordre de la nature, 

Si vous montrés vos feux avant l’aube du jour. 

O Dieux t Quel changement a mon âme touchée 1 
Je voys dès te matin toute l’herbe séchée, 

Je ne trouve point d’eau dans le fond de ces Deurs. 

Sans doute, avec le feu de ses yeux que j’adore, 

Aminte a consommé les larmes de l’Aurore, 

Ott fAnre*»/ de crarate, ai rate un àm plew*. 


* Registre de la paroisse de Gardouoet de 16681 1706, coté E. Suppl. 26. 


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A Monsieur Vévesque de Périgueux , sur son semon de la Mag 
delène. Dilexit multum. Luc, cap. 7 1 

S’il n’eust beaucoup aimé, ce docteur admirable 
Eugt il si bien dépeint ces différens amours 
Qui, par un tirranique et funeste concours, 

Fortt l’homme criminel autant que misérable ? 

S’il n’eust beaucoup aimé, seroit-ii bien croyable 
Qu’il debrouillast ainsi leurs plus secrets détours ? 

11 faut qu’il ait aimé et qu’il aime touiours ; 

On n’est pas si scavant sans estre un peu coupable. 

Je croy bien que ses feux ne sont plus criminels, 

Qu’il n’offre plus d’encens qu’au pied des saints autels, 

Que ses désirs domptés cessent d’estre rebelles. 

Mais sans ce tendre amour que son cœur a conceu 
11 n’auroit jamais eu des idées si belles (sic) . |j 
De l’amour inspiré ni de l’amour receu. 


A Monsieur Vévesque de Périgueux , excuse pour le sonnet 

précédent. 

Oracle divin de nos jours, 

Puisque tout l’univers admire 
Croyez-vous qu’il soit des détours 
Assez puissants pour vous détruire ? 

Vous, en qui nous voyons toujours 
Ce repos que la grâce inspire, 

Pour ce qu’une femme a peu dire 
De cette heureuse paix troublerez-vous le cours ? 


4 Transcrit sur on registre de la paroisse de Saint-Sauveur de Mellhaa, de Tannée 
1669, coté E. Suppl, 1961. Les quelques vers qui accompagnent le sonnet prouvent 
qu'il est l’œuvre d’une femme et que le prélat dont il est question en fut piqué. * 


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Chanson 1 


Au bord d’un cler ruisseau, 
Fillant ma quenouillette, 
Fplète, Belzeronette, 

Fillant ma quenouillette, 
Mon fuseau 
Tomba à leau.} 


] {bU) 


Mon fuseau tomba à l'eau, 
Mon cher berger s'y gette, 
Folète, Belzeronette, 

Plus léger qu'un oiseau, (bis). 

Les ondes le rejète, 

Folète, Belzeronette. 

Les ondes le rejete 

Au plus profond des eaux, (bis) 

Il releva sa tète, 

Folète, Belzeronette. 

Il releva sa tôte. 

Se criant : Isabeau I 


Se criant : Isabeau I 
Adieu nos amourettes. 


Folète, Belzeronette, 

Garde bien nos troupeaux. 

Garde bien nos troupeaux, 
Ma flûte et ma boulette, 
Folète, Belzeronette, 

Mon joli chalumeau. 

Mon joli chalumeau. 

De moi fais une enquête, 
Folète, Belzeronette, 

Aux nymphes de ces eaux. 

Aux nymphes de ces eaux, 
En célébrant ma fête, 
Folète, Belzeronette, 

Offre leur [un] agneau. 

Offre leur un agneau, 
Couronnez lui sa tête, 
Folète, Belzeronette, 

Des roses et de rameaux, 


Chanson 


A quoy s’occupe Madclon, 

Seuiette dans cette asie(sicp. asile). 
A quoy s'occupe Madelon 
Seuiette [dans] ce valon ? 

— Je m'occupe à mon fuseau. 

Fille, Fille, Fille, 

Je m'occupe à mon fuseau, 

Ma houlette et mon troupeau. 


— Parmi un passe-temps si doux, 
N’as-tu point de peur ma bergère ? 
Parmi un passe-temps si doux, 

N as-tu point crainte du loup ? 

— Non, dit-elle, je n’en crains rien, 
Car j'ai bravé leurs tempêtes, 

Non, dit-elle, je n’en crains rien, 
Sous la garde de mon chien. 


4 Cette poésie et la suivante, sans titre, et, comme on le verra, assez incorrecte, a 
été transcite sur un registre de la-paroisse de Puymiclan, de l’année 16*70# 


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— S'il te survenait quelque amant, 
Qui s'opposât à ta fuite, 

S’il te survenait quelque amant. 

Que ferais-tu, cher enfant? 

— J'abandonnerais mon troupeau, 
Je fuirais à perdre haleine, 
J’abandonnerais mon troupeau. 

Je m'en reviendrais au hameau. 

— Si l'amant courait plus que toi, 
Qui s’opposât îi ta luiie, 


Si l'amant eourait plus que toi 
Que ferais tu, dis le moi \ 

— J’entendrais un trouble secret, 
Mon âme est interdite. 
J’entendrais un trouble secre^; 
Peut-être que j’en mourrais. 

— Il est temps de se découvrir; 

Je suis l’amant le plus tendre. 

Il est temps de se découvrir. 

La belle, tu vas mourir. 



La Commission de direction et de gérance : G. Tholui, O. Falli&ii&s, Ph. Lai whl 


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LE TEMPLE GALLO-ROMAIN D’EYSSES 


VILLENEUVE-SUR-LOT 


I! parait étrange que le temple d’Eysses n’ait pas encore 
été étudié. Il est d’un type rare. De plus, si l’on en excepte 
les beaux restes du ccistrum d’Aiguillon, c’est le monument 
gallo-romain le plus remarquable .qui subsiste encore dans 
notre département. 

La vue extérieure du temple d’Eysscs, que nos lecteurs 
ont sous les yeux, est la première qui ait été publiée. 

Combien plus célèbre est la tour de Vésone, qui fut peut- 
être le prototype du temple d’Eysses ! Elle est citée dans 
plus de cent ouvrages. Ses abords ont été fouillés à diverses 
reprises ; les moindres découvertes pouvant fournir des indi¬ 
cations sur l’état primitif du temple ont été consignées avec 
soin». La ville de Périgueux a su mettre en honneur un des 
monuments qui attestent le mieux scs origines et son antique 
prospérité. Par comparaison, notre indifférence a été trop 
grande. Aujourd’hui même notre bonne volonté sera impuis- 


1 Dans sa brochure Fouilles dé la tour de Vésone |(avril 1894), notre savant con¬ 
frère M. A. de Rouméjous renvoie lui-même aux ouvrages suivants : de Taillefer, 
Antiquités de Vésone ; — docteur Galy, Catalogue du Musée de Périgueux ; — 
de Verneilh, Congrès archéologique de Périgueux en 1858 ; — Espérandieu, Inscrip¬ 
tions antiques du Musée de Périgueux ; — Dujarric-Descombes, Les Fouilles de la 
tour de Vésone et article dans le Journal de la Dordogne du 20 février 1894. 


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santé à donner le mot d’une véritable énigme. On ne con¬ 
naîtra le temple d’Eysses qu’après avoir exécuté des fouilles 
sérieuses etjusques alors on ne pourra émettre que des con¬ 
jectures. 

Cet édifice est réduit à moins de la moitié d’une tour cir¬ 
culaire, à revêtement continu en petit appareil, tant à l’ex¬ 
térieur qu’à l’intérieur. La partie conservée, le côté ouest, 
n’offre aucune trace d’ouverture. L’épaisseur du mur est de 
4 m 10. La hauteur actuelle de cette cella, qui comprend cent 
assises de 0 m 10, est approximativement de 10 mètres; son 
diamètre intérieur est d’environ 11 mètres. 

Le temple d’Eysses a pris l’aspect d’une tour de château 
démantelée. Il était fait pour résister aux outrages du temps 
et sa ruine est évidemment l’œuvre des hommes. N’aurait-il 
pas servi de défense pendant les guerres du moyen-âge et 
subi le sort ordinaire des forteresses ? Peut-être aussi — et 
cette hypothèse est plus probable — a-t-il été mis hors d’u¬ 
sage lors du triomphe du catholicisme. Quoi qu’il en soit, 
cette particularité d’une destruction partielle lui est com¬ 
mune avec la tour de Vésone. Dans les deux édifices on a 
démoli le côté de l’est, où se trouvait la porte. 

On remarquera dans la vue ci-jointe une litre de plâtre, 
à une hauteur de 2 m 50. Relativement moderne, elle rappelle 
les litres seigneuriales apposées si fréquemment à l’extérieur 
et à l’intérieur de nos anciennes églises. A part cela, les 
murs gallo-romains n’ont subi aucun remaniement. 

A environ un mètre et quatre mètres de hauteur, il existe 
des trous de boulin espacés d’un mètre, qui paraissent avoir 
servi simplement à soutenir les échafaudages lors de la cons¬ 
truction \ 


* J*ai & remercier mon ami tf. LauSuu d'avoir bien voulu, tout eu prenant des photo-» 
graphies de la tour d’Eysses, vérifier et compléter mes notes qui étaient insuffisantes. 


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WL 



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TEMPLE GALLO-ROMAIN D’EYSSES 

(villeneuve-sur-lot) 




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Une masure est adossée ft l’intérieur de la tour. 11 est dif¬ 
ficile d’étudier toutes les parties de la cella, qui, d’ailleurs, 
ne semble pas avoir été revêtue de placages de marbre 
comme la tour de Vésonc. 

Un si petit nombre d’observations ne saurait satisfaire et 
force est de nous reporter, en raison des analogies, aux 
descriptions qui ont été faites du temple périgourdin. 

Ce dernier édifice a un diamètre intérieur de plus de 17 
mètres ; l’épaisseur de ses murs est de l m 65. 11 était en 
somme d’un tiers plus grand que la tour d’Eysses. 

On a constaté l’existence d’une enceinte extérieure à 4 m 20 
de la cella. Une colonnade, érigée sur ces soubassements, 
régnait sur tout le pourtour. On accédait par un escalier à la 
porte ouverte au levant. Le type de Vésone est celui des 
temples de Vesta à Rome et à Tivoli. Cet édifice est attribué 
à la fin du premier siècle ou au commencement du deuxième. 

Les fondations de quatre longs murs parallèles et de murs 
de refend à l’ouest du temple, ont été mises au jour lors des 
dernières fouilles. Un puits a été reconnu au nord-ouest. Ce 
sont peut-être des annexes du sanctuaire. 

Le temple de Vésone et celui de La Régale à Villotoureix, 
décrits sommairement par M. deCaumônt, dans son Abécé¬ 
daire d’archéologie, offrent un cordon de trous carrés à 
une hauteur de plus de dix mètres. Dans une note, repro¬ 
duite aussi par M. de Caumont, M. le comte de Chastaigner 
signale pour la tour d’Eysses une disposition pareille '. Ces 
trous ne sont plus apparents. Le couronnement de la tour 
d’Eysses fait défaut et nous ne pouvons plus savoir s’il exis¬ 
tait dans les assises supérieures des trous ou des pièces en 
relief facilitant une liaison avec un entablement de portique. 


* Celle indication avait été donnée à la session du congrès archéologique de Tannée 
1858, Depuis lors l'effet des pluies et des gelées a pu ébrécher le haut du monument* 


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— 100 - 

Il n’est pas d’ailleurs impossible que le temple d’Eysses 
fut dépourvu de galerie extérieure. Les Gaulois avaient des 
temples réduits à une pile quadrangulaire et massive *. A 
plus lorte raison, la cella d’une tour pouvait à elle seule 
constituer un grand temple ou vernemet. 

Espérons que des fouilles seront entreprises quelque jour 
pour reconnaître le plan du sanctuaire, consacré à une divi¬ 
nité inconnue, qui marque l’emplacement et fixe le souvenir 
du vieil Excisum.Des recherches faciles à faire sur ce terrain 
limité amèneraient peut-être des découvertes imprévues. 

G. TH0L1N. 

i Voir Les fana ou vememets (dits piles romaines) du sud-ouest de la Gaule, par 
A.-F. Lièvre, Paris, E. Thorin, 1888, in-8*. 


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MARGUERITE DE LUSTRAC 


ET 

ANNE DE CAUMONT 


Par une coïncidence heureuse, deux hommes de beaucoup de sa¬ 
voir et de beaucoup d’esprit, le comte Hector de La Ferrière-Percy 
et M. G. Clément-Simou viennent de s’occuper simultanément de 
Marguerite de Luslrac et d'Anne de Caumont, le premier dans la 
Nouvelle Revue 1 , le second dans la Revue des Questions Historiques *. 
J’emprunte à ces attrayantes études quelques citations auxquelles 
j'ajouterai un petit nombre de remarques sans grande importance, 
car il n’est pas facile de compléter des indications fournies par des 
travailleurs également consciencieux, également habiles, en un mot, 
dignes l'un de l’autre. 

Donnons d'abord, comme il convient, la parole à l’alné, au doyen 
des concurrents. On va voir avec quel brio, quoique octogénaire *, 
débute M. de La Ferrière : 

• De tout temps, des jeunes filles ont été enlevées, ou pour leurs 
beaux yeux, ou pour leurs beaux écus ; mais le double rapt delà 


' Livraisons du 1 er et du 15 décembre 1895, p. 500-522 et 707-730. L’ar¬ 
ticle est intitulé : Anne de Caumont duchesse de Fronsac. 

1 Livraison du 1** janvier 1896, p. 103-141. L’article est intitulé : Une 
grande dame au xvi« siècle. La maréchale de Saint-André et ses filles. Il en a 
été fait un tirage à part, Paris, Bureaux de la Revue, grand in-8® de 41 p. 

1 M. de La Ferrière est né à Lyon en 1811. Ce vaillant éditeur des 
Lettres de Catherine de Stédicis continue et — espérons-le !—continuera 
longtemps & mériter qu'on dise de lui, comme Virgile du héros troyen : 
impiger Hector, 


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mère et de la fille est un cas plus rare C’est pourtant ce qui arriva, 
en 1580, à Madame de Caumont et à sa fille, enlevées et séquestrées 
toutes deux par Claude de Peyrusse d'Escars, dans son château de la 
Vauguyon. 

« Et ce qui est plus incroyable encore : mariée à dix ans, veuve à 
onze du prince de Carençv, le fils de son tuteur d'Escars, tué en 
duel par le baron de Biron , Anne de Caumont fut, de nouveau, etl- 
levée, en 1586, par le duc de Mayenne, que sa grosse fortune avait 
tentée pour son fils unique. 

« Mayenne justifiait ainsi le conseil qu’au siècle suivant, le cyni¬ 
que Bussy-Rabutin donnera aux hommes de son temps : il faut tou¬ 
jours enlever la fille ; on finit par avoir l’amitié des parents, et, 
après leur mort , leurs biens. 

« Nous commencerons par la vie de la maréchale de Saint-André, 
si entremêlée avec celle de sa fille qu'il est impossible de les sépa¬ 
rer. » 

Laissons maintenant M. Clément-Simon nous parler du premier 
mariage de Marguerite de Lustrac : 

« Saint-André* s’empressa de retourner en cour [après la bataille 
de Cérisoles, du lundi de Pâques, 14 avril 1544] pour les préparatifs 
de son mariage, qui fut fixé au 27 mai*. Sa fiancée, âgée de dix-sept 
ans, était une riche héritière. Antoine de Lustrac, seigneur et baron 
de Lustrac 5 , Gavaudun, Goudourville, La Tour, Fimarcon, Terras- 
son, La Bastide et autres lieux, n’avait pas d'autre enfante! lui cons- 


' Jacques d'Albon, d’une ancienne et illustre famille lyonnaise. Il était 
alors simple capitaine des ordonnances et approchait de la quarantaine. 

* Dans mon édition de la Notice sur les abbés de Sainl-Maurin par Dom 
Du Laura (Toulouse, Edouard Privât, 1895, grand-8 # , p. 41, note 1), j’ai 
cité, à propos de l’abbé Jacques de Lustrac, oncle et bienfaiteur de la 
fiancée, les articles de mariage entre Jacques d’Albon et Marguerite, d'a¬ 
près les manuscrits de Peiresc en l'Inguimberline de Carpenlras. De son 
côté, M. Clément-Simon a cité ces mêmes articles d’après les manuscrits 
de la Bibliothèque Nationale (fonds français n* 2748). 

J Antoine de Lustrac venait de se distinguer & la bataille de Cérisoles : 
« Couvert d’affreuses blessures à la tête, dit M. Clément-Simon, il fut 
d’abord compté parmi les morts. Il resta privé des deux yeux ». A côté (Je 
notre compatriote, son futur gendre fit rperveille, 


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i 11 


103 — 


tituait en hoirie toutes ces terres*. Par sa mère, elle appartenait à 
l’antique maison de Pompadour, des plus opulentes du Limousin. 
Elle était fille de cette Françoise de Pompadour dont Mellin de Saint- 
delais a versifié l'épitaphe et dont la mort, d'après lui, fit verser 
tant de larmes, que les eaux de la Seine en furent doublées, ainsi 
que celles de la Garonne. Passe pour la Garonne, qui enfle facile¬ 
ment. Pour sa part, Saint-André recevait de son père, Jean d’Albon, 
le château et la terre deSaint-Germain-des-Possés,les seigneuries de 
Mably et de Crespin. Les deux époux se trouvaient assortis par le 
caractère. Saint-André, favori du Dauphin, premier gentilhomme de 
sa chambre, superbe cavalier, type de bravoure et d’élégance, était 
le plus magnifique et le plus raffiné des brillants seigneurs de cette 
cour fastueuse.... La jeune Marguerite était ardente, ambitieuse, 
devait rivaliser avec son mari pour l’amour du plaisir et de l’osten¬ 
tation. > 

Ni M. de La Ferrière, ni M. Clément-Simon n’ont cherché en quel 
lieu vint au monde (1527) la maréchale de Saint-André. A mes yeux, 
elle est probablement née près de Monlfianquin, dans ce château de 
Gavaudun qui paraît avoir été, au xvi» siècle, l’habitation préférée 
de la famille de Lustrac*. Mais à défaut de tout document spécial re¬ 
latif à la naissance de Marguerite, je n’ose insister sur la vraisem¬ 
blance de ma conjecture et je me contente d’appeler sur ce point 
l’attention des chercheurs. 

Demandons encore à M. Clément-Simon une intéressante citation 
sur les deux époux et sur leurs châteaux de Vallery (Yonne) et de 
Coutras (Gironde) : 

€ Dans le château de Vallery en Gàtinais, près Sens, construit par 
le maréchal depuis son mariage, les deux époux tenaient leurs états, 
une véritable cour de dames et de gentilshommes, recevaient avec 


* M. de La Ferrière lui donne inexactement le titre de vicomte de Lus¬ 
trac. 

î Ce chèteau, construit au xii* siècle, dont les ruines sont d’une si im¬ 
posante et si pittoresque beauté, mériterait d’être l’objet d’une de ces mo¬ 
nographies où excelle, à la fois comme artiste et comme érudit, M. Phi¬ 
lippe Lauzun. Puisse l’historien des vieux châteaux de la Gascogne nous 
rendre Gavaudun, ainsi qu’il nous a déjà rendu Bonaguil, Xaintrailles et 
tant d’autres antiques monuments régionaux ! 


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une pompe qui dépassait celle des princes, s’ingéniaient à tous les 
luxes et à tous les raffinements, particulièrement celui de la table. Ils 
avaient entassé dans cette belle demeure des meubles du plus grand 
prix, des objets rares, des curiosités de tout ordre. Pour les super • 
betés de belle parure et de beaux meubles, M. de Saint-André en a 
surpassé mesme les roys, dit Brantôme 1 . Vallery n’avait pas suffi. 
La maréchale souhaitait une semblable installation dans le Midi, en 
Guyenne, où étaient sa fortune et sa parenté. En 1550, son mari 
acheta pour lui plaire, de l’héritière de Lautrec, la grande terre de 
Coutras et Fronsac titrée vicomté. Le maréchal y fit construire un 
château si magnifique qu’il donna lieu à un de ces contes absurdes 
qui reflètent néanmoins l’impression des contemporains... Pendant la 
la construction, en 1551, Henri II qui ne refusait rien à son favori 1 , 
érigea Fronsac et Coutras en comté et quatre ans après en marqui¬ 
sat. La maréchale jouissait avidement de ces honneurs, de ce faste, 
de cette grasse vie. A la cour, elle avait le premier rang après les 
princesses*, brillait par sa beauté et sa parure dans toutes les céré¬ 
monies et toutes les fêtes. A son passage dans les bonnes villes, elle 
était reçue aux portes par les consuls, conduite en pompe ù son lo¬ 
gis, gratifiée de riches présents 4 . Le sieur de Billon, dans son cu¬ 
rieux livre: Le fort inexpugnable de l'honneur du sexe féminin *, 


1 Suivent d’autres détails tirés du même écrivain sur une admirable ten¬ 
ture représentant la bataille de Pharsale, sur une cuvette d’argent sans 
pareille dans le royaume, sur des tapis de la Perse, sur des fourrures de 
martres, sur des marbres et tableaux, sur des dentelles de Brabant et de 
Venise, sur le linge le plus beau et le plus fin qui fut en France. — M. 
Clément-Simon ajoute que c’est en ce château, sans doute, que naquit, 
vers 1546, Catherine d’Albon, l'unique enfant qui provint de celte union. 

* M. de La Ferrière assure que Saint-André était protégé auprès du roi 
par l’irrésistible Diane de Poitiers. 

3 Mémoires du duc de Guise (p. 144 de l’édition donnée dans la collection 
Michaud et Poujoulat). 

* A Limoges, en 1551, les consuls lui offrirent une coupe d’argent dorée 
de la valeur de plus de 50 écus. Voir les Registres consulaires de Limoges, 
t. i, 1867, p. 449. 

* M. de La Ferrière, citant lui aussi Billon que j'avais moi-même cité 
dans ma plaquette de 1873 : Document inédit relatif à l’enlèvement d’Anne de 
Caumont (Paris, in-8*, p. 11, note 13), plaisante ainsi sur l'auteur et son 
livre: « Sous ce règne où tout l’epceqs des poètes était réservé à la puis? 


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- 105 - 


noas apprend qu'elle allait comme une reine entourée de ses filles 
d’honneur, toujours accompagnée de la belle Beaurecueil et de la 
gracieuse Téligny. Il la surnomme Marguerite de douceur. Elle était 
jeune, heureuse, ne montrait pas encore le fond de son âme. Dans 
ses châteaux de Bourgogne et de Guyenne, où personne ne la pri¬ 
mait, elle affichait l'orgueil et la splendeur jusqu’à scandaliser l’opi¬ 
nion pourtant peu sévère en ce temps de trouble et de licence*. * 

Un bien piquant passage de la notice de M. Clément-Simon est le 
récit d’une intrigue amoureuse de Marguerite qu’il place vers 1559 
ou 1558, trois ou quaire ans avant la mort du maréchal (tué le 19 
décembre 1562, à la fin de la journée de Dreux) : « Elle fila un ro¬ 
man avec Antoine de Bourbon, roi de Navarre, et fut rivale en même 
temps de Jeanne d'Albrel, la femme légitime, et de la maîtresse, 
Mlle du Rouet. Le roman arriva t-il à conclusion ? Jeanne d'Albrel 
n’a pas voulu y croire. Pourquoi serions-nous plus royalistes que la 
reine ? C’est Joachim du Bellay qui nous a conservé le souvenir de 
cette bataille de dames. On trouve, en effet, parmi ses poésies, la 
pièce suivante, dont l’héroïne est à peine dissimulée 9 ous des ini¬ 
tiales transparentes: Chanson pour J/[adame] la Afam[chale] de 
S[aint] A[ndré]. M. Clément-Simon reproduit, à la suite de cette 
compromettante chanson, par lui appelée Stances jaculatoires, la 
response faicte par la reyne de Navarre, réponse au sujet de la¬ 
quelle il relève une étrange erreur de Le Roux de Lincv ( Recueil 
des chants histoi'iques français du xvi e siècle, p. 207). M. de La 
Ferrière, qui ne dit rien de cet épisode, prétend que, sur la demande 
de Marguerite, Du Bellay, son poète favori, mit dans sa bouche une 
déclaration d’amour pour le prince de Condé. Mais n’y a-t-il pas lâ 
une méprise? Le poète angevin mourut le 1" janvier 1560, et la 


santé favorite (Diane de Poitiers), Marguerite en eut aussi sa part; elle 
fut chantée par le poète Du Bellay et dans un livre au titre bizarre, mais 
trop affirmatif pour être vrai, le Fort inexpugnable etc., dédié à Catherine 
de Médicis, à Renée de Ferrare, à Jeanne d'Albret et à la duchesse de 
Guise. 

* M. Clément-Simon ajoute, sur la foi de l'historien de Libourne, Gui- 
nodie, que tous les vaisseaux qui suivaient le fleuve au pied de Fronsac 
étaient tenus de la saluer d’un coup de canon. Pour croire à ces bruyants 
hommages je voudrais un témoignage de moins mince autorité que ce|u| 
de Çuinudie, 


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passion désordonnée de la maréchale de Saint-André pour Louis de 
Bourbon rféclata que plus tard- 

Je ne suivrai pas les deux narrateurs dans les pages où ils décri¬ 
vent celle passion à laquelle Marguerite de Lustrac sacrifia tout, sa 
terre de Vallery, son repos, sa pudeur et même, a-t-on dit, sa pro¬ 
pre fille'. Il est déplaisant de voir une femme poursuivre un homme, 
même quand cet homme est le prince de Condé. J’aime mieux les 
voir s'occuper du second mariage de la maréchale. Voici le récit.de 
M. Clément-Simon dont je rapprocherai quelques phrases de,M. de 
La Ferrière : « Marguerite de Lustrac prit son parti *. Avant la mort 
de Condé, elle était remariée (16 octobre 1568). Mais des hauteurs 
où elle s'était portée un instant, quelle chute ! L'âge, la naissance, 
la fortune, étaient pourtant en rapport. Elle avait dépassé quarante 
ans. Geoffroy de Caumont en avait plus de cinquante. 11 était riche 
et de grande maison, mais sans aucune considération *. Longtemps 
homme d’église, de ces abbés séculiers dont Brantôme n’est pas le 
type le plus méprisable, il cumulait depuis trente ans les dignités et 
les bénéfices ecclésiastiques. Protonotaire apostolique, abbé d’Uzer- 
che dès 1540, de Vigeois, de Clairac, prieur de Brive, il avait, après 
la mort de son frère aîné, quitté le petit collet en gardant les 
abbayes. Le plus curieux, c’est qu’il était huguenot, mais huguenot 
à couvert . réaliste et poltronesque ; il déjeunait de la messe et dînait 


1 M. de La Ferrière constate que la mort de Catherine d’Albon fut attri¬ 
buée au poison et qu’on alla même jusqu’à regarder la mère comtrie res¬ 
ponsable de l’évènement. M. Clément-Simon s’exprime ainsi sur oe terri¬ 
ble sujet: <' Ce crime atroce, allégué par la généralité des historien», n'est 
pas démontré, nous n’y croyons pas, mais, pour qu’une mère pût en être 
soupçonnée, il fallait qu'elle fut tombée bien bas! » Cette pauvre Cathe¬ 
rine, morte si jeune, joue un rôle aussi odieux qu’invraisemblable dans un 
ouvrage quia été souvent réimprimé : Le Prince de Condé, roman historique, 
par Boursault (1675). M. Clément-Simon proteste énergiquement contre 
les ignominieuses accusations dont sont l’objet, dans ce mauvais livre, le 
maréchal, la maréchale et leur fille que son extrême jeunesse et son angé¬ 
lique innocence rendaient doublement sacrée. 

1 «Elle s'exila volontairement, dit M. de La Ferrière, et alla cacher son 
dépit et sa honte dans l'un de ses nombreux châteaux. » 

s Elle se résignait, continue M. de La Ferrière, à épouser Geoffroy de 
Caumont, d’un âge déjà avancé et protestant comme elle, mais d’humeur 
non militante, un huguenot royaliste, comme l'appelle Brantême, 


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du prêche, faisant pérorer les ministres devant ses moines d’Uzer- 
ciie et de Clairac qu*il corrompit. N’ayant ni cœur, ni main , ni ja* 
gement , dit Théodore de Bèze il était mésestimé dans les deux 
partis. Moulue en parle avec encore plus de dédain. Brantôme ira 
que deux mots sur ce mariage, mais c’est assez : J'ay cogneu mie 
dame qui avoit épousé un maréchal de France beau et vaillant, 
et en seconde nopces elle alla en prendre un tout au contraire de 
celuy4à. C’est de Marguerite de Lustrac qu’il s’agit. Elle compre¬ 
nait bien sa déchéance, car devenue baronne de Caumont, elle con¬ 
tinua de se faire nommer la maréchale de Saint-André *. > 

W. de La Ferrière reproduit plusieurs lettres de Geoffroy de Cau¬ 
mont que j’avais eu le plaisir de publier déjà *, se moquant du per- 


1 M. de La Ferrière cite aussi le cruel passage de VHistoire des Eglises 
réformées et le parallèle non moins flatteur pour Biaise de Monluc qu’in¬ 
jurieux pour Geoffroy de Caumont établi par le duc de Guise entre les 
deux personnages et que Brantôme nous a conservé. 

: M. Clément-Simon dit avec raison que le caractère des deux époux se 
peint dans un procès mentionné par un de ces vieux arrôlistes que per¬ 
sonne ne lit plus... excepté l’ancien procureur général près la Cour d’Aix 
(Notables questions de droit par Géraud de Maynard, Toulouse, 1751, t. i, 
p. 438). Il s’agit d f un procès honteux pourM. et Mme de Caumont intenté 
à cette dernière par un maître d'hôtel et une femme de chambre qui récla¬ 
maient en vain le payement de leurs gages accumules depuis 14 ans. Ce 
qui rend encore plus sordide l’avarice des deux époux, encore plus coupa¬ 
ble leur déloyauté, c’est qu’ils jouissaient de plus de cent mille livres de 
rentes, ce qui représente (valeur actuelle) un million de revenu. 

1 Dans les Archives historiques de la Gironde , t. x, 1868, p. 357-367, et dans 
mon recueil de Documents inédits pour servir à l'histoire de l'Agenais (Agen, 
1875, p. 119-121). On verra plus loin que M. de La Ferrière a enrichi sa 
notice de deux autres pièces importantes qui avaient été déjà mises au 
jour par son humble devancier, dont il n’a pas connu les publications. 
Cela me rappelle que feu le comte de Cosnac a inséré dans ses Souvenirs 
du règne de Louis XIV (sept volumes in-8 # ) une foule de documents relatifs 
à la Fronde qu’il croyait inédits et qui avaient paru par mes soins, à Bor¬ 
deaux, dans les premiers volumes des Archives historiques. Un de mes 
amis, qui avait l’esprit gaulois, lui montrant, un jour, l’interminable série 
des Lettres du duc d’Epernon et autres grands personnages de la Guyen¬ 
ne dont j’avais donné la première édition, lui dit, en riant; Vous avez trop 
facilement cru la virginité de yos documents. 


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sonnage, « uniquement préoccupé des biens de ce monde », lequel 
suppliait bassement (1573) Henri III « de ne pas lui retirer cette ab¬ 
baye de Clairac à laquelle il tenait encore plus qu’ù sa religion », mais 
dont il ne jouit pas longtemps, étant mort « Tannée suivante, lais¬ 
sant sa femme grosse de celle dont nous écrivons la vie et à la* 
quelle elle donna le jour, le 18 mai 1574 *. » 

M. de La Ferrière a négligé de nous dire où il met le berceau de 
son héroïne. M. Clément-Simon raconte que Marguerite « accoucha, 
à quarante-six ans sonnés, au château de Castelnau, en Périgord, 
d’une fille posthumè qui fut la célèbre Anne de Caumont. Anne est- 
elle une périgourdine, comme je l’ai jadis affirmé? J'avoue qu’au- 
jourd'hui j’ai bien changé d’opinion — qui n’en change pas? — et 
que je suis fort tenté de lui attribuer une origine agenaise. Si le P. 
Anselme la fait naître au château de Castelnau, qui est incontestable¬ 
ment le Castelnau du Périgord 2 , le P. Hiiarion de Coste n’hésite pas 
ù lui donner TAgenais pour patrie. Et le vénérable biographe devait 
être bien informé sur ce point, comme sur tous les autres points de 
la vie d’Anne de Caumont, car il écrivait très peu de temps après la 


1 M. Clément-Simon indique une date un peu différente: 1 9 juin 1574. 
S’il s'est trompé, je suis son complice, car j’ai moi aussi indiqué la môme 
date ( Enlèvement d’Anne de Caumont , p. 41, d’après le Dictionnaire de Moréri 
(édition de 1759, t. v, article Force ou Caumont , p. 246), lequel Bloréri a été 
suivi par un grand nombre d’auteurs, notamment par Berger de Xivrey 
dans le 1 .1 du Recueil des Lettres missives de nenri IV (p. 344). 

2 Actuellement commune de Castelnau-et-Fayrac, canton de Domme, ar¬ 
rondissement de Sarlat. On ne doit pas penser au Castelnaud-sur-Gupie 
de notre département (canton de Seyches, arrondissement de Marmande). 
Ce fut, il est vrai, dans la seconde moitié du xvi« siècle, une terre desLus- 
trac, mais, comme me l’apprend une obligeante communication de M. Ray¬ 
mond Bazin, maire de Castelnaud, qui prépare avec beaucoup de soin une 
notice historique sur sa commune, cette terre fut sans cesse vendue et 
revendue de 1552 à 1576. C’est ainsi qu’on la voit aller et venir d’Adam de 
Ranquet à Antoine de Lustrac (1552), de Marguerite de Lustrac au con¬ 
seiller au Parlement de Bordeaux, Le Comte (1564), et, après rachat de 
l’ancienne propriétaire, à François de la Ville (1568), et, après nouveau 
rachat de l’ondoyante châtelaine, à. Jacques d’Escars, grand sénéchal de 
Guyenne (1576), lequel la garda définitivement. Mon ami à jamais regretté 
Adolphe Magen, a confondu, dans son excellente édition des Faits d’armes 
de Geoffroy de Vivant (Agen, 1887, pp. 32, 75), le Castelnau du Périgord avec 


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mort de la grande dame qui l'avait admis dans son intimité*, et qui 
sans doute lui avait elle-même fourni les renseignements les plus 
exacts et les plus abondants.On m’objectera peut-être que le P. Hila- 
rion de Coste, tout en mettant en Agenais la naissance de la future 
marquise de Fronsac, semble démentir sou propre témoignage en 
désignant un château de Castelnau qui ne saurait appartenir à notre 
petite province. Mais le bon religieux u’aurait-il point substitué par 
inadvertance le nom de Castelnau au nom d’un autre château qui, 
celui-là, est bien dans l'Agenais, le château, déjà plus haut signalé, 
où j’ai pensé qu’avait pu naître Marguerite de Lustrac. Voici com¬ 
ment j'essayerai de justifier ma nouvelle manière de voir. 

Parmi les Documents inédits pour seivir i l’histoire de l’Agenais 
on remarque (N* XLV1I, p. 122-126) une lettre de Marguerite de Lus¬ 
trac à Catherine de Médicis, écrite de üavaudun, le 11 août 1574, où 
elle annonce à la reine-mère que, « despuis la mort de feu M. de 
Caumont * * c'est-à-dire depuis le mois d’avril de la même année, elle 
n’a eu « utle seule heure de santé ». Comment une femme qui n'au¬ 
rait joui, depuis quatre mois, d'une seule heure de santé aurait-elle 
trouvé la force, à une époque où les voies de communication étaient 
si peu commodes, de voyager de Périgord en Agenais? Comment, au 
milieu des « longues et continuelles maladies » dont elle entretient 
l’indifférente Catherine, aurait-elle osé braver de dangereuses fati¬ 
gues? Il est fort probable que la veuve de l’abbé de Clairac, pré¬ 
sente à Gavaudun en août 1574, y était déjà installée deux mois au¬ 
paravant, quand elle mit au monde Anne de Caumont. Personne ne 
croira qu’une femme dont la santé était aussi déplorable aurait pu 
se transporter de Castelnau à Gavaudun et — circonstance aggra¬ 
vante! — quelques jours à peine après ses couches. Les doléances 
de la correspondante de Catherine de Médicis montrent clairement 
combien était un infranchissable obstacle, pour la malade, dans l’été 


celui de l’Agenais, et il a entraîné dans son erreur M. Clément-Simon, 
lequel (p. 28 du tirage à pari), assigne pour résidence à Marguerite de 
Lustrac, en 1580, Castclnaud-sur-Oupie, qui ne lui appartenait plus depuis 
quatre années, et où d’ailleurs, d’après les sûres recherches de M. Bazin, 
n’existait plus de château pouvant servir d’habitation, ce château ayant 
disparu à la suite des guerres du xiv* siècle. 

4 Son gros volume était déjà imprimé en 1647, comme je l’ai rappelé 
dans une note spéciale de l ’Enlèvement (p. 9). 


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de 1574. la distance qui séparait les deux châteaux, et, en l'absence 
de tout document formel, le texte de sa lettre me semble pouvoir 
être, en quelque sorte, considéré comme équivalent indirectement à 
un acte d’état-civil *. 

MM. Clément-Simon et de La Ferrière ont comme à l’envi multi¬ 
plié les intéressants renseignements sur les deux enlèvements 
d’Anne de Caumont*, sur ses trois mariages (1° avec Claude des 
Cars ; 2° avec Henri des Cars ; 3° avec François d'Orléans, comte de 
Saint-Paul), sur le mémorable duel dont elle fut la cause en 1586, 
sur ses malheurs de tout genre. Ils n’ont connu ni l’un ni l'autre une 
petite plaquette où figure leur héroïne 3 et où l’on trouve notamment 
une lettre écrite par elle (octobre 1613) au secrétaire d'Etat Paul 
Phélypeùux. seigneur de Pontehartrain, en faveur de son mari qui 
avait pris la liberté grande de faire emprisonner, dans le château 
de Caumont, plusieurs membres du parlement de Cordeaux 4 . 


1 M, de La Ferrière qui a reproduit, vingt-deux ans après moi, la lettre 
révélatrice, qu’il appelle une lettre lamentable , n’en a pas bien lu certains 
mots ; par exemple, il a pris Fauillet pour Paulhet , les Comarque pour les 
Cumangnes. D’autres noms propres ont été estropiés dans divers passages 
de sa notice, comme Loignac pour Laugnac, M Mandes pour Milandes ou \t il¬ 
landes, Gavaudan pour Gavaudun,Ferrasson pour Terrasson t Longueville pour 
Longuetille , etc. 

5 M. de La Ferrière a redonné le récit du second enlèvement (octobre 
1586) exécuté et raconté par le duc de Mayenne. M. Clément Simon s’est 
contenté d’analyser ce récit, mais en entourant son analyse de diverses 
indications supplémentaires. 

3 Hercule d'Argilemont (Bordeaux, 1890, in-8 c de 38 p.). Extrait des Actes 
de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux. 

4 J'ai eu l’occasion de mentionner Anne de Caumont dans deux autres 
de mes innombrables brochures : j’ai cité ( Peiresc abbé de Guitres . Supplé¬ 
ment à la notice d'Ant. de Lanlânay. Bordeaux, 1893, grand in-8 # , p. 49), un 
bel éloge donné, en 1635, par le savant abbé à la marquise de Fronsac, et 
j'ai signalé (Deux livres de raison de VAgenais , Auch, 1893, grand in-8 # , p. 
19), un acte de 1626 où il est question de la saisie de la seigneurie et terre 
de Caumont, où il est aussi question d’Anne de Caumont « femme séparée 
de biens de hault et puissant prince messire François d’Orléans », un des 
plus grands dissipateurs du monde, 


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11 ' ' 


I 



-111 - 


Le lecteur s’est peut-être demandé si Anne de de Caumont, dont 
la mère eut une si brillante réputation de beauté, était elle-même 
une jolie femme. U. de La Ferrière, qui a décrit avec tant de succès' 
d’exquises figures féminines d'autrefois nous fait ainsi connaître, 
au point de vue physique, celle qui fut si admirable, au point de vue 
moral 2 : « Elle s’est fait peindre dans l'année même de son mariage 
[1595, à l’âge de 21 ans] et nous avons ce portrait sous les yeux. Les 
cheveux, abondants et relevés en une seule touffe, sont retenus par 
un atlifet de toilette et, au sommet, s’enroulent en forme de bourre¬ 
let ; ils dégagent son grand front, légèrement bombé. Le tout est 
coloré, les joues un peu trop épaisses, mais la bouche est mignonne; 
l’ensemble de ce visage, dont la forme est arrondie, serait insigni¬ 
fiant si deux grands yeux très expressifs ne nous rendaient pas la 
mâle énergie dont elle a donné des preuves toute sa vie ; deux gran¬ 
des perles pendént à ses oreilles, une large fraise de point coupé de 
Venise et â col rabattu encadre sa tête. Sur la robe de velours, un 
collier de perles, et un tombant, également de perles, de huit rangs, 
que maintient un gros nœud rouge >. 

Je tiens, en terminant, à rapprocher l’un de l’autre les récits des 
derniers jours d’Anne de Caumont faits par les deux éloquents 
émules. 

H. de La Ferrière s’exprime ainsi : « La comtesse lui survécut de 
dix ans [à son mari, mort en octobre 1631], abandonnant une partie 
de ses revenus à des œuvres de charité. Le 11 juin de l'année 1641, 
elle fut prise d'abord d’un grand frisson, puis bientôt d’une violente 


* Chacun connaît la galerie où il a réuni les séduisantes images de Trois 
amoureuses au xvi* siècle (Françoise de Rohan, Isabelle de Limeuil, la reine 
Margot). Paris, 1885, 1 vol. in-18. 

* Et pourtant je suis obligé de noter—(les plus saintes personnes pè¬ 
chent, dit-on, plusieurs fois par jour)— que la fille de l'orgueilleuse Mar¬ 
guerite de Luslruc manquait parfois d’humilité. On lit dans les Lettres de 
Louise de Colligny publiées par Paul Marchegay (1872) ce passage accusa¬ 
teur (p. 27, sous la date du 29juillet 1601): • Encore fuut-il que vous sa¬ 
chiez que la comtesse de Saint-Paul et Mme d'Elbeuf (Marguerite Chabot, 
femme de Charles de Lorraine) Boni venues aux prises en la chambre de 
la reine, pour les rangs. » 


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fièvre, qui épuisa ses dernières forces. Dans la nuit du 17 juin *, le 
sommeil ne venant plus, elle se fît lire la Passion, et, sur les quatre 
heures du matin, les prières des agonisants. Celle de ses femmes qui 
les récitait ayant dit pro nobis, c’est pour moi, lui dit-elle, que vous 
priez, dites pi'O eu. Peu après elle rendait le dernier soupir. L’an¬ 
née suivante, le duc de Longueville et sa femme, la belle Marie de 
Bourbon, qui, elle aussi, lassée du monde, ira se reposer des agita¬ 
tions de sa vie dans le couvent des carmélites de la rue Saint- 
Jacques, fondé par ses deux belles-sœurs, assistèrent au service qui 
fut célébré pour l’anniversaire de sa mort. * 

À son tour, M. Clément-Simon retrace en ces termes l’édifiant 
tableau de la lin d’une vie qui avait été aussi pure que tourmentée : 
« Quant à la comtesse de Saint-Paul, elle était marquée pour toujours 
du sceau de l'infortune. Comme si l’injuste malédiction de sa mère 
eût été méritée*, son existence ne fut qu’une suite de vicissitudes et 
de malheurs. Mariée à un dissipateur et à un égoïste, elle fut sacri- 
llée à ses plaisirs. Son riche patrimoine se fondit, elle connut la 
gène. Pendant que son mari se livrait aux plus folles prodigalités, 
elle en était réduite à vivre à la campagne de petits emprunts, s’im¬ 
posant Je dures privations pour faire élever son fils unique, le duc 
de Fronsac. Elle perdit ce fils de grande espérance, ù dix-sept ans, 
tué sans éclat dans une escarmouche, le lendemain de son arrivée 


• * M. de La Ferrière, d’accord, au sujet de cette date, avec fauteur de 
YEnlèvement d’Anne de Caumont, n’est pas d’accord avec M. Clément-Simon 
qui, comme on va le voir, fait mourir Anne de Caumont quinze jours plus 
tôt. Je puis invoquer, en faveur de noire date, l’autorité de la Gaxelte (n* 
du 21 juin 1642, p. 548; : « Cetle semaine, la comtesse do Saint-Pol, dame 
d’insigne piété, est morte en cette ville [Paris], après avoir fait plus de 
cinquante mille escus de laiz pieux par son testament, duquel elle a fait 
exécuteur le duc de Longueville,-son neveu. » 

* M. Clément-Simon fait allusion au testament (17 juin 1597) dans le¬ 
quel peu de jours avant sa mort, Marguerite de Lustrac, étant au ch&teuu 
des Millandes, près Bergerac, déshérita sa fille en l'injuriant, l'accusant de 
lui avoir prisses maisons deQuvaudun, de Lustrac, etc. En ce qui regarde 
Gavaudun, je rappellerai qu’on en avait enlevé les plus belles tapisseries' 
pour en orner à Amiens l’hôtel du comte de Saint-Paul, gouverneur de la 
Picardie, et que ces tapisseries furent pillées, en mars 1597, par les Espa¬ 
gnols. 


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- m 


devant Montpellier. Son courage résista à ses épreuves, mais non 
sa santé, qui resta débile, ne lui laissant que de rares intervalles de 
repos. Séparée judiciairement de son mari, confinée dans une hum¬ 
ble retraite, elle supporta toutes ces afflictions avec une admirable 
résignation, fortifiée par les plus sévères pratiques de la piété. 
Lorsqu’elle devint veuve, en 1631, rassemblant les épaves de sa 
fortune, elle consacra ce qui en restait à de bonnes œuvres, vécut 
plus que jamais comme une religieuse, se mortifiant, visitant les pau¬ 
vres, s’enfermant dans leur cahuette , avec les plus misérables re¬ 
cluses, soignant de sa main les infirmités les plus répugnantes. Sa 
mort eut le calme et la sérénité qui avaient manaué à sa vie. Entou¬ 
rée de ses domestiques, de ses parents, de son directeur, elle pria 
à haute vois jusqu’à sou dernier soupir, se confessa à tous les assis¬ 
tants, demanda la permission de les bénir et s'éteignit doucement, le 
2 juin 1642, à l’àge de soixante-huit ans. Son inhumation fut faite' 
suivant sa volonté au couvent des Filles-Saint-Thomas, qu’elle avait 
récemment fondé. Sur le lieu de sa sépulture, longtemps honorée 
comme celle d'une sainte, existait naguère, place de la Bourse, le 
théâtre du Vaudeville » 

Je couronnerai tant de citations empruntées aux amis de la com¬ 
tesse de Saint-Paul par une citation qu’elle nous fournit elle-même 
sous la forme d’un billet inédit adressé, en juillet 1621. au sujet de 
sa chère maison de Gaumont 1 Il , à Ponlcharlrain (déjà nommé) : 


1 M. de La Ferrière dit : « A Caumont se rattachaient tous ses souve¬ 
nirs d’enfance, elle y tenait et, avec cette opiniâtreté que les femmes met¬ 
tent le plus souvent dans les affaires, elle se refusait à tout arrangement.* 

Il ajoute que, le 18 juillet 1590, elle écrivait à son cousin germuin, M. de 
La Force: « Je vous diray que j’aymerois mieux être morte que si Cau¬ 
mont bougeoit jamais d'entre mes mains. • Malgré son amour pour cette 
terrd dont sa mère n’avait que l’usufruit, Anne ne paraît avoir guère habité' 
Caumont qui, étant une forteresse beaucoup plus qu'un château, devait 
être peu logeable pour une femme habituée h de luxueuses installations. 
Je note toutefois que la maréchale de Saint-André et sa famille devaient 
s’y trouver, à l’époque oh y mourut Jeun de Caumont, frère aîné d’Anne, 
le'8 juillet 1577, selon le P. Hilarion de Goste, le 9 juillet 1679, selon Mo- 
réri. Quoique dépourvu de toute élégance et même de tout confort, le châ* 
teau de Caumont abrita de plus nobles têtes encore, et le futur Henri IV y 
séjourna du 31 au 33 lévrier 1586, le 16 murs de lu même année, et peut* 

8 


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* Monsieur, 

» Sy jamais j'ay esté bien fondée à poursuivre qu'il plaise au Roy 
me randre ma mayson de Caumont et en osier Lestourville, j’estime 
que c'est a presantqueson avarice, mauvaise conduite et domination 
tirannique ont, en perdant Caumont, pansé perdre ou beaucoup en¬ 
dommager la province. J’escrips sur se suget à Monsieur le Connes- 
table 1 et me promets resevoir de vous touts les bons offices que 
vous jugerez estre justes et raysonnables soit en ceste occasion soit 
en celle que j’ay apris que vous a vies proposée à Bordeaux...... * 

l'un de nos srcretaires, lequel est sy informé de mon intantion que 
m’en remetant à sa suffisance, je vous supliray seulement de le 
croire et que vous ne scauriez obliger personne qui avec plus de 
ressentiment desire vous servir que moy qui demeureray pour tous* 
jours, Monsieur, vostre très affectionnée à vous faire service. 

» A Paris ce 21 e juillet \ Anne de Caumont 4 . 

PH. TAMIZEY DE LARROQUE. 


être en d’autres journées qui, en ce cas, seront indiquées dans la notice 
historique sur la ville, le château et les anciens seigneurs de Caumont que 
va bientôt faire paraître mon distingué confrère et cher ami M. l’abbé Alis, 
curé de Caumont, lequel sans doute nous reparlera de la comtesse de 
Saint-Paul. J’aime aussi à annoncer qu’un des plus savants et des plus 
lettrés des religieux de la Compagnie de Jésus, le R. P. Henri Chérot, ne 
tardera pas à nous donner une étude spéciale sur Anne de Caumont, étude 
qui complétera tous les travaux antérieurs. 

1 Charles, marquis d’Albert et duc de Luynes, avait été créé connétable 
le 21 avril 1621. 

1 Anne de Caumont a oublié d'écrire les trois mots que voici: Je vous 
envoie . 

3 L'année manque, mais il est facile de la rétablir à cause de la date de 
la nomination du Connétable et la date de la mort de Pontchartrain (21 
octobre 1621). Entre le 21 avril et le 21 octobre prend place évidemment le 
document du 21 juillet. 

4 Bibliothèque nationale, collection Clairambault, registre 377, P 857. 
Autographe, 



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Issil BU«rt|ht«ae sur ftolHiuM-Létiard de Üelleeenbe 


RELATION 


DU 


SIÈGE DE PONDICHÉRY 

Soutenu par M. db BELLECOMBE , Maréchal des Camps bt Armébs du Roy 9 
Gouverneur db Pondichéry, Commandant Général des Etablissements Français 
dans l’Inde, 

Contre lb Major - Général Hbctor MUNRO , Commandant I’Arméb Anglaise. 
(Année 1778) . 

(Suite) 


L’hôpital est évacué. — Au commencement du mois, M. Cheu- 
reau avait pris la sage précaution de retirer les malades de l’hôpital 
qui se trouvait dans la direction du feu de l’ennemi, au fond de la 
gorge du bastion qui en a conservé le nom; il les fit transporterdans 
l’église des Capucins comme étant l’endroit le moins exposé et le seul 
capable de les contenir. 

Grande canonnade du dix huit. — M. de Bellecombe prévoyait, 
depuis longtemps ce qui arriva le dix-huit. Les Anglais démasquè¬ 
rent toutes leurs batteries à un signal qui partit de la tranchée du 
Sud, à cinq heures trois quarts du matin. Cinquante bouches à feu, 
distribuées dans les deux attaques tirèrent à la fois. Nous leur ré¬ 
pondîmes par un feu supérieur qui ralentit le leur, cependant le 
.bastion de l’hôpital fut très maltraité ; nous y eûmes plusieurs piè¬ 
ces démontées et vingt hommes tués. Le bastion Nord-Ouest ne fut 
pas plus épargné. l es ennemis avaient, sans doute, beaucoup souf- 


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fert. car, vers les deux heures après midi leur feu était considérable* 
ment diminué. Au soleil couchant, tout se calma. 

Nécessité de travailler. Difficulté d'y réussir. — Il était néces¬ 
saire de réparer, dans la nuit les dommages de la journée ; les An- 
glais avaient tout en abondance et nous eussions manqué de tout si 
la ville n’eut pas présenté un avantage que n'ont pas les petites pla¬ 
ces. La quantité d'arbres dont elle est plantée pouvait suffire aux 
fascines 1 et autres bois propres aux circonstances, mais il fallait des 
ouvriers ; cinq mille coups de canon et huit cents bombes lancées en 
douze heures, les avaient tellement épouvantés qu’ils furent seca- 
cher dans des recoins dont la garnison entière n'aurait pas suffi pour 
les rassembler ; cependant, à force de peine et de soin, on parvint à 
faire travailler ces malheureux pendant la nuit, les uns à réparer les 
embrasures avec des fascines, les autres à blinder le revers des pa¬ 
rapets avec des cocotiers*, espèce d'arbre fort tendre dont’les éclats 
sont peu dangereux. Nous fumes six jours à nous mettre en état de 
répondre, par un feu direct à celui des ennemis qui recommençaient 
le leur tous les malins et nous causaient des pertes journalières. 

Mort de M. Barry. — 11 serait trop long d’en faire une énuméra¬ 
tion détaillée, mais on ne peut pas passer sous silence la perte que 
nous avons faite le dix-neuf. M. Barry, commandant de l’artillerie, 
fut emporté par un boulet. Sa mort a causé des regrets universels 
et des larmes au général qui l’estimait comme officier et l’aimait 
comme son frère. 


* M. Le faucheux qui Taisait les fondions de grand voyer fut chargé de 
fournir les fascines nécessaires ; il avait beaucoup de peine à contenir ses 
ouvriers à cet ouvrage. Les rues où l’on était obligé de les couper étant 
'fort dangereuses ; il est cependant parvenu & en livrer vingt-un mille et 
deux mille cocotiers. 

* On no parlera pas ici de futilité du cocotier si généralement reconnue, 
mais une chose relutive au siège est le choix qu’on était obligé d’en faire 
pour ne pas abattre ceux de ces arbres qui fournissaient le plus de caloie. 
'Celle liqueur qui découle de l’arbre par le moyen d’une incision remplace, 
dans l’Inde, le levain qu’on emploie en Europe pour fuire lever la pâte. 


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Le» Signes sont gardées. — Favorisés par notre impuissance, les 
Anglais avançaient leurs travaux; les digues étaient des points inté¬ 
ressants b conserver. M. Manceau, capitaine des portes, eut ordre 
-de se porter tous les soirs à celle qui était formée en face du bas¬ 
tion de l’hôpital ; ce brave vieillard qui était depuis quarante ans 
dans l’Inde, dont il avait fait toutes les guerres, s'est comporté, 
pendant tout le siège avec un zèle et une activité étonants à son 
âge. 


M. Madee canonne un boyau de la tranchée. — Pour se dédom¬ 
mager du retardement qu’il éprouvait dans ses réparations, M. de 
Bellecombe fit sortir M. Madec, le vingt-deux, avec quatre-vingt 
hommes et deux pièces de campagne qu'il porta au bord de la mer, 
dans la direction d’un des boyaux de la tranchée ; il la foudroya au 
moment où l’on en relevait la garde et Tayaut inquiétée toute la 
journée malgré les efforts de l’ennemi pour l'en empêcher, il rentra 
le soir dans la place sans autre échec qu’une de ses pièces qui avait 
été frappée d’un boulet*. 

M. Madec est attaqué dans son poste. — La nuit du vingt-trois au 
vingt-quatre, M. Madec sortit encore avec ses dragons ù pied et 
quarante cipayes pour garder la partie du Sud et arrêter les enne¬ 
mis s’ils tentaient de venir forcer Testacade ; trois cents hommes 
vinrent l’attaquer dans son poste bayonnelte au bout du fusil ; il les 
contint par sa mousquetterie jusqu’à ce que le jour commençant à 
luire, il fut protégé par le canon de Goudelour. Les Anglais laissè¬ 
rent vingt hommes des leurs sur la place et emmenèrent prompte¬ 
ment tous leurs blessés à l’exception d’un grenadier européen qui 
fut porté à notre hôpital, où il regrettait fort sa compagnie qu’il di¬ 
sait avoir été complètement détruite*. 


1 Les ennemis firent marcher des troupes pour le prendre en flanc, mais 
elles craignirent de se meltre sous le feu de la place et se contentèrent de 
fusiller derrière une espèce de ravin où M. Madec en tua quelques uns. 
Dans la nuit, les Anglais établirent une batterie au-delà de la rivière d’A- 
riancoupan, sur le bord de la mer à trois cents toises de la place. Ils l’a¬ 
bandonnèrent quand ils virent qu’on ne venait plus occuper le même 
poste. 

5 Le capitaine de cette compagnie anglaise se nommait Flatcber; la bat¬ 
terie d’où il venait en a conservé le nom. Cet officier était fort estimé de 
963 compatriotes. 


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— ira - 


Canonnade générale le vingt-quatre septembre. — Nous avions 
employé cette dernière nuit à augmenter les feux de la partie Sud 
par quatre pièces de vingt-quatre sur la courtine de Goudelour* dont 
il avait fallu élargir le terre-plein, former les embrasures et les pla¬ 
tes formes. La poudrière fut totalement évacuée; grand sujet d'in¬ 
quiétude de moins ; elle était comme le point de mire de la batterie 
des dix pièces et de celle des mortiers. Ces bastions du Nord avaient 
été réparés, enfin, h la grande satisfaction du général, tout fut prêt 
au soleil levé pour recommencer de part et d'autre la scène du dix- 
huit. Notre artillerie fut servie avec la plus grande vivacité; à onze 
heures les ennemis ne faisaient plus tirer que la batterie du Sud- 
Ouest. Le général fit cesser le feu pour laisser reposer les canon¬ 
niers qui étaient excédés. Il fut lui-même quelques temps se rafraî¬ 
chir dans la poudrière.où il dina. De telles journées entraînaient de 
grandes consommations en tous genres: en nourriture, en canons, 
et surtout en affûts 1 dont nous n’avions point de rechange. Il fallut 
se déterminer à fermer pour toujours les embrasures de l’hôpital et 
de Nord-Ouest. Le véritable moment de sortir était arrivé. 

Soi'tie du vingt-cinq septembre. — Les compagnies de grenadiers 
et de chasseurs du régiment de Pondichéry, un piquet de cinquante 
hommes du même corps, cinquante anciens cipayes, quatre vingls 
hommes du détachement de M. Madec, huit canonniers avec des 
clous et des marteaux, un ingénieur suivi de cent travailleurs se 
rendirent, la nuit du vingt-quatre au vingt-cinq dans le tracé de la 
demi-lune de Goudelour avec l'ordre d'attaquer et de détruire la 
batterie du Sud pendant que M. Manceau attirerait l’attention des 
ennemis du côté du bastion de la Reine. M. Madec, ayant été recon¬ 
naître la tranchée avec M. le chevalier de Lossac 3 , sous-aide major 


* On fit aussi une seconde embrasure au-dessus de la poterne de la cour¬ 
tine de l’hôpital de la Reine. M. de Crecy chargé de ces deux pièces en a fait 
le plus grand feu jusqu’au dernier jour du siège ; il n’avait avec lui que 
des bourgeois de bonne volonté qui l’ont bien secondé. 

* Dès le mois de juillet, il y a eu des ouvriers qui n’étaient employés 
qu’à faire des affûts ; le grand nombre de pièces qu’il a fallu monter à 
neuf a empêché d'en avoir un certain nombre de rechange. 

3 Le chevalier de Lossac, frère de madame de Beliecombe. En pronon¬ 
çant ce nom on ne peut s'empêcher de rendre l’hommage dû à cette dame 
qui joint les vertus aux grâces de son sexe ; quelle qu'ait été son inquié- 


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du régiment, eh vint rendre compte à M. Desauvcrgne, qui comman¬ 
dait cette sortie, et lui apporta, pour preuve évidente de la tran¬ 
quillité des ennemis les armes d'une de leurs sentinelles qui dor¬ 
mait. M. Manceau commença à fusiller à une heure et demie du ma¬ 
lin, comme il lui avait été ordonné. Soit la difficulté du chemin, 
soit que nos troupes aient été aperçues trop tôt. elles n’attaquèrent 
pas et rentrèrent avec sept hommes et deux officiers blessés. 

L’àssitgeant est établi sur le chemin couvert. — Il n’y avait plus 
que les pièces de flanc qui pussent tirer. Malgré l’usage que nous en 
faisions, l’ennemi s’avançait toujours; il se plaça dans le Sud, sur 
le bord de l’avant fossé comme il avait fait dans le Nord sur la crête 
du chemin couvert. II disposa une batterie de brèche contre le bas¬ 
tion de l’hôpital et deux autres batteries pour détruire les flancs de 
Goudelour et de la Reine; il en établit dans le Nord contre ceux de 
Madras et de Saint-Joseph*. C’est dans cette position à portée de pis¬ 
tolet que M. de Bellecombe l’a arrêté pendant trois semaines. Au 
feu du canon,se joignait une mousqueterie continuelle et nécessaire. 
Il s’est brûlé jusqu’à quatre-vingt mille cartouches* en vingt-quatre 
heures ; on jetait des bombes, des carcassets, des grenades, et la 
proximité du canon le rendait plus destructeur; il perçait nos pa¬ 
rapets que l’on établissait toutes les nuits pour les voir détruire au 


tude sur les dangers auxquels étaient exposés son mari et son frère qu'elle 
aime tendrement; elle ne s’est jamais permis, même dans les derniers 
jours du siège la plus courte représentation sur l’extrémité à laquelle la 
ville serait réduite en cas d’assaut. Dite était aussi sensible à la mort ou à 
la blessure d’un officier de la garnison qu'elle eût pu l’être pour quelqu’un 
des siens. Douce et égale en société, généreuse envers les pauvres, compa¬ 
tissante pour tout le monde, c’est par ces titres qu'elle s'est acquise l'es¬ 
time et l'attachement universels ; sa réputation est passée jusque chez 
l’ennemi qui n’en parle qu’avec respect. 

1 Ils avaient auparavant établi à la seconde parallèle de la tranchée du 
Nord une batterie de quutre pièces qui écrasait la porte de Madras. Le gé¬ 
néral fit au-dedans un blindage impénétrable au canon. 

- On travaillait jour et nuit à l'artillerie pour fournir h la consommation 
des balles et des cartouches. Il n'était pas possible de fournir des muni¬ 
tions aux soldats pour charger avec des petites mesures cette méthode 
usitée dans les places assiégées nous aurait été nuisible par la perte qu’elle 
entraîne. 


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— 120 — 


soleil levant. Sans la constance et les soins des chefs et des subal¬ 
ternes, les feux des flancs auraient été éteints; on parvint cependant 
à les entretenir ; on éleva des traverses pour empêcher l'effet des 
batteries à ricochet qui nous incommodaient beaucoup. Le bastion 
de l'hôpital fut miné pour le faire sauter en cas que l’ennemi tentât 
de s'y établir, et l’on forma dans sa gorge un retranchement pour 
s’y défendre jusqu’à l'extrémité. 

Partis qui sortent tous les soiïs. — Chaque pas des Anglais deve¬ 
nait bien intéressant. Le général pour éclairer et retarder leur mar¬ 
che, faisait sortir tous les soirs de petits partis qui passaient les nuits 
sous le nez des assiégeants, se battant souvent et les observant tou¬ 
jours. M. Manceau ne pouvait plus prendre son premier poste ; les 
ennemis l’occupaient; une partie de son détachement se tenait dans 
le chemin couvert du bastion de la Reine à celui de l’hôpital ; l’autre 
restait à la digue qui retenait, au pont de Villenour les eaux de la 
grande inondation Les ennemis ont tâché, plusieurs fois de la rom¬ 
pre et toujours sans succès ; c’était autant de petits combats qui font 
honneur à ceux qui les ont soutenus. 

Belle action d’un sergent. — 11 n’est que trop ordinaire de voir 
les actions des subalternes ensevelies dans l’obscurité de leur nom 
et de leur grade, mais une relation dictée par la vérité ne doit rien 
taire de ce qui a concouru à la gloire des armes du Roi et à la dé¬ 
fense delà place. Le trente septembre, le nommé La Grandeur, ser¬ 
gent attaché aux cipayes, commandait le détachement de M. Man¬ 
ceau, qui s’était trouvé incommodé ; les Anglais vinrent, au nombre 
de cinq cents pour rompre la digue du pont de Villenour et attaquer 
ce brave homme dans le poste qu’il y occupait, il resla ferme avec 
sa petite troupe qu’il animait et contenait en faisant le plus grand 
feu. Le général témoin de celte action accourut du bastion de la 
Reine à celui de Villenour et fit tirer à mitraille les pièces qui pro¬ 
tégeaient le pont ; par ce secours, notre détachement garda son 
poste, et les ennemis s’enfuirent avec perte et confusion. 

Belle action de M. Madec. — M. Madec fut, pendant quelques 
jours, garder en dehors la partie du Nord Ouest. Le vingt-huit 
septembre, suivi de dix grenadiers cipayes, il sauta dans la tranchée 
qui couronnait le chemin couvert, en mit les troupes en fuite et se 
retira à l’approche d'une nouvelle colonne d’infanterie qui n’osa 1§ 


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poursuivre jusqu’au petit retranchement pratiqué dans le tracé de 
la place d’armes de Saint-Joseph 4 . 

Sortie du 4 Octobre. — La nuit du 3 nu 4, on fit sortir par la porte 
de Villenour cinquante hommes du régiment de Pondichéry, qua¬ 
rante grenadiers cipayes, quatre canonniers et six caffres, portant 
des haches qui restèrent jusqu’à nouvel ordre à l'avancé dupont. Le 
détachement de H. Manceau fut partagé pour veiller sur l'ennemi 
dans le Nord et dans le Sud. A quatre heures du matin, M. Madec, 
auquel le général avait donné ordre de s’emparer de la batterie du 
Sud-Ouest, se mit à la tête des troupes avec MM. Meder, lieutenant, 
Marneville, sous-liemenant du régiment, Duboulac et Karadec, offi¬ 
ciers des cipayes; ils marchèrent avec précaution jusqu’à la hauteur 
de l’ouvrage dans lequel ils sautèrent; la garde en fut égorgée ou 
dispersée; les six pièces enclouées, les munitions répandues. Le dé¬ 
tachement rentra sans avoir perdu un seul homme, emmenant avec 
lui des prisonniers et une pièce de canon de fonte. 

Etat des munitions. — Ces succès toujours récompensés faisaient 
grand plaisir à la garnison ; mais elle diminuait insensiblement, et 
la fatigue faisait dormir le soldat au milieu des boulets et des bom¬ 
bes; plusieurs en ont été frappés pendant leur sommeil. Nos muni¬ 
tions touchaient à leur fin. Dés le 1 er octobre, il n'y avait plus que 
dix-huit milliers de poudre et quelques gargousses distribuées sur les 
remparts. 

Représentations pour se rendre — Tout le monde sentait combien 
la position était critique; il y avait déjà eu des représentions sur la 
nécessité de se rendre. Le général, plus ferme à proportion du dan¬ 
ger, répondit que c’était à lui seul à connaître jusqu’à quel point il 
pouvait pousser sa défense, qu’il prendrait toujours soin de la vie et 


4 Dans l’attaque d’une place dont les dehors sont régulièrement fortifiés, 
l'ennemi est arrêté par tous tes ouvrages qui se protègent entre eux ; mais 
ici, il n’v avait point d'obstacles; il fallait les créer; c’est en cela que la 
science et l’activité du chef se font plus remarquer. M. de Bellecombe fit 
faire ce retranchement entre l’inondation et le fossé de la place pour ôter 
à l’ennemi la communication de la tranchée du Nord uvec la partie Ouest 
dont les glacis informes présentaient des encqvenqents dans lesquels uq 
bataillon pouvait se mettre àpoqvert, 


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— 1*2 — 


des biens des habitants. Tous le crurent. On avait trop de confiance 
en sa parole pour douter de celle-là. 

Le général est blessé. — Cequi arriva le 4. après-midi, jeta le dé¬ 
couragement dans la ville. M. de Bellecombe voulut aller visiter la 
demi-lune du Nord-Ouest que les ennemis accablaient de. feux de 
toute espèce. Le bqteau dans lequel il fut obligé de passer fut cou¬ 
vert de balles dont une le frappa à la hauteur des reins ; quelque at¬ 
tention qu'il ait eu de cacher ce malheur, il fut bientôt publie et la 
consternation générale ; le militaire attachant sa propre conservation 
à celle de son chef tremblait pour ses jours. Dès que Ton sut que la 
blessure n’était pas dangereuse, chacun reprit courage et servit avec 
la même ardeur. Le général donna ses ordres comme à l’ordinaire 
aux commandants des postes, aux ingénieurs et à M. Devaux que la 
mort de M. de Barry avait rendu chef de l’artillerie. 11 chargea 
M. Désauvergne de veiller aux opérations des ennemis et aux nôtres. 

Nouveau poste de nuit de M. Madec. — M. Madec eut ordre de se 
porter dorénavant la nuit, entre les fossés et avant fossés, vis à vis la 
capitale du bastion de la Reine pour arrêter l’assiégeant et le pren¬ 
dre en flanc, s’il tentait de passer le fossé pour monter au bastion de 
l’hôpital, où la brèche était praticable ; cette partie était sans glacis 
ni chemin couvert; M. Madec fit daqs son poste un retranchement 
où il plaça deux pièces de campagne qu’il retirait avant le jour dans 
l'angle du chemin couvert de La Reine, pour en dérober la connais¬ 
sance aux ennemis. 

Batterie Anglaise détruite — On ouvrit une cinquième embra¬ 
sure au flanc droit de Saint-Joseph et deux au flanc droit de Val- 
daour. Le H, ces sept pièces tirèrent avec tant de vivacité et de jus¬ 
tesse qu’elles détruisirent en trois heures la batterie située sur l’an¬ 
gle saillant des glacis du bastion Nord-Ouest. 

L'ennemi saigne le fossé. — Enfin, le 13, l’ennemi saigna le fossé 
par une tranchée pratiquée devant le bastion de l’hôpital. Les eaux 
baissèrent de six pouces en cinq heures, les vannes de l'inondation 
furent levées et ne suffisaient pas. On fit une troisième ouverture 
hors des proportions que le général avait données qui s’élargit en¬ 
core par la rapidité du courant; le fossé répara au-Jela de sa perte, 
mais l'inondation diminuait considérablement. M. Marchand, attaché 
au génie, dont M, de Be)lecombe a été très satisfait pendant le siège, 


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- 133 - 


travailla sur le champ à arrêter le torrent avec un bateau chargé de 
briques el fil sur des dimensions plus justes une autre ouverture à 
la solidité de laquelle M. Dulac présida toute la nuit. L’ennemi, de 
son côté, agrandit son canal et les eaux dont on mesurait l'écoule* 
ment toutes les heures, perdirent plus qu’elles ne recevaient. 

Dispositions contre l'assaut. — Dans cette circonstance, il n’y 
avait plus que l’assaut à craindre. Chacun se disposa,dans son poste, 
à le recevoir avec fermeté. M. de Coutenceau veillait à l'estacade du 
Sud et entretenait aux flancs droits de Goudelour et de la petite bat¬ 
terie des feux qui protégeaient la face gauche du bastion de l’hôpital 
d’où M. de Boistel 1 faisait continuellement de la Mousqueterie et 
jetait des grenades. M. de Marguenat, malgré le mauvais état du 
bastion de la Reine, écrasé par le canon de l'ennemi, avait réussi à 
faire placer à son flanc quatre des pièces de six et de 8 qui décou- 
vraient toute la face droite de l’hôpital. Dans le Nord, M. Léonard 
tenait avec fermeté au bastion Nord-Ouest qui n’était plus qu’un 
monceau de ruines, mais d'où il incommodait beaucoup la tranchée ; 
il conservait les cinq pièces de flanc droit de Saint-Joseph pour em¬ 
pêcher l’attaque de la face gauche du Nord-Ouest dont M. d’Albignac 
défendait la droite avec le flanc de Madras qui y était opposé, por¬ 
tant aussi toute son attention ù l'estacade du Nord. 

Les Anglais s'emparent de la demi-lune du Nord-Ouest. — La 
nuit du 14 au 15, la demi-lune du Nord-Ouest fut emportée. L’officier 
qui y commandait se laissa surprendre, sans doute accablé de fatigue 
comme les troupes sous ses ordres. Ce poste était une véritable 
fournaise de laquelle il était sorti autant de feu qu'il y en était tombé. 
M. de Monboccage avait été obligé de le quitter pour cause de mala¬ 
die; M. Cayoche, son second, avait été tué. Le général en donna le 
commandement ù M. Roubaud. jeune et brave officier qui y fut 
blessé au bout de quelques jours. M. Faure, premier lieutenant du 
régiment, le remplaça ; il y a montré la plus grande activité jusqu’à 
l’époque de son malheur. Aussitôt que M. Léonard eut eu connais¬ 
sance que les Anglais s’en étaient emparés, il y fit faire un feu si 
suivi qu’ils l’abandonnèrent n’ayant encloué que trois canons et un 


1 Le général avait fait déposer dans la poudrière du bastion de l'hôpital 
deux cents fusils de rechange pour que la mousquetterie ne fût pas inter¬ 
rompue par la pluie et le mauvais état des armes. 


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- 1*4 — 


mortier. M. de Bellecombe envoya M. Faure en reprendre possession 
mais c’était plutôt pour tromper les ennemis par une contenance 
ferme que dans le dessein d'y résister encore longtemps; il n’y avait 
plus dans la place d’autres munitions 4 qu'une réserve pour le cas 
d'une attaque générale; il fallait commencer à l’entamer. 

Conseil de guerre. — Quelque répugnance que le général sentit à 
remettre la place entre les mains des Anglais, son courage fut obligé 
de céder aux sentiments d’bumanité ; il ne lui restait plus qu'un de¬ 
voir à remplir. N’ayant aucun moyen pour défendre plus longtemps 
les sujets du Roi confiés à ses soins, il devait les préserver de l’hor¬ 
reur inséparable du pillage et par un traité toujours sacré, mettre un 
frein à l’oppression du vainqueur. Le 15, après-midi, il se détermina 
îi assembler un conseil de guerre auquel assista M. l'Intendant avec 
les officiers supérieurs. On y fit l’exposition de l’état de la place. 
L’artillerie démontée en grande partie, l’épuisement de la garnison 
dont les restes étaient depuis soixante-dix sept jours dans un service 
continuel sur les remparts, la certitude qu’il ne pouvait arriver au¬ 
cun secours ni par mer ni par terre *. la proximité de l’ennemi qui 
n’avait que quinze toises à parcourir pour être sur les bastions, en¬ 
fin, la nécessité de pourvoir à la conservation de la vie et des biens 
des citoyens qui avaient montré le plus grand zèle pendant tout le 
siège et que nous ne pouvions plus défendre faute de munitions, 
puisqu’il ne restait plus que trois barrils de poudre de cent livres. 
Chaque membre du conseil fut invité à donner son avis par écrit. Il 
fut unanime que la place était désormais hors de défense et qu’on 
demanderait à capituler 1 . 


1 Le général faisait faire dé la poudre,maie quelques boulets étant tombé, 
dans le lieu où elle se fabriquait tuèrent plusieurs ouvriers et gâtèrent les 
matériaux. On transporta cet atelier au bord de la mer; l'air salin et le 
temps pluvieux empêchèrent qu’elle ne séchât. On n'en eut que trois mil¬ 
liers en quinze jours. 

* Aiderali avait écrit au mois d'uoût qu'il allait faire partir un corps de 
six mille chevaux pour venir à notre secours. Si cette promesse avait été 
sincère, il eut pu être rendu devant Pondichéry avant le quinze septembre. 
Mais ce prince, attentif & ses seuls intérêts n’a pas donné de ses nouvelles 
du moment qu’il a été informé que nous n’avions ' plus d'escadre. 

1 En sortant du conseil de guerre, le général (U assembler les princi¬ 
paux habitants et leur fit part des articles qui les regardaient dans la capi- 




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M. de Bellecombe écrit au général Munro. — En conséquence, le 
16 au malin, M. de Bellecombe fil cesser le feu des remparts. Il en¬ 
voya à la tranchée du Sud un officier chargé d’une lettre pouf le gé¬ 
néral Anglais, avec ordre de lui dire de vive voix, comme il lui 
avait écrit, qu’il était le maître de faire cesser les-attaques ou de 
les suspendre ; qu’il le priait seulement de le ferre avertir de son 
choix. Aussitôt que l’officier eut rempli sa mission, M. Munro qui 
était dans son camp envoya des ordonnances pour faire éteindre le 
feu des tranchées. L'aide de camp de M. de Bellecombe ne put re¬ 
tourner que le soir accompagné de celui de M. Munro, porteur de la 
réponse. Les articles de la capitulation furent promis pour le lende¬ 
main. 


H. de BELLECOMBE. 


{A suivre.) 


tulalion qu’il devait proposer. C’était un père qui causait avec ses enfants 
des intérêts de sa famille. 



7 

I 


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QUATRE HARANGUES 

Prononcées à NÉ RAC au XVII • siècle 

Pour la réoeption du cardinal de RICHELIEU et de divers 
autres grands personnages 


Il v a quelques mois, nous avions le plaisir de remuer des mon¬ 
ceaux de vieux papiers qui provenaient de deux anciennes familles 
du sein desquels sortirent divers hommes de loi (avocats, notai¬ 
res, etc. *. 

Au milieu de ces antiques débris dont quelques-uns ont bien leur 
valeur, nous remarquons un registre d’environ 300 pages. L’ouvrir 
fièvreusement et le parcourir à la hâte fut aussitôt fait que pensé. 
Ce rapide examen nous avertit que nous étions en présence d'un 
recueil fait par un avocat ; nous y trouvâmes trace d’un procès re¬ 
latif h la maison de Foix, pour l’éclaircissement duquel on fournis¬ 
sait une généalogie de cette famille. Plus loin nous rencontrâmes 
les noms de Douglon et de Casleljaloux. C’était plus qu’il n’en fallait 
pour nous décider à mettre en sûreté un manuscrit destiné autre¬ 
ment à disparaître sous le pilon. 

Lorsqu'un examen plus attentif nous a été possible, nous avons 
vu que l’auteur de ce volume, — car c’est un vrai volume, — avait 
entassé sans ordre des discussions sur des points de droit contro- 


1 Les familles Pochet et Gaubert qui ont habité Caumont, St-Julien 
(commune de Fargues), Villefranche de Queyran, Casteljaloux, etc. 


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■ III 


II 


versés, des dissertations philosophiques, des arrêts de parlements, OU 
même de simples justices. Il y avait joint l’analyse de certains pro¬ 
cès et même un grand nombre de plaidoyers prononcés par de 
Lange, François de Veyres, écuyer, sieur de Sl-Bonnet, Pierre Brocas, 
de Guérin, Papus, Timothée Blanche, Etienne de l'Eglise et François 
Trigemeau, sieur de Léglise. Un prince du barreau, Lemaître, avait 
fourni un de ses plus pathétiques discours, le plus connu même au 
dire d’un connaisseur dont l’immense savoir n’est égalé que par 
l’extrême obligeance *. 

C’est au milieu de ce monceau de matières, lentement formé par 
un patient compilateur que nous avons rencontré les quatre haran¬ 
gues que nous publions aujourd’hui. 

Les précédents plaidoyers étaient presque tous accompagnés de la 
date, du nom de l'auteur et du lieu où ils furent prononcés, mais ici 
la date et le nom du lieu font défaut. Le contexte, par bonheur, dési¬ 
gne clairement la ville de Nérac. Quant aux dates, après avoir fait 
de patientes recherches pour les établir, nous sommes heureux d’a¬ 
voir réussi en partie. Il nous a semblé que les personnages qui eu¬ 
rent nom Richelieu, Coudé, Lavalelte et Sourdis étaient assez illus¬ 
tres pour que toutes les circonstances relatives à leur passage dans 
l’une des premières villes de ce département fussent mises en lu¬ 
mière. 

Le lecteur, nous l’espérons, nous tiendra compte de nos efforts, 
car notre plus vif désir est de faire aimer davantage notre petite 
patrie, en travaillant à mieux la faire connaître. 

Voici le premier de ces discours : 


' M. Léonce Couture. 


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Harangue faite par M. Daubuz à Monseigneur le Cardinal 
de Richelieu 1 

« N'ops portons avec humble respect aux pieds de vostre Eminan- 
tissime Grandeur non de festons ou de guirlandes tissuesde marcessi- 
bles fiâmes mais les vœux de nos cœurs, et les voix de nos bouches 
eu sincère protestation de nostre inviolable fidélité envers sa ma¬ 
jesté nostre souverain prince, et a vostre service. 

Nostre naissance mais de plus fort encore la conscience a gravé 
de son doit ce devoir en nos âmes de reverer le Boy comme l'oingt 
du seigneur la vive image en terre de ce grand dieu descieux. Ut 
liominem a deo secundum et solo deo minorent, ne cessans d'incul¬ 
quer aux oreilles, mais surtout aux esprits de nos auditeurs* cet 
oracle du sage en scs proverbes : Crains Dieu et le Roy et ne t’entre- 
mele point avec gens remuans. 

Aussi continuons nous de pousser nos prières en haut pour la pros¬ 
périté de Sa majesté lui souhaitans selon le formulaire des premiers 
chrétiens qui retantit tous les jours en nos bouches Vitam pro~ 
lixam, Imperium securum, domum lutain, exercilus fortes, sena- 
tum fldelem, populum probum, orbem quielum, quœcunque liominis 
et principis vola sunt. Vœux dont Sa Majesté jouit à souhait 
auiourdhui sous les auspices de son bonheur, et de votre incompara¬ 
ble sagesse qui vous rend l’Atlas de ce Royaume, le puissant génté 
de la france diray je l’intelligence celesle qui attachée par un. 
amour et soing affectueux a l’orbe de cette monarchie luy donne de 
mouvements réglés. 

Vous estes M. le pôle et le pivot sur lequel contourné ce grand 
globe terrestre, et certes à bon droit car n’avez vous pas les vertus 1 
cardinales*. En vous toutes les vertus ne sont elles pas cardinales^ 
admirables plus qu’imitables, plus divines qu’humaines ? Les siecle9 


4 Le cardinal venait d'assister à l'exécution de Montmorency, 

* Comme nous le ferons remarquer plus bas, Daubuz, auteur de celte 
harangue, était ministre protestant. C'est en celte qualité qu'il donnait de 
pacifiques conseils à ses auditeurs. 

t 1 Les vertus cardinales accordées au Cardinal faisaient un horrible jeu 
de mot qui est dans le goût du temps. 


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— 120 - 


advenir auront peine de croire l’histoire véritable de vos rares âû» 
(ions tant elles approchent du miracle, et si voslre eminanlissime 
grandeur me le permet, aussi bien que mon devoir m’y oblige et que 
la vérité m'y porte je diray M que vous estes sous noslre Boy le 
grand héros de nostre ange, le nompareil des siècles, le phénix du 
monde tant est surnaturel leffort de vostre esprit et merveilleuses 
les œ ivres de vostre conduite. Cest ancien promeloit de remuer la 
pesante machine de la terre parla dextérité de son art si toutefois 
hors d’icelle on luv assignoit un point sur lequel il peut asseoir son 
pied. Mais vostre esprit plus grand et plus sublime que le sien meut 
par une tressage conduite, et par des ressorts d’une prudence plus 
qu’humaine, le corps si puissant, et pesant de cet estât estant tout a 
fait renfermé nu dedans sans rechercher aucun point au dehors. 

Mais quoy entreprends je de descrire vos actions héroïques? Ce 
Timothée de jadis pour sa grande beauté qui surmontant tout art ne 
pouvoit estre peint. Combien moins vos rares vertus, et vos admira¬ 
bles ouvrages pourront ils estre descrits par nos langues. 11 nous le 
faut plustôt admirer, et comme ce peintre de l’antiquité couvrir 
l'ignorance de nos esprits et la rudesse de nos discours en un su- 
biet si haut du voile d’un silence respectueux nous contentant de 
dire en stille bas, mais en pensées relevées et hautes que vous estes 
M. le grand ami de la france, et très fldelle conseiller de Sa Majesté, 
et l’homme selon le cœur de nostre Roy. C’est le véritable sentiment 
de tous les bons françois qui admirent vostre tant heureuse et glo¬ 
rieuse administration. Et entre autre celte ville de Nerac qui vous a 
pieu honorer de vostre presence, ville des moindres du Royaume, 
mais qui ne cedera jamais aux plus grandes en fidelité envers son 
prince, et en affection a vostre service. Elle est véritablement in 
minimis Juda, mais qui a eu lhonneur davoir esté cherie de feu 
Henry le Grand. Ce grand Alexandre, cestoit icy la capitale de sa 
Macedoine. Oseray je vous dire M. comme ce personage qui parut 
à St-Paul transiens per macedonam : Adjuva nos. 

C’est ce que nous espérons M. et comme la cite d’Alexandrie eut 
advis de l'oracle quelle seroit à la veille de son bonheur lorsque ce 
magistrat romain y entrerait avec les marques de la souveraineté, 
ainsi nous pouvons nous promettre que vostre arrivée avec cest 
eatat de gloire dont vos mérités et la reconnaissance de nostre sou¬ 
verain vous ont revestu nous aporlera de la félicité, voire des a 
présent ne la resentons nous pas puisque ce pauvre lieu affligé de¬ 
puis longue» années dune Iliade de maux, a ce bonheur de conte- 

9 


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- 130 


nir aujourdhuy ce Richelieu la gloire de l’europe, l’honneur de là 
france, et l’amour de nostre Roy. Aussi conterons nous ce jour entre 
les heureux. Et comme on fichoit le clou au temple de Jupiter autre 
fois pour marquer les années, ainsi marquerons nous cette journée 
d’un clou d’or au temple de mémoire pour servir de monument à la 
postérité de vostre heureux passage et de l'honneur qu'ont receu vos 
très humbles et très obéissans serviteurs. » 


Le clou d’or au temple de mémoire, pour employer le style pom¬ 
peux du ministre protestant Daubuz est demeuré inconnu aux meil¬ 
leurs chercheurs de celte époque.. C'est en vain que nous avions 
consulté tous nos recueils historiques et le dernier de tous, l’Histoire 
de l’Agcnais, de M. Jules Andrieu, lorsque nous avons lu dans le 
Dictionnaire géographique, historique et archéologique de l’arron¬ 
dissement de Nérac, par J.-F. Samazeuilh, nouvelle édition publiée 
par M. Faugère-Dubourg (Nérac, 1880, in 8°) p. 455 : 

« Un autre compte, celui de 1632. fait mention de 448 livres pour 
achat de poêles préparés, l'année 1632, pour l’entrée de la Reine et 
du cardinal de Richelieu. — C’est l’année de la mort du maréchal de 
Montmorency, décapité à Toulouse, le 30 octobre. » 

On comprend qu’une mention si incidente soit demeurée à peu 
près inaperçue jusqu’à ce jour. Samazeuilh n’en savait pas plus long; 
il n’a rien ajouté. Nos recherches aux archives de Nérac n’ont pas 
été plus fructueuses que les siennes; nous avouerons même que 
nous n’avons pas retrouvé le compte de 1632, cité par notre de¬ 
vancier. 

Grâce à l’obligeance de M. Tholin, nous avons été plus heureux 
aux archives municipales d’Agen. 

Voici la proclamation que nous en avons extraite et qui concerne 
l’entrée de la reine et du cardinal dans la ville d'Agen ; 

« De par le Roy, 

» Et Messieurs les Consuls de la ville d’Agen, 

» Il est enjoint et faict commandement comme ci-devant aux 
habitans de la presant ville de se tenir pretz avec leurs armes en bon 
estât pour se tenir à l’entrée de la Reyne et de Monseigneur le Car- 


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131 — 


dînai’*, à peynede trente livres queceulx qui se trouveront navoir 
leurs armes en bon estât la visite estant faite seront constraints 
payer. Faict a Agen le dernier de octobre MDC trente deux. 

* Du mandement desd. sieurs consuls, 

» Leydet. 

* M. de Roques bailliez s'il vous plaict a Durand cinq soulz pr. 
avoir publié la proclamation sus escripte faict Agen le sezi*. de nov. 
1632. 

» Bienassis consul, Perre consul *. » 

Il esljrès probable que ce fut après son passage à Nérac que le 
cardinal de Richelieu, accompagné de la reine. Ht son entrée à Agen. 
Nous avons h l'appui de notre opinion une délibération de la jurade 
de Condom au sujet de laquelle nous sommes heureux de remercier 
encore une fois M. Gardère pour 1 aimable accueil qu'il nous a fait. 

Nous donnons à peu près en entier ce précieux document : 

« Assemblée tenue dans la maison commune de Condom le qna- 

triesme jour du mois de novembre mil six cens trente deux. 

Par les dits sieurs consuls a esté remonstré qu’on luy* a donné 
advis que la reyne régnante doibt venir le jour de demain en la ville 
deLectoureet l’on tient qu’elle ne faira point d'arrest etde la qu’elle 
sen doibt passer en celle de Nerac. Et d’aultant qu’elle n'a jamais esté 
en ceste ville ny aproché de sy près dicelle et que toutes les corn- 
munaultés de la province se sont mises ou se metent en devoir de 
luy aller faire la reverence prvant l'assemblée d’adviser s’ilz luy 
doibvent aller randre ce devoir et lui demandent advis sur ce. 

» Sur quoy a esté arreslé que deux desdits consulz avec trois ou 
quatre de messieurs les jurais se transporteront en la ville de Nérac 
pour saluer de la part de la présant ville la reyne régnante. > 


* Le 14 août 1629, les consuls d'Agen avaient député & Montauban, vers 
le cardinal de Richelieu qui arrivait d'AIbi, MM. de Loubalery, etLescuzes, 
avocat. Ils étaient de retour à Agen le 23 du même mois. — Archives de 
l'Hôtel de Ville d’Agen, BB. 51. 

* Archives de l’Hôtel de Ville d'Agen, CC. 370. 

' A la jurade. ' 


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Ce document ne mentionne pas le cardinal mais nous savons par la 
déclaration d’Agen qu’il était en compagnie de la Reine. Le silence 
des consuls sur ce point ne saurait infirmer leur témoignage sur les 
autres. 11 demeure donc acquis que les deux illustres personnages 
passèrent à Lectoure, le 5 novembre, et ne s'y arrêtèrent pas. Se 
dirigèrent-ils vers Agen ou vers Nérac? Sans en avoir la certitude 
nous croyons que ce dut être vers cette dernière ville, car la route 
de Lectoure à Nérnc tout en étant aussi commode se trouvait plus 
courte que celle qui conduisait vers Agen. La capitale de l’Agenais 
avait d’ailleurs un excellent port où le cardinal pouvait s’embarquer 
commodément, nouveau motif pour lui de passer à Nérac avant 
d’échanger la voie de terre pour celle plus rapide de la Garonne. 

Toutes ces considérations nous permettent donc de conclure avec 
probabilité que dès le 5 novembre, au soir, la Reine, le Cardinal et 
leur suite, firent leur entrée à Nérac où ils furent reçus par une 
nombreuse députation avec une pompe vraiment magnifique. Ce fut 
alors sans doute que le ministre protestant, Daubuz *, harangua le 
cardinal de Richelieu. Le discours qu’il prononça décèle un esprit su¬ 
périeur, le style porte malheureusement l’empreinte du mauvais goût 
de l’époque. Ce qui nous choque aujourd’hui ne choqua personne 
alors. Le Cardinal dut être satisfait des témoignages de respect et de 
profonde obéissance qui lui furent donnés. Il dut accepter les com¬ 
pliments qu’on lui adressait et probablement marquer son passage 
par quelque munificence digne de sa haute puissance. 

Le même ministre protestant qui, en 1639, avait harangué i’illustre 
cardinal fut encore choisi, en 1638, pour exprimer au père du Grand 
Condé 8 les protestations de respect et d'obéissance de la ville de 
Nérac. C’était probablement à l’époque où ce prince marchait vers 


4 Daubuz (Charles), pasteur, fils d’autre Charles, né à Nérac, au com¬ 
mencement du xvii* siècle. Voir & ce sujet l’intéressant article qui lui a 
été consacré par Jules Andrieu, t. 1“ de la Bibliographie de l’Agenait, 
in*8 # , Agen, 1891. 

* Henri II de Bourbon, prince de Condé et duc d’Enghien, né en 1688, 
mort en 1648, 61s posthume de Henri IV, élevé par Henri IV dans la reli¬ 
gion cutholique. Il eut de Charlotte de Montmorency trois enfants : Louis II 
de Bourbon, surnommé le Grand Condé ; Armand, auteur de la branehedes 
princes de Conti, et Anne-Geneviève qui devint la célèbre duchesse de Lan* 
gueville, 


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— 183 — 


l'Espagne pour faire le siège de Fontarabie, qu'il ne réussit pas à 
prendre'. 

La fin de la harangue se termine en effet par des vœux de victoire 

Il ne peut donc s’agir d’aucune autre circonstance, surtout en ad¬ 
mettant que le compilateur a dû écrire son ouvrage entre les années 
1645 et 1618, ce que nous erovons pouvoir assurer après un minu¬ 
tieux examen. 

Cette harangue est, comme la précédente, pleine du souvenir 
d’Henri IV. Encore une fois Daubuz se Ut l’écho fidèle des sentiments 
de tousses compatriotes. 


Harangue faiete par le meme a M. le prince de Condé. 

« Grand prince, le premier du plus illustre sang de l’Europe, et le 
plus illustre du premier Royaume de la Chrestienté nous voicy les 
très fidelles subiecls de Sa Magesté, et les très humbles serviteurs 
de vostre Altesse portant avec toute reverance et respect aux pieds 
de vostre grandeur les sincères et véritables protestations de nostre 
obéissance et fidelité au service du Roy et au vostre Mons r qui estes 
la plus vive image de ce grand monarque et le premier et le plus bri- 
lant raion de ce soleil esclatant de la France. 

Ces tant eminantes vertus de vostre altesse qui vous font marcher 
glorieusement sur ses pas et au pair de messeigneurs vos pere et 
ayeul, ces grands princes portent vostre nom et vostre renom M r au 
feste de la gloire, et vos incomparables travaux, cette vigilance au¬ 
tant admirable qu’inimitable, ces indicibles soings accompagnés 
d’une diligence et d’une dextérité incroiable d’Hne prudence et con¬ 
duite nompareilles gravent en caractères d’or sur l’airain de l’éter¬ 
nité les traits ineffaçables de vostre invariable fidelité envers le Roy, 
et de vos inviolables affections au bien et a l'honneur de ce royaume 
duquel vous estonnes et effrayes les ennemis par vos seules démar¬ 
ches comme ces mémorables et fameux pcrsonages de l'antiquité 
dont parlent les histoires. Toute la France le recognoit ainsi par ap- 


' Pins près de Nérac, vers la fin de 1615, il avait inutilement fait subir à 
Mézin on siège de huit jours. Cf. Histoire de /’ A gênais (in-8°). Agen 1893. 
t. il, p. 86, 


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— 131 — 


plaudissement, et dans la France cette province-cy par ces acclama¬ 
tions, et dans cette province cette petite ville qui estant favorisée 
auiourdhuy de l’honneur de vostre presence marquera ce bonheur 
d’un clou d’or au temple de mémoire, ville qui redevable parle sur¬ 
croit de diverses faveurs a son Roy par dessus plusieurs autres a 
aussi ses particulières inclinations et dévotions aussi bien que ses 
obligations a ces glorieux et vénérables noms de Bourbon et Condé, 
comme ayant esté autrefois le seiour du grand Henry son asile en 
son adversité, l’obiect de son amour et de ses délices et le siège de 
plusieurs de ses grâces. Aussi ne cessons-nous deslever continuelle¬ 
ment nos vœux ardens au Ciel a la divinité pour la prospérité de 
nostre grand monarque, et l’heureuse bénédiction de ses armes afin 
de les rendre bientôt victorieuses et triomphantes de ses ennemis 
sous la sage et magnanime conduite, M r , de voslre altesse comme ses 
très fidelles subiectset vos très humbles et très obeissans serviteurs.» 


Après Daubuz c’est de Viguier qui prononce deux harangues. Nous 
regrettons de ne pouvoir donner aucune indication sur ce person¬ 
nage. Nous croyons néanmoins avoir jadis vu quelque part que ce 
fut un homme de robe. Par la harangue qui fut adressée au duc de 
Lavalette, il est facile de voir que ce grand seigneur fit son entrée à 
Nérac à une époque où il était gouverneur de la province de Guyenne. 

La harangue assez courte retrace heureusement les troubles et 
agitations antérieures. Comme dans les discours précédents les vœux 
du complimenteur s’inspirent du sentiment religieux. 


Harangue faite par M. de Viguier à M. le duc de Lavalette *. 

« Monseigneur nous comptons ce jour qui le premier nous a esclai- 
res de vostre presence en ce lieu entre les plus heureux de nostre 
vie ayant apprins de l’oracle de vérité que la face des grands est 
comme celle d’un ange de Dieu, et qu’elle dissipe tout mal par son 


1 Bernard de Nogaret, duc de Lavalette puis duc d’Epernon, comte de 
Candalle d’Astarac, de Benauges, etc., captai de Buch, chevalier de la Jar¬ 
retière, né en 1592, condamné à mort en 1638, il s’enfuit en Angleterre, fut 


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regard en quelques difficultés et dangers que nous nous trouvions 
nous aurons tousiours subiet de bien esperer, et de nous tenir assu- 
rés et invincibles tant que nous serons sous vostre main selon la con¬ 
fiance que prenoist autrefois ce grand Athénien Alcibiades. Car quand 
nous regardons a vostre grandeur nous y voions reluire tant d’incli¬ 
nations genereuses, tant de qualités eminentes, et de vertus héroï¬ 
ques quelle nous paroist comme un astre de bonne iufluance que Dieu 
a fait lever sur nous en cette ville pour nostre bien et soulagement. 
Desia nous y avons ressenti ses effets favorables M r , nous qui avons 
esté par vostre sage et vertueuse conduite au milieu de tant d’agita¬ 
tions justement en mesme estât que laiguile du quadrant 1 laquelle 
à la vérité est sans cesse tremblante pour avoir tout son corps sus¬ 
pendu, mais avec cella se tient fixe sur le point ou elle est assise 
quelque orage qui esbranle le vaisseau ou elle est, car nous avons 
veu divers remuemans au dedans et au dehors qui nous ont donné 
de la fraieur et du tremblement, mais vostre prudence et authorité 
ont esté comme le point immobile de nostre subsistance contre tou¬ 
tes ces émotions ; de l’expériance du passé nous concevons espérance 
pour l’avenir, et nous promettons toute sorte de bonheur sous vos¬ 
tre juste gouvernement pour la durée et prospérité duquel nous ne 
cesserons jamais deslevcr nos prières ardentes au Ciel du profond 
de nos cœurs ou vivra tousiours ce vœu tant qu'il y aura vie que 
Dieu comble vostre personne et vostre illustre maison de scs béné¬ 
dictions [lesj plus reservees en la terre et au Ciel, vous donnant icy 
bas longueur des jours, accroissement d’honneurs, accomplissement 
de désirs et pour comble là haut possession de son paradis. ■ 


La dernière harangue fut encore prononcée par de Viguier. Elle 
fut faite, lors du passage du marquis de Sourdis * lieutenant-général 
en Guyenne, le même qui en 1640 était venu à Agen apportant un or¬ 
dre de transfert à Bordeaux de la Chambre de l’Edit. 


réhabilité après la mort de Louis XIII et rétabli en 1643 à la survivance de 
son père comme général de l’infanterie et gouverneur de la Guyenne. 

Ce fut probablement vers cette dernière époque qu’eut lieu sa venue à 
Nérac. 

• L’aiguille aimantée de la boussole. 

! Charles d’Escoubleau, marquis de Sourdis et d’AUuyes, chevalier des 
ordres du Roi en 1633, Mestre du camp de la Cavalerie Légère, Maréchal- 


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Lé rang qui est assigné à ce discours piat* Cotre compilateur indit 
que très probablement qu'il fut prononcé & une date postérieure. 

Le marquis partait pour une expédition ; nous ne savons laquelle^ 
aussi la conclusion amène une invocation au Dieu des batailles. 


Harangue faite par le meme à M. le marquis de Sourdis. 

« Nous eslevons nos yeux du milieu de la foule en recognpissance 
de ce bonheur incomparable qui nous est advenu en l’arrivée de vos» 
tre grandeur en cette ville et avec elle de la félicité en ce lieu joi¬ 
gnant à nos yeux ce désir, que nous vous y puissions voir bientôt re¬ 
passer chargé de lauriers et de palmes, environné de triomphe, et 
orné de dépouilles des ennemis à leur honte et à la gloire de cet es¬ 
tât. Aussi un chascun se promet ces choses,Monseigneur,sous vostre 
heureuse et sage conduite, et combattant pour une cause si juste 
nous pouvons avoir la mesme confiance en vous que les anciens ro-, 
mains avoint des enfans de Scipion qui tant auils soutiendroint leur 
parti pour la ruine de Carthage ils ne pouvoint que bien réussir en 
toutes leurs entreprises, et puisque vous prenez nostre cause ne som¬ 
mes-nous pas certains destre assurés contre touts maux,immobiles a 
toutes secousses, inaccessibles a tous dangers et invincibles es com¬ 
bats, si nous en avons veu sidevant les effects, appréhendezons-nous 
maintenant puisque nous voyons vostre esprit si solide en resolu¬ 
tions, vostre sagesse es conseils, vostre prudence en la conduite, 
votre valeur es combats, et vostre ardeur pour le service de cet es¬ 
tât, non mais de l’expérience du passé, nous y concevons esperance 
pour l’advenir, et cependant en l’attente des choses que vostre va¬ 
leur nous promet nous eslevons en vostre absance plus hardiment 
nos yeux vers ce grand Dieu qui est le dieu des batailles a ce qu’il 
veuille en les ratifiant vous donner longueur de jours, accroisse¬ 
ment d’honneur, et a nous ce bien de vous pouvoir tesmoigner tant 
que nous aurons vie que nous sommes, Monseigneur, vos très hum¬ 
bles et obeissans serviteurs. » 


des-Camps et Armées du Roi, Gouverneur de l'Orléanois, du pays Chartrain 
et du Blaisois, et conseiller d’Etat d'Epée, mourut à Paris Je 21 décembre 
1666, âgé de 78 ans. Il avait épousé Jeanne de Monluc, comtesse de Car- 
main, princesse de Chabanois, etc., morte à Paris le 2 mai 1657. Elle était 
fille d'Adrien, seigneur de Montesquiou, et de Jeanne de Fois, 


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— 137 — 


Avant de clore cette petite élude nous tenons à compléter nos in¬ 
dications premières en donnant le nom de celui qui nous a conservé 
ces harangues. Plusieurs noms figurent sur la couverture du registre; 
ceux de Bonaventure Dudevant, de François de Léglise, etc., nous y 
avons également rencontré la première lettre et le paraphe du nom 
d’an Pochet. En comparant les écritures nous avons attribué à Fran¬ 
çois de Léglise la confection du registre pour lui vraie mine où il dut 
plus tard puiser à pleines mains. 

En ajoutant cette note nous avons voulu rendre un témoignage de 
reconnaissance à un membre bien méri'ant d’une famille nombreuse 
dont une des branches a fait naguère l’objet d'une intéressante no¬ 
tice *. 

Nous n’avons fait d’ailleurs que remplir un devoir de justice : à 
chacun son bien. Cuique stium. 


J. DUBOIS. 


1 Une Famille de Soldais. Notice sur la famille de L’Eglise de Lalande, 
branche d’Albret et d’Àgenois, 1552 à 1855, par Maurice Campagne (in-8*) 
Bordeaux 1895. 


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CAUSERIES 


SUR 

LES ORIGINES DE L’AGENAIS 

( Suite ) 


V. 

Villes, villas et centres de défrichement à l’époque 

gallo- Romaine 


Une ville construite en matériaux solides, pierre ou briques, ne 
peut être ruinée sans laisser de traces ; les moindres fouilles met¬ 
tent au jour les substruclions, dont l’étendue se mesure. Souvent 
aussi des cimetières, faciles à dater au moyen des objets qu’on y 
rencontre, révèlent par la profondeur de leurs couches ou par leur 
superficie l’importance relative des villes anciennes. 

A l’époque gallo-romaine. l'Agenais n’a compté qu’un petit nombre 
de villes, qui furent Agen, Aiguillon, Le Mas, Evsses. Si l’on veut 
être complet pour le Lot-et-Garonne, il faut ajouter la ville bazadaise 
de Sainte-Bazeille et la ville élusate de Sos, qui n’ont pas dû faire 
partie du territoire des Nitiobroges. C’est tout. En dehors de ces 
localités, on n’a trouvé nulle part un ensemble de ruines qui déce¬ 
lât l’existence d’une ville. 

Il y eut. il est vrai, des groupements assez importants d’établisse¬ 
ments gallo-romains â Pujols, à Montauriol, à Âuriac. aux environs 
de Casteljaloux, etc., mais, pour établir des points de comparaison 
en se servant de termes usuels, on peut dire que c’étaient là plutôt 
des bourgs ou villages. 

Nous allons étudier successivement et chercher à déterminer ces 
divers centres de population. 


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— 139 — 


Villes 

Agen. Il faut être bref au sujet de cette ville dont tous nos histo¬ 
riens ont beaucoup parlé. Pour citer les ruines apparentes qui se 
voyaient encore au siècle dernier, on répéterait nos annalistes, 
qui ont dit à ce sujet le dernier mot, attendu que ces témoins ont 
tous disparu; il n’existe plus, dans le périmètre de la commune d’A¬ 
gen, un seul pan de mur élevé au-dessus de )a surface du sol qui 
soit antérieur à l’an mille. 

Les grands travaux récemment exécutés n’ont pas amené autant 
de découvertes qu’on aurait pu s'y attendre.. La raison en est que, 
sur bien des points, le sol romain est à une profondeur de six à huit 
mètres que n’atteignent pas les fondations de nos maisons modernes. 
L’exhaussement du sol a été constaté dans toutes les villes ancien¬ 
nes. Aux causes ordinaires, ruines successives non déblayées, apport 
des poussières et superposition des couches dans les chemins et les 
rues, s’ajoutait pour nous un agent plus actif encore : la Garonne, 
qui laisse des dépôts d’alluvion à chaque débordement. Ainsi les 
ilôts plus élevés du Château, de Saint-Etienne et des Jacobins ont 
perdu peu â peu de leur relief tandis que les points intermédiaires 
et le Gravier lui-même se colmataient. 

Deux églises donnent le niveau de deux quartiers au xm e siècle : 
celle des Jacobins et la chapelle de Notre-Dame-du-Bourg. Lors de 
leur construction, on y entrait certainement de plain pied ; on y 
descend aujourd’hui. Ce sont des points de repère pour constater 
les exhaussements qui se sont produits depuis six siècles. Mais il 
faut compter mille ans de plus si l’on se reporte au temps des grandes 
constructions gallo romaines. On voit à quelle profondeur sont en¬ 
sevelies les ruines de la ville primitive. 

L’invasion imprévue des barbares, en 276, laissa peu de monu¬ 
ments debout; c'est à partir de cette époque que les villes jusqu’a¬ 
lors ouvertes s'entourèrent de remparts eu réduisant leur périmè¬ 
tre. Ces fortifications élevées à la hâte à la lin du ni* siècle ont le 
même caractère dans toutes les villes. Pour gagner du temps, on 
utilisa les matériaux des édifices détruits, tous les blocs que l’on 
avait sous la main, sans respect pour leur destination primitive : les 
débris des temples, des monuments commémoratifs, les cippes funé¬ 
raires, des .marbres précieux furent entassés pêle-mêle dans les 
assises des remparts. Ces ouvrages se distinguant fort bien de ceux 


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du moyen âge à parements réguliers. Ils sont aussi reconnaissables 
à la composition de leur mortier. • 

Il ne parait pas que l'on ait rencontré sur aucun point de la ville 
-d'Agen un fragment de muraille qui, en raison de sa situation r de 
son épaisseur et du mode de sa construction, puisse passer pour les 
-restes d’une enceinte édifiée au nt e siècle. La ville fut probablement 
reconstruite dans deux ilôts: celui du Château, où s’élevaient les 
temples de Jupiter et des Junons Augustales ; celui de Saint-Etienne, 
•où parait avoir été le forum. De larges fossés, des terrassements 
complétés par des ouvrages en bois pouvaient assurer la protection 
des habitants qui s’y étaient établis. En dehors, s'élevèrent, dans le 
•cours des siècles; les arènes, peut-être des temples, puis les pre¬ 
mières basiliques. Le quartier de la Plateforme jusques au séminaire 
-et à la Rémonte, quoique moins bien protégé que les autres, se cou¬ 
vrit aussi de constructions 1 . 

Le plateau de l’Ermitage fut habité par des artisans. La découverte 
d’un four à poterie et d’amas considérables de pièces de rebut a 
révélé une des industries qui s’y exerçaient. Une douzaine de puits, 
profonds de huit à douze mètres, creusés dans la roche sèche, com¬ 
blés de terreau noirâtre, ont été reconnus entre la bordure de ro¬ 
chers à pic qui domine Agen et la butte de l’ancien télégraphe 
à signaux. On a pendant quelque temps attribué aux puits de ce genre 
une destination funéraire, mais il est aujourd’hui démontré que ce 
sont des fosses d'aisances V Leur multiplicité sur le coteau de l’Ermi¬ 
tage indique un groupement de population ; comme aux abords de 
ces fosses on ne trouve ni ruines considérables ni mosaïques, il faut 
en conclure qu’elles dépendaient d’habitatious pour la plupart dé¬ 
pourvues de luxe. 

Il y avait aussi des établissements de potier à la Plateforme. Une 
tranchée ouverte sur la place départementale, il y a une douzaine 
d’années, a mis au jour des murs en petit appareil et des amas de 


' Inutile de fournir plus de détails sur la ville d’Agen à l'époque gallo- 
romaine. Le sujet a été fort bien traité par mon excellent confrère et ami 
M. Ph. Lauzun. Les lecteurs de la Revue n’ont certainement pas oublié le 
mémoire très complet sur Les enceintes successives de la ville d’Agen, paru 
dans le cours de l’année 189t. 

* Une méprise archéologique. Les puits funéraires, par A.-F, Lièvre, Poi¬ 
tiers, P. Blanchiér, 1894, br, in-8°. 


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tessons de poterie rose lustrée dite samienne et de poterie noire à 
pâte fine. M. G. Marraud a‘retiré du milieu de ces pièces de rebut 
la moitié d’un moule de statuette, qu’il a donné au Musée. 

On ne doit pas s’étonner que divers genres de poterie aient été 
fabriqués à Agen à l'époque gallo-romaine. Les argiles du pays sout 
éminemment plastiques. Lorsque Honoré de Saint-Amans tenta d’i¬ 
miter les faïences françaises du xvi» siècle et les faïences anglaises 
modernes, il trouva dans les environs de sa propriété ou sur les 
terroirs d’Agen et de Puymirol des terres qui convenaient parfaite¬ 
ment à cette fabrication. 

Le cimetière de la ville antique n’a pas été reconnu ; les alluvions 
ont dû le recouvrir profondément et le dérober aux recherches. 
Quelques sépultures ont été signalées rue Duranton, d’autres près 
de la Remonte ; un cippe funéraire provient de l'Ermitage, mais ces 
découvertes isolées n’ont point révélé remplacement de la nécro¬ 
pole. 

Les deux villes les plus importantes après Agen étaient celles 
d’Aiguillon et du Mas. 

La première a conservé les restes de deux cutrum, celui de 
Lunat, à l’ancien confluent du Lot et de la Garonne, et celui de 
Saint-Càme, situés à dix-huit cents mètres l’un de l’autre. Entre led 
deux, se trouvait un trivium ou point de rencontre de trois des 
voies romaines que nous avons décrites. Dans le sous-sol de la ville 
actuelle les découvertes de mosaïques sont fréquentes. Aiguillon eut 
peut-être une enceinte complète durant la période gallo-romaine 
mais cette ville parait avoir subi une déchéance à l’époque barbare 
car elle n’a pas de grand cimetière datant des époques mérovin¬ 
gienne et carolingienne. Divisée au xiu* siècle en deux quartiers et 
seigneuries distincts, le Lunat et le Fossat, elle recouvra pendant 
quelques siècles l’importance que justifiait sa position stratégique. 

J’ai eu l’occasion de citer souvent Pompejacnm devenu la Mansio 
Agennensis, le Mas d’Agenais, et Ussubium, voisin du Mas et de la 
nécropole de Saint-Martin-de-Lesque, la plus vaste qui ait été recon¬ 
nue dans tout le pays. Ges localités sont l’objet de nouvelles études 
dont quelques-unes paraîtront dans la Revue. 

Sainte-Bazeille, en Bazadals, était une ville dés l’époque romaine. 
Sou accroissement fut considérable durant le haut moyen Age ù en 


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juger par l'étendue exceptionnelle de son cimetière de^ époques 
mérovingienne et carolingienne 1 . 

Il y eut un temps d'arrêt daiis la prospérité de Sainte-Bazeille à 
partir de la lin du xn e siècle, époque où Marmaiide fut fondé dans 
son voisinage ; cette ville-neuve agenaise devait bénéficier de plus 
en plus de la décadence de la vieille cité bazadaise. 

Excisum, Eÿsses. Le périmètre de cette station routière est mal 
déterminé. Du temple gallo-romain, dont on admire les belles ruines, 
à la prison centrale (ancienne abbaye), sur remplacement de laquelle 
on a trouvé des mosaïques, on mesure trois cents mètres, mais on 
n’a pas noté, d'après des substructions, l’étendue de la ville romaine 
hors de ces deux points. Le cimelière actuel de la maison centrale 
est superposé à la nécropole antique. Quelques parties en ont été 
fouillées par M. Roger de Quirielle, eu 1864 et 1865. et la découverte 
d’une trentaine de sépultures a fait le sujet d’un mémoire orné de 
planches *. 

Une abbaye de Bénédictins fut érigée, à une époque inconnue, sur 
les ruines de la ville gallo-romaine et resta presque isolée. La popu¬ 
lation locale se groupa de préférence à quatre kilomètres de là, sur 
le coteau de Pujols, oit il était plus facile de se défendre que dans la 
plaine. Pujols subit à son tour une déchéance lorsque, au xui* siècle, 
entre cette juridiction seigneuriale et l'abbaye d’Eysses, la bastide de 
Villeneuve d’Agenois fut fondée sur les deux rives du Lot. 

La ville élusate de Sos a maintenu son rang depuis l'époque ro¬ 
maine où elle s’étendait non seulement sur l’emplacement actuel 
mais aussi sur la bordure du plateau voisin de Saint-Martin! 


t Près de la ville, au lieu dit Sérignac, qui portait au moyen-âge le nom 
de Sent Pey d’Aalon de Pascau on trouve des tombes en pierre sur une su¬ 
perficie de huit hectares. Ilist. de Sainte-Bazeille, par M. l'abbé Alis, p. 6. 
Pour les antiquités de Sainte-Bazeille et d’Aiguillon, on peut se référer aux 
monographies très complètes que M. l’abbé Alis a publiées sur ces deux 
villes. 

5 Mémoire dédié à M. Féart, sans autre titre; Villeneuve, imprimerie 
Leygues, 1865. 


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Villas, grands domaines et centres de défrichement à l'époque 
gallo-romaine. 

Les Romains sont nos maîtres en Tait de colonisation. En consti- 
tuant un réseau de grands chemins, ils assurèrent la répression des 
révoltes et du brigandage. La sécurité devint si grande que les plus 
riches établissements furent créés non pas, comme plus tard au 
moyen âge, sur les points culminants d’un accès difficile mais dans 
les sites les plus agréables, au penchant des coteaux, à proximité de 
sources abondantes. Les murailles des constructions ne ressem¬ 
blaient en rien à celles de nos châteaux-forts du xin" siècle : leur 
épaisseur était minime; leur hauteur, ceile qui convient à un rez-de- 
chaussée. La villa gallo-romaine des premiers temps, dépourvue de 
défenses, était partout accessible, développée sur une grand surface, 
baignée d’air et de soleil, au dehors comme à l’intérieur où s'éle¬ 
vaient des portiques dont nos cloîtres du moyen-âge furent l’imita- -, 
tion. Selon les saisons, on donnait la préférence aux appartements 
chauffés pardes conduits souterrains ou à ceux qui exposés à l’ouest 
ou au nord procuraient en été un peu de fraîcheur. La salle des 
bains et les fours étaient admirablement aménagés. Les colonnades 
et les placages de marbre, les stucs peints, les mosaïques attestaient 
le goût des belles décorations si supérieures aux truquages du faux 
luxe moderne. 

Ordinairement la villa était élevée dans un grand domaine. La 
propriété avait cessé d’être collective pour devenir personnelle. On 
défrichait beaucoup pour cultiver. A proximité de la villa d’habita¬ 
tion, la villa rustique avait toutes les dépendances que nécessitaient 
l’entretien du personnel et l’exploitation : métiers de tisserands, 
forge, ateliers de menuiserie, de charronnage. La colonie devait se 
suffire. Elle représente le village primitif, bien supérieur à ces grou¬ 
pes de cases au milieu des futaies qui constituaient le viens gaulois. 

Sans doute il n’y avait pas de villa somptueuse dans tous les grands 
domaines de défrichement. Les bâtiments groupés pour l’usage d’une 
colonie purement agricole, édifiés sans luxe, ont laissé peu de 
traces ; mais ces petits centres de population ont pu se maintenir, 
avec leur nom qui se retrouve encore dans celui de nos paroisses. 

Les villas les plus anciennes ne durent pas être épargnées lors de 
l’invasion de 276. Comme si le retour de pareils fléaux n’eût pas été 
h craindre, on en construisit beaucoup dans le cours du iv< siècle, 


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qui fut une ère de prospérité. Biles furent incendiées par les bar* 
bât es dans leurs invasions de 407 ü 411 ; la série des monnaies que 
l'on trouve dans leurs ruines s’interrompt parfois à cette date. 
Quelques-unes, restaurées, ont pu être détruites plusieurs fois. 
Après chaque nouveau désastre, les constructions magnifiquement 
décorées étaient remplacées par des bâtiments plus simples affectés 
â l’exploitation agricole. La population marquait sa tendance à re¬ 
prendre possession des même emplacements par la raison qu’une 
terre anciennement cultivée est plus facile à travailler qu’une forêt 
vierge. Des substructions antiques trouvées sous les fondations ou 
à proximité des églises anciennes, des noms d'origine romaine prou¬ 
vent assez qu’en dépit de leurs ruines successives, les établissements 
gallo-romains ont déterminé le choix d’une partie des groupes de 
population tels qu’ils ont subsisté jusques à nos jours. 

. Mais pour des époques si éloignées, les textes font complètement 
défaut. C’est d’abord à l’étude du sol, aux révélations que produi. 
sent les fouilles qu’il faut demander le sujet des premières pages de 
nos monographies communales. 

. Il y a donc quelque intérêt à rappeler les découvertes de villas 
qui ont été faites sur le territoire de Lot-et-Garonne ; il y en a aussi 
a démêler les noms de paroisses dont l’origine est gallo-romaine. U 
n’est pas impossible de se fonder sur les étymologies pour enrichir 
la nomenclature des localités de fondation ancienne. La méthode 
est assurément dangereuse : on sait combien d'erreurs ou d’asser¬ 
tions ridicules se glissent dans les monographies provinciales à 
propos d’étvraologies ; cependant, si l’on se réduit sagement à quel¬ 
ques données établies scientifiquement, les étymologies elles-mêmes 
peuvent fournir des éléments utiles à l’histoire. N’est-on pas auto¬ 
risé par exemple â inscrire sur une carte de l’Agenais au v* siècle 
des noms tels que ceux de Monsempron, Montmarès, Marraont 
dont l’origine gallo-romaine, n'est guère douteuse ? 

Il est une classe de noms de lieu qui ont. tout comme ceux-ci, 
une signification bien connue; je veux parler de ceux qui se com¬ 
posent d’un nom d’homme et du suffixe iacus ou iacum qui, dans 
notre pays, a donné généralement les finales iac ou ac mouillé, 
comme dans//ac,pnacel plus rarement celles de ac, at,ax,at,an, ey. 

Quelques explications sont ici nécessaires. Fastidieuses pour nom¬ 
bre de lecteurs, car elles sont techniques, elles intéresseront peüt- 
être ceux que passionne la recherche des étymologies. A ce titre on 
Voudra bien pardonner une longue page de digression. 


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Il s’agit d'établir: 1° la signification du suffixe iacus, iacum î 
2• l’origine des noms de lieu terminés par ce suffixe et les dates 
extrêmes de leur création ; 3° les formes des finales dérivées du 
mêfne suffixe. 

1* On est exactement renseigné par plusieurs textes anciens sur la 
signification du suffixe très répandu iacus, iacum. Il est associé à 
un nom d’homme et quelquefois fixe son souvenir : le lieu où saint 
Lucain subit le martyre fut appelé Lucaniacum. C’est un sens excep¬ 
tionnel ; la signification ordinaire est celle de propriété : Latiniacus, 
Pauliacum se traduisent par la propriété de Zatinus, la propriété 
de Paulus 1 II . 

2° D'après M. Quicherat, * ce suffixe celtique a servi pour la 
composition au moins jusqu’au septième siècle. » Il peut donc être 
accolé à des noms gaulois, romains, wisigotbiques, germaniques. 

En dépit des nomenclatures de noms gaulois qu’on a déjà dressées 
et que les découvertes de marques de potiers enrichissent tous les 
jours, on peut hésiter à reconnaître un seul nom de cette origine 
dans la série des noms de lieu de l’Agenais en iacum (iacus n’est 
pas usité dans notre pays). Doulougnac, Besombat, Retombât, déri¬ 
vent peut-être des noms d'hommes Dolomnus, etc., qui ont bien 
une physionomie gauloise, mais il y a trop de doutes pour qu’on 
n’hésite pas à se prononcer. 

Layrac est peut-être d’origine wisigothique. Certains actes donnent 
la forme ancienne Alairac, qui suppose la forme primitive Alaria- 
cum, la propriété d’Alaric. 


I Légendes ou vies de saint Domilien, de saint Basle, de saint Lucain, 
citées par J. Quicherat ( De la formation des anciens noms de lieu, Paris,’ 
Franck, 1867, p. 34). Voir aussi Hip. Cocheris, Origine et formation des 
noms de lieu, p. 169. 

Signalons des objections de A. Houzé dans son Etude sur la signification 
des noms de lieu en France, Paris, V« Hénaux, 1864, in-8®, p. 23. Le suffixe 
iacum, iacus exprime quelquefois l'idée de collectivité appliquée notamment 
aux arbres : Piniacus, Pinaie ; Verniacus, aunuie ; Castaniacus, châtaigne¬ 
raie. De telles exceptions doivent inviter & la prudence. Ainsi dans nos 
pays Cassiacum, qui a fait Cayssac, est peut-être la propriété de Cassius, peut- 
être aussi La Chênaie, de Casse, chêne. Il y a doute. 

II faut aussi distinguer du suffice iacus, iacum le suffixe acum dont la 
signification n’est pas certaine et qui a donné aussi ac, al, as. 


10 


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— lié — 

L’embarras est grand pour déterminer les noms ayant une origine 
wisigothique ou germanique. Ces derniers doivent être assez rares. 

Parmi les noms de nos communes ou paroisses j'en distingue qua¬ 
tre seulement dans la composition desquels entre un nom d’homme 
d’origine germanique et deux de ces noms ne se terminent point par 
le suffixe iacum, ce sont: Laroque-Timbaut, qui se disait au moyen 
âge Rupes Theobaldi ; Gavaudun, qui a dû se dire Gabaldi Dunutn. 
Nous retrouvons Franciscus dans Francescas. Beauziac dérive peut- 
être de Baldiacum (al == au) mais, pour l’affirmer, il faudrait pou¬ 
voir citer des formes anciennes rapprochées du nom proposé. 

En somme un tiers environ des noms de lieu en iacum portent 
des noms d’origine romaine signalés par les répertoires et facilement 
reconnaissables ; les deux autres tiers, des noms dont la forme et 
l’origine sont difficiles à déterminer, mais c’est déjà quelque chose 
que de pouvoir les noter comme antérieurs au vu» siècle. 

On peut faire une remarque curieuse. Dans notre département, il 
est peu ordinaire que les lieux dits ou les simples domaines por¬ 
tent des noms aux finales dérivées du suffixe iacum ; les noms 
de ce type sont au contraire appliqués à un assez grand nombre de 
paroisses, ce qui prouve le succès de la création des grands domai¬ 
nes de défrichement, la persistance des souvenirs qui s’y rattachent, 
la préférence que la population a manifestée de tous temps pour ces 
emplacements de choix. 

3° Etant donné un lieu dit Sabiniacum, c’est-à-dire la propriété de 
Sabinus, les dérivés sont Savigny (v = b), Savigné, Savignac, etc., 
dans diverses parties de la France. Le suffixe iacum, qui a donné 
suivant les prononciations locales, les finales y, é, ey, ay, ex, eix , 
eu, a aussi donné, chez nous et ailleurs, les finales iac, ac, at, ax, 
as, atz, an. • 

lac est la forme la plus commune. Nous la trouvons dans Pauliac, 
la propriété de Paulus; Estillac (Il mouillé) la propriété d'Hosti - 
lius, Savignac (ac mouillé), fa propriété de Sabinus; Montagnac , la 
propriété de Montanus; Sérignac, la propriété de Sérénus; Ladu 
gnac, la propriété de Latinus ; Lugagnac, la propriétés de Luca - 
nus ; Agnac, la propriété d’Annius ou d'Annia ; Milhac, la propriété 
d’Emilius; Aubiac, la propriété d’Albius ou d’Albia, etc. 

Ac. Tiliacum ou Tesiacum, la propriété de Titus, Tilius, Tetius 
ou Theseus a fait Tlié%ac; Floriacum, la pi'opriété de Flortis, Floi - 
rac • Marsac, Clairac, Lussac nous rappellent les noms de Marcus, 


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de Clarus, de Lucius. M. Quichcrat nous apprend que NeyraC 
(Aveyron) dérive de Nigriacum. L’origine du nom de Nérac ne 
scrait-elie pas identique? 

At. Luniacum ou Lunacum, qui est le nom ancien du principal 
quartier d’Aiguillon s’est traduit par les formes également usitées 
d eLutiac ou Lunat. Une seigneurie des environs de Villeneuve est 
dite Texonacum , Taixonnac ou Teyssonat. Gajacum, la propriété 
de Gaius, a donné Gajac mais l’on trouve la forme ancienne GajaL 
Il existe dans la commune de Monbahus une église qu'on a appelé 
indifféremment Loupinac ou Loupinat. Son nom primitif a dû être 
non point Lupiniacum mais Lupiciniacum. 

Ax, as, atz. Moiriacum a donné les formes Moirax et Moiras. 
Bassiacum, la propriété de Dassus est devenu Bax, Batz en passant 
par les formes Bassax, Bassatz, aussi bien que Beyssac, Bayssac, 
Baisag, Baissac, Baissât, toutes formes dont on a des exemples. 
Francescas doit rappeler le nom de Francisais. 

An. Cette forme est par tous pays exceptionnelle. M. Quicherat 
cite à ce sujet Lusignan (Vienne) dont le nom latin est Liciniacum 
et qui doit sa terminaison actuelle à une prononciation nasale Lusi- 
gnaa, entraînant l’extinction di| c de Lusignac. Je cite avec d’au¬ 
tant plus de plaisir cet exemple que nous avons plusieurs Lusignan 
dans Je Lot-et-Garonne et que. du même coup.| nous sommes auto¬ 
risés à voir dans ces localités des propriétés des Licinius. Les actes 
anciens fournissent les formes Lesinhanum, Lésignan, Lesinhacutn, 
Lesinhac, Lesinha. Noaillac s’est dit autrefois Noalhacum elNoalha- 
num. Parmi les formes anciennes du nom de Prayssas nous trou¬ 
vons celles de Preyssacum et Preissanum, Prexanum ; il y a eu, 
durant le moyen âge, hésitation pour la finale ; les formes Prayssac 
ou Prayssan auraient pu également prévaloir. 

Il en est de même de Grayssas (de Grissanis), de Sauvagnas et 
de Cassignas, appelés dans certains actes Salvanhanum, Cassinha- 
nutn et dont les noms primitif?ont été Salvanhacum et Cassinha - 
cum. ' 

Ey. Voici un exemple unique de la finale ey, commune dans l’est 
et dans l'ouest de la France : Pompejacum , la propriété de Pom- 
peius, se retrouve trois fois dans le Lot-et-Garonne sous la forme 
Pompéjac, une fois sous la forme de Pompiey '. 


1 1l existe dans le pays d'autres noms dont la Anale en iey ne paraît pas 
dériver d'iViciun. Le suffixe ivus, que Brachel cite comme ayant donné seu* 


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Comme une digression en entraîne une autre, il faut justifier 
quelques-uns des exemples cités plus haut aux yeux de ceux qui ne 
sont pas rompus avec les règles de dérivation des mots. Il serait trop 
long et bien inutile de répéter ici les leçons formulées dans la gram¬ 
maire et le dictionnaire de Brachet, devenus classiques. Voici seule¬ 
ment quelques exemples. 

J dur se transforme facilement en d. Ex.: Arfour, de Afurris ; 
donc, de lune ; madur, en patois, de mafurus. C’est pourquoi Ladi- 
gnac nous parait venir de Latiniacum, la propriété de Latinus. 

C dur se transforme facilement en g dur. Ex. : vipuier, de vica- 
rius; cipogne, de ciconia. C’est pourquoi Lupaguac nous parait dé¬ 
river de Lucaniacum, la propriété de Lucain. 

Les mutations de v en b, de e en i , de al en au, de u en ou ou 
réciproquement sont si connues qu’il n’est pas nécessaire de justifier 
Sabiniacum de Savignacum, Sereniacum de Sertgnacum, A/biacum 
d’Aubiacum, Lupiniacum de Loupiniacum. 

Les régies qui président aux syncopes seraient plus longues à 
exposer. Il est possible que la forme primitive d'Auriao ait été Au- 
re/iacum, la propriété d’Aurélius. Il parait certain que Lupiciniacum 
a dû régulièrement se contracter en Lupiniacum*. Voir dans Bra- 
chel comment ci-vi-tatem îj fait cité. 

La préposition de joue parfois un rôle dans l’altération de la pre¬ 
mière syllabe d’un mot : elle peut faire tomber une voyelle initiale 
produisant un hyatus et simultanément lui céder la sienne. On a pro- 


lementla finale if (vif de vivus, etc.), parait avoir aussi produit dans l’Age? 
nais les finales ieys, ieu, ion. Montesquieu, Montesqutou se disaient, au 
moyen Age, de Monte Esquive. Il est & présumer que le nom primitif du 
quartier d’Esquteys, proche Pompogne, où quelques auteurs ont placé la 
station de Oscineio, dérive également d’Esqutvuj. 

* Il est important de constater que le nom de Lupicinus est attaché à un 
domaine agenais. Désormais il restera peu de doutes sur l’origine deClau- 
dius Lupicinus, grand personnage du iv* siècle, dont les titres, les servi¬ 
ces, l’attachement au catholicisme sont connus par l’histoire et par les trois 
diplômes d'honneur découverts au Touron. On a pu supposer que ce per¬ 
sonnage s’était retiré là, pour y mourir, dans son pays natal. Simple con* 
jecture, basée sur un fait d’ordre moral, mais qui a maintenant pour elle 
une préuve d’un autre ordre. 

Le Touron, entre Lucaussade et Monségur, est & 22 kilomètres de Loupi- 
nac, annexe de Monbahus. 


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— 149 — 


battement été surpris que j'aie fait dériver Estillac d' Hostiliacum, la 
propriété d’Hostilius. Il y a pour cela le secours d’un texte. La pa¬ 
roisse d’Estillac figure sous le nom de Ostiliaco dans un compte de 
décimes de l'année 1326. La voyelle initiale ayant été supprimée par 
euphonie, l'apostrophe a fait séparer l’e de la préposition : on a dit 
successivement: parrochia de Ostiliaco, de Stillaco, d'Estillaco. 

La préposition de explique de même que la forme ancienne Alairaé, 
d'Alariacum probable, ait été changée en la forme de Layrac. 

Pour faire venir Milhac d’Emiliacum, la propriété d'Emilius, on 
n’a pas de' texte mais la vraisemblance : Sancta Maria de Emiliaco, 
deiiilhaeo. 

Dans ces trois cas, la préposition de est restée détachée du mot en 
tout Ou en partie. Parfois elle se soude. Le compte de décimes de 
1326 donne la forme de Almerat pour le Dolmayrac du canton de Ste- 
Livrade. Dans Aimer- at on peut reconnaître la forme contractée du 
nom germanique bien connu Aldemarus. 

En somme, on est fondé à considérer comme antérieurs au vu» 
siècle les groupes de population, paroisses ou hameaux que distin¬ 
guent des noms terminés primitivement par le suffixe iacum. Dans 
la revue sommaire du département qui va suivre ces localités seront 
associées h celles dont l’origine ancienne a pour elle des preuves 
d’un ordre différent. 

D’autres noms sont également significatifs; par exemple ceux de 
Gleize, Lagleise, Gleisotte, Glézia, Gleise-Vieille, La Chapelle, Laca- 
pelle, etc. révèlent fréquemment remplacement de très anciens ora¬ 
toires ou même de temples ou d'établissements païens qui auraient 
été consacrés h la religion nouvelle. Le fait a été constaté pour 
quelques parties du centre de la France par un savant archéologue, 
4L Bulliot. Une riche villa gallo-romaine découverte il y a quelques 
années dans le Gers porte le nom de Glezia ; à cent mètres de la villa 
de Bapleste, une propriété porte le nom de Lachapelle : et nous au¬ 
rons d'autres ruines gallo-romaines à citer dans plusieurs localités 
portant un des noms qui précèdent. 

Certains noms de lieu nous font même remonter au delà de la pé¬ 
riode historique ; je crois avoir déjà cité ceux de Lafitte, Pierrefitte, 
Pierrelate, Les Trois pierres etc., qui se rapportent généralement à 
des menhirs et à des dolmens. Dans un pays aussi cultivé que le nô¬ 
tre, les monuments de ce genre ont presque tous disparu, alors que 
dans un département voisin, le Lot, on en a reconnu des centaines. 


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150 — 


Il est bon de citer les lieux dits dont les noms rappellent seuls au* 
jourd’hui leur souvenir. Ce n’est pas une certitude mais une proba- 
bilité. Les indications de cette nature peuvent d’ailleurs provoquer 
des recherches et cette considération seule suffirait à les justifier. 

Il faut maintenant que l’on sache dans quelles limites et sous 
quelles réserves nous demanderons aux noms de lieu des commen- 
cements de preuves pour établir nos origines. 

Une des évolutions qui peut faire porter à faux les conclusions à 
tirer des noms significatifs est celle-ci: après avoir emprunté leurs 
noms à des localités, les familles ont pu reporter ces mêmes noms à 
d'au: res localités. Supposons un lieu dit de Ltico, au xm e siècle ; il 
rappelle probablement .le souvenir d’un bois sacré. Au temps où se 
formèrent les noms patronymiques, c’est-à-dire au xm® et au xiv® siè¬ 
cle, un Guillaume, propriétaire du Luc, en prendra le nom et se dis¬ 
tinguera ainsi d’un autre Guillaume qui habite un point élevé et 
qu’on appellera de Podio ou Delpech. Par la suite des temps, des 
membres de la famille Duluc, acquérant des domaines éloignés, pour¬ 
ront leur donner leur nom ; on commencera par dire : aller chez Du¬ 
luc ; on finira par dire : aller à Duluc. Ainsi certains domaines ont 
changé de nom depuis le xin® siècle jusques à nos jours; on peut le 
constater dans les séries d’actes de reconnaisssance dont les plus 
récents rappellent les noms anciens abolis dans la pratique en les 
rapprochant, avec sive, du nom moderne qui a prévalu. On ne peut 
donc opérer avec une entière sécurité qu’avec l’aide de vieux textes. 

Les risques d'erreur existent à un bien moindre degré quand il 
s'agit des paroisses ou même des hameaux, qui ne changent de nom 
que par une exception fort rare. Les fondateurs de bastides leur 
ont souvent imposé des noms, mais sans réussir toujours à faire dis¬ 
paraître la désignation primitive : Castel-Comtal est redevenu Dama- 
zan (sans doute de Damasiacum, la propriété de Damaze) ; Castel- 
seigneur, Laparade; Grand-Castel, Puymirol. Par contre, le nom im¬ 
posé de Vianne a fait disparaître le nom ancien d’une église anté¬ 
rieure à la fondation de la bastide; le nom de Nicole, celui de Can- 
ges; le nom d’Aiguillon, ceux de Lunat et de Fossat. Lorsque des 
hameaux s’accroissent et s’unissent jusques à former un village, un 
seul nom finit par représenter tout le groupe. J’ai longtemps cher¬ 
ché où se trouvait un lieu dit Tricheries, près de Saint-Cirq,que, vers 
la fin du moyen-âge, les seigneurs de Madaillan revendiquaient 
comme étant de leur domaine. Un acte de reconnaissance passé pour 


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— 151 — 


l'Ordre de Malte permet d’identifier cette localité ; on y trouve: Les 
Tricheries sive Colayrac. 

Si les noms dont les finales dérivent du suffixe iacum nous révè¬ 
lent remplacement de grands domaines créés jusques au vu* siècle, 
les établissements importants fondés sous nos deux premières 
dynasties peuvent aussi porter des noms significatifs. L’alleu, la 
terre franche, salique, la terre de la maison, sala, est dite Lassale. 
Il est notoire pour qui a parcouru le pays que, dans un grand nom¬ 
bre de localités de ce nom il existe ou des ruines d’établissements 
anciens ou de petits châteaux reconstruits dans ces vieux domaines. 

Aux mêmes époques, le mot mansus désignait certains domaines 
d’une quantité de terre déterminée, invariable. Ce mot et ses dimi¬ 
nutifs a donné dans nos pays les formes Mas, Maze, Mazet, Mazeaux. 

Dans nos landes, les noms Coutures, Las Coutures (de Culturis) 
assez communs, s’appliquent à d’anciens défrichements, mais il ne 
semble pas possible de déterminer s'il faut reporter au-delà de l’an 
mille la création des centres agricoles qui portent ces noms. On a 
fait de tous temps des défrichements dans l’immense forêt qui, de 
notre Gélise, s’étend jusques aux rives de l’Océan. 

Les noms dérivés de sala et de mansus, présumés du haut moyen 
âge, seront cités à titre de renseignement, dans le but d’appeler des 
vérifications ou dans les vieux actes ou sur le terrain. 

Les notes qui suivront ces causeries, rédigées dans l'ordre des ar¬ 
rondissements et des cantons, comprendront, accessoirement et sous 
les réserves exprimées, la courte nomenclature des noms présumés 
significatifs. Leur fonds principal sera puisé à d’autres sources; elles 
formeront les premiers éléments bien sommaires d’un répertoire ar¬ 
chéologique se rapportant exclusivement aux antiquités, aux fonda* 
lions, aux monuments antérieurs à l’an mille. 


G. THOLIN. 


suivre ) 


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ÉTAPES ARCHÉOLOGIQUES 

EN ITALIE 

( Suite ) 


RAVENNE 


Lundi 25 septembre. 

Nous voici à Ravenne. Jamais je noublierai l’impression ressentie 
en arrivant dans cette cité morte. 

A Castel Bolognese nous avions fait une station assez longue pour 
être ennuyeuse etque nous avions utilisée en faisant connaisanoe 
avec le vin de Chianti et la mortadelle, ce saucisson colossal qui 
ligure des colonnades aux étalages des charcutiers. Puis notre com¬ 
partiment avait vu se renouveler une société assez peu intéressante : 
des messieurs vêtus comme des rustres et des dames trop parées, 
les uns et les autres tout aussi indignes d’attirer l’attention d'un 
amateur de types caractéristiques. En est-il de même dans toute 
l’Italie nouvelle ? J'aime à croire que non. 

Au milieu d’aussi insignifiants compagnons de voyage, alors sur¬ 
tout qu’il est nuit, la torpeur s’empare aisément du plus fanatique 
observateur. On se détend, on se repose un peu, mais non sans quel¬ 
ques remords de ne pas être intéressé par ces voisins quelconques, 
à défaut du pays que l’obscurité empêche de voir. Ainsi on va long¬ 
temps dans un repos ennuyé, attendant fiévreusement un spectacle 
qui vous arrache à ce pénible état. Celte diversion tant désirée 
attend un trajet de plus de 80 kilomètres pour se produire. 

Au clair de lune, pendant que le train courait parmi de sombres 
masses d’arbres, au milieu d’une sorte d’étang luisant comme un mi¬ 
roir d’argent dans un cadre de velours noir, a surgi soudain un 
étrange monument surmonté d’une coupole surbaissée, lourd, mas- 


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— 183 — 

sif, formidable et sombre,comme une chapelle qui serait à la fois un 
donjon et un tombeau. C’est un tombeau en effet, celui de ThéodO' 
rie. Puis rien de distinct n’est apparu dans |e vertigineux défilé de 
silhouettes indécises entrevues par la glace du sportello, de sorte 
que nous avons passé sans transition du môle tragique de Théodoric 
à la lumière et au luxe banal d’un hôtel cosmopolite. 

11 n’y a que l’Italie au monde pour présenter d’aussi saisissants 
contrastes, d’aussi éclatantes antithèses, et on n’a pas assez de l’ef¬ 
fort de tous ses sens tendus doublés par la surexcitation des sou¬ 
venirs et de l’imagination pour les saisir tous, au passage, dans leur 
âpre et fantasque poésie. 

Dans la nuit le vent a fait rage. De sourds grondements emplis¬ 
saient un ciel morne où la lune apparaissait à peine à travers la fuite 
de grandes nuées noires dont elle irisait les bords au passage. Des 
rafales se tordaient en gémissant dans les airs, mêlant furieusement 
leur notes claires au bourdonnement continu de l'ouragan dans la 
forêt, la verte pinetta qui enserre la vieille ville forte des Goths. 
En nos rustiques foyers de France nous rêverions de la menée d'El- 
lequin, de la chasse du roi Arthus entraînant dads son infernal 
hallali tous les grands chasseurs et toutes les belles pécheresses 
qu’Henri Heine aperçut un soir, au cirque de Gavarni, de la cabane 
de la sorcière Huraca. 

Non moins sombres, non moins étrangement poétiques, mais dif? 
férentes cependant, sont ici les légendes que ce fracas des éléments 
déchaînés suggère à celui qu’une journée trop fatigante tient à demi 
éveillé dans son lit. Ces légendes, Boccace vous les a jadis contées, 
charmantes, inhumaines de l’Italie médiévale. 

Ecoutez : ces hurlements lugubres, ces crépitements saccadés, ces 
sourdes rumeurs de la tempête s’ébattant follement dans la forêt 
troublée : c’est la chasse des amantes inflexibles, des femmes au cœur 
rebelle à l’amour, qui tournoie dans les nuées et poursuit sa course 
infernale entre les troncs chenus et les broussailles hérissées ; ce 
sont les blasphèmes et les cris désespérés du cavalier damné ; c’est 
le galop de son cheval fantôme sur le sable jonché de branches 
sèches et d’aiguilles de pins ; ce sont les aboiement des molosses 
noirs qui le précèdent, lancés comme des flèches, les yeux fulgin 
rants, les dents blanches saillant de leurs rouges babines. Ces gémis¬ 
sements entrecoupés, ces plaintes longtemps modulées que le vent 
des mers arrache aux branches frémissantes, ces râles effrayants 
que la tourmente arrache aux géants indomptés de ja pineta, ce sont 


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— 154 — 


les éris de terreuri et les sanglots de la malheureuse qui fuit toute 
nue devant le brun ohasseur maudit, comme elle, jusqu’à ce qu’elle 
tombe sous sa lance implacable et serve de curée aux féroces limiers, 
pour reconstituer soudainement son corps déchiré, reprendre sa 
vie spectrale, pour recommencer à jamais ce supplice qui manque 
aux macabres fantasmagories du Valpurgis et auquel Dante a oublié 
de faire une place dans les gironi brûlantes de la cité des larmes. 

Ceux dont le métier est de rechercher des mythes solaires dans les 
théogonies antiques et les légendes des peuples barbares n’ont guère 
remarqué celle-là, ce me semble. Et pourtant en son étrange hor¬ 
reur, en est-il de mieux caractérisées, de plus belles, de mieux ap¬ 
propriées à la sombre région forestière où Boccace.la recueillit? 

Je dis recueillit et non inventa, car les poètes n’inventent guère 
des fictions pareilles. Ils les recueillent toutes faites de la bouche 
des vieux conteurs, les adornent, les polissent, en les défigurant 
parfois. Ainsi ont fait Homère et Hésiode, pour les contes helléni¬ 
ques, ainsi faisait naguère Longfellow pour les chants des sauvages 
chasseurs des prairies américaines. 

En son ensemble, c’est la donnée de la chasse sauvage dont Henry 
Heine s’est ressouvenu dans Atta-Iroll et Victor Hugo dans la lé¬ 
gende du Beau Pécopin, mais cette donnée se confond avec l’éternel, 
l’universel mythe du jour que poursuit et atteint l’obscurité, du soleil 
dévoré par la nuit jetant la pourpre deson sang sur lesgloires du cou¬ 
chant et les derniers flamboiements du crépuscule; le soleil figuré par 
la radieuse nudité de la blonde pécheresse ; la nuit incarnée dans le 
brun chasseur damné au cheval noir comme l’Erèbe ; les avant-cou¬ 
reurs de la nuit, les brumes et les nuées du soir représentées par les 
molosses au pelage noir, aux yeux, à la gueule de feu. Longtemps 
ils poursuivent l'astre radieux, puis le couchant donne le signal de 
la curée. Les sombres limiers atteignent enfin leur proie ; leurs 
crocs acérés s’enfoncent furieusement dans ses membres délicats, le 
sang rougit ses flancs de marbre ; il jaillit à flots pressés avec son 
cœur et ses entrailles de son sein transpercé par l’épieu du fatal ve¬ 
neur ; le jour agonise et meurt dans la pourpre sanglante du crépus¬ 
cule. La nuit, le chevalier noir triomphe ; mais de cette rosée ver¬ 
meille qui teint les pâleurs de l’aurore, surgit de nouveau la. belle 
femme nue prête à recommencer sa course éternelle, et le soleil 
reprend sa roule féconde jusqu’au couchant prochain. 

Cela ne rappelle-t-il pas la chasse et la mort du cygne rouge, ce 


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i55 - 


mythe solaire, non moîn6 admirable que celui de la mort d’Héraclès, 
que Longfellow a placé dans son poème d ’Hmvatha ? 

Can it be the sun descending 
O’er the level plain of water î 
Or tbe Red Swan floating flyng, 

Wounded by Ibe magie arrow, 

Btaining ail tbe -waves with crlmson. 

With the crimson of its life-blood 
Filling ail the air with splendour, 

With splendour of its plumage ? 

Cette admirable et poétique légende, amoindrie par les intentions 
licencieuses de l'auteur du Décaméron, est bien à sa place dans ce 
pays plat et boisé où de toutes parts, ondulent et moutonnent coït' 
fusément les innombrables tètes rondes des pins pareilles aux vagues 
sombres d'un océan végétal. Mais n’est-elle pas importée en celte 
province conquise sans labeur sur la changeante mer Adriatique ? 

Les peuples maritimes songent plutôt à l’immersion du soleil qu’à 
sa mort violente: « cur mergat seras œquore fllammas », disaient 
les vieux latins; € sol gengr i œgi », répétaient les vieux Norses, et 
les slaves pélagiens se représentaient le dieu de la lumière comme 
une belle femme qui chaque soir va se baigner dans la mer pour en 
sortir rajeunie quand l’aurore épand ses pudiques rougeurs sur le 
ciel. Parmi les régions montagneuses on croit plutôt à l’existence de 
vastes cavités souterraines où l’astre du jour vient s'endormir cha- 
que nuit auprès d’une amante Adèle, comme le bel Endymion entre 
les bras de Sélené dans la caverne du.Lathmos. Dans les régions 
sylvestres de l’Europe septentrionale, celte agonie solaire est de 
préférence symbolisée par un drame sanglant, souvent mêlé à une 
chasse implacable : ce sont les jarls de l'Olympe Scandinave qui 
poursuivent tout le jour dans la forêt céleste l'éternel sanglier dont 
la chair leur est servie chaque soir ; c’est Ralder tué par la branche 
de gui que Hoder lui lance par mégarde ; c’est surtout Sigurd, le 
héros solaire de l’Edda, Sigur, le vainqueur de Fafnir, le conqué¬ 
rant de l’or des Niebelung’s, que Gunnard et Guthorn, ses frères, 
poignardent au solstice d’été. 

Malgré quelques réminiscences classiques de la fable de Céphale 
et Procris, c’est à cette dernière famille de mythes que parait se 
rattacher celui dont le joyeux conteur de Certalto s’est plu à enjo¬ 
liver un de ses récits érotiques, Pourquoi s’en étonner? Les Visi- 


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- 156 - 


golhs ici sô créèrent une patrie, et Théodoric, le vainqueur d Odoa- 
cre, le grand monarque barbare qui a longtemps dormi dans le 
colossal tombeau que nous avons salué aux portes de Ravenne, 
n’est-il pas le,même que Diétrich de Bern, et sous ce nom ne figure- 
t-il pas, lui le personnage historique si vivant et si fier, dans le cycle 
légendaire des Niébelungen ? 

Au reste il n’est pas surprenant de rencontrer une âpreté si féroce 
dans celte légende, car Byzantins et Romains* Italiens et Visigoths, 
tous ont également répandu ici des flots de sang avec la plus sauvage 
prodigalité, et ce ne sont pas, certes, les barbares guerriers d’Odoa- 
cre et de Théodoric qui l'ont fait couler à plus grands flots. 

Je ne veux pas refaire ici l’histoire de cette ville tragique ; on en 
connaît assez les grandes lignes; quant aux détails il faut les lire 
dans les ouvrages spéciaux ; l'on sera bien payé de la peine que l'on 
prendra pour les chercher, car bien des villes, plus célèbres parce 
qu’elles sont plus visitées, sont loin de posséder des annales aussi 
dramatiques. Où trouver une autre ville qui ait eu tant de fortunes 
si diverses, qui ait possédé tant de personnages historiques, grands, 
terribles ou simplement romanesques? Seconde station navale des 
flottes d’Auguste, délaissée par la mer, capitale de l’empire d’occi¬ 
dent quand Honorius s’enfuit de Rome devant Alaric, résidence 
d’Odoacrè, le chef des Hérules, capitale du royaume des Goths, 
exarchat relevant de Byzance, proie successive des Longobards, des 
Francs, des Polenta ; dépendante enfin de la république de Saint- 
Marc, puis du patrimoine de Saint-Pierre, cent fois prise et délaissée 
par les conquérants de l’Italie ; ayant possédé dans ses murs Galla 
Placidia, Odoacre, Théodoric le grand, Amalasonle, Bélisaire, Nar- 
sès, Pépin le Bref ; quelle préparation épique pour devenir une ville 
morte, moins encore, une humble sous-préfecture de l’Italie recons¬ 
tituée ! La malheureuse cité a été pis même que cela ; après avoir 
été la rivale de Rome et de Byzance elle fut la proie d’une bande 
infime d'aventuriers résolus, les Rasponi, dont le nom peut aller dé 
pair avec celui des monstres dont nous avons évoqué les souvenirs 
maudits, à Padoue et à Ferrare. 

Pendant le souper, hier au soir, un jeune avocat fort courtois, et 
très versé, parait-il, sur l’histoire de Ravenne, m'a raconté quel¬ 
ques-uns des sinistres hauts faits de celte famille ; puis, non loin de 
notre hôtel, il m’a montré de loin un édifice tout neuf, une banque 
pe me semble, dont la flamme vacillante d'un bec de ga; éclairait 


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mal la façade. Cette bâtisse d’aspect assez maussadement adminls- ' 
tralif, vient d'être construite sur un terrain maudit, mis en interdit 
depuis plus de trois siècles, après qu’en un trop juste mouvement de 
colère les bourgeois eurent démoli jusqu'aux fondements le palais 
qui s’y élevait, celui de l’abominable Girolamo Rasponi. Cette tra-> 
gique exécution qui rappelle celles dont Barberousse était coutu¬ 
mier fut motivée par un de ces crimes à la fois hideux et lâches qui 
révoltent la conscience humaine, et font qu’on se demande avec 
effroi si certains monstres à face d'homme, n'ont pas été charnel-? 
lemenl engendrés par des démons, comme on le croyait volontiers 
jadis. 

Bernardino Diedi et Susanna Succi s'aimaient. Bernardino ne crai¬ 
gnit pas de s'attirer la colère de Rasponi en refusant la main de la 
sœur de ce monstre, et Suzanua, malgré quatorze coups de poignards, 
resta inébranlablement attachée à son fiancé. Ils se marièrent et pen¬ 
dant deux années, jouirent en paix des fruits de leur fermeté. Mais 
Rasponi ne pouvait oublier le prétendu affront fait 5 sa sœur. Long¬ 
temps contenue, sa colère fit tout à coup irruption. Une nuit, à la 
tête de cinquante eslaflers, il envahit la demeure des deux amants 
modèles, massacre d’abord le père, les oncles et les frères de Ber¬ 
nardino qu’il trouve l’épée à la main veillant devant le lit où Suzanna, 
subitement prise des douleurs de l’enfantement venait de mettre au 
jour un fils. Laissant aux estafiers le soin de défaire Bernardino, 
Rasponi se jette sur la malheureuse jeune femme qu’il larde de coups 
d’épée, puis se rabat sur l’enfant ainsi qu’une bête fauve. Non assouvi 
encore il massacre les domestiques et, disent les Chronache e docu¬ 
ments di Ravenna, jusqu'aux chiens et aux chats qu'il put découvrir. 
L’épouvantable tuerie terminée, Rasponi range ses cinquante sicai- 
res et défile à leur tête dans Ravenne, précédé de torches fumeuses, 
hurlant son cri de guerre avec des chansons immondes, arquebusant 
les curieux qui paraissaient aux fenêtres, assaillant à coups d'espon- 
ton tous ceux qui se trouvaient sur son passage, et jusqu’à ses pro¬ 
pres amis venus pour lui prêter main forte. 

Il y a vingt pages plus sanglantes encore, quoique peut-être moins 
odieuses dans l’histoire de la maison de Rasponi, qui pendant près 
d’un siècle traita sa propre cité plus cruellement qu’une ville con¬ 
quise. Assassiner de riches marchands, des notaires apostoliques, des 
parents à héritage, des rivaux, violer des jeunes filles, séquestrer 
des religieuses et, après les avoir flétries. les faire épouser de force 


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- 168 - 


par leurs plus infâmes Cagnelti, peUtaebieiR—-c'est le nom- qu'ils 
donnaient à leurs bravi — étaient des pratiques courantes parmi 
eux. Leurs actions d’éeîal consistaient à trahir leur patrie, à massa¬ 
crer d’un seul coup le Conseil de Ravenne siégeant en assemblée 
solennelle; à incendier le palais de la Chancellerie criminelle, pour 
faire disparaître d’un seul coup un monceau de procédures gênantes, 
à s'associer aux bandes du connétable de Bourbon, pour assiéger 
Ravenne d’où ils avaient été enfin bannis. Mais pour en comprendre 
toute l’exécrable grandeur, il faut lire ces épisodes monstrueux dans 
les histoires du temps, dans les chroniques de Thomai, surtout dans 
les écrits d’Agostino Ruboli, qui échappa comme par miracle au 
massacre délia Caméra, et dans les dépêches officielles, récemment 
publiées, de Guichardin. 

C’est la bataille de Ravenne qui fut le point de départ de l’incroya¬ 
ble puissance des Rasponi qui, après une longue et rigoureuse ex¬ 
piation de leurs forfaits n’ont plus été, à partir du xvn® siècle, que 
d’excellents citoyens, des hommes de bien, et ont fini par s’allier aux 
Bonaparte, par le mariage du comte Giulio Rasponi avec dona Louisa, 
la plus jeune fille du beau, du chevaleresque Joachin Murat. 

Les trop rares touristes qui viennent ici, se bornent généralement 
à visiter le tombeau du Dante et les antiques basiliques aux mosaï¬ 
ques d’or. Avec quelque raison, ils veulent voir seulement dans Ra¬ 
venne la vieille cité byzantine de l’occident et ne songent guère au 
champ de bataille où mourut si tristement le héros gascon en qui se 
montraient déjà quelques-unes des plus éclatantes qualités que de¬ 
vait réunir Henri IV. 

Ce champ de carnage m'attirait, je tenais à le visiter, et dès 
l’aube, même un peu avant, je suis parti avec mon jeune avocat dont 
la voiture m'a laissé au pied même de la colonne commémorative, 
alors que le soleil vainqueur de quelques légers brouillards commen¬ 
çait à darder ses flèches d'or sur les dômes sombres de la pineta. 

La colonne se dresse dans un isolement complet, au milieu de 
quelques cyprès sur le bord de la route qui côtoie le Ronco. Au 
reste, je ne sais trop pourquoi ce monument est appelé la colonna , 
car il n’a rien d'une colonne. C'est un assez beau cippe carré, en 
marbre blanc, couvert d’inscriptions et de sculptures, couronné par 
un lourd chapiteau vaguement ionique que surmonte un assez ridi¬ 
cule petit pinacle pyramidal dont la pointe s’enfonce dans une boule. 
Sur les flancs du cippe courent des ornements de bon goût encadrant 
les cartouches où sont gravées les inscriptions en caractères si me- 


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nus qu'il est assez difficile de les lire* Aussi, pour ne pas perdre 
trop de temps, j’ai dû me borner à noter le sens général de ces li¬ 
gnes ne pouvant les transcrire intégralement. 

« Etranger, lève les yeux, dit la première inscription du socle, et 
tu verras ce que ce monument signifie. Il te raconte le grand massa¬ 
cre de deux armées française et espagnole, dont fut ensanglantée 
l’Emilie entière. » 

Si l’on suit l’avis ainsi donné on trouve les cartouches où sont ra¬ 
contés en style lapidaire les principales péripéties de la bataille. 

« Voyageur, c’est là-bas, de l’autre côté de l’eau, que le général 
des Français, Gaston de Foix, ayant établi son camp, mil le siège de¬ 
vant Ravenne. Il ouvrit la brèche et teuta l'assaut. » 

« Repoussé par les assiégés, il passa le fleuve de ce côté, et met¬ 
tant ses troupes en ordre de bataille, il combattit contre le vice-roi 
espagnol et les troupes du Saint-Siège. 

« O carnage épouvantable 1 Le voilà le champ fameux où perdi¬ 
rent la vie environ vingt mille hommes acharnés à leur destruction.» 

€ C'est ici que les Français ayant acquis la victoire, les derniers 
restes des Espagnols se retirent après avoir massacré Gaston de 
Foix. Enfin Ravenne fut prise et pillée par les vainqueurs. Adieu. » 

« Ces choses se passèrent l’avant-veille des ides d’avril, l’an de l’in¬ 
carnation 1512, Jules II, souverain pontife, régnant sur la chrétienté.» 

• Petrus Donatus Ccesius, évêque de Narni, référendaire du sceau 
apostolique, gouverneur de l'Emilie, après une visite attentive de ces 
lieux illustrés par la bataille de Ravenne, a érigé cette pierre afin 
que le temps n'efface pas la mémoire d'un si grand évènement. • 

Ce n’est là, je le répète, qu’une traduction littérale ; le sens de ces 
inscriptions est fidèlement reproduit, mais la lettre n’y est pas. Le 
temps m’a manqué pour faire comme il aurait fallu, comme je l’eusse 
voulu, ce petit relevé épigraphique. D’ailleurs, il faut bien le dire, le 
latin de Donato Cesi est souvent iulraduisible, témoin les deux vers, 
suivants que j’ai fidèlement copiés : 

Hac petra Petrus donat Donatus Iberos 
Gallosque hic coesos Ccesius hcec memorans. 

Ainsi c’est précisément en ce lieu que fut lâchement massacré par 
un parti d'Espagnols le glorieux neveu de Louis XII, le beau, le va- 


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- iÔÔ - 

îeureux Caston de Foix, dont nous avons salué le marbre funèbre att 
musée archéologique du palais Bréra. 

Le victoire était assurée, les capitaines espagnols s’enfuyaient avec 
les misérables restes de leur belle armée, laissant vingt mille hom¬ 
mes dans les marais de Ravenne ou entre les mains des Français, 
Louis Dars et Bayard quittèrent alors leur jeune général pour se 
mettre à la poursuite des fuyards. Gaston radieux contemplait ce 
champ de carnage où venait de se consacrer sa gloire. Les vieux gé¬ 
néraux l’avaient félicité ; l’avenir lui souriait, lui montrant la cou¬ 
ronne de Naples toute prête à ceindre sa noble tête. Pourtant dès le 
matin, il semblait avoir eu le pressentiment du sort qui l’attendait. 
« Regardez, Messeigneurs, comme le soleil est rouge », avait-il dit à 
son état-major, en sortant de sa tente, et un de ses familiers avait 
répondu : « Savez-vous bien que, c'est-à-dire. Monseigneur, qu’il 
mourra aujourd’hui quelque prince ou grand capitaine : il faut que 
ce soit vous ou le vice-roi. » Peu de temps avant il avait terminé 
une allocution à ses conseillers par ces mots : * Si tant Dieu me veut 
oublier que je perde la bataille mes ennemis seront bien lâches de 
me laisser vif, car je ne leur en donnerai pas les occasions ». La 
mort lui paraissait douce, pourvu qu’elle fut le prix du triomphe. 
Hélas ! le malheureux vainqueur, sur une exclamation inconsidérée 
d’un homme de sa suite crut à une défaite. Alors, oubliant la parole 
donnée à Bayard, de ne pas s'écarter de son poste d'observation, ou 
ne se souvenant plus que sa tête n’était pas protégée par son armet 
de guerre, il fonça en désespéré sur des ennemis qui passaient près 
de là, sans considérer s’il était possible aux siens de le suivre. Quand 
ceux-ci arrivèrent, il était trop tard. En vain comme Rolland auquel 
on le compara, le malheureux vainqueur avait-il fait des prodiges 
dans une lutte épique de un contre quinze. On ne peut aller contre 
sa destinée. Le fer de chacun de ses ennemis avait porté, et quand 
on releva le cadavre de Gaston de Foix, on compta sur son beau 
visage jusqu’à quinze effroyables blessures. Il était tombé sous la 
force du nombre comme un titan foudroyé, comme un héros d’Ho¬ 
mère, vaincu par les dieux, et malgré les siècles qui nous séparent 
de ce drame, il est impossible de ne pas sentir son cœur se serrer en 
songeant à celte noble victime des funestes guerres d'Italie, surtout 
en se demandant s'il ne faut pas voir un jugement de Dieu danscette 
fatalité qui le précipita aveuglément vers sa perte. De tous les chefs 
de guerre qui avaient traversé les Alpes, le jeune duo de Nemours 
était le plus pur, le plus magnanime. Un cœur d'homme battait dans 


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ii i 


- (61 - 


9a poitrine de guerrier ; le rude contact de la cuirasse ne l’avait paè- 
encore bronzé à toutes les horreurs guerrières. Pourtant il avait: 
une tache au front, le sac de Brescia, tache d’autant plus saillante que 
ce front était plus pur. Un crime isolé dans une vie d'homme d’hon-: 
neur compte autant qu’une bonne action dans une carrière crimi¬ 
nelle. Qui sait si le drame de Ravenne ne lut pas l’expiation du sang- 
inutilement versé à Brescia, où la magnanimité de Bayard con¬ 
trasta si fort avec la cruauté de ses compagnons d’armes. Sans 
absoudre Gaston de Foix. les historiens s'accordent pour noyer cette 
fatale concession aux affreuses mœurs militaires du temps, dans 
l’auréole de gloire qui entoure sa vie et dans le dramatique éclat de 
mort. Dieu a pesé, Dieu a compté, Dieu a jugé; ne cherchons pas à 
pénétrer ses mystérieux decrets ; mais s’il est une fin qui puisse 
absoudre d’un crime, il semble bien que ce soit celle du dernier 
comte de Foix qui porta le nom de Gaston Phébus. 

Après avoir noté les inscriptions de la colonne, je reprends à : 
pied la route de la ville des exarques, heureux de revoir la campa¬ 
gne, de courir librement par les bois et les sentiers, mais ramené 
malgré moi aux péripéties de l’inoubliable évènement qui s’est dé¬ 
noué dans ces champs aujourd'hui si calmes, où ne retentissent plus, 
dans les fraîcheurs de l’aurore que les cris d'un laboureur, excitant 
un attelage, la chanson d’un petit Chevrier à la casaque de peau, et 
le caquet de quelques laitières qui marchent allègrement devant 
moi. 

On n’avait pas vu pareille hécatombe humaine depuis les grandes 
journées de la guerre de Cent Ans. Pour venir à bout de l’inébranla- 
bieinfanterie espagnole de don Ramon de Cardona, il avait fallu l’m- 
ves-tjr, l'assiéger et y entrer par la brèche, comme dans une vérita¬ 
ble forteresse. Ne pouvant la vaincre on avait dû l'anéantir ; chose, 
terrible, car ces castillans étaient deux fois plus nombreux que leurs 
adversaires. Assommés à coup de cognées par nos brillants gens 
4’arme, ils continuaient à pousser leur cri de ralliement : Espagna I 
Santiago I se glissant entre les jambes des chevaliers pour les frap¬ 
per au ventre, et même couchés à terre, hors de combat, râlant 
sous Iq pointe des perluisanes, ils retrouvaient un reste de rage fa-, 
rouche pour mordre à belles dents les souliers de fer de leurs vain¬ 
queurs. Aussi ces incomparables soldats luttaient-ils contre des hé-; 
ros, contre la fine fleur de la chevalerie française, la plus admirable, 
qui fut. Sans compter Bayard dont le nom seul, symbole d’honneur,. 

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de bonté èt de vaillance, valait toute une armée, les plus fiers repré¬ 
sentants de cette chevalerie étaient là ; le seigneur d’Allègre, ce 
beau vieillard qui ne voulant pas survivre à son fils, comme. Talbot, 
alla chercher la mort dans le camp ennemi, sauvant par cette diver¬ 
sion la vie à plus d’un millier des siens ; le capitaine Fabianus, qui, 
nouvel Arnold de Winkelried, coucha à terre assez de lances espa¬ 
gnoles pour frayer un passage à ses hommes qui en profitèrent com¬ 
me les Suisses à Sempach; le chevalier du Molard et Philippe de 
Fribourg, qui, ayant eu soif dans le feu de la bataille, trinquaient 
fraternellement, aussi paisibles que dans leur château, quand un 
boulet de canon vint disperser leurs membres au vent, réunissant 
ces deux vieux amis dans la mort comme ils l’avaient élédansla vie. 
S’il est vrai, comme l’a dit Thomas Adam, que ce qui compose une 
vie heureuse est de pouvoir sourire à la mort, quels hommes eurent 
le droit de se dire plus heureux que ces vieux braves dont personne 
ne sait plus les noms, fors quelques rares érudits, gardiens enthou¬ 
siastes et pieux des gloires du passé. 

L’Arioste, qui parcourut ces lieux quelques semaines après la ba¬ 
taille, en a dépeint toute l’horreur. D’immenses vols de corbeaux 
venaient à tire d’aile de tous les points de l’horizon, attirés par les 
exhalaisons pestilentielles de cadavres si pressés qu’on ne savait où 
poser le pied entre la pourriture humaine et la boue fétide des 
champs détrempés par le sang. 

Un morto aU’altro si vicino 

Che senza premer 1er quesi il terreno 

A motte miglia non dava in commino... 

Le lit du Ronco était par endroits entièrement comblé par les 
corps entassés, et parmi les eaux débordées en amont de ces funèbres 
digues, on voyait des bandes de chiens et de loups se disputer en 
hurlant les lambeaux dégoûtants, les membres informes des héros 
français, espagnols, allemands et autrichiens, pêle-mêle couchés 
dans ce hideux charnier, sans qu'aucune main charitable leur eut 
procuré l'honneur d une sépulture. 

Ces tragiques souvenirs assaillent obstinément la pensée ; en vain 
on les écarte ; obstinément ils reviennent car tout les réveille ici. 
Celte colonne qu'on vient de quitter, ces marais où s’enlisèrent les 
fantassins de don Ramon de Cardona, ces étroites chaussées sur les¬ 
quelles couraient, la lance en arrêt, les gens d’armes français, ces 
canaux que franchissaient si allègrement les « rustres » du seigneur 


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du Molard et les archers gascons du Cadet de Duras ; jusqu’à la vé¬ 
gétation qui pousse si dru de cette glèbe chaude et humide, comme 
si elle s'alimentait encore à la fumure épique qu'y jetèrent les trou- 
pesde Louis XII, le 11 avril 1512. Le paysage lui-même, avec ses 
eaux dormantes et ses grands pins mélancoliques semble encore por¬ 
ter le deuil de tous ces morts. Il n’est pas jusqu’aux paysans, qui 
vont vendre leurs denrées à la ville, sur la figure desquels nous ne 
croyons trouver quelque chose de sombre et de féroce que nous n’a¬ 
vons pas rencontré ailleurs. 

Il serait plus qu’injuste de juger ces braves gens d’après ces im¬ 
pressions passagères. La flamme intérieure qui brille en nous, fait 
varier l’aspect des objets extérieurs selon les pensées qui l’alimen¬ 
tent. Sancho Pansa était tout réjoui par la vue des choses qui attris¬ 
taient le plus don Quichotte. Malgré leur aspect un peu sombre, ces 
romagnols sont, sans doute, de bons vivants, un peu prompts peut- 
être à jouer du couteau, mais tout aussi épris que les autres de tou¬ 
tes les joies de la vie, parmi Lesquelles, l’art joue un certain rôle qui 
s’affirme par les bariolages intéressants de leurs pittoresques cha¬ 
riots. 

Tout est insolite et réjouissant dans ces véhicules primitifs pour 
lesquelles les disciples de nos fermes écoles n’auraient pas assez de 
mépris. Petits, bas, portés sur quatre grosses roues pleines, peints 
sur toutes les faces d’ornements aux vives couleurs et de figures de 
sainteté, ils semblent faits plutôt pour promener une madone, dans 
une procession rustique, que pour voiturcr des produits agricoles. 
C’est une véritable surprise de les voir traînés par deux gros bufles 
aux cornes énormes, chargés de fruits et de légumes, escortés de 
campagnards ayant encore beaucoup gardé de leurs beaux costumes 
traditionnels. 

Où passent donc leur temps ceux qui visitent l'Italie et publient 
leur voyage ? Ils vont se lamentant sur la mort de la couleur locale, 
ils n’ont vu que des vêtements sortis des magasins de Paris ou de 
Londres; et ils n’avaient qu’à faire une promenade matinale, à aller 
tout simplement aux marchés du matin, pour voir quelques-uns des 
plus pittoresques appareils de locomotion qui existent, plus intéres¬ 
sants que les voitures russes, norvégiennes et napolitaines, aux for¬ 
mes desquelles les images nous ont habitués dès l’enfance. 

Avec ces braves contàdins je rentre dans Ravenne, qui ne me 
semble pas aussi triste que tout le monde le dit. Est-ce pur contraste 


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avec la dampa'gne d’où je sors ? Est-ce par une secrète sympathie 
pour tous les lieux tranquilles où la foule ne se rue pas, où l’on peut 
■flâner par les rues contemplant les monuments et griffonnant des 
notes sans être dérangé par des passants affairés et des touristes 
ennuyés courant à la recherche d’un casino, d’un café, de quelque 
chose enfin qui leur rappelle la vie de Paris? Je ne déciderai pas la 
question ; mais il est certain que la journée que j’ai passée ici est 
«ne des meilleures du voyage, une; de celles dont j'emporterai le 
souvenir le plus fructueux. . , 

- Quand donc réhabilitera-t-on les villes mortes, celles où l’on ne 
s’enfiévre pas au contact des passions et d’une foule incessamment 
agitée et bruissante comme les damnés qu'entraînent éternellement 
les tourbillons furieux du premier cercle infernal ? Chacun selon 
son tempérament, ses goûts et ses habitudes, voit la civilisation sous 
un jour particulier. Si celle qui nous étreint n’a d'autre but, d’autre 
idéal, que de faire de nos cités de vastes agglomérations d’usines, 
de boutiques, fourmillant de milliers de producteurs et de consom¬ 
mateurs sortant des unes pour entrer dans les autres, et de là se 
ruant vers les lieux de plaisir parmi des flots de poussière et de 
fumée, dans la plus écœurante des promiscuités ; il faut crier ana¬ 
thème à cette civilisation maudite et s’empresser d’effacer de notre 
mémoire les noms des Slephenson, des Fulton, des Ampère, des 
Morse.de tous les savants dont les travaux n'ont abouti qu’à un résul¬ 
tat tout matériel, et ont préparé l’esclavage industriel qui nous étreint 
et nous écrase, prêt à se substituer au servage de jadis. César préfé¬ 
rait être le premier dans un pauvre village que le second dans Rome. 
De même, mieux vaut vivre dans la paix familiale, dans la campagne 
la plus reculée, dédaigneux des produits de l’industrie moderne, que 
de perdre sa personnalité dans la vie de surmenage et de fièvre que 
l’on brûle par tous les bouts dans les rafflnemeuls d’une grande 
ville. Mieux vaut l’existence de ces paysans Scandinaves qui, dans 
de coquets petits chalets, perdus au sein des montagnes et des 
forêts, vivent de leurs cultures et de leurs bestiaux, tissant leurs 
vêtements traditionnels, maitres d’eux-mêmes, lisant la bible et l’his¬ 
toire de leur patrie, sachant par cœur les œuvres des grands poètes 
nationaux, se passionnant pour les héros de leurs sagas épiques 
qu'ils chantent pendant les longues veillées des hivers hyperbo- 
réens. Mieux vaut ces dignes paysans heureux et cultivés, dans leur 
solitude glacée, que les riches négociants de Londres ou de Paris, 
jouissant de tout le confort frelaté que leur procure la grande ville, 


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mais ne pouvant élever leurs débiles rejetons dans une atmosphère 
dévorante, ^perpétuellement ballotés entre les cuisants soucis des 
affaires et les plaisirs rongeurs de la société, ne lisant que des jour¬ 
naux et n'ayant pour se former le cœur et l'esprit — comme on di- 
' sait jadis — que les feuilletons de journaux et le théâtre. 

Gibbon parlant du développement colossal de la Rome des Césars, 
dit que, s’il est vrai qu'une grosse masse qui tombe sur une four- 
'milière doit écraser des millions d’insectes, il faut avouer que l’hom¬ 
me lui-méme a travaillé à sa destruction, car . l’établissement des 
grandes villes, qui enfermaient une nation dans l’enceinte d’une mu¬ 
raille, réalise presque le vœu de Caligula, désirant une seule têteau 
peuple romain. Cette tête, il ne sera pas besoin d'un tyran pour la 
couper, les progrès du machinisme et de la chimie* les sophistifica- 
tions de toute sorte, l'abus des plaisirs auront bientôt fait de la pri¬ 
ver de tous les principes vitaux, ù moins que les révolutions n’aient 
précipité sa chute. 

La civilisation antique a prospéré tant que Rome, la cité monstre, 
n’a pas eu dévoré les petites cités régionales. La noblesse anglaise 
s’est conservée saine, active et respectée, évitant les révolutions à 
son pays, en résidant au milieu de ses tenanciers, tandis que les gen¬ 
tilshommes français s’amoindrissaient et se ruinaient à la cour, en 
déchaînant l’ère des révolutions. Dans les grandes villes, les soucis 
de la vie et la soif des jouissances ont tué la famille ; le journalisme 
y tue la littérature, en attendant que les exigences de la décoration 
des cafés concerts et de la clientèle américaine aient éteint les pâles 
restes de ce qui fut l’art français. 

Entre l'isolement complet et la promiscuité phalanstérienne des 
capitales, il est bien des villes, délaissées du commerce, qui offrent 
un parfait idéal d’iutelligeute retraite, et certes Ravenne peut être 
placée au premier rang de celles là. Ni trop grande, ni trop petite, 
possédant une infinité de monuments merveilleux, uniques, pourvue 
d’une sérieuse bibliothèque et de musées intéressants, pleine de 
tous les souvenirs qui peuvent survivre à une capitale déchue, envi¬ 
ronnée d’une admirable forêt vibrant à tous les vents des mers ; je 
ne m’étonne pas que Byron s’y soit retiré, et je me demande com¬ 
ment il ne se trouve pas des archéologues pour s’y fixer ù tout ja¬ 
mais afin de vivre exclusivement dans les souvenirs du passé, ou¬ 
blieux du présent et bercés jusqu’à leur mort par un rêve d’un passé 
éblouissant et dramatique qu’aucune importune rumeur moderne ne 
viendrait interrompre. 


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Les poètes et les penseurs ont toujours aimé la solitude, et c’est 
dans la solitude qu’ont été enfantés les chefs-d'œuvre :. Les Essais 
sont sortis de la tour de Montaigne, Y Esprit des lois, du château de 
la Brède, Don Quichotte, de la prison d’Argamasilla ; dans la ville 
où mourut, le Dante, lord Byron écrivit Marino Faliero, Sardana- 
pale, les Deux Foscari, Caïn, les derniers chants de Don Juan; 
pourquoi donc, dans la solitude inspiratrice de la cité consacrée par 
ces deux grands poètes, un respectueux admirateur des âges écou¬ 
lés ne produirait-il pas des œuvres dignes de vivre ? 

JULES MOMMÉJA. 

(A suivre.) 


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LIVRE DE RAISON DE JEAN DE LORMAN 


II y a plus de quinze ans que j’ai signalé dans cette revue 
le livre de raison de Jean de Lorman comme offrant assez 
d’intérêt pour être en partie publié. 

Le registre qui contient presque tout ce mémorial était 
alors la propriété de notre ami si regretté M. Magen, qui 
avait l’intention de l’éditer. Son projet longtemps ajourné 
n’ayant pas été exécuté, nous le reprenons aujourd’hui, en 
rappelant que l’original du livre de Lorman est actuellement 
aux archives départementales, ainsi qu’une copie d’extraits 
qui lui font suite, et qui ont été recueillis par M. l’abbé Mel- 
lingre, curé du Mas, légataire des papiers de la famille de 
Lorman. Ces dernières notes s’arrêtent seulement en 1653, 
qui est l’année du décès de Jean de Lorman. 

II serait inutile de répéter les quelques notes biographi¬ 
ques déjà données en 1880. Le texte qui suit relate d’ailleurs 
les principaux épisodes de la vie de Jean de Lorman, qui eut 
beaucoup à souffrir des guerres civiles sous Louis XIII 
et sous la minorité de Louis XIV. Comme il était de la reli¬ 
gion réformée, professée par une minorité dans la juridiction 
du Mas, il eut aussi de ce fait à subir de grandes épreuves. 


G. T. 


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Remarques du temps que je prins les armes. 


Le vingtiesme du mois de décembre mil six cens quinze, je m’en 
alis à la guerre avec ledict seigneur de Montaignac et demeurasmes 
au dict Montaignac en garnison quelque temps. J’emmené le cheval 
que j’avois heu et acheté du dict Bailharguet avec ung autre que 
j’ey prins de mon dict beau père pour la somme de soixante quinze 
livres, laquelle m'a été contée avec d'autres sommes que je prins 
de luy, desquelles je luy ay baillé quilance, comme il sera remarqué 
cy après et menés avec moy un valet pour penser mes chevaux et 
Jean mon laquay. De Lorman. 


Estât de mes afferes en Vannée 1616. Voyage faict par moy en Péri¬ 
gord , suivant l'armée avec Monsieur Montaignac. 

Le dixiesme du mois de jenvier mil six cens seize, nous pàrtismes 
de Montaignac au nombre de vingt ou vingt cinq et, désirant d'aler 
joindre l'armée quy esloit en Périgord. Monsieur Montaignac donna 
rendez-vous à Frelier avec ses gens au port de Thoneins où nous 
fismes notre rencontre, et dis adieu à mon père quy estoit exilé au 
dict Thoneins à cause du pétardement quy se tist au Mas après mon 
despart ; et, après avoir marché plusieurs journées, nous eusses {sic) 
vent que l’armée, estoit le long de la rivière de Larle 1 vers Mussi- 
dan, où nous primes voye et trovasmes qu’elle estoit campée devant 
l'abeye de Sourzac *, mais le jour mesmes que nous arivasmes ceus 
de dedans entrèrent en capitulation et sortirent vie save. Monsieur 
de Périgal eust charge d’y entrer avec ses gens, ce qu’il fist de là 
en hors; le landemain nous marchasmes toute la nuict et passâmes 
vers les dix heures de nuit dans Bregerac, esclérés des flambeaux 
quy esloit le long de la rue aux fenestres, et nous eh alasmes à 
Founroque, où nous trouvasmes une églize ou il y avoit une partie 
du régiment de monsieur le marquis de Lausun et jusques au nom¬ 
bre de deux cens cinq hommes .quy se deffendirent estants attaques 


' On lit bien Larle, nom de rivière inconnu. Mussidan est sur la rivière 
de Liste. 

-11 y avait dans cette localité un prieuré et non une abbaye, 


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feqmüsement despuis la pointe de jour jusqües au soir qu'ils feurent 
contreints de sortir à discrétion. Le capitaine Pompin quv y comen- 
idoit feüst pendeu par le commandement de monsieur Pardaillan. 
De Ut nous feusmes la nuit après à Saint-Justin, où le reste du régi¬ 
ment du dicl marquis estoit et, après avoir cerné le fort, monsieur 
de ThéaubOn donna avec ses gens quy flst fort... et repoussa jus- 
ques dedans le fort ceux qui soutenoit une barriquade par laquelle 
•le dicl sieur avoit donné, lesquels aussy enfin voyant une pièce de 
balerie quy feust menée sur le midy par monsieur de Panissant feu¬ 
rent contraints de se rendre à discrétion ; et Genèvrié, quy estoit le 
capitaine de ceux quy estoit dedans sachant que ses gens estoit atta¬ 
qués s'en vint pour se jecter dedans le fort et passa deux corps de 
jgarde ; mais il feust prins et n'eùt moyen d’entrer dedans. Il portoit 
4e la poudre et quelques mosquetz. De là nous feusmes à une esglize 
ou il y avoit quelque petite compaignie quy ne flst point de résis¬ 
tance mais sortirent aussy à discrétion, et la dicte esglize, ensemble 
ce quy estoit dedans, avec la despouille des soldatz feust mize au 
pillage. 

De là nous feusmes à Beaumont, où le marquis de Boissières 
commandoit et sans résistance flst capitulation, où monsieur de Par¬ 
daillan entra avec cent chevaux seulement et y lessa pour comman¬ 
der le dict marquis. 

Après nous repassâmes la Dourdoigne et, ayant roulté quelque 
temps parmy les châtaigniers de Périgort, on reçeut à Bregerac nou¬ 
velles de la trefve sur laquelle nouvelle chascun demanda son congé 
et monsieur Rouhan commença dès lors à se résoudre d’aller à 
Londun, lieu assigné pour traicter de la paix. Ainsy l’armée, quy 
estoit de quatre ou cinq mille hommes, commença à se dissiper. 

Ma prime au retour de mon voyage de Périgord. 

Jje matin du dernier jour de la guerre et la trefve devant com; 
mencer le lendemain, comme nous ansuivions nostre chemin en 
ses quartiers, ayant prins congé des chefs de guerre à Bregerac, 
nous feusmes surprins sur nostre deslogement à un lieu dict au 
Freugera ', entre Alemans et Miremond, par le comte Lausun, quy, 


1 Sans doute Forgereau, 1. d. inscrit sur la carte de Cassinj eptre Aile- 
tpans et Miramont, 


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— t70 - 


nous ayant cerné avec deux ou trois cens hommes, nous fiat entrer 
en composition et nous contraignit de nous rendre et de sortir la 
vie de tous sauve, tellement que nous feusmes au nombre de huict 
de prins ; les autres quy estoit logés à un autre logis avec Frélier se 
sauvèrent, d'autant qu’ils ne feurent point attaqués. Il n’y eust au¬ 
cun des nostres de tués, hormis deux vaietz du sieur Labernardie et 
un autre quy se brusla dans la grange où nos chevaux estoit; mais le 
sieur conte y perdit huict ou dix hommes. De là nous feusmes con¬ 
duits à Lausun et parce que nous espérions de sortir en eschange, 
d’autant que M. Pardaillan tenoit beaucoup de prisoniers que nous 
avions prins à Fonroque et à Saint-Justin, cella feust cause que 
nous demeurasmes en détention jusques aux Petites Pasques et en¬ 
fin nous fausit pactiser et payer rençon parce que Saint-Martin, 
prisonier plus considérable que M. Pardaillan eust, se sava des pri¬ 
sons de Bregerac, après laquelle évasion je fus eslargi sur ma foy 
par le dict sieur conte pour aller trouver monsieur de Pardaillan quy 
pendant la trefve s’èn estoit veneu en ses quartiers avec deux ou 
trois mille hommes, ne sachant le dessain qu’il avoit ; toutesfois, 
ayant passé le Drot, il print Lagarigue, à laquelle prinse il y eust un 
grand désordre, car il s’y perdist beaucoup de gens d’un coslé et 
d'autre. J’avoischarge de le prier de la part de monsieur Montagnac 
pour faciliter son eslargissement de vouloir redoner la foy qu’il 
tenoit du sieur Genevrié, lequel ayant été eslargi s’estoit savé soubs 
l’assurance qu’il avoit donné au dict sieur de Pardaillan de ne bouger 
d’auprès de luy et de mourir et vivre pour son party, ce qu’il ne me 
voulsit jamais accorder; quoy voyant, je m’en feus truver le conte 
de Labeauguion et le priny de vouloir fere en sorte pour obliger 
monsieur Moritaignac et à nous tous que de vouloir retirer ceste 
parolle du dict sieur de Pardaillan, car le dict sieur conte avoit en 
main la querelle du dict sieur de Pardaillan et Lausun pour l’accom¬ 
moder, ce qu’il me promist de fere par mesme moyen et me pria 
assurer monsieur Montaignac qu'il affectionneroit cest affere pour 
l’amour de luy, ce qu’il flst, et en fin il accorda la querelle entre les 
dicts sieurs, mais il ne peut jamais retirer la foy du dict Genèvrié, 
tellement que nous eusmes besoin de sortir par autre moyen. 


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- m - 


Obligation countre moy pour ma renson en faveur de 
monsieur Peicalède. 

. Le troisiesme d’avril mil six cens saize nous demeurasmes d’acord 
avec le dict sieur Lauzun que moyenant mille escus que nous bail* 
lerions Taisant sortir les prisoniers que monsieur Pardaillan luy 
tenoit à Bergerac et les acquilant de la despence qu'ils avoit faict en 
la prison au dict Brégerac pendant trois mois, estant au nombre de 
quinze ou saize, qu'il nous congédieroit, à laquelle capitulation et 
acord estant contraints de condescendre pour nous rédimer de cap¬ 
tivité, nous oblisnies du dict sieur Pardaillan qu’il relascheroit en 
nostre faveur les dicts prisoniers, ce qu'ayant obteneu, monsieur 
Monlaignac les fist sortir, paya leur despence, bailla cinq cens escus 
et fist en sorte qu'il disposa le sieur Labernardie, advocat, un nom¬ 
mé Marchand, de Nérac, Pierre Longuère, fils de Lacave, de Mori- 
taignac, et à moy de nous obliger avec luy envers le dict sieur Pei¬ 
calède en la somme d’autres cinq cens escus qu’il nous presta, sca- 
voir les dits Labernardie et moy cascun pour cinq cens livres et les 
dits Lacave et Marchant chascun cent livres et luy pour la somme 
de trois cens livres, laquelle obligation est solidaire entre tous pour 
toute la susdicte somme, à laquelle clause je ne voulois jamais con¬ 
sentir ny ne l’eusse faict sans la promesse que le dict sieur de Mon- 
taignac et Peicalède me firent particulièrement de jamais ne demen- 
der ny permectre qu’il me feust demendé autre chose que la dicte 
somme de cinq cens livres, laquelle avoit esté espécialisée particu¬ 
lièrement pour moy en la dicte obligation, laquelle passée et rele- 
neue par un notaire du dict Lausun duquel je ne scay le nom. 

Nous sortismes le jour des Pasques Fleuries. 


Députation faiete de moy par ceux de ceste esglise pour aller au 
synode de Beaulieu en Limozin. 

Le huictiesme septembre mil six cens dix sept, ceux de la religion 
d’este ville, estant encore espars hors de leurs maisons despuis les 
troubles derniers et recherchant tousiours les moyens pour se 
métré en repos avec leurs familles dans leur bien, trouvèrent bon 
de députer, un homme exprès pour aller au sinode de Beaulieu eq 


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- <72 — 


Limoziu ou il se devolt tenir, pour représenter l’estât pitoyable au¬ 
quel ceste pauvre esglize désolée estoit réduit à cause de la malice 
invétérée que les papistes de ce lieu leur tesmoignoit tous les jours, 
les poursuivants continuellement pour le soubçon qu’ils avoit que 
. ceux de lad. religion feussent intelligents à ceste. entreprise et par 
ce moyen ils demeuroit privés de la jouissance paisible de leurs 
biens, souffrant beaucoup de misère et de calamité en leur exil, 
ensemble pour lere-voir le pitoyable et calamiteux naufrage que 
ceste esglize s’en alloit fere sy elle ne recevoit une assistance subite 
et extraordinaire du corps desd. esglizes tant de deniers pour sub¬ 
venir et frayer au procès qu'ils avoit en cour contre les habitans 
catholiques de lad. ville pour raison du partage faict sur leur diffé¬ 
rant en la chambre de Nérac, que d’autres faveurs que lesd. esglizes 
leur pouvoit eslargir gratuitement, comme aussy pour prier l’assem¬ 
blée de leur donner et engager un pasteur pour les servir après leur 
restabliss'ement et de leur donner quelque portion de l’argent et bé- 
néficence du Roy pour les aider à payer les gages qu’ilz avoit acous- 
tumé de donner à leurs pasteurs. Et, à ses fins je feus député et 
prié de fere le voyage, ce que je fis en compagnie de Sere, entien 
de Gaumont, ou, estant arrivés, je representay ce que dessus ; et 
feust ordonné pour l’assistance de lad. esglize que une collecte 
seroit faite par toutes les esglises de ceste province et que l’argent 
qui se ramasseroit seroit employé aux afferes desd. habitans de la 
religion; ensemble me feust octroyé deux portions des deniers du 
Roy ayant un pasteur actuellement servent quy nous seroit baillé au 
prochain colloque ; et néantmoings pour l’assistance des priSoniers 
de Rourdeaux que pour mon voyage me feust aussy dors et desja 
octroyé une portion desd. finances, bien qu’il rte soit pas couché 
dans l’acte du sinode ; et de plus feust aussy ordonné que lé sieur 
Martin, advocat et conseiller de la province, se chargeroit de nos 
mémoires pour en parler au Roy et aux députés généraux estant 
député desd. esglizes pour aller fere quelques plaintes et suplications 
au Roy. L’acte de ma députation est dud. jour et ay signé Dupré, 
Bacoue, Lestrade; Digon, Olivier, Lauga, Basset et autres et l’acte 
du synode du tretziesme dud. mois etay signé de Pineau et de Lave- 
ran. Je récéus pour fere led. voyage là somme de27 livrés dti sièur 
Bacoue et un pistolet de Jean Olivier, marchand, de laquelle je dés* 
pensis en mond. voyage la somme de 22 livres 12 sols seulement et 
me suis gardé le reste tant pour cinq livres que j’avois fourni Tes» 
glize lors qu’elle me députa à Bourdeaux pour aller fere hqmolo* 


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- Ifâ 


guei* au ftôy quy y estoit lors arrivé l'accord quy a voici esté faict 
entre le sieur de Calonges et lesd. catholiques de ceste ville que 
pour traire quartz d'escu que led Bacoue me devoit d’espèces ad- 
vancées à Nérae pour nostre procès de la caucellation de mon 
oblige. 


Desbordemenl de la rivière de Garone. 

Le huicliesme de janvier aud. ail [1618] la rivière de Garone sor-, 
tit en telle abondance qu'on disoit ne l’avoir jamais veue sy haute, 
et dura l'inundation quatre jours; elle aporla beaucoup de domage 
tant aux terres quy estoit sesmées qu'au bestial, quy se perdoit et 
noyoit, et aux maisons dont y en eust plusieurs quy feureut par sa 
force et violance renversées, ou plusieurs personnes se perdirent. 
Elle monta de quatre pans plus que jamais elle n’avoit fait, tellement 
que du cousté de délia en la juridiction de la presant ville il n’y pa- 
roissoit rien de terre; tout estoit couvert et inundé, ce quy ne c’es- 
toit jamais veu ny ouy dire, comme les plus vieux de se temps le 
reportoit. 


Persécutions nouvelles par les liabitans catholiques du Mas 
contre ceux de la religion. 

Ceux de la religion de ce lieu estant acablés des longues et véhé¬ 
mentes persécutions qu’ils avoil receu des habitans catholiques des¬ 
puis le commencement des guerres civilles dernières, enfin sur le 
partage quy intervint en la. cour et chambre de Nérac pour leur ré¬ 
tablissement qu’ils demandoit...le roy, par une déclaration spécialle, 
imposa scilance aux habitans catholiques dudit lieu et assoupit, la 
mémoire des choses quy c’estoit passées entre lesdits habitans pen¬ 
dant lesdits mouvemens et ordona que ceux de ladite religion seroit 
restablis en leurs maisons et familles, ensemble l’exercice de lad. 
religion comme ils estoit auparavant lesdits mouvemens, laquelle 
déclaration est du 21 décembre 1617, quy a estée enregistrée et vé- 
rifiiée au parlement de Bourdeanx, comme appert de l’arest sur ce 
donné du 10. mars 1618 et en la chambre de Nérac le 30 dudit, mois 
de mars an susdit 1618, en verteu de laquelle déclaration et enre¬ 
gistrement ceux de la dite religion estant privés du libre exercice 


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~ m - 


d'Kftife’ef Payant point de pasteur se seroit assemblés en la maison 
deDucournau à Saint-Martin le... avril 161? (en ceste assemblée 
Géré et moÿ nous y trouvasmes), pour (en conséquence de l'acte que 
j'aportay du synode de Beaulieu députer quelqu’un au colloque de 
Moncrabeau, quy se tenoit le... dudit mois d'avril; estre pourveus 
d’un pasteur, ce quy auroit esté faict, et, à ses Ans, le sieur Bacoue 
député, lequel estant revenu dudit colloque avec le sieur Beloy quy 
nous auroit esté baillé pour pasteur, nous auroit priés à tous et à 
moy par lettre particulière de nous trouver. le lendemain après son 
arrivée quy estoil le premier de may de ladite année à sa maison de 
Lacoste au délia la rivière de Garoue, ce que je fis avec une 
quinzaine de ceux de ladite religion (Géré rfestoit point en ceste 
assemblée), où étant, après que ledit Bacoue eust desduit l'effaict de 
sa députation, il feust arresté que j’estois député pour aller le diman¬ 
che après à Gaumont au concisloire de la part de l’esglise du Mas 
pour traicter avec les enliens suivant nos entiens règlements de 
l’entretement dudit sieur pasteur, desquelles assemblées, mesmement 
de celle quy avoit esté teneue chez ledit Bacoue ledit premier jour 
de may les catholiques prindrent prétexte pour continuer leurs per¬ 
sécutions et firent informer contre nous par authorité dé la cour 
soubs couleur que le roy avoit deffendeu en ce temps la toutes 
assemblées illicites à ceux de la religion et especiallement l’assemblée 
du cercle quy se devoit tenir ledit premier jour de may de ladite an¬ 
née dans la ville de Castetgeloux, ou ceux de ladite assemblée c’es¬ 
tant présentés ils feurent refusés par les conseuls ù cause des deffen- 
ces etarestz de Bourdeaux et chambre de Nérac sur ce donés et à 
eux signifflés, tellement que, soubz ce prétexte que ceste assamblée 
avoit esté reffuzée ce jour à Castetgeloux, lesdits habitans catholiques 
du Mas, présuposant que c’estoit celle là, l’auroit donné à entendre 
audit parlement et au sieur Argilmont comme ayant esté faicte en la 
terre de M. le comte de S. Paul, lequel fit dès aussy tost métré ledit 
Bacoue, Mérac et Lagahusère, entiens de Caumont, dans la prison et 
le parlement députa ung huissier pour informer, quy ouyt dix ou 
douze tesmoings déposant fausement. Cependant je feus député à 
Nérac pour présenter requeste en la chambre affln de fere eslargir 
desdites prisons lesdits Bacoue, Mérac et Lagaguzère, ce que j'obtins 
le lendemain que je feus arrivé, et, pour signifier arest audit sieur 
Argilemont, j'emmenay toute la nuict Bernatou, huissier de ladite 
chambre à ce député, le tout avec grand diligence, craignant qu’ils 
ne l’eussent conduits à Bourdeaux, ou, je croy, selon l’aparance des 


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- 175 - 

choses pour lors qu’ils feussent esté mal traictés. Cependant le pays 
estant toutallarmé de cestte assemblée qui se devoit tenir à Castelja- 
loux et soubs la fausse impression que nos ennemis avoit donnée 
tant audit parlement qu’à Monsieur Roquelaure, ledit sieur Roque* 
laure m’escrivit une lettre pour l’aller trouver à Bourdeaux affin de 
l'esclercirde cest affere, où je feus par l’advis de ceux de ceste esglise 
et concistoire de Thonains, ou estant je feus trouver Monsieur Pi* 
nière(?) et Caraeron, ministres, quy, ayant assemblé quelques uns 
du consistoire, trouvoit fort estrange de ce que j’estois allé là sa¬ 
chant que ledit parlement estoit animé contre nous et estoit réso- 
leus de m’en fere retourner sans parler à mon dit seigneur maistre, 
leur représentay nostre ignoscence, et, me voyant résoleu à rendre 
compte de ceste assemblée, s’en vindrent avec moy trouver ledit sei¬ 
gneur au château du Ha où je luy récitay l’alTere de mesme façon 
qu’il c’estoit passé et me remit à l’après disnée, où m’estant rendu 
je truvay monsieur le président Lalane quy informa particulièrement 
de ceste assemblée, et je recogneus fort bien qu'il eu parloit de pas¬ 
sion, comme ayant receu une fausse impression, croyant ce quy ré- 
sultoit d’une fause information qu'il avoit veue, tellement que pour- 
suyvant d’estre conjédié de mondit seigneur, je feus aresté encore 
jusques au lendemain que je feus adverly par un gentilhomme que 
le parlement alloit décréter lesdites informations de prinse de corps, 
ce quy m’occasiona d’aller trouver monsieur le baron de Monferran 
pour scavoir dudit seigneur de Roquelaure si j’eslois assuré audit 
Bourdeaux sur sa lettre, quy lui respondit qu’après la sortie du pa¬ 
lais il luy scauroil dire la vérité et résolution quy se preudroit en 
cest affere, ce qu’il ftst et luy dit que je m’en alasse sans le voir, car 
sy j’estois rencontré on me feroit du desplaisir à cause que ledit par¬ 
lement avoit se matin décrété lesdites information ; ce que m’ayant 
faict scavoir je m’en partis le plus secrètement que je peux et, 
estant arivé en ville, je fis entendre à tous ceu de lad. religion l’efaict 
démon voyage et, voyant que lesafferesaloit mal pour nous, il faleut 
quitter nos maisons et nous retirer à Thoneins pour ne tomber à la 
discrétion de nos ennemis, où nous estant retirés nous feusmes eu 
corps nous présenter aux pieds de la cour et chambre dudit Nérac 
ou désia nous nous estions pourveus en cest affere ; ce néantmoings 
le parlement ne laisse de passer oultre et octroyer deïïauts à faute 
de nous représenter au préjudice des arests de la chambre, prési¬ 
dant M. Pichon, portant injonction et déclaration de paines contre 
le greffier de Bourdeaux à faute d'aporter lesd. informations et pro- 


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Cédures, tellement qu'estants constraincts et sy fbrtprefeséS, nous 
résolûmes d'envoyer en cour pour obtenir une interdiction contre 
led. parlement, ou je feus député par acte du 20juillet 1618, ou 
estant arrivé je truvay que le Roy estoit à Saint-Germain-en-Layc où' 
je feus le lendemain et, ayant trouvé les députés généraux ils me di¬ 
rent que mon arest estoit donné ce quy estoit vray ; mais il-le fausit 
fere corriger apres qu’il feust expédié, d’autant que messieurs les' 
députés ne c’estoit point advisé de deux manques quy y estoit et la 
correction feust plus fâcheuse et difficile que l’arest mesme tellement 
que la sollicitation et tracas que je fis en cet affere me rendist telle¬ 
ment mal que je detneurois six.sepmaines extrêmement malade 
presque hors d’espoir d’en relever; ayant heu mon expédition et re- 
veneu en convalescence, je me rendis èn ville le 10 octobre de la¬ 
dite année, ou je trouvai que Monseigneur du Maine 1 avoit remis 
ceux de ladite religion en la ville avec l’exercice de la religion et 
nous sursoyant aux poursuites d’une part et d’autre pour raison des-, 
dites assemblées, comme apert de l’acte du restablissement fâict par 
Boyvin, archer des gardes du corps de mondit seigneur,'du 25 septem¬ 
bre auditan, estant reveneu et rendeu conte de mon voyage et dépu¬ 
tation, je feus autrefois député vers mondit seigneur du Mayne sur le 
trouble et empeschement que les conseuls nous aportareut à ce que 
l’exercice de ladite religion ne feust continué en la maison du capi¬ 
taine Dupré où il avoit esté commencé, ensemble pour fere voir à 
mondit seigneur l'arest que j'avois apporté du conseil touchant l’in¬ 
terdiction dudit parlement pour l’affere desdiles assemblées quy 


1 Nota que Monseigneur le duc de Mayene, ayant heu du roy le gouver¬ 
nement de ceste province de Guiene, sy en vint acompagné de deux cens 
gentilhomes et je manquis à mon voyage en cour de le rencontrera Poi¬ 
tiers d’un jour, car il passa le 26 dudit mois de juillet etmoy le 27 du 
mesme mois ; et de là il print la voye de la poste vers Bourdeaux et je m'en 
allois parla voye du messager, tellement qu'il arriva audit Bourdeaux vers, 
la fin dudit mois de juillet et estant en la province il fist ledit resloblisse* 
ment et logea sa compagnie dans la présent ville le 17 septembre, quy y 
demeura jusques au 10 octobre de ladite année, mesmes Monsieur de 
Tianges, quy estoit lieutenant de ladite compaignie, demeura malade de la 
fièvre chez madesmoiselle Duduc jusques au 25 novembre qu’il s’en allaà 
Bourdeaux estant encore fort mal. Ceste compagnie fist quelque petit ra¬ 
vage en ville mais non pas sy grand quelle fesoit ailleurs où elle pas* 
•oit* . 


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- m 


pstoit du 28 juillet 1618 et pour plusieurs autres choses ç|uy estoit 
portées par acte de mon envoy et mémoires. 


Signes au ciel. 

Le 28 octobre audit an il pareut un grand signe au ciel en forme 
de demy cercle de couleur rouge et bluastrc ; ledit signe pareut tous 
les matins continuellement jusques au 8 du mois de nouvembre, et, 
comme ce signe disparut, il y en eust un autre en forme d’estoille 
ayant une longue queue, l’estoille en bas vers l’orient et le crain en 
haut vers l'occident, quy pareust une fois bluastre et autreffois blan¬ 
che, l’esloille fort brillante et son crain long démesurément. Elle a 
duré jusques à presanl 14 décembre depuis le 8 novembre et conti¬ 
nue encore ù paraistre tous les matins deux ou trois heures avant le 
jour, Tous les deux signes venoit de vers l’orient et tendoit au cou¬ 
chant et disparoissoit b mesure que le jour se levoit. Le 18 de décem¬ 
bre ladite estoille commencea 5 se lever sur la minuit et apareut au 
Contraire qu’elle u’avoit acoustumé ayant sou crain en bas vers l’o- 
riant et l’eetoille vers l’occidant, elle paroist de mesme coleur que 
de costume. Le, 26 dudit mois de décembre ladite estoille dispareut 
et n’a esté veue despuis, tellement qu’il liât un extrêmement beau 
temps jusques au quatorziesme février suivant sans nulle pluye ce 
que ceux de ce temps disent n’avoir jamais veu en ccste saizon et 
croyait ou que c’estoit un effaict de ceste comète. 

A suite de ce beau temps monseigneur le duc du Mavne, gouver¬ 
neur pour le roy en tiuiene.ayanl prins les canons quy estoit au chas- 
teau du Ha à Bourdeaux que monseigneur Roquelaure tenoit, luy 
voulsit aussy avoir ceux qu’il avoit au chasteau de La Réolie, mais 
If. de Roquelaure y envoya dans ledit chateau cent ou six vingts hom¬ 
mes pour résister contre mon dit seigneur de Mavene, lequel flst le¬ 
vée de quelques gens et les envoya dans la ville de La Réolie et en¬ 
tre autres monsieur d’Argillimont quy y feust employé et emmena 
d’este ville les cousins Royaumes, fraires, le vieux et le jeune, La- 
vissière fils, Baqué, gendre de Lavissière, Laurichesse, Bernard Den- 
d.uran et quelques autres. Monsieur Fabas, monsieur le conte Lau- 
zun, monsieur Baraud tenoit le parti de mon dit seigneur, mais on 
tenoit que le party de monsieur Roquelaure auroit esté plus fort, car 
mpnsieurde Pardaiilan, Castelnau, Lavauguyon et autres grands 

ii 


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seigneurs du haut pays et Languedoc le désiroit servir ; mais enfin 
ils s’acordarent le 21 février 1619 que ceux du château sortirent avec 
leurs espécs simplement au milieu des autres quv estoit le long de 
la reue.rangés en armes et le mesme jour mondit seigneur entra 
dans le château et estant sorly alla coucher à Marmonde pour se 
rendre le 24 dudit mois à Agen tenir les estais qu'il y avoil convo¬ 
qués. 


1619. Esvazion de la reyne mère de Blois où elle avoil esté reléguée. 

Le roy Louis XIII à presant régnant ayant relégué la reyne sa 
mère en la ville de Blois après qu'il eust faict tuer le marquis d’An- 
cre et emprisoné monsieur le prince de Condé, où elle ayant de¬ 
meuré près de deux ans, en fin par le moyen de ses amis et espécial- 
lemenl de monsieur d’Espernon, elle auroicl faict une ligue pour se 
fere rédimer de sa détention et de faict monsieur d’Espernon ayant 
receu quelque mescontentement de sa Magesté se seroit retiré à Mais 
où ayant demeuré sept ou huict mois enfin un jour à l’improviste, 
sans la permission et congé de sa magesté, il s’en seroit allé à An- 
goulesme où estant, pour fere éclore son dessain, il auroit envoyé 
enlever ladite reyne mère du chasleau de Bloys où sa magesté l’a- 
voit envoyée pour n’en partir sans son commandement et, ayant faict 
ceste exécution de nuit, l’auroit emmenée à Loches et de là dans 
Angoulesme. Sa magesté, aigri de cest affront et résoleu d’en avoir 
raison,auroit envoyé en ceste province des comissions à Monseigneur 
le duc de Mayene, son lieutenant, pour fere trois régiments et, peu 
de temps après, on auroit encore envoyé quelques autres pour grossir 
ses gens. Ses afferes se sont passés puis le 23 février que la reyne 
sortit jusques à ce jour 25 du mois de mars de l’année susdite, telle¬ 
ment que les troupes n’atendent que le mandement de monseigneur 
du Mavne pour se rendre où sa magesté luy mandera. 

Ls 2 avril en ladite année monsieur Pardaillan Boisse, quy estoit 
aux mauvaises grâces de mondit seigneur du Mayne, ayant receu 
mandement de le voir de sa Magesté et mondit seigneur de le rece¬ 
voir, s’entrevirent à Aiguillon le susdit jour où monsieur de Pardail¬ 
lan l'alla truver, lequel feust grandement caressé de mondit seigneur 
quy lui promit que des premières commissions qu’il auroit de sa ma¬ 
gesté il luy en feroit part et à ses amis, et ce dit jour il partit d’Egui- 
Jhou par eau pour s'en desscndre à Bourdeaux. Monsieur de Pardai- 


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lhan, suivy de cinquante gentilshomes, l’acompaigna jusques à 
Thonains où je feus député par ceux de la religion de ceste ville avec 
M: Jean Basset fils pour aller faire la réYérance de leur part à mou- 
dit seigneur du Mayne, ce que je fis, et mis audit Thonains dans un 
bateau avec les conseuls dudit lieu et dès aussy tost qu’ils luy eu¬ 
rent parlé je le saluay et lui fis entendre quelques plaintes que j’avois 
à luy fere contre maistre Anlhoine, prieur de ceste ville ù cause de 
quelques poursuites qu’il nous faisoit au Parlement de Bourdeaux 
pour nousempescher l’exercice de la religion et sur la délantion que 
le parlement nous faisoit d’une interdiction que j’avois obteneue en 
cour, le tout au préjudice du reslablissement que mon dit seigneur 
avoit faict auparavant de l'exercice de ladite religion en ceste ville, 
tellement qu’après luy avoir longuement parlé il me promit que 
l’alant I ru ver à Bourdeaux il feroit entendre la dite coinission et 
aresteroit la poursuite du prieur, et me donna toute sorte de con¬ 
tentement. 

Le mercredi 3 avril la compaignie de monsieur Comarque passa 
devant ceste ville et s’en alla loger à Lagruère. Le 4 dudit mois an 
susdit la compaignie de monsieur Malevirade logea à Sainct Martin... 
et le 7 desdits mois et an les compaignies du sieur Marin et Autièges 
passarent devant ceste ville et sont descendeues suivant les autres ; 
et le 8 dudit mois le régiment de monsieur de Moncaup logea en 
ceste juridiction. Ledit sieur Moncaup logea et fit sa baricade en nos- 
tre metérie ù Sainct-Marlin et demeura jusques au lendemain matin 
qu'il deslogea et passa la rivière eii ceste ville et s’alla loger au délia 
es paroisses de ceste juridiction et y demeura deux jours. 

Le dixiesme desdits mois et an la compaignie de monsieur de Mon- 
brun, capitaine au régiment de Guiene, passa devant ceste ville avec 
son lieutenant et son enseigne qui estoict monsieur Betbeze, fils 
aisné de monsieur Dupuy, seigneur de Montaignac; c’estoit la plus 
belle compaignie quy ayt passée en ce lieu, compozée de trente ca¬ 
dets et de quatre-vingts dix autres lionesles hommes bien couverts, 
et allarent prendre leurs armes à Marmande où monsieur de Moupe- 
zat estoit. 

Le treize dudit mois audit an la compaignie de monsieur de 
Lupé, capitaine au régiment de Guiene, passa aussy devant ceste 
ville, composée de quatre-vingt-cinq hommes seulement, et, le qua* 
lorziesme, monsieur Lagraula, lieutenant de la compaignie de mon¬ 
sieur Roquelaure passa avec trente-cinq ou quarante chevaux! Peu 
après les troupes de mondit seigneur marchèrent vers Angoulèsmeoù 


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mon dit seigneur estant arrivé, le roy apesa tous les désordres par 
une bonne et ferme paix qu’il donna ù ses subiects. Toutes les troupes 
étant congédiées se retirarent vers la fin du mois de may ensuivant 
de la mesme année, sans coup férir. 


<-Dépittalion /dicte de moy par l’esglise du Mas en l'assemblée mixte 
et synodalle à Clairac. 

Le mardy vingt sepliesme aoust audit an (1619) je partis d’este 
ville en compaignie de monsieur Belloy et de Basset, entien de cesle 
esglize, pour me truver en l'assemblée mixte et synodalle quy se te* 
noit à Clairac suivant la députation faicte par l'esglise de moy, où je 
demeuris avec lesdits sieurs despuis ledit jour 27 aoust jusques au 5 
septembre suivant, que sont neuf jours et payés pour ma despence, 
h raison de vingt sols, par jour neuf livres; pour le louage d’un che¬ 
val pour m'en revenir, un quart d'escu ; de plus j'avois baillé à un 
batelier que j'avois aresté pour m’aporter en ville m'estant Iruvé mal, 
une pièce de dix sols, revenant en tout à la somme de dix livres six 
sols, et huict que l’esglize me doit rembourser. 

(.4 suivre.) 


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POÉSIE 


LA FIN DE CARTHAGE 


Enfin Rome a dompté l’orgueilleuse Carthage 
Et la riche cité, qui mirait dans son port 
Ses palais somptueux, ses flottes et son fort. 

Etend ses murs ruinés sur un champ de carnage. 

Six jours, six nuits durant, combattant avec rage, 
Asdrubal a lutté ; mais, trahi par le sort, 

Sous le ciel assombri voyant planer la mort, 

Aux genoux du vainqueur il tombe sans courage. 

Au sommet de Byrsa, dans le temple d’Eschmoun, 
Debout sur la terrasse où mugit le simoun, 

Sa femme au cœur altier que la fureur enflamme. 

Sous ses lourds ornements sentant rougir son front, 
Lance ses deux enfants dans l’édifice en flamme 
Et s'y jette après eux pour cacher son affront. 

L. de BOSREDON. 


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BIBLIOGRAPHIE REGIONALE 


Les Maisons d’Henry iv dans les Landes de Gascogne et d’Albret, 
par Alexandre Nicolaï *. 

Henri IV, le prince aimable et simple, le politique génial, le cau¬ 
seur étincelant, le héros épique, l'amoureux légendaire ! Quel nom 
plus magique sur la couverture d’un volume, et quelle figure plus 
attrayante ? Comment ne pas faire bon accueil • au seul roi dont le 
peuple ait gardé la mémoire »? En ce qui le touche la curiosité 
n’est jamais assouvie, l’intérêt n'est jamais épuisé, surtout lorsqu'il 
s'agit de la partie de sa vie qui précède son avènement au trône de 
France. 

En effet, bien qu'on ne puisse nombrer les volumes, pièces de 
théâtre, brochures, plaquettes, articles qui la concernent, la jeunesse 
du roi Henri, plus aventureuse et plus variée que le roman de plus 
inventif, la jeunesse du roi Henri est peu connue et mal connue ; 
et il nous souvient de ce que nous en disait un jour notre ami Tho- 
lin : « Quelle belle histoire ce serait à écrire pour quelqu'un qui 
pourrait lui consacrer dix années de sa vie ! » 

Il disait vrai. Et cependant, si dix ans sont beaucoup dans la vie 
d’un homme, peut être encore ne serait-ce point assez pour un tel 


1 II a été tiré de cet ouvrage 40 exemplaires illustrés de 34 gravures 
dans le texte et accompagnés d’un carton contenant chacun un dessin ori¬ 
ginal et 8 planches photographiées donnant : 1’ 4 portraits d’Henri IV ; 
2‘ le portrait de Jeanne d’Albret ; 3* les tours de Barbaste; 4* le Prieuré 
de Durance; 5* la reproduction d’une vieille gravure représentant l'aven¬ 
ture d’Henri IV et du charbonnier de Capchicot. — Chaque exemplaire du 
prix de 10 fr., est numéroté et signé. Feret et fils, libraires, 15, Cours de 
l’Intendance, Bordeaux, 


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- 183 - 


sujet. Mais aussi en quelle société étrange et spirituelle, imposante 
et austère, brillante et gracieuse ne vivrait-on pas, dans la demeure 
patriarcale et folâtre du bon roi Henri d'Albret, dans l’intérieur pu¬ 
ritain de la reine Jeanne et à la cour splendide des derniers Valois ! 

Quelle foule ondoyante et diaprée que ces poètes et ces ministres, 
ces magistrats et ces moines, ces mignons et ces capitaines, sans 
compter ces femmes aussi séduisantes dans les cabanes des Landes 
et les parcs de la Baise que dans les bals de Nérac et les fêtes de 
Fontainebleau 1 Aussi, avec de tels acteurs, que de mystères, que de 
haines, que d'amours, que de poésie, que de folies, que de chasses, 
que de coups d’épée, que de sièges, que de batailles, que de politi¬ 
que, que de grands évènements ! Et dans quel décor : d'abord les 
vallées riantes, les gaves bondissants, les pics neigeux des Pyrénées; 
ici les bois ombreux, les steppes parfumées de l'Albret et de l’Arma¬ 
gnac; là-bas, les méandres de la Seine, les terrasses de Saint-Ger¬ 
main, les galeries du Louvre 1 

L'historien en tous cas, aura lourde tâche. Mais si l’architecte 
qui doit élever l’édifice n'a point encore paru, il n’en est que plus 
juste d’accueillir favorablement ceux qui, peu à peu, réunissent les 
matériaux de la constrnction. Or c’est une pierre toute taillée que 
nous apporte aujourd'hui M. Nicolaï. 

Ce qu'il nous décrit, c'est une partie du décor ; et son but est de 
nous faire connaitrc non point les maisons mêmes ayant appartenu 
à Henri IV ou plus exactement à Henri de Navarre, mais bien les 
métairies, pavillons, gentilhommières ou castels dans lesquels, en ses 
courses de jeunesse à travers la Gascogne ou l’Albret, l’infatigable 
prince, pour cause de guerre, de chasse ou d’amour, s’abrita, man¬ 
gea, but Ou séjourna. La description archéologique de ces maisons 
parait avoir surtout préoccupé l’auteur ; mais il n’a pu s'empêcher 
de glisser souvent dans l’anecdote historique. La pente était riante 
et, s’il rappelle parfois des historiettes connues, elles viennent si 
bien à point et sont si aimablement contées qu'on est tenté de se 
féliciter de la digression. 

Les premières maisons où nous mène M. Nicolaï sont de simples 
métairies de Damazan et de Figuès dont la description constitue 
certainement une des parties les plus intéressantes et les plus neu¬ 
ves du travail. Il y a là, en effet, une reconstitution bien étudiée de 
l’habitation rurale aisée du xvi® siècle en Agenais, qui fixe comme 
construction,) distribution et mobilier, un type de demeure non dé¬ 
pourvu d'art et d’originalité, mais qui, malheureusement, tend à dis- 


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— 18 * — 


jiafaitre du sol en raison de sa modestie même. En cherchant un peu 
cependant, les artistes et les archéologues pourraient encore trouver 
dans le Lot-et-Garonne nombre de batiments ruraux, granges et' 
surtout pigeonniers dont la conception pittoresque et l'exécution 
gracieuse mériteraient d’être conservées par le dessin. 

M. Nicolaï nous promène ensuite dans les curieuses rues du vieux 
Calteljaloux ; avec lui nous pénétrons dans la maison des Brocas si 
riche en son délabrement sous les médaillons princiers qui ornent 
sa cour intérieure et toute flère encore d’avoir logé trois rois. Puis 
voici le château de Malvirade près duquel huguenots et catholiques 
s’écharpèrent dans un de ces corps à corps furieux où, aveuglés par 1 
la haine de parti, parents et amis se ruaient les uns contre les au¬ 
tres. Voici la Tour d’Avance et la Tour Neuve,ces donjons étranges, 
massifs, solitaires, perdus dans la rase campagne, rudes et solides 
témoins de stratégies disparues et de luttes oubliées. Voici Capchi- 
cot, le manoir du charbonnier philosophe et de la charbonnière 
fûtée, si pimpante en cotillon court, lesquels firent souche d’honnê¬ 
tes gens, en dépit du qu'en dira-t-on. 

Puis la course à travers pays nous amène aux Tours de Barbaste, 
aux « Quatre-Sœurs » si hardiment campées sur la Gélise pour dé¬ 
fendre le moulin caché dans leurs flancs, lequel moulin, depuis, leur ' 
a bien rendu la pareille. Créneaux, archères et mâchicoulis ne sont 
plus en effet d’un nsage courant, et l'esprit pratique de notre siècle 
eût mis, comme bien d’autres, à engraver les routes les vieux moel¬ 
lons du château, si son abri n’eut été utile à la meule et ses voûtes 
propices à la conservation de la farine. Force meuniers dont le 
temps a rongé la mémoire se sont succédés dans le moulin ; un seul 
survit et survivra. Vous l'avez nommé : c’est le roi Henri, le fameux 
* mouliey de las tous de Barbasto », à qui ce titre modeste (lisez la' 
légende) sauva la vie et fit perdre un baiser. 

Enfin, après ces randonnées dans l’Albret, nous nous reposons à 
Durance. Durance : forêt, bastide et prieuré, l'un des asiles intimes 
préférés d’Henri de Navarre, a fourni à M. Nicolaï quelques-unes de 
ses meilleures pages. Sa description et sa délimitation du parc créé 
par Antoine de Bourbon sont un excellent morceau de topographie 
historique. Nous ne regrettons qu'une chose, c’est que notre guide 
n’ait pas eu le loisir, au risque d’un hors-d'œuvre, de nous dépein¬ 
dre, d’après les sources, une des chasses du « reyot », veneur émé¬ 
rite, formé qu’il avait été à l’école de Charles IX, auteur classique en 
la matière. 


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— 185 — 


En revanche nous assistons, à l'oube, à l'arrivée inopinée du bon 
prince dans sa bastide tapie au milieu des bois; et nous avons quel¬ 
que droit d'v pénétrer à sa suite, car, par une donation intelligente, 
la porte en appartient aujourd'hui à notre Société des Sciences, Let¬ 
tres et Arts. Le son du cor a mis en émoi la population et c’est au 
milieu des saluts, des révérences et des sourires que le roi arrive au 
modeste logis qu’est son château de Durance. Il appelle les hommes 
de leur nom, embrasse les enfants, prend le menton aux fillettes et 
jette les indestructibles germes de cette popularité unique qui, au 
même lieu, lui survit de trois siècles, intense comme au premier 
jour. Il ne faudrait pas croire pourtant, comme on l’a fait quelque¬ 
fois, qu’il fie devint si populaire qu’en abusant de la familiarité et en 
se rapprochant du commun par l'allure et le train. Le peuple a 
toujours aimé le panache et il avait où se satisfaire avec Sa Majesté 
le roi Henri 111 de Navarre. Si celui-ci se qualifiait en riant de cadet 
de Gascogne, il était loin en réalité de faire le « petit compagnon >, 
et il eut été mal venu celui qui ne l'eût point pris pour ce qu’il était, 
pour un des puissants de l'Europe. Chef des huguenots de France, 
beau-frère du Roi, premier prince du sang, gouverneur de Guyenne, 
il ne conservait il est vrai, qu'un lambeau de sa Navarre, mais il 
était souverain de Béarn et réunissait dans sa main les immenses 
domaines'des Foix, des Armagnac et des Albret, auxquels il faut 
joindre, sans compter le reste, le Périgord,le Limousin et le Vendô- 
mois. C'était en souverain et en souverain fastueux qu’il vivait à 
Nérac. La reine Margot qui s‘y connaissait et qui est peu suspecte 
d'admiration, déclare que sa cour n'avait rien à envier à celle de 
France : entourage brillant, gardes écossaise et suisse, vieille garde, 
chambellans, écuyers, officiers à foison, nains et fous en titre d’of¬ 
fice, force dames surtout, la fleur de l’escadron volant; état de mai¬ 
son magnifique, grand luxe d’écurie, de vénerie et de bouche, jar¬ 
dins et volières peuplés d’animaux exotiques, foison de bijoux, de 
plumes, de belles étoffes, bals continuels, galantes promenades, co¬ 
médie italienne, jeu endiablé et finalement, pour couronner le tout, 
si l'on en croit les objurgations désespérées de Duplessis-Mornav, 
des dettes énormes ! On voit donc que les bûcherons et les brassiers 
de Durance s’émerveillaient à bon droit quand il arrivait au Béar¬ 
nais de déjeuner à leur table d’un morceau de choine arrosé de 
piquette, et que jardinières et charbonnières avaient quelque raison 
d’apprécier les hommages d’un vert-galant qui oubliait pour elles 
Jiebours, Dayelleou Fosse use, 


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- 186 - 


Mais outre le polit castel de Durance, il est, non loin de la bastide, 
un autre lieu, que M. Nicolaï nous montre aussi, sur la foi d’un frag¬ 
ment de lettre assez peu explicite, comme une des maisons du roi, 
c'est la Grange, autrement dit le Prieuré de Durance. An fond, rien 
ne s’opposant à ce qu'il dise vrai, nous nous garderons de lui cher¬ 
cher querelle. Nous ne serions point étonné d’ailleurs que son but 
ait été de nous faire connaître, en tout état de cause, cette curieuse 
construction monacale et celui qui l’habite après l’avoir sauvée de 
lamine, M. l'abbé Dardy. Grâce à cet ecclésiastique artiste et lettré 
la vieille Grange, jadis chef-lieu d’exploitation agricole, hospice et 
forteresse, offre encore aux touristes l’attrait de ses défenses, de ses 
appartements et de sa chapelle, et aux amis le charme de l’hospi¬ 
talité. Le respectable curé de Durance n’a pas seulement conservé 
et restauré un spécimen bien rare d'architecture médiévale, il a de 
plus recueilli avec soin et écrit avec goût les souvenirs légendaires 
du roi Henri dans la contrée, et de ces souvenirs souvent, comme il 
nous le dit, M. Nicolaï s’est inspiré. 

En résumé, la battue que notre auteur a faite dans l'Albret a été 
complète et féconde. Il nous promet de la continuer en d’autres 
pays et de suivre son héros d’étape en étape. Nous en acceptons 
l’augure, d'autant mieux que M. Nicolaï dessine en même temps 
qu’il écrit, et que de nombreux dessins faits sur nature éclairent le 
texte et confirment les descriptions consciencieuses de ses ouvrages 
eu leur donnant le cachet tout spécial de la chose vécue. 

Francisque Habasque. 


« 

* * 


Boyer d'Agen. La Rome des Papes sous le Pontificat de Léon xiii. — 
— Paris, Silveslre. Grand in-4° illustré. 1" fascicule. 

Qu’il me soit permis d’étre infidèle pour une fois â l’itinéraire de 
mes Etapes archéologiques en Italie, pour aller faire à Rome une 
courte visite préparatoire en prenant pour guide un livre nouveau 
qui ne m’est pas moins cher par l’auguste sujet dont il traite que par 
le nom aimé de son auteur. 


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C'est la Rome des Papes sous le pontificat de Léon XIII, par l(. 
Boyer d’Agen, ou du moins c’est le premier fascicule de celjvre qui, 
nous n’en saurions douter après ce début, sera un des plus beaux qui 
aient été écrits sur Rome. 

Un jugement aussi affirmatif devrait être fortement motivé, «t en¬ 
traînerait une sérieuse étude comparative que nous aimerions A 
faire, s'il ne nous était interdit de dépasser les limites d'une simple 
note bibliographique. A défaut, nous devons au lecteur et nous nous 
devons à nous-mème d'établir que ce n’est pas à la légère, et pour 
le plaisir de louer l’œuvre d’un ami, que nous nous engageons aussi 
formellement. 

Sans doute, nous n’avons pas la prétention d’avoir lu tous les ou¬ 
vrages consacrés à Rome - la vie d’un homme n’y suffirait pas — 
mais nous en avons lu notre bonne part, et il n’en est pas un parmi 
les plus importants dont nous n'ayons vérifié sur place les descrip¬ 
tions et les peintures. C’est peu encore; posséder la littérature d’un 
sujet est chose ù la portée de toutes les patiences; par dessus tout il 
faut être imprégné et comme saturé de ce sujet, il faut l’aimer avec 
passion., 

Chacun de nous a sa patrie d'adoption presque aussi chère que 
celle d’origine, le pays de ses rêves, La Mecque idéale vers laquelle 
tournent toujours ses aspirations comme le musulman qui dirige in¬ 
variablement sa prière vers le pavillon sacré où s’abrite le tombeau 
du prophète entre la pierre d’Abraham et le puits (Je Zem-zem. Cette 
patrie d’adoption, « cette Jérusalem que nous voyons d’en haut » 
celle vers laquelle s’envolent nos plus chères rêreries et où tendent 
sans cesse nos nostalgies c’est 1 ’tirbs, la ville par excellence, la ville 
aux sept collines, qui, si elle a pu nous désappointer quelque peu 
tout d'abord, nous a laissé au cœur un souvenir à la fois radieux et 
poignant qui nous hante sans cesse comme celui d'un Eden natal 
dont nous aurions été bannis sans espoir de retour. 

Quand on a un tel culte pour sou idole, on peut délibérément s’a¬ 
bandonner A celui qui la célèbre le mieux, alors qu’on sort tout ému 
de la lecture de son ouvrage. 

M. Boyer est un peintre admirable; non pas un de ces hollandais 
minutieux qui ne laissent à décrire aucun des détails placés sous 
leurs yeux, au besoin renforcés par les besicles et la loupe, mais en 
florentin du grand siècle qui, à larges touches expressives et sûres, 
accentue la ressemblance, dégage le trait significatif, marque la 
grandeur, fait sentir la poésje, palpiter la vie, apparaitre tout ce qui 


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échappe au regard indécis du profané et théine, trop souvent, à cëux 
qui se croient de la race des dieux. Les pages dans lesquelles il nous 
fait parcourir les étapes successives des monts bleus de l’Ombrie au 
dôme de Saint-Pierre, la campagne romaine, la ville elle-même, le 
bourg, enfin cét incomparable Vatican tout regorgeant de splendeurs 
et de merveilles, sont belles comme un frontispice de Piranèse en 
tête de l'œuvre de Michel Ange. 

Avec quel inexprimable serrement de cœur ne les avons-nous pas 
lues! Comme nous sentions à chaque ligne la poignante impression 
de revoir les vastes horizons, les monuments et les aspects divers de 
la ville sans égale I 

Les éditeurs ont fait d’ailleurs pour le mieux afin de mettre le 
contexte graphique, l'illustration, à la hauteur de ce texte étincelant; 
c'est une justice h leur rendre, une dette de reconnaissance à leur 
payer. Littéralement prodiguées, les reproductions des vues photo¬ 
graphiques de Rome viennent, à chaque paragraphe, souligner de 
leur irrécusable témoignage les éblouissantes descriptions de l’au¬ 
teur. La prose si vivante de celui-ci pourrait se passer d'un tel se¬ 
cours, mais cependant quel charme pour le lecteur de pouvoir com¬ 
parer le document scientifique avec le monument littéraire! Grâce à 
ce concours, il peut se faire une idée personnelle, comme s’il avait le 
bonheur d’entreprendre cette initiation sublime sur les lieux mêmes 
qu'illumine la grandeur des Césars doublée de celle des pontifes ro¬ 
mains. 

Ah ! ces héliogravures, pour un fanatique de Rome, quelle joie de 
les admirer en les confrontant aux radieux souvenirs rapportés de 
ce fond prédestiné du Latium où le Tibre flavescent roule ses ondes 
bourbeuses entre les ruines mélancoliques du Palatin et le Vatican 
où s’étagent des palais que dépasse de toute sa coupole la métropole 
du monde ! 

Voici Yagroromano où serpente le gigantesque aqueduc de Claude, 
ondulé comme une hydre colossale et majestueuse, comme une 
rangée infinie d’arcs triomphaux. Voici les vieilles portes aux nobles 
pierres auxquelles le temps, edax rerum, est venu émousser ses 
dents insatiables Voici encore, comme au temps du Poussin, les rues 
pittoresques où des chevriers nonchalants gardent leur capricieux 
troupeau à l’angle d’un palais bâti par San Galloou bien par Vignola ; 
les classiques promenades où d’amples vasques de marbre s’arron¬ 
dissent à l’ombre des pins harmonieux; les palmiers d’Orient qui 
prospèrent dans un humus formé des poussières de vingt siècles et 


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au fond duquel on trouverait peut-être les gigantesques ossements 
d'un éléphant de Pyrrhus; les basiliques majeures resplendissantes 
de mosaïques comme des églises byzantines, sévères, nobles et pures 
comm e des temples a ntiques... 

Vous souvenez-vous de la comparaison qu’établit Victor Hugo,,en 
une de ses Orientales , entre le vainqueur d'Austerlitz et le volcan 
fumeu? qui dresse sa tête colossale au-dessus des collines de la 
Campanie ? Elle me revient en mémoire en parcourant des yeux cette 
opulente illustration. De Sant’ Onofrio, où dort le Torquato près de 
l’hémicycle de Philippe de Néri, de la Villa Médicis, toute vibraule 
des souvenirs de nos plus grands artistes,du Finpio abritant ses blan¬ 
ches statues sous l’inaltérable verdure de ses yeuses, des grahds 
murs ébréchés du Palatin, où le lézard se réchauffe au soleil sur le 
marbre auguste des maitres du monde, de partout où l’appareil du 
photographe s'est posé, apparaît, magnifique et géante, au-dessus des 
flots de maisons, de palais et d’églises, qui ondule autour des sept 
collines, la sublime coupole vaticane, telle qu'un Mont-Saint-Michel- 
au-péril-de-la-mer, sur les vagues en démence de l’océan breton. De 
tous les points de l’horizon, des grèves d’Qstie, où saint Augustin 
s’entretint pour la dernière fois avec sainte Monique, et des monts 
de la Sabine où se cachent les ruines d’Albe-la-longùe et du camp de 
Lars Porsenna, l’éblouissant colosse surgit au-dessus de la vaste 
plaine, se profile sur le radieux horizon, effleuré: au passage par 
l'aile des vautours qu’interrogeait l’antique Romulus, et concentrant 
la pensée sur l’auguste vieillard qui depuis dix-huit cents ans préside 
aux destinées de Rome et de l'Eglise. Car ici, plus que dans les 
strophes de Hugo, le mont se lie au héros, le colosse plus qu’humain 
s’identifie au dôme de marbre, qu'il anime, qu'il hante, dont il est 
l’auteur et la raison d’être : un lien indissoluble les unit. Tout fait 
converger la pensée vers le grand vieillard au doigt duquel brillé 
l’anneau du pécheur, comme tout conduit le regard vers la coupole 
harmonieuse et géante que Michel Ange suspendit dans les airs au- 
dessus de la chaire de saint Pierre. Il en est dans l’œuvre de M. Boyer 
comme de cette Borne émouvante qui restera toujours la Ville éter¬ 
nelle, quelle que soit l’étiquette éphémère que la politique y applique 
un moment. Je ne saurais trouver mieux que cette comparaison 
pour caractériser ce livre. 

Dans son entier,l’ouvrage comprendra quatre parties : le ConôlaM 
de Léon XIII, une Journée au Vatican , la Rome des Papes et le 
Pontificat de Léon XIII. Nous ne pouvons parler aujourd'hui que 


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de la première, celle qui prépare les autres, les explique et motive 
leur raison d’êire. 

Supprimez les Souverains Ponlifes, que restera-t-il de Rome, sinon 
un désert hérissé de ruines et de monticules recélant des édifiées 
écroulés, comme celui dont les guerres, les invasions et les sièges 
ont étendu l'aride manteau sur les plaines fécondes où furent Ninive, 
Ecbalane, Suze et Babylone? Assez de barbares et de dévastateurs 
ont conduit leurs hordes sur le sol sacré du Latium pour justifier 
cette supposition. Par les Papes, la civilisation antique s’est transfu¬ 
sée dans la nôtre ; d’une main ferme, ils ont pris l'héritage glorieux 
des Quirites, ils l’ont empêché de tomber en déshérence ; grâce à 
eux le passé s’est relié au présent et se rattache à l’avenir par une 
chainc ininterrompue dont les Genséric, les Totila, les Attila, les 
Robert Guiscard, les Charles-Quint et les généraux de la Révolution 
n’ont pu briser les anneaux. Le fait étant, — et qui oserait le nier ? 
— C’est dans l’origine de ces rois pacifiques que doit être logique¬ 
ment cherché le secret de cette grandeur et de cette pérennité. 

Je n’ai pas à me préoccuper ici du côté dogmatique et providentiel 
de la question ; je m'en tiens à ses côtés purement humains, et il me 
semble trouver le secret de ce prodige dans le dramatique récit que 
nous donne M. Boyer, du conclave d'où est sorti, la tiare au front 
elles clefs de saint Pierre à la main, le grand Pape qui laissera la 
gloire de son nom à notre siècle finissant. L’éloquente peinture de 
cette scène si simple à là fois ci si grande, en dit plus long que les 
doctes recueils de tous les écrivains spéciaux, car souvent l'œil du 
poète voit mieux et plus loin que celui du docteur. 

Qu’est-ce qu’un conclave? Une élection au bulletin secret, une de 
ces fonctions publiques aujourd’hui banales qui n’intéressent plus 
guère que les politiciens de profession et les dignes fils de M. Joseph 
Prud'homme. Transportez cette élection sous la voûte de la Sixtine, 

appelez-y comme pi_ r .o quelques soixante vieillards en robe 

rouge, chefs d'églises, graves et simples comme les chefs des peuples 
d’Homère, tous intelligences d’élite, élevés au patricial des rangs les 
plus divers de la société par leur piété et leurs mérites ; dites^vous 
bien qu’ils représentent le monde catholique auquel ils vont donner 
un souverain, que les yeux de l’univers, entier sont tournés vers 
eux, et que depuis des siècles et des siècles, indéfectiblement, ils 
sont venus accomplir leur œuvre en dépit de tous les obstacles ; 
qu’ils l’ont accomplie avec plus d’éclat et de succès au moment où 
l’op traitait la chose, d’impossible et de démodée; rappelez-vous 


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enfin: que leur vote a donné à l’Eglise un de ces Papes vraiment 
grands devant lequel tous s'inclinent sans distinction de croyances, 
etqui n’ayant plus de royaume temporel à gouverner a pris en main 
les rênes du monde entier. Songez à tout cela, réfléchissez-y mûre¬ 
ment, sans parti pris ; vous reconnaîtrez que, comme grandeur, rien 
ne peut être comparé aux délibérations de ces soixante vieillards en 
robe rouge enfermés par une seule clef. Songez que cette majesté 
indicible augmente par le mode spécial d'intronisation usité pour les 
Souverains Pontifes, assurant avec le respect de la tradition la bien¬ 
veillante compréhension de tout ce qui est bon, dans les idées nou¬ 
velles, qu’elle explique merveilleusement le vivant miracle de perpé¬ 
tuité et de rénovation que Rome présente depuis que le pouvoir est 
passé des héritiers de César à ceux du pécheur de Tibériade. 

Plus une impression est forte, plus la source dont elle découle est 
élevée, plus elle est difficile à exprimer, et nous ne parvenons qu'im- 
parfaitement à rendre dans ces lignes trop hâtives, l'émotion qui 
nous a saisi en lisant les pages si vivantes etsi vibrantes où M. Boyer 
raconte le conclave de 1878. Pareil à un Michelet chrétien, qui, dans 
les flots pressés de ses périodes étincelantes et de ses métaphores 
enthousiastes, ne parvient pas à épuiser la poétique vision dont il est 
obsédé, comme ces gigantesques prophètes que Michel Ange a plovés 
au souffle de Jéhovah sur la voûte de la Sixtine d'où ils veillaient 
hagards avec les sybilles délirantes sur les délibérations du Conclave. 
Sous la plume de M. Boyer, l'histoire, j’allais dire la peinture, de ce 
grand évènement s’empreint d’une majesté apocalyptique, la chroni¬ 
que se hausse au niveau de l'épopée, d’une épopée où les détails 
caractéristiques ont leur place comme dans les poèmes du Mœonide, 
et où les épisodes naïfs et le rire lui-méme interviennent tour à 
tour comme dans le drame shakspearien. 

Nous ne pouvions désirer une plus imposante entrée au monument 
que dédie notre éminent compatriote à la Rome des Papes. Nous 
pourrons désormais le suivre sans hésitation partout où il voudra 
nous conduire ; rien ne nous déroutera plus, parce que nous aurons 
bien compris quelle chose admirable en sa majestueuse simplicité est 
la transmission des pouvoirs du pape mort au pape vivant ; et parce 
que, au rôle qu’il a rempli dans cette transmission, nous avons pu 
discerner les principaux traits de ce grand camerlingue qui, sous la 
tiare de Léon XIII, allait concentrer le courage de saint Léon, le 
génie de Grégoire IX et la bonté de Léon XII. 

11 faut nous borner à cette caractéristique générale, sans chercher 


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à l'illustrer par des extraits et par des observations de détail qui ne 
sauraient trouver place ici ; qu'il nous soit permis toutefois de loyer 
la partie matérielle de ce livre doublement beau par ce que l'apteur 
y a mis et par le luxe dont les éditeurs l’ont si libéralement revêtu. 
Quand, pour le tirage définitif, on aura élagué quelques coquilles re¬ 
grettables, et quand on aura mieux repéré les planches des glypto- 
graphies en couleur du portrait initial de Léon XIII et du frontispice, 
l’œuvre d’art sera entièrement au niveau de l'œuvre littéraire ; ac¬ 
tuellement les glyplographies qui accompagnent le texte nous .pa¬ 
raissent, dans leur genre, de véritables chefs-d’œuvre: jamais on 
n’en avait tant donné et de si excel'ente venue pour un prix aussi 
minime. 

11 nous en coûterait de clore cet'e note sans signaler tout particu¬ 
lièrement le gracieux frontispice que madame Boyer a exécuté pour 
le livre de son mari ; un soleil couchant sur San Piétro pris de sous 
les chênes verts de l’amphithéâtre de Philippe de Néri à Sant’Ôno- 
frio, avec, au premier plan, l’écusson pontifical et des attributs di¬ 
vers. C'est une charmante page peinte en tète de belles pages écri¬ 
tes. N’oublions pas que parmi les dames peintres, Mme Boyer Breton 
marche tout à fait au premier rang et que ses excellents portraits 
avec sa savoureuse Cinquantaine de Figaro de cette année, l’ont, 
de l'avis des meilleurs juges, placée bien au-dessus du coquet mais 
frivole petit clan des femmes artistes, pour la classer en bon rang 
parmi les peintres véritables. 

Puisse l'alliance de ces deux beaux talents nous donner longtemps 
encore d’autres œuvres à applaudir ! Puisse leur succès si mérité 
répandre quelque baume sur l’incurable plaie que leur a faite au 
cœur le départ de la chère enfant qui n’est plus là hélas, pour les 
applaudir de ses mignonnes petites mains ! 


Jules Mômmëja. 


La Commission de direction et de gérance : G. T noua, O. Faujèbëc, Pb. Luixtu, 


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Cliché Philippe LAUZUN 

PORTE DE PARIS, COTÉ SUD 

(villeneuve-sur-lot) 


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U FRONDE A VlLENEUVE-Û’AGENOfê 

Le Siège de cette ville par Henry de Lorraine, comte d'Harcourt, 
sa Levée, la Reddition volontaire des habitants, 

APRÈS LE TRAITÉ DE PAIX DE BORDEAUX ( 1652 - 1653 ), DAPRÈS DES DOCUMENTS 
TRÈS RARES OU INÉDITS. 


• Dès que l'arrêt d'Union du Parlement de Bordeaux avec les Prin¬ 
ces (juillet 1650) fut connu dans l'Agenois, il s'y produisit une 
grande fermentation. La tyrannie du duc d'Epernon était devenue 
intolérable aux plus pacifiques et aux plus fidèles sujets de l'autorité 
royale ; aussi, lorsque, le 16 Mai 1651, on apprit, à Agen, la nou¬ 
velle du départ de Mazarin et du remplacement du duc d'Epernon 
dans le gouvernement de la Guyenne par Louis de Bourbon, prince 
de Coudé, la joie fut-elle générale, et on chanta le Te Deum dans les 
églises d’Agen et de Villeneuve. 

Mais cette joie ne devait pas être de longue durée. Anne d'Autri¬ 
che regrettant son premier ministre ne prit, bientôt, aucun soin de 
cacher qu’ellé eh désirait et préparait le retour. Le rappel aux 
affaires de Servien et Le Tellier, ses ennemis, et la crainte d’être 
airrété de nouveau, décident Condé à faire encore appel ît la guerre 
civile et, le 22 septembre 1651, il arrive à Bordeaux pour la faire 
éclater. . ’ 

. Le 6 octobre, M. le Prince vient à Agen, réunit les tro's Ordres, 
et malgré l'opposition .de Bernard de Faure, I er consul, et de scs 
collègues, obtient du clergé et des magistrats une adhésion à l'arrêt 
d’ünion du Parlement. Cette adhésion précaire souleva, aussitôt, 
une sédition des partisans de Mazarin, soutenus par de Faure, qui 
barricadèrent les rues pour empêcher l'entrée des troupes de Coudé. 
Celui-ci, n'ayant pu venir à bout de celte résistance, part d'Agen le. 

13 


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Il octobre et va à Villeneuve réchauffer le zèle de ses partisans*. 
Sauf les nobles des environs, tous les bourgeois et le peuple de la 
ville et du village de Pujols se rangent du parti de M. le Prince, lui 
prêtent serment de fidélité*, et reçoivent de lui, comme gouverneur, 
M. de Théobon-Pardaillan qui met en garnison dans la place le régi¬ 
ment de cavalerie qui porte son nom. 

Le 27 octobre, le Parlement de Bordeaux envoie ses remontrances 
au Roi ; la guerre est déclarée. Henri de Lorraine comte d’Harcourt, 
général en chef des armées royales, part de Niort le 8 novembre, 
délivre Cognac le 18, entre à St-Jean d’Angely le 9 janvier 1652, et 
s’empare deBarbezieux le 15. M. le Prince se replie de St-André de 
Cubzac sur Libourne, Montpont, Périgueux et Bergerac ou il arrive 
le 1 er février. Il en repart le 11, du même mois, se rend à Libourne 
le 16, traverse Bordeaux, passe le Lot à Clairac et va rejoindre son 
frère, le prince de Conti qui occupe Agen et y est menacé par les 
troupes du marqnis de St-Luc*. Après un combat heureux devant 
Miradoux, le 22 février, auquel avaient pris part les dix compagnies 
du régiment de Théobon venues de Villeneuve sur l’ordre de Conti, 
M. le Prince est obligé, le 27, de lever le siège de cette petite ville 
ou s’était enfermé le régiment de Champagne, commandé par M. de 
Lamothe-Vedel*. 

D'Harcourt, qui avait franchi la Dordogne près de sa source, re¬ 
descend en Gascogne par Cahors, Montauban. Auvillars et AstafTort; 
la Garonne le sépare, seule, de Coudé retiré ù Agen, ville peu sûre 
pour les Princes. Condé inspecte ses postes de Tonneins, du Mas* 
d’Agenais, de Marmande, rentre à Agen, en repart le jour des Ra¬ 
meaux» après avoir laissé le commandement à son frère Conti, et 
va rejoindre le gros de son armée à Châtillon-sur-Loing. Trois jours 
après (27 mars 1652), Conti abandonne, à son tour, la ville d’Agen 
qui fait sa soumission ; et, mal reçu à Clairac, à Aiguillon, à Ton¬ 
neins, il rentre à Bordeaux, laissant ses lieutenants isolés au milieu 


* Revue de l’Agenais, t. vin, p. 474. G. Tholin. 

» «La levée du siège de Villeneuve d’Agenois », par Lanauze. Imp. G. de 
la Cour, Bourdeaux, 1652. Collection F. de Mazet. 

* François de Hayes d’Espinay, comte d’Estelan, marquis de St-Luo, 

4 Relation de la défaite du marquis de St-Luc. Imp. G. de la Court, Bour- 
deaux, 1652. Collection F. de Mazet, 

‘ Histoire de Bordeaux, par dom Devienne, 1771* 


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de l'envahissement des armées royales. D'Harcourt met ses troupes 
eu quartier à Condom ; le colonel Baltazar mène celles de M. le 
Prince vers Bergerac et Sarlat’; Villeneuve, placée entre les deux 
armées, se prépare ù la résistance. 

Cette ville n’était pas, comme le dit par erreur le comte de Cosnac 
dans ses souvenirs du règne de Louis XIV*, située sur la rive droite 
du Lot et défendue par un château. Elle était partagée, comme au¬ 
jourd'hui, par cette rivière, en deux parties, réunies au centre, par 
un pont. Ses fortifications consistaient en un mur d'enceinte de 
10 métrés de haut et de 2 mètres d'épaisseur, plongeant ses assises 
dans des fossés larges et profonds. Il était bâti en pierres de moyen 
appareil depuis sa base jusqu’à 2 mètres au-dessus des bords du 
fossé, et en briques jusqu’aux créneaux. Les portes, surmontées de 
hautes tours, avaient aussi leurs assises en pierres de moyen appa¬ 
reil jusqu'à la hauteur des remparts, et les tours étaient construites 
èn briques épaisses jusqu'aux mâchicoulis de leur fuite 1 . L’eau des 
fossés était alimentée, à droite de la porte de Pujols par le ruisseau 
de Lies, et à gauche par celui de Ribas. qui se déversaient dans le 
Lot par deux ravins, à chaque extrémité du mur d’enceinte. Sur la 
rive droite, les fossés étaient remplis d’eau, à l’est, par un ruisseau 
venant d’Eyssçs et de Jolibeau et s’écoulant dans le ravin situé en 
face dumoulin de Cajac; au nord, par le ruisseau de la Roudal (rue 
Bernard Palissy) venant également d'Eysscs ; et à l'ouest par le ruis¬ 
seau de la Rantine qui faisait tourner un petit moulin au-dessus du 
ravin de la porte de Casseneuil. 

Si nous suivons, de l’extérieur, en partant de notre droite l'en¬ 
ceinte de la rive gauche, nous voyons qu’elle s’appuyait à la Tour- 
Basse bâtie sur les rochers qui bordent la rivière, près d'une fontaine 
coulant à l’intersection de la rue Basse et de la rue des Pénitents- 
Blancs (rue de l’Ecluse). Elle allait de là, en ligne droite, vers la 
tour de la porte d’Agen, formait une légère courbe jusqu’à l’angle 
sud, reprenait la ligue droite, rencontrait la poterne de la rue Del- 
treil, la tour de la porte de Pujols, arrivait à l'angle ouest eu for¬ 
mant une autre légère courbe, tournait au nord et se dirigeait,a près 


* Histoire de la Guerre de Guyenne par le colonel Baltazar. Edition Lefèvre, 
Bordeaux, 1876. 

1 Renouard. Paria, 187*.. T. ni, p. 371. 

' Hutoire de Villeneuve, par F. de Mazet, p. 29# 


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la tour de la porte du pont Salinié (porte de la rue de l'Observancé, 
aujourd'hui de Bordeaux), vers la tour de la porte St-Etienne, au* 
delà de laquelle, longeant le ravin de Basterou, elle aboutissait à la 
tour Puy-Merle*, placée comme la Tour-Basse, sur les rochers oui 
bordent le Lot. Ce mur d’enceinte avait un développement d'environ 
1,020 mètres. 

A présent, traversons le pont, dont les trois tours fortifiées avaient 
été démolies, et dont la grande arche, bâtie par les ordres du car¬ 
dinal de Richelieu, était terminée depuis 1642, et arrivons sur la 
rive droite, qui est la partie la plus importante de la ville. En sui¬ 
vant, de l’extérieur le mur d’enceinte, nous trouvons ù son point de 
départ, à droite, sur les rochers du rivage, l'emplacement de deux 
petites tours carrées qui flanquaient le moulin du ruisseau de la 
Ranline; puis, à quelques pas, la tour de la porte de Casseneuil. 
Ensuite, la muraille, arrivée ù l'angle nord, filait en ligne droite 
jusqu'à l’angle est et était percée, sur ce parcours, par la poterne de 
la rue du Puits-Couleau, par la porte de la tour de Monflanquin 
(porte de Paris) par celle de la tour d'Estieu, à l’issue de la rue de 
la Bombe (rue des Girondins) par la poterne de la rue Labay(rue de 
la Fraternité) et par celle de la rue d’Albert. De là, le rempart, fai¬ 
sant un angle droit, se dirigeait vers la tour de la porte de Penne, 
et longeant le ravin du ruisseau de Jolibeau à son embouchure, 
allait s’appuyer contre un lourd bastion en briques construit sur les 
rochers du Lot et qui s’appelait La Tourrette*. Cette partie de l'en¬ 
ceinte avait un développement de 960 mètres. 

M. de Theobon, qui avait ramené son régiment de Miradoux à 
Villeneuve, mit à profit le répit que l'armée royale lui laissait, en 
prenant ses quartiers aux environs de Condom, pour approvisionner 
en vivres et en munitions la ville dont Condé lui avait confié la 
garde ; pour exercer les bourgeois au métier des armes, organiser 
des compagnies de milice et faire exécuter des travaux de défense. 
La rive gauche fut laissée en l’état, soutenue qu'elle était par le puis¬ 
sant château et le village fortifié de Pujols’ qui la dominent du haut 


' Cette tour fut emportée par la crue de 1783. 

* Plan cavalier du mur de ville dressé par lllac, architecte, 1702, Archi¬ 
ves municipales de Villeneuve. 

1 Essai historique sur lu baronnie de Pujots, Imprimerie Roche (801, per 
l'abbé Gerbeau, 


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— m — 

d'un coteau, à une distance d’à peine 9,500 mètres. Mais le mur 
d’enceinte de la rive droite, depuis l’angle nord jusqu’à l'angle est, 
fut doublé par un retranchement en terre gazonnée terminé, aux 
deux extrémités, par des bastions en terre, en forme de demi-lune, 
dont les angles saillants ou éperons ont laissé longtemps leur nom à 
cette partie des boulevards de Villeneuve. Lé peuple, plus intelligent 
et plus soucieux des vieux souvenirs de la cité que ses mandataires 
municipaux, appelle encore aujourd’hui, Espérou, la promenade 
plantée sur cet emplacement. 

Tbeobon était donc préparé à toute attaque. Il savait que d'Har¬ 
court, rassuré par la soumission d'Agen, d’Aiguillon, de Clairac, 
é ait libre de ses mouvements entre la Garonne et le Lot; et il apprit 
bientôt que, pour isoler Villeneuve et empêcher l'arrivée des se- 
cours que tenterait de lui envoyer le colonel Baltazar posté entre 
Sarlat et Bergerac, les troupes royales, passant la Garonne à Mar- 
mande, avaient occupé Eymet et marchaient sur la ville rebelle, par 
Villeréal et Monflanquin. * 

Autant pour aguerrir scs milices bourgeoises que pour reconnaî¬ 
tre et gêner les opérations d’avant-garde des ennemis, Théobon 
n’hésite pas à lancer des colonnes contre les éclaireurs de d'Har¬ 
court. 

« Le quatriesme du mois de May, dit une Relation du siège *, qua- 

* rantc hommes sortirent de Villeneufve bien résolus, conduits par 
» le s r Lassaigne Gentil-Homme de M. de Théobon, et ayant appris 
« qu'il y avoit un corps de garde composé de huict cavaliers qui 

* faisoient de grandes exactions sur le pauvre peuple et obligeoient 
» les paysans à payer des contributions, ils s’y portèrent avec tant 
» de vigueur et de succès que de huict qu’ils estoient quatre furent 

* tués sur la place, deux furent pris prisonniers et les deux autres 
» se sauvèrent avec autant de peur qu’ils s’estoient approchez avec 
» témérité. Ce premier commencement enfla le cœur de ces braves 

* et les fit résoudre à suivre avec passion et zèle tous les ordres de 
» M. le marquis de Théobon. > 

» Ce jeune marquis résolut de faire une sortie, ayant donc appris 
» que l’armée du comte d’Harcourt esloit campée à Eymet et qu'on 


' Relation de ce qui s’est passé à Villeneufve d'Agcnnois par les géné¬ 
reux exploicls des bourgeois et habitans de cette ville. Bordeaux, imp, 
Q. 4e la Çourt 1652, Cojlection de F. de Ma^ct, 


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> disposait tout ce qui esloit necessaire pour le siège de Villeneufve 
» et sachant que ie régiment d’Auvergne avoil été envoyéù Mouflau- 
» auin soit pour faire les approches soit pour lever une somme 
» d argent qu’il avait imposé sur les habitans, il fit scavoir à son de 
» trompe qui le voudroit suivre. Aussitost ces braves bourgeois se 
» préparèrent tous pour faire une sortie résolus de mourir ou de 
» vaincre tout ce qui se presenteroit. Mais M r de Theobon ne vou- 
» lant pas qu'on abandonnât la ville, il se contenta de prendre avec 

> luv 150 hommes et 60 chevaux, il est vrai que quantité de paysans 
» le suyvirent qui faisoient tout en nombre tant Bourgeois que 
» paysans de 500 hommes qui se rendirent à Monflauquin à dix heu* 

* res de nuict. Les ennemis épouvantés de l’arrivée de ces guer- 
» tiers se jellerent dans la maison du sieur Maubrelagne, qui est la 
» plus forte de la ville, située au milieu d’une grande Place. Mais ce 

* brave marquis destacha quarante Bourgois conduits par le sieur 

* de St Estienne natif de Villeneufve pour s'accrocher à la muraille 
» d’un autre coté. Il envoya pareil nombre soubs la conduite du 
» sieur Laussac capitaine au Régiment de Theobon. apres cela les 

* paysans s’approchèrent pour y mettre le feu, ce qui fut entrepris 
» si généreusement que lesEnnemys ayntèrenl mieux se rendre pri- 
» souniers de guerre que de périr avec la ruine de cette maison. Le 
» commandant des ennemys qui fut blessé à la joue d'un coup de 
» fuzil fut conduit à Villeufve avec cent quatorze prisonniers, ayant 

> perdu deux officiers et plusieurs soldats qui se battirent pendant 

* trois heures. Dans cette attaque M r de Theobon n’v a perdu que 
» six soldats. » 

Mais il fut contraint, après ces brillantes escarmouches, de défen¬ 
dre les abords immédiats de la ville autour de laquelle se concen¬ 
traient des troupes de plus en plus nombreuses. Tout se préparait, 
chez l'ennemi, pour l'investissement et le siégede la place. Le3 juin, 
Pierre de Pontac, intendant des armées du Roi, ayant installé ses 
magasins d’approvisionnement ù Agen, prend l'arrêté suivant 1 : 
« Il est ordonné aux commandans aux portes de la ville d’Agen de 
» savsir et arresler touts les habitants de la ville de Villeneufve 


1 Ordonnance de Pierre de Pontac, conseiller du Roy en ses conseils. 
Premier Président de la Cour des Avdes de Guyenne, Intendant de la Jus¬ 
tice, police et finances de l’armée du Roy, commandée pur Monseigneur le 
comte d’Harcourt. Orig. E. E. 62, communiqué par M, Tholin, 


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— 199 - 


> qu’ils trouveront entrans et sorlansdans lad. ville d’Agen pour 
» les conduire à nostre suite et de prester ayde et main forte au 
» grand prevost de l’armée à quy nous avons donné pareil ordre. » 

Le 8 juin, par trois ordonnances’ datées d’Eymet, d’Harcourt pres¬ 
crit d'organiser des gardes aux portes de la ville d’Agen et à leurs 
tours, d’abattre et de raser les demi-lunes commencées au-devant de 
ces portes; il assure le maintien du privilège des habitants de la 
juridiction d’Agen qui sont exempts de tontes contributions anx loge¬ 
ments militaires ; il prohibe les levées qui se fout par les comman¬ 
dants de place sur la rivière de Garonne, en amont, sous pretexle 
de l’entretien des garnisons et accorde aux agenais la liberté du 
commerce, depuis Toulouse jusqu’à leur port. 

Le 9 juin, d’Harcourt est encore à Eymet d’ou il déclare rebelle 
Bacoue, procureur du Hoi, à Casteljaloux et ordonne la confiscation 
de ses biens*. Le 10 il se met en route pour Casseneuil avec le gros 
de ses forces et y rallie les troupes qui l’y attendaient depuis le 
18 mai ; le 11, toute l’armée royale s’avance par le Lédat, les côteanx 
de Massanès, et campe sur une petite eminence, parallèle à la face 
nord de la ville, et qui s'étend depuis Malconte, par Jolibeau et 
Beurre, jusqu’à Bel-Air. C'est au lieu de Malconte, vis-à-vis le bastion 
nord et à une distance d'environ 600 mètres que s’installe le quar¬ 
tier général. « Pendant le 12, 13 et 14 juin les approches furent 
» faites et le 15 le siège fut formé » dit la Relation citée plus haut. 
« Le siège commença le 16 juin, jour de vendredy » écrit l'abbé 
Combettes, recteur de Montagnac-sur-Lède, cité par M. Tholin ' ; et 
la ajoute : « Des aussitost un feu martial saisit toute la ville 

» et ceux qui alloient enlever les régiments entiers à deux lieues 
» loin, ne purent se résoudre à demeurer enfermés dans l'enceinte 
» de leurs murailles. Ils s’estiment glorieux d’avoir occasion de 
» combattre leurs ennemis et tesmoignent autant de résolution pour 
» se deffendre qu’ils avoient eu de cœur pour attaquer. » 


' Orig. EE. 27, copie BB. 17, registre 1*99. Communiqué Tholin. 
1 Jurades de Casteljaloux, copie BB. 8, P 22. Communiqué Tholin. 
’ Revue de l'Agenais, t. vin, page 475. 


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Cette attitude des Bourgeois de Villeneuve fit comprendre à 
d'Harcourt que cette bicoque serait malaisée à emporter. Le 17 juin, 
le lendemain même de l’ouverture des opérations, il demande des 
renforts et des vivres aux fidèles consuls d’Agen 1 : « Messieurs, leur 
» écrit-il, j'eusse bien fait venir l’infanterie que nous avons en Xain- 
» longe pour fortifier celle que nous avons au siège de Villeneuve, 

» mais j’aurois fait tort à la confiance que j'av en votre zèle d'y em- 
» ployer d’autres que ceux que vous me voudrez donner. Je sca\" 
» que vous m’envoyerez bien volontiers le nombre d’hommes armez 
» de fuzils ou de mousquets et d’espées, fournis de vivres pour six 
» ou sept jours que vous pourrez, et que cela soit avec toute dili- 
» gence possible. Au camp devant Villeneufvé le 17 juin 1652. » 

Le 22, les trois ordres réunis à Agen décident qu’on tachera d'en¬ 
voyer des soldats au camp de l’armée royale * ce qui sera difficile à 
» cause des grandes maladies dont cette ville est afflgée depuis tant 
» de temps et autres calamités publiques*. * 

Le même jour, d’Harcourt, prévoyant que le siège pourrait bien 
durer plus longtemps qu’on ne se l'imaginait à la Cour, écrit au car¬ 
dinal Mazarin 5 : > 

• Nous despechons le chevalier de la Roque à Voslre Eminence 
» pour lui rendre compte de notre entreprise de Villeneuve.... 11. 
» dira que nous ne manquons pas de nécessité de toutes choses,, 
» mais que nous ferons suppléer le zèle au defTaut pour en avoir. 
» une favorable issue qui sera sans doute bien moins prompte que 
» si nous étions mieux pourveux. Nous envoyons un brouillon du 
» plan des fortifications de la ville que nous avons fait faire à veüe. 

« Si nous avions des ingénieurs nous aurions peu l’envoyer avec 
» plus de netteté, mais ce n’est pas le seul nv le plus considérable 


’ Orig. EE. 62. Communique Tliolin. 

BB. 60. Communiqué Tliolin. 

* {Souvenirs du comte de Cosnuc, t m, p. 


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- «01 - 

* de nos besoins... JTay un sensible déplaisir du retardement des 
» troupes dontV. E. a besoin auprès de Leurs Majestez. » Huis, 
ajoute-t-il, ii est impossible de les faire partir avant « qu’elle ne 
» scient satisfaites de leur quartier d'hyver » c’est-à-dire payées, 
par l’intendant de Pontac, de l’arriéré de leur solde. 

Dans une autre lettre, à la même date *, il remercie le cardinal du 
congé d’aller à la Cour qu'il lui a accordé « et je ne différerais pas 
un m'ornent d’en profiter si le service du Boy ne m’attaclioit pour 
quelques jours au siège de Villeneuve. » Pourtant, le service du 
Roi n’empéchait pas l’ambitieux général de guetter l’occasion dé 
profiter de ce congé pour aller prendre, secrètement, possession du 
gouvernement de Drisach qu’il convoitait ardemment, et que la 
Cour lui faisait tropattendre à son avis. Ce projet n’échappait point 
à scs lieutenants, surtout à Saint-Luc, qui mécontent du rôle qu’oif 
lui avait assigné de garder, simplement, les abords de la ville sur la 
rive gauche, écrivait, de son camp, le 28 juin, au cardinal Mazarin, 
pour lui signaler les inconvénients qu’aurait le congé et le départ 
de d’Harcourt. 

Ce marquis de Saint-Luc voit les choses en noir, comme on peut 
s’en convaincre par la fin de sa lettre*. * Nous avons assiégé Villo- 
» ucufve qui se deffend fort bien. Sans la passion que j’ay pour le 
» service du Roy je n’y serois pas venu, à moins que d'avoir une 
» attaque de mou costé. Estant séparé de la riviere du coté de M. le 
» comte d’Harcourt, uostre pont de balteaux n’estant pas encore 

* faict, je suis contrainct toutes les nuits d’estre à cheval pour em- 
» pescher le secours qu’ils veulent jetter. Le moindre, à mon avis 
» rendrait la prise fort incertaine. * 

Le 30 juin, les fidèles agenais ont envoyé des munitions et d’Har¬ 
court les en remercie en ces termes * : » J’estime bien plus l’affec- 
» tion avec laquelle vous nous avez envoyé les treize quintaux de 
» poudre et les boulets que la valeur du présent: et je suis persuadé 
» que votre zèle pour le service du Roy est assez grand pour faire 

* de plus grands efforts si vous en aviez le moyen. Je me suis obligé 
» par là de le reconnaître aux occasions comme de chastier vos voi- 


1 Souvenirs du comte de Cosnnc, I. m, p. 372. 
i Idem p. 379. 

? Original EK. «I, communiqué Tholin. 


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» sins qui persislent dans une malheureuse opiniâtreté à mourir 
» dans leur rébellion. » 

De son côté, Bordeaux n'oublie pas ses tenaces alliés et le Prince 
de Conti adresse aux bordelais la proclamation suivante ' : < Les 
» Bourgeois et Habitants de cette ville... s'eslans offerts de donner 

* des hommes pour secourir Villeneufve d'Agennois assiégée par les 
» troupes de M. le comte d'Harcourt, Nous, en acceptant leur bonne 
> volonté, Ordonnons à ceux qui voudront bailler des hommes ou 
» aller en personne au secours de la dite ville, de donner leur nom 
» au s r marquis de Lusignan, lieutenant-général des armées du Roy 
» en Guyenne soubs nostre authorité; pour en tenir estât, reigler les 
■ compagnies, les conduire et faire marcher le plus tôt qu’il se pourra 
» avec les .trou ppes reiglées et Milices que nous tenons prestes pour 
» cet effect, ensemble les choses necessaires pour leur subsistance. 

» Fait à Bourdeaux, ce deuxiesme jour de juillet 1652. A. de Bour- 
» bon. Et plus bas, par Monseigneur Meuret de la Tour. » 

Saint-Luc, l'esprit troublé, préoccupé de ces préparatifs de secours 
dont il a eu des nouvelles, fait des recommandations minutieuses 
aux consuls d’Agen. Il leur écrit le 3 juillet * : « Estant necessaire 
» pour le service du Roy que uous soyons assurés des balteaux et 
» passages depuis La Magistère jusqu'à votre port. .. vous ne man- 
» querez pas, la présente receue, d’envoyer chercher tous ces bat- 
» teaux qui se trouveront dans ces lieux et de les faire enfoncer pour 

* empescher que personne ny passe. Vous me repondrez du retarde- 
» ment qu'on y apportera. » 

Le danger n’était pourtant pas de ce côté, protégé par les fidèles 
agennis; mais Saint-Luc comptait, pour les passages du Lot plus me- 
nacés, sur-la vigilance du chevalier de Vivens qui multipliait ses 
protestations de garder, avec une perspicacité sans défaut, les pas¬ 
sages de Clairac, de Fongrave et de Sainte-Livrade. Peut-être, aussi, 
n'était-il pas sans inquiétude sur l'effet produit, à Agen, par les excès 
' auxquels se livraient ses propres troupes jusqu'aux environs de celle 
ville Ses soldats, inactifs dans leur camp et privés du necessaire, 
s'ennuyaient ferme; cl, quand ils battaient l’estrade, ils s'aventu¬ 
raient beaucoup plus loin que la juridiction de Villeneuve, ne dis¬ 
tinguant pas entre amis et cnnèmis. D’Harcourt, qui a besoin d’étre 


4 Imprimé par G. de-la Court. Bourdeaux, 1652. Collection F de Mazet. 
'• Orig. EE. 62. CommuniquéTholin. 


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- 203 — 

assuré du concours des agenais publie, le 5 juillet, une ordonnance 1 
» défendant à tous cavaliers et soldats de son armée de faire aucunes 

* courses, desordres ny violences dans la juridiction d’Agen, à peine 

• de punition exemplaire. » Mais il est fatigué des difficultés qu'il 
recontre de la part des assiégés, toujours résolus à une lutte à ou¬ 
trance. et de la part de ses troupes dont l'indiscipline paralyse ses ef¬ 
forts. Hanté, de plus en plus, par l’idée d'abandonner son armée dont 
il ne lire rien de profllabtc à sa renommée, et d’aller se saisir du 
gouvernement de Brisach qui le mettrait en position de faire ses con 
ditions au Roi, le général en chef ne cache plus assez son désir de 
disposer du congé que lui a accordé Mazarin. .M. de Pontac, Inten¬ 
dant des subsistances, enragé de mazarinisme, est si fort eflVavé. 
qu’il écrit, du camp devant Villeneuve le 6 juillet, au cardinal♦ : 
« Si M. le comte d’Harcourt abandonne cette province pour aller 
» faire un voyage en Cour comme il tesmoigne en avoir le désir, je 
» suis obligé de dire à Vostre Eminence qu’elle ne doibt plus faire es- 
» tnt après cela de la Guyenne... La personne de M. le comte d'Har- 
» court et sa réputation valent dix mille hommes en Guyenne. » 

L'effroi de Pontac était d’autant plus justifié que malgré la pré¬ 
sence et la réputation de d’Harcourt qui « valent dix mille hommes » 
Théohon. dès les premiers jours de juillet, avait pris une vigoureuse 
offensive et refoulé l'armée royale hors de ses tranchées. Voici com¬ 
ment la Relation, citée plus haut, rend compte de ce beau fait d'ar¬ 
mes. « Les assiégés font une sortie en nombre de cent quarante di- 
» visez en trois corps dont le premier estoit commandé par le sieur 
» Barrot; le second parle sieur Estienne; et le troisième par le sieur 
> Laudés tous trois natifs de Villeneufve qui donnèrent si courageu- 
» semeut (secondés par la ieuuesse de cette ville) qu'ils entrèrent 
» teste baissée jusquesdans les treuchéesdes ennemis, tuèrent deux 
» cens hommes du régiment de Champagne parmi lesquels estoit La 
» mothe-Bedel (Vedel) commandant, avec trente-quatre officiers 
» tuez, à la reserve de deux qui furent amenés prisonniers dans 
» Vilie-Neufve. Tout le reste du Régiment fut mis en fuite et eu dé- 
» route, ayant été repoussé l’espée dans les reins jusques à leurs 
» canons. Ces généreux Bourgeois ne se voulurent jamais retirer 
» qu’ils ne fussent lassez de tuer ou chargéz des dépouilles de leurs 


1 Orig. EE. 27. Communiqué Tholin. 

1 Souvenirs du comte de Cosnac, t. iii, p. 380. 


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- «04 - 


> ennemis, les fuyards ayant abandonné leurs mousquets et leurs 

* armes pour se sauver plus facilement des mains de ces victoriens: 
» qui se retirèrent aussi chargez d'armes que d'honneur et de 
» gloire... Leur zèle estoit si grand qu’ils ont fait fondre une cloche 

> pour en faire une pièce de campagne qui bat desia dans le camp 
» de l'ennemi. » 

Les habitants de la rive gauche avaient voulu se signaler b leur 
topr, contre les troupes de St-Luc, et r sur l’advis qu’ils reçcurent 
» qu'il y avoit dans le ciiasteau de Itoger 1 * 3 distant de demy-lieue de 
» ta ville, douze cens boisseaux de bled rumasséz, ils l’assiegercnt 
« avec tant de vigueur qu'ils tuerent le commandant et quatre ca- 
» vnlicrs, en emmenèrent quarante prisonniers', cinquante chevaux, 
» tpec les douze ceas boisseaux de bled froment dans la ville, à la 
» veuë de M. le comte, qu'ils distribuèrent à ceux qui eu avoict.t be- 

nj fOiug*. » 

Le chevalier de Crequi. envoyé en mission au camp devant Ville- 
neuve, et témoin de ces échecs répétés, écrit, le 6 juillet, au cardinal 
Mazarin, pour tacher d’en atténuer la gravité z : « Depuis la dernière 
» que je me suis donné l’honneur d'écrire à Voslre Eminence on n'a 
» p;)s été du tout si juste que je me l'estois imaginé à l'attaquq de 
» celte place qui ne pourra durer encore que peu de temps, le mi- 

* neur ayant esté attaché cette nuit. Ce qui donne sujet de deseppe- 
» rer c’est que notre misère est plus difficile à combattre que Iq vi- 
» goureuse résistance des ennemis qui n’ont fait que cette seule so'r- 
» tie sur le Régiment de Champagne, dont l'échec ne fait point ivl«t 

* cher notre infanterie de la fermeté a bien servir, et M. le comte 
» d'Harcourt qui s’y occupe tout de son mieux diligente la chose dniis 
» le dessein d'aller un tour à la Cour. * 

Cependant, le 12 juillet, d’Harcourt réussit, ainsi que le mande Ip 
marquis de Langev au ministre Le Tellier*, ù empêcher « Dom f,nc 

> capitaine dans le régiment de ballazar, de secourir la ville pyec 
» cent cinquante maistres qui portèrent des munitions. Il passa, dit 
» Langev, twi de nos petits corps de garde sans qu'il les arrop|f|t 


1 Domaine de la maison de Monlalemliert. 

* La levée du siège de VillenculVe, signée Lanauze. Imprimé pur G. de 
la Court. Bourdeaux, 1652, collection F de Mazet. 

3 Souvenirs du comte de Cosunc , l. tu, p. 389, 

♦ Jdein, p. 391, 


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* |>arce qu'ils dirent aux vedettes qu'ils estoienl de l'armée de M. de 

■ St-Luc ; mais après qu'ils l'eurent passé, par bonheur nostre grande 
» garde qui alloit reprendre son poste de jour, leur flst croire, quoy 

> qu’elle ne les aperceust point que nous marchions a eux. L’âpre- 
» hension qu’ils en eurent les flst retirer avec tant de diligence que 

> quoy que peust faire M. de Bougy il ne les put joindre eu quatre 

■ lieues de ce pays icy et ne prist que dix ou douze prisonniers des 

• plus mal montés. » Nais ce faible avantage ne compensait pas la 
non réussite de la mine sur laquelle les assiégeants comptaient pour 
faire sauter la demi-lune du nord. Dans cette même lettre, datée du 
camp le 14 juillet, le marquis de Langey raconte ainsi cette nouvelle 
mésaventure : « Nous n’avons pas encore comblé le fossé de Ville- 
» neufve à cause qu’on voulut avancer la prise d’une demi-lune par 
» ou on l'attaque en y attachant un mineur qui passa dans le fossé 

> fort aisément parce qu’il n’avoit de l’eau que jusqu’au dessous des 

> bras. 11 y travailla au commencement avec assez de bonheur et flst 
» presque son fourneau sans qu’ils s’en aperceussent; mais par 
» malheur le mineur n’eslant pas assez entendu fut plus longtemps 
» qu’il ne falloit à l’achever. En ce temps-là malheureusement ils 
» s’aperçurent qu’on y travaillait de sorte qu’ils conlreminèrcnt leur 
» demi-lune et nostre mine ne flst aucun effect. » 

L’auteur de la Relation, déjà citée, dit à son tour, en parlant des 
assiégés : « Il ne se passe jour qu'ils n’enlèvent des prisonniers ou 

* du bestail à l’ennemy despuis qu'ils ont veu que leur mine estoit 
» esventée, car elle n'a esté de nul effect, ains au contraire ils ont 
» perdu quinze hommes qui ont été brusléz outuéz; ainsi quelle 
» mine qu'ils fassent leurs ruses et inventions ne serviront que pour 
» leur propre perle. » 

N. de Langey ajoute, dans sa lettre : « Depuis on s’est résolu d'y 
» aller par les formes c’est-à-dire autant que maréchaux de camp en 
» peuvent scavoir ou je ne remarque ny expérience ny vigilance, 

> qnoy qu'elle soit moins necessaire en cas de siège qu’en tout an* 
» tre ; car celle ville n’est point du tout forte ny en fortifications 
» ny en hommes, et vous vous estonneriez si vous l’aviez veue qu’on 

• peust douter de sa prise. » 

M. le marquis de Bougy, qui avait poursuivi les eavaliers de Dom 
Luc, écrit, aussi, à la même date au cardinal Mazariu * : « Je n’ose* 


* Souvenir» du comte de CoinuCi t. ni, p, 390, > 


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» rois parler kfetre Eminence du siège de Villeneufve. puisqu'il 
» n’est guère plus avancé quelequalriesme jour que nous y sommes 
> arrivés et qu'on ne peut encore dire dans quel temps on le preu- 
» dra, le pœu d'infanterie qui est isy est la principale cause de ce 
» que l'on y va $y lentement ». Enfin, tout va s'améliorer, si l’on en 
croit l’Intendant de Poutac, car on construit une galerie couverte 
pour s’emparer de l'imprenable demi-lune. 

Ce présomptueux Intendant écrit, le 15 juillet, au ministre Le Tèl- 
lier ‘ : 

« Je me suis donné l’honneur de vous informer depuis peu de 
» temps de l'estât de l’année du Roy commandée par M. le comte 
» d'Harcourt et du siège de Villeneufve. Le mépris qu’on a fait dans 

* le commencement de ses habitants a causé la longueur d’une atta- 
» que, laquelle est présentement en estât, ayant esté menée par les 
» formes ; la galerie couverte qu’on a faite dans le fossé devant 
» estre achevée ce soir, le mineur se pourra attacher cette nuit et 

* nous espérons que dans deux ou trois jours nous nous serons ren- 
» dus maistres de cestes demv-lune qui fait tant de bruit et la quelle 
» à dire vray est aussi bonne et aassy bien deffendue qu’il s’en soit 
» veu il y a longtemps. Après cela la ville ne nous fera pas grande 
■ résistance selon les apparences; cependant nous faisons tout ce 
» que nous pouvons pour réduire ces rebelles h l'obeissance et par 
» la force des armes et par toute sorte d’adresse entre autres par 
» des billets dont je leur fis hier jeter bonne quantité dans la ville 
» de Villeneuve... L’armée n'a point manqué jusques à présent de 
» pain ny de munitions de guerre... M. le comte d’Harcourt a voulu 

* se reposer sur moy des soings de ceste fourniture. » 

Il est donc démontré, par le témoignage des ennemis qui corro- 
bore les récits des partisans de H. le Prince : que la ville n’était pas 
du tout forte, ni en fortifications ni en hommes; qu’on a eu tort, au 
commencement, de mépriser les habitants ; et que la demi-lune est 
aussi bien défendue qu’il se soit vu il y a longtemps. Ces aveux des 
assiégeants sont précieux à retenir pour les villeneuvois; iis attes¬ 
tent leur vaillance, leur énergie, leur fidélité à la parole donnée; ils 
prouvent que les ma%arinadet sont plus exagérées dans la forme 
qu’inexactes dans le fond, et qu’on peut y ajouter foi en ce qui con* 


\ Souvenirs du comte de Costutc, p. 395# 


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- 2<W - 


cerne le siège de Villeneuve. Hais, M. le Président de Pontac, comme 
tout bon intendant, se vante et veut nous en Taire accroire quand il 
affirme auministre que, par ses soins, l’armée royale ne manque ni 
de munitions de guerre ni de pain. Comment se fait-il, alors, qu'une 
armée si bien pourvue se livre aux horreurs contre lesquelles des 
plaintes et des protestations indignées affluent, chaque jour, au 
quartier général du comte d’Harcourt? 

Déjà, le 14 juillet, M. de Saint-Luc est obligé de répondre aux 
consuls d’Agen 1 : 

« Je suis bien fasché que les troupes vous donnent subiet de vous 

* plaindre... Vous devez croire que je m'employerai de tout mon 
» cœur pour faire exemple de tous ces mœurthres et voleries qui 
» ont été commencés dans votre jurisdiction. » 

Le 16 juillet, Hermand de Godailh, sieur d’Arasse, conseiller du 
Roi écrit,de Talives, aux consuls d’Ageu 1 : « Auiourdhuy, de fresche 
» datte, trente ou quarante cavalliers de l’armée de M. de Saint-Luc 
» ont esté à Arasse m’ont enlepvé le bétail de deus metayries qu’ils 
» ont entièrement pillées et prins beaucoup de meubles de notable 
■ valeur ; ont esté vers Saint Juillia ou ils ont faict beaucoup de 

* ravages. Agreez, Messieurs, s’il vous plaist que je vous demande 
» vostre secours et vous coniure de mettre quelque ordre à ce mal 
» naifsant; car ils y ont trouvé un tel goust qu’ils y seront tous les 

> jours et s'avanceront chaque jour d’une paroisse. Je vous parle 
» non seulement pour mon interest, mais pour celuy de tous nos 
» habitons qui ont du bien en ses cartiers, m’asseurant que vous y 

> apporterez quelque remède. > 

A la même date, d’Harcourt apostille une requête de trente gen¬ 
tilshommes des environs de Villeneuve qui n’avaient pas été, quoique 
amis de Mazarin, à l'abri du brigandage des maraudeurs. Cette hum¬ 
ble requête est ainsi rédigée 3 : 

< A Monseigneur le comte d’Harcourt pair et grand escuyer de 

> France, gouverneur d’Alsace et general des armées du Roy eu 

* Guyenne et provinces circonvoisines. 


* Original KE, 27, communiqué Tholin. 

1 Autographe EE, 62, communiqué Tholin, 

’ Autographe reproduit dans l’histoire de Villeneuve, p. 110-115. Collée* 
ion F. de Matet, 


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• Monseigneur, 

> Los gentils hommes soubs signés ici presans, et plusieurs autres 
» contraincls de demurer dans leurs maisons pour y conserver leurs 
» familhcs on y périr avecque elles, remontrent ù Votre A liesse que 
» depuis que Monsieur, le Prince a commencé la guerre en Guyenne. 
» ils ont eu ces troupes la plus part des peuples, et toutes les villes 
» du peis contre eux et particulièrement la desloyale Villeneuve. 

» contre la quelle ils ont esté en guerre, mais comme ils estoient 

* faibles ils ne pouvaient estre que sur la deffaneive et tablier de se 

* conserver en témoignant leur (idellité au Roy, espérant ces com- 
» inandeniens pour y rendre une parfaicle obéissance, en attendant 

> lesquels. Monseigneur, tous ceux qui ont eu le moyen et la liberté, 

> tant ceux qui avoient de l’employ que des volontaires, se sont 
» rendus près de Vostre Altesse pour recevoir les siens mais n'en 

> ayant pas receu après le combat d’Agen qui les attachai ores de 
» vostre personne, ils n’ont pas eu toujours l'honneur d'y estre, 

» ayant été congédiés à cause que les ennemis entreprenoient sur 
» leurs maisons lesquelles ils vouloient conserver comme plusieurs 
» ont faict pour le service du Roy comme ils y sont obligés ; et pen- 
» dont quelque temps, Monseigneur, que vous occupiés vostre 
» armée en d’autres carliers pour le service de Sa Majesté, ils 
» estoient dans celuy-ci oppressés et souhaitaient avec des vœux 

* tous eincères de vous y voir venir pour avoir l’bonneur d'apuyer 
» de toutes leurs forces vos desseins et pour voir soumettre les re- 
» belles ît l'obeissance, et en vous voyant tousjours triomphant ce 
» voir délivrés de la lirannie des ennemis du Roy et de son Estât 
■ pour le service duquel ils ont tant de zèle que cella leur faisoit 
» esperer que vous sériés leur libérateur; Mais, Monseigneur, ils 
» sont bien trompés dans leurs atantes, puisque c’est vostre armée 
» quy les percecute, et à ce point qu’elle les voile sur les chemins 
» et chasse de leurs maisons, les pilbe et les demoulit, leur enlevé 

* tous leurs revenus et tous leurs bestiaux, de labourage et autres ; 

» et leurs mestayers et toutes leurs mauœbres et en toutes les mai* 

* sons ou les partis peuvent estre les plus forts ils ne leur luisent 
» pas un clou ny un muble et enlevent jusqu es aux girouettes et 
» bruslent tous lenrs tonneaux a faire le vin, sans avoir esgnrd à 
» vos sauvegardes lesquelles ils rompent insolamant et tout cela 
» iinpunémant et sans distinction de condition ny de fidelles ou re* 

* belles: c'est une chose, Monseigneur, que Vostre Altesse en estant. 

> informée lu jugera de telle conséquence que tous ces gentils. 


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» hommes s'assurent quelle y mettra ordre tant pour leur indemnité 
» de ce qu’üs ont souffert et perdu que pour esviter a l'avenir pareils 
» desordres, et particulièrement en chassant de l’armée, ou faire 
» prandre emploi a deux ou trois mille hommes qui ce disent volon- 
» lai res ou cavaliers démontés, ne font nulle facsioun etn’employcnt 
» leurs temps qu'a ce prévaloir de la tollerance nue les officiers ont 

* pour eux, disant lorsque l’on ce plaint a eux de la prise de nostre 
» bestailh et mubles qu’il faut leur donner de l’argent pour les ra- 

* cheter ; c’est tacitement leur faire croire que nous sommes des 
» révoltés puisque les rebelles se rachètent bien pour de l'argent et 
» memes en leurs personnes. Tout cela les aulhorise, de sorte qu'ils 

* nous enleveut tout et ce mettent a troupes en nos mesteries et les 
> jouissent sans aller jamais aux occasions ny mesine au camp, c’est 
» a quoy Vostre Altesse est très hublemenl supliée de pourvoir et 
» afin que les fidelles serviteurs du Roy puissent reprendre leurs 
» biens la ou ils les trouveront, leur permettre de s’atrouper et 
» courre sus a telles gens qui en prendront sans ordre de Vostre 
» Altesse, qui est très humblement supliée de considérer que la 

* plus part des gentils-hommes sont réduits a une grande extrémité 

* sy Vostre Altesse ne met ordre pour leur indempnité. Ils esperent 
» ce lia de vostre bonté et justice sans lu quelle il ne leur saurait 

* rester quelque chose pour vivre ny pour estre en eslat de servir 
» le Roy pour la prospérité duquel et de Vostre Altesse ils ont ton- 
» jours prié Dieu. 

» Signé: Montegut, Castel. Teyssonnat, Gaussade. Carabeilcs, 
t Cistelle, Saint-Germain, Teysscl, de Cieulat, Saint-Gruelles, Bujac 
» de Donnai, Rigoulières, l.anauze de Carabelles, Castcln, Laroche, 
» Mommayran, Poussou, Calluis, Piles, Beaumont, Bures, Lacassa- 
» gne, Charles de Favols, Auriole de Laval, Latour de Foissac, Cal- 

* biac, Beauregard de Furing, Loubos de Favols, Albiac, Paulbac. 
» (Apostille). Nous certifions au Roy et a son Conseil que les cy- 

» dessus nommez ont faict de grandes pertes, eu leurs biens, par le 
» logement des gens de guerre et qu’ils méritent les grâces et bien- 
» faiis de Sa Majesté pour l’avoir bien servie. 

> Fait au camp devant Villeneuve le seize juillet 1652. 

» Sigué Henri de Lorraine comte de Harcourt 
» par Monseigneur, signé Marin, » 


il 


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ôn peut se faire une idée, par cette supplique d’un style fort plat, 
de ce que devaient souffrir les roturiers et les paysans. L’abbé Corn- 
bettes, recteur de Montagnac-sur-Lède. dans des notes inscrites sur 
les registres paroissiaux de cette commune, nous en a laissé le na¬ 
vrant tableau 1 : « Pendant ce siégé l'Âgenois a esté ravagé hostile- 
> ment, notre paroisse comme les autres a veu son bestaiih, ses 
» meubles, ses vivres, vert et sec, tout enlevés, les paisans tués de 
» sang froid, les femmes violées, les maisons bruslées. Ont été tués 
» et ensevelis à Monlagnac : Antoine Ducros, prins pour guide par 
» lesdits picoreurs et par eux cruellement meurtri ; Jean de Pichot 
» des Fossés pris par les picoreurs et contrainct de conduire une 
» charrette, de fatigue tomba contre la porte de Vigneries ; Jean du 
» Petit Biron, de Jeyan, homme vieux tué de sang froid par les 
» picoreurs en son village. Les autres blessés languissent encore tel 
» que le fils du metayer de Pechmarli à qui d’un coup de pistolet 
» on rompit deux dents et persa la langue et le menton. • 

FERNAND DE MAZET. 


[A suivre.) 


1 Revue de l'A gênais, T. VIII, p. 474. Cité par M. Tholin. 


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EN ITALIE 


(Suite) 


« Je puis repeupler Venise avec le passé » disait lord Byron ; pour¬ 
quoi nous serait-il plus difficile de repeupler Ravenne la morte avec 
les fantômes des défunts illustres couchés dans les caveaux des 
églises ou endormis sous les dômes sombres des grands pins ? Tout 
est possible aux poètes; et l’archéologue peut revendiquer une partie 
de cette puissance, alors surtout que son pied foule une terre histo¬ 
rique, pleine de vestiges antiques, et que ses yeux contemplent les 
mêmes monuments qu’ont contemplé à leur heure tous les grands 
morts du passé, les sanctuaires éblouissants où a retenti la vojx de 
ceux qui depuis de longs siècles sont allés rendre compte au maitre 
suprême de leur grandeur, de leur génie, de leurs crimes ou de leurs 
vertus. 

Ces monuments sont, à Ravenne, nombreux, capitaux, étranges, 
dignes de captiver l'attention de tous. Du tombeau de Galla Placidia 
à la basilique de Saint Apollinaire in Classe, ils marquent l’apogée 
de l’art chrétien triomphant, et chacun d'eux montre une des étapes 
de la transfusion des restes glorieux de l'art chrétien dans le raide 
hiératisme de l’art byzantin. 

Nous avons eu l’occasion de dire ce que nous pensons de cet art 
que nous abhorrons sans qu’il cesse de nous inléresser.Tant que nous 
n’avons pas dépassé les limites du pays où il s’est cantonné, il nous 
obsède comme un mauvais rêve, comme une pensée importune 
qu’on ne peut chasser. Finissons en donc vite avec lui par une visite 
à San Vitale, la célèbre église où nous allons le trouver dans toute 
sa spendeur barbare. 


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ËUe nous a laissé moins froid que nous l'aurions pensé, vu l'état 
d’esprit qui nous y a conduit. Au point de vue architectural, il est 
difficile de nôtre pas touché parles mérites de cet échafaudage octo¬ 
gonal de piliers.de colonnes,d’arcades et de pendentifs s’arcboutaut, 
s’épaulant et se contrebutant pour supporter le poids de la coupole 
centrale, et s’étageant par degrés pour lui faire un accompagnement 
harmonieux et rhythmé d’un très heureux effet. La coupole est par¬ 
ticulièrement remarquable par la pureté de ses formes, et surtout 
parce qu’étant une demi-sphère complète.netterneu t séparée des arca¬ 
des inférieures, elle possède une élégance, une légèreté, une fran¬ 
chise de parti pris qu’on cherche vainement dans les coupoles réel¬ 
lement byzantines qui, toutes plus ou moins, à l’exemple de celles de 
sainte Sophie, sont déprimées ou masquées par de malencontreuses 
ouvertures qui empâtent et mangent leur profil; car c’est toujours 
la caractéristique de l’art byzantin de déparer un ensemble, remar¬ 
quable d’ailleurs par quelque maladresse, par quelque lourde fable 
de goût ; j’allais dire de bon sens, comme si celte qualité solide, 
mais peu brillante, avait quelque chose à voir avec la civilisation dé¬ 
traquée du Bas Empire. Cela se marque ici, entre autres étrangetés, 
dans les chapiteaux dont l’abaque est presque un nouveau chapiteau 
de même forme, faisant double emploi avec celui qu’elle doit com¬ 
pléter, presque aussi haut que lui, mais infiniment moins large ; 
alors que rationnellement il faudrait que ce fut l’opposé ; le rôle de 
l’abaque étant d’ajouter à la saillie du chapiteau, de manière à for¬ 
mer une sorte d’encorbellement destiné à équilibrer le porte à faux 
de la naissance des arcs. Au point de vue strictement architectoni¬ 
que c’est une bien grave hérésie ; comme goût, il est difficile de 
concevoir rien de plus affreux. Les anciens Égyptiens ont plusieurs 
fois commis la même faute de construction, mais en amoindrissant 
ses conséquences artistiques: au lieu de superposer deux chapiteaux 
pareils, ils ont logé entre l’architrave et le tailloir un abaque cubi¬ 
que ; ils se sont attachés à varier les formes et à cadencer les profils 
au lieu de les répéter comme ici sans motifs. 

Cela n’empéche pas San Vitale d’étre un fort beau monument. 
A première vue d’ailleurs, sauf ces déplaisants chapiteaux, on ne se 
croirait pas dans un sanctuaire byzantin, tant les deux derniers siè¬ 
cles ont adorné à leur façon les voûtes et les arcades. Il est piquant 
de voir la coupole du trésorier Julianus et de l’archevêque Maximia* 
nus attifée dans le goût de Tiépolo. Quant aux célèbres mosaïques 
contemporaines de l’édifice, elles sont toutes groupées dans l’abside 


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où il n’est pas absolument facile de lesbien voir. Autour d'une voûte 
à fond d’or sur lequel courent de grands feuillages verts encadrant 
quatre anges qui soutiennent dans leurs bras l'agneau divin, s'éta¬ 
gent des compositions allégoriques, images du sacrifice de la messe, 
prises à l’ancien testament : Abel et Melchisédec apportant leurs 
offrandes sur l'autel où se dresse le calice; le sacrifice d’Abraham ; 
Abraham recevant les trois envoyés célestes, etc., en un mot la tra¬ 
duction presque littérale de la partie du Canon de la Messe après 
l'Elévation. Dans le cul-de-four dominant l’autel, apparait, assis sur 
la sphère du monde, le Christ auquel deux anges présentent saint 
Vital et l'évêque Bcclesius qui offre au Seigneur le modèle même de 
l'église : premier exemple d’un symbolisme qui fut en grande faveur 
pendant tout le moyen âge auprès des fondateurs d’édifices pieux. 
Cet ensemble est vraiment magistral et considéré à bon droit comme 
le chef-d'œuvre des mosaïstes byzantins,qui s'en tiennent encore aux 
saines traditions de l’art chrétien ; art gâté certainement, mais où 
l'on sent passer encore le souffle irrésistible des maîtres du monde. 
Cotte influence se reconnaît non seulement dans la netteté et l’élé¬ 
gance du dessin, le réalisme du corps et du paysage, ia noblesse 
des draperies et des attitudes, mais même dans l’emploi combiné 
d'inscriptions grecques et latines. Par exemple, au-dessus de la croix 
gammée qui luit sur un champ bleu scintillant d'étoiles d’or, au fond 
de l'abside, on lit le mot célèbre ixerc, et au bas les mots SALUS 
MVNDI. 

Non moins intéressantes, mais à un tout autre point de vue sont 
les deux grandes mosaïque^ latérales qui représentent Justinien et 
Théodora avec leur suite, apportant des présents ù l’église, comme 
il le firent effectivement lors de la consécration, fan 547. On se rap¬ 
pelle les belles pages écrites sur ces précieux tableaux par M. Taine; 
ou ne saurait plus sainement apprécier au point de vue de l’art en 
générai, ces portraits grimaçants où rien ne vit que les yeux et où 
les corps disparaissent sous la surcharge des ornements et des pier¬ 
reries. Les antiquaires sont moins sévères, mais c'est qu’ils se pla¬ 
centa un tout autre point de vue, celui de l’intérêt documentaire, et 
cet intérêt est très grand ; quelles curieuses études de costumes, 
d'ornements, d’étoffes on ferait là; et puis il est si intéressant de 
voir des portraits authentiques de souverains aussi anciens et aussi 
célèbres dans tout le faste de la plus luxueuse cour qui fut jamais. 
Justinien nous apparait tel que dans sa vie, gros lourdenu, cuistre 
méticuleux et tatillon, béatement satisfait de lui-même ; Théodora 


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— 214 — 


de son côté a bien te physique de son caractère de courtisane impé¬ 
riale, de du Barry perversement intelligente légitimée par une sotte 
doublure de Claude l’Imbécile, car je ne saurais voir autre chose 
dans le compilateur des Pandectes. 

Les mosaïques de celte abside sont surchargées de détails; l’œil se 
fatigue à les suivre et la mémoire ne peut pas s'en charger. C’est 
comme l’édifice lui-même. d’une architecture si subtile et si compli¬ 
quée, dont un maitre bâtisseur peut être enthousiaste à bon droit, 
mais qui fatigue et déconcerte les profanes, ceux surtout pour les¬ 
quels la simplicité est la source de toute beauté. Cette architecture 
est d’ailleurs un véritable non sens; on ne comprend pas que ses 
auteurs se soient si peu souciés des nécessités du culte. Par son 
abside ridiculement exiguë et par sa nef octogone démesurée elle est 
tout a fait l’opposé de ce que doit être une église; le vaisseau & la 
fois majestueux et égalitaire où tous les fidèles peuvent assister au 
saint sacrifice. Combien est préférable à toute cette virtuosité dont 
on n’a que faire, la noble et grave ampleur et la sobre ordonnance 
des basiliques latines où tous les fidèles, égaux devant la croix, pou¬ 
vaient voir l’autel avec l’officiant, et où il n’y avait pas de place pour 
parquer à part les femmes, sous la garde des eunuques, comme dans 
les tribunes de Saint Vital, qui ne sont à vrai dire qu’une dépendance 
de l'odieux sérail byzantin : monstrueuse aberration qui parait une 
insulte à Dieu quand on la rencontre dans ses propres temples. 

A Sant A pollinare. Nuovo, ou in Citta, nous a vous fui la civilisation 
morbide de l’Orient pour prendre pied dans les saines et fortes tra¬ 
ditions de l’art antique et de l’art chrétien. Nous nous retrouvons 
dans notre milieu familier, celui qui convient ù nos croyances, à nos 
mœurs, aux goûts de notre race. Devant ces nobles colonnades dont 
la perspective conduit inéluctablément le regard vers le choeur, on 
se trouve comme rasséréné. Tout ramène ici à l’art des catacombes, 
des marbres chrétiens et des basiliques, taudis qu'a Saint Vital on se 
sent obsédé par les souvenirs de ce vaste effondrement de la morale, 
de la pensée et du goût qui fut le monde byzantin: monstrueux thé⬠
tre où, dans un décor de pierreries et de métaux précieux, se démé- 
qent avec des gestes déments des montreuses d’ours passées des 
grabats du lupanard aux coussins du trône, des courtisanes impé¬ 
riales, des eunuques, des bourreaux, des tyrans efféminés, des lé¬ 
gistes incapables d’une pensée personnelle, des théologiens querel¬ 
leurs, des rhéteurs idiots, des coiffeuses, des parfumeuses, des eo- 


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- 215 — 

chers de cirque et les factions des Bleus et des Verti... Saint Apol¬ 
linaire est une véritable basilique avec la nef majeure que deux 
rangs de colonnes séparent des nefs latérales ; le chœur fermé de 
son chancel, le transept, l’arc triomphal et le presbvterium abrité 
sous la conque de l’abside. Dans cette sobre et claire ordonnance, 
tout parle à l’œil et à l’esprit. Rien qui ne soit caractéristique n’y 
vient offusquer le regard ; tout détail superflu a été dédaigné. 
L’architecture des vieux Quirites a trouvé du premier coup, dans la 
basilique, la formule complète du temple chrétien. On pourra y 
ajouter plus tard, surcharger avec plus ou moins d’utilité chacune 
de ses parties essentielles, y grefTer des voûtes rondes ou ogivales, 
des chapelles, des clochers; le plan restera le même en principe. 
Sous l'enchevêtrement des colonnes, des piliers, des arcs brisés et des 
contreforts de la plus touffue des cathédrales gothiques, se retrou¬ 
vent toujours les grandes divisions des basiliques latines dont Saint 
Apollinaire est un des plus splendides spécimens. 

Saint-Martin au ciel d’or, car tel fut son nom primitif, fut élevé 
par les soins de Théodoric. vers l’an 500, pour servir de Cathédrale 
h l'arianisme triomphant dans le royaume des Goths. Consacré au 
culte catholique soixante-dix ans plus tard et placé sous l’invoca¬ 
tion de saint Apollinaire, l'édifice a conservé jusqu’à nous le mer¬ 
veilleux décor dont il fut revêtu par le glorieux vainqueur des Héru- 
les, sauf dans l’abside et le chœur, où l'ont remplacé des stucs et des 
peintures modernes, disparates et grotesques comme une loque d’in¬ 
dienne peinte cousue au collet d’un manteau de brocard. 

Les fenêtres percées au-dessus des arcades dans les deux murs de 
la nef ont fait diviser ce décor en trois parties ou mieux en trois 
zones superposées. Sur la première qui s’étend au-dessus de l’ar¬ 
chitrave, figure une longue théorie, à droite de saints, à gauche de 
saintes, cheminant entre des palmiers et ayant chacun son nom 
inscrit au-dessus de sa tête ; disposition dont s'est inspiré Hippolyte 
Fiaudrin pour les peintures murales de Saint-Germain des Prés. Les 
premiers sortant d’une ville qui n'est autre que Ravenne, s’avancent 
vers le Christ; les secondes partant d'une autre ville qui est Classis, 
l’ancien quartier maritime de Ravenne, aujourd’hui disparu sous les 
broussailles et les marais de la Pinetta, se dirigent vers la mère du 
Rédempteur. 

Au-dessus de ces deux théorie?, dans les panneaux entre les fenê¬ 
tres, sont placées de grandes figures d'apôtres.et de prophètes; au- 
dessus enfin, s’étend tout autour de l'édifice, unedernjère sçonefiç 


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mosaïques, les plus artistiques, les plus intéressantes de toutes, où 
sont représentées d’un côté, les miracles et les paraboles du Christ, 
et de l'autre côté les scènes de la passion ; chaque épisode étant sé- 
paré du suivant par un sujet ornemental toujours répété, une sorte 
de tente supportant deux colombes. 

Nous ne pouvons entrer dans le détail de toutes ces scènes exécu- 
tées avec un art relativement merveilleux, une entente du geste et 
de l’expression, une science du groupement et de la mise eu scène 
qui font prendre en pitié tout ce qui a été fait depuis, jusqu’à Giotlo. 
Il est tel de ces tableaux comme 1 e Pharisien et le Publicain à la 
porte du Temple, qui est de tout point excellent. Il ne faut pas, il 
est vrai, regarder de trop près, car nous pourrions être gravement 
choqués parles à peu près d’un dessin qui n’est pas même approxi¬ 
matif. L’auteur des cartons de ces mosaïques n’avait sûrement 
jamais regardé un objet avant de le reproduire ; il avait des formu¬ 
les toutes faites, il copiait de souvenir quelque modèle célèbre, et 
se préoccupait fort peu des détails ; mais il avait une parfaite en¬ 
tente de l’art décoratif, beaucoup de verve et de facilité; je ne parle 
pas d'inspiration, car cet ingrédient manquait à son tempérament 
d’artiste^ Combien d’autres en des temps meilleurs et quoique mieux 
doués, n’ont pas su produire une œuvre aussi bien conçue et aussi 
savamment exécutée, qu'on ne. saurait plus oublier quand on l’a vue 
une fois. 

On s’arrache avec peine à ce beau sanctuaire pour courir à d'au¬ 
tres édifices non moins dignes d'attention. San Giovanni in Ponte, 
ou le baptistère des orthodoxes, S.S. Nazario e Celso, ou le tom¬ 
beau de Galla Placidia, Sauta Maria delta Rotonda, ou le tombeau de 
Théodoric. 

Plus nous descendons le cours des siècles, plus l’art chrétien nous 
parait digne des ateliers païens dont il est sorti. Le Baptistère des 
Orthodoxes, qui fut construit dans la première moitié du cinquième 
siècle, contient les chefs-d’œuvre du genre, et une décoration uni¬ 
que de stuc et de mosaïques combinés qui étonne par sou état de 
conservation. Sur les mosaïques sont des prophètes drapés à l’anti¬ 
que, se détachant d’un fond d'azur sur lequel courent en rinceaux 
dorés de» feuillages d une extrême élégance. La décoration eu stuc 
s'étend en large ordonnance au-dessus. Elle forme une série d'arca¬ 
des contenant des édicules aux frontons bizarres qui rappellent cer¬ 
taines œuvres courantes de la fin du dix-septième siècle. Ce n’est pas 
positivement beau mais c’est fort curieux à étudier; gn ne se doute- 


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rait pas avant de l’avoir constaté, que les mêmes formes puissent 
ainsi reparaître à plus de mille ans d'intervalle, spontanément et com¬ 
me par un retour atavique. Au dessus enfin, au sommet de la voûte 
dans un encadrement circulaire en stuc qu'entourent de grands au¬ 
ges en mosaïque, se trouve le Baptême du Christ, l’œuvre principale 
qu'on vient voir dans ce sanctuaire délaissé. Presque tout est à 
louer dans cette mosaïque, la figure de fleuve qui représente le 
Jourdain, le corps du Christ dont ou voit les membres inferieurs à 
travers l’eau dans laquelle ils sont plongés, surtout le saint Jean 
Baptiste dont la pose est expressive, naturelle, aisée, l/artiste savait 
également bien composer et dessiner. A l’inverse de ce qu'on éprou¬ 
ve à Saint Anollinare, l'élude minutieuse des détails augmente l'esti¬ 
me qu'a inspirée l’ensemble, chose tellement rare dans les ouvrages 
de la décadence, que ce morceau semble une précieuse épave du 
grand siècle. 

Le Mausolée de Galla Placidia vaudrait à lui seul qu’on fit le 
voyage de Ravenne. L’édifice est intact, vierge de toute addition et 
de tout remaniement.tel enfin que Galla Placidia,qui le fit construire 
eu l'an 440, put le voir avant de venir y prendre place pour l’éter¬ 
nité. Quelques restaurations toutes modernes s’y aperçoivent à peine 
et n'enlèvent rien h son beau caractère ; on voit bien que les res¬ 
taurateurs français ne sont pas passés par là. 

Quand Galla Placidia gouvernait, ce qu'on appelait encore l’Em¬ 
pire romain, Ravenne veuaitd’étre érigée en capitale grâce à la pu¬ 
sillanimité d’Honorius, qui ne se sentait en sûreté que dans cette 
cité maritime ceinte par les eaux et défendue par des flottes. La ro¬ 
manesque sœur de l’empereur dut immédiatement songer à rendre 
cette jeune métropole digne de la résidence impériale. Elle s'em¬ 
pressa de la remplir de palais et d’églises. De cette œuvre gigantes¬ 
que il est bien peu resté. Les basiliques de Sl-Laurent, de St-André, 
de St-Pierre, de S'»-Croix, de St-Jean, de S'*-Agate, ont successive¬ 
ment disparu, ou ont subi des remaniements équivalent à une véri¬ 
table destruction. Seul, le mausolée qu’elle s'était érigée de son 
vivant reste pour nous apprendre ce que fut l'art sous cette direc¬ 
tion éclairée, mieux que cela, pour nous montrer le point culminant 
atteint par l’art chrétien avant qu’il ne se prit à rouler sur la pente 
fatale au bas de laquelle était le cloaque byzantin prêt à l’engloutir. 

Essentiellement formé par les quatre bras égaux d'une croix grec¬ 
que dont les voûtes servent de support à leur intersection, à un élc- 


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gant petit dôme sur plan carré, l’édifice pareil à un coffret florentin 
de la renaissance, est entièrement revêtu à l’intérieur d’une cha- 
tovante carapace en mosaïque bleue d’un ton admirable, qui sur les 
voûtes se constelle d’étoiles d’or formant un fulgurant cortège à la 
croix autour de laquelle se pressent le bœuf, l'aigle, l’ange et le lion, 
des quatre évangélistes. Plus riche encore sur les parois, elle se 
couvre de feuillages et de ceps de vigne qui sortent de vases et de 
corbeilles, encadrant de leurs rinceaux des panneaux naturels, for¬ 
més par la structure même de l’édifice, sur lesquels on voit les apô¬ 
tres groupés deux par deux,graves et beaux comme des philosophes 
grecs dans leur grande chlamide blanche, des biches buvant à 
la source mystique, des colombes perchées sur le bord du vase où 
elles s'abreuvent, gracieux sujet aimé des anciens, devenu un des 
symboles les plus chers aux artistes chrétiens : détaché du char de 
Vénus, le doux oiseau n’est plus que la figure de l’àme chrétienne, 
anima simplex, palumbus sine fel , se désaltérant à la coupe du 
refrigerium, ce rafraîchissement divin dont parlait sainte Perpétue 
rajoutant qu’elle avait vu l’àme de son frère Dinocrale reçue dans 
les demeures éternelles, boire à longs traits les eaux jaillissantes du 
jardin céleste. 

Mais toutes ces magnifiques inventions relèvent de l’art décoratif, 
tandis que deux admirables mosaïques, inscrites dans les lunettes 
au dessus de la porte d’entrée et de ce qu’on doit appeler l'abside, 
sônt de véritables tableaux, peut-être ia reproduction d’originaux 
Célèbres, comme le sont les mosaïques de Saint-Pierre de Rome. La 
première représente le bon berger, non plus semblable au classique 
Mercure Criophore portant la brebis égarée sur son épaule, à l’image 
duquel les peintres des Catacombes avaient représenté le divin con¬ 
ducteur des âmes,celui qui avait dit : «Je suis le bon Pasteur»', mais 
paissant les brebis rachetées par son sang, « dans les prairies tou¬ 
jours riantes de son paradis» selon les termes de la prière de la 
recommandation de l’âine pour le malade agonisant. Il est assis sur 
un monticule de gazon dans un paysage agreste où l’herbe entoure 
les rochers et pousse vigoureusement entre toutes les pierres ; de la 
main gauche il s’appuie sur une grande croix et de la main droite il 
caresse une brebis pendant que tous les autres tournent leur tète 
vers lui: Sans parti pris aucun, cette calme composition nous paraît 
un modèle achevé dans son genre, digne des meilleurs peintres qui 
nous restent de l’antiquité. 


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— 819 - 


Le second tableau consacré à saint Laurent nous convient un peu 
moins. Au centre est le gril de fer, posé sur les flammes, vers lequel 
s'avance le marlyr portant la croix et le livre sacré ; de l’autre côté 
de l'appareil du supplice, une bibliothèque porte sur ses rayons les 
quatre évangiles ouverts. La figure du saint est un peu courte et 
trapue, les plis de ses vêtements sont trop compliqués, l'armoire des 
livres ne se tient pas d’aplomb, le sujet architectural qui sert de fond, 
derrière l'instrument du supplice, n’est pas suffisamment clair; bref, 
celte mosaïque, malgré ses qualités de mouvement et sou caractère 
dramatique est loin de valoir celle du Don Pasteur. L'artiste en cela 
est fidèle aux traditions de l'art antique dont il s’est nourri et qui 
n'admettaient guère que des sujets simples et calmes, des figures se¬ 
reines et au repos; dès qu’il y a été infidèle, il a perdu ses qualités. 

Si l’on compare ces mosaïques aux monuments qui les ont précé¬ 
dées et à ceux qui sont venus après elles, elles apparaissent comme 
la floraison de cet art particulier dont les germes sont dans les hypo¬ 
gées de Lucius, de Domitille, de Priscille et de Prétextât, comme le 
point culminant jusques auquel cet arln’apas cessé de s'élever, et qui 
maintient encore à un niveau supérieur tout ce qu'on exécute autour 
de lui pendant tout un siècle. C’est l’étude de ces tableaux qui a fait 
des mosaïques de Saint-Vital des chefs-d’œuvre relatifs après lesquels 
l’art byzantin tombe bien vite du côté où il penchait, c’est-à-dire dans 
l’hiératisme sauvage, le mépris de la nature et de l’étude qui l’ont 
conduit si vite aux horreurs que l’on connaît. En architecture nous 
arriverions aux mêmes conclusions. C’est à l’influence et à l'action 
incontestable des derniers monuments de l'empire d’Occideut que 
Saint-Vital doit, non-seulement l’appareil tout romain de ses murs et 
de sa coupole, mais encore l'élégance et la pondération qui eu font 
un bijou unique parmi les édifices byzantins. A ce point de vue les 
monuments élevés sous l'inspiration de Galla Placidia ont eu certai¬ 
nement une grande action sur les destinées de l'architecture, et plus 
tf’un bon esprit pense que c’est bien plutôt par cette voie que les édi¬ 
fices à coupoles se sont propagés en Aquitaine, que par celle du 
monde oriental; et nous ne serions pas loin de partager leur opinion, 
rien que par haine des systèmes inflexibles et incomplets dans les¬ 
quels certains se flattent de nous enfermer à tout jamais. 

Mais ce n'est pas le lieu d'aborder ici une discussion sur l’origine 
des styles qui ne sera jamais connue avec une entière précision, 
parce que trop d'édifices ont disparu qui eussent témoigné de filia¬ 
tions naturelles et rationnelles qu’on ne soupçonnera peut-être ja- 


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-Bo¬ 


rnais. E-t il possible d'ailleurs de se borner, en celle chapelle, à de 
sèches observations d’art et d’archéologie? Devant un monument 
qnonvrae, on peut être entièrement à sa spécialité, et même encore 
faut-il que l’archéologue ait bien éteint tout ce qui tient au cœur de 
l'homme, pour que celui-ci ne s’efforce pas de deviner une person¬ 
nalité ou une société d’après les vestiges qu’il découvre, comme le 
géologue qui s'efforce de reconstituer un monde, d’après les fossiles 
enfouis au sein des strates des rochers, témoins irrécusables eux- 
mêmes des âges disparus dans l'abime du temps. Devant un monu¬ 
ment auquel s’attache un nom historique, comment ne pas évoquer 
comme Ulysse, au bord du Styx.les héros disparus, alors surtout que 
de grands souvenirs s’attachent â ce nom. Celui qui emplit les murs 
étincelants de ce mausolée est un des plus romanesques de l’anti¬ 
quité; ses syllabes harmonieuses faites pour être prononcées par des 
lèvres d’amoureux ou de poètes, font rêver aux aventures à la fois 
tristes et galantes de la fille de Théodose qui, elle aussi, comme Hen¬ 
riette-Marie de France, a connu toutes les extrémités des choses hu¬ 
maines. Fille du dernier empereur quieut mérité le surnom de grand, 
Galla-Placidia apparaît dans ces temps obscurs et troublés comme 
une adorable héroïne de roman, entièrement digne de sympathie et 
d’intérêt, comme une méconnue rejetée dans l’ombre par l’éclat 
scandaleux de cette impure Théodora, qu’on s’est évertué vainement 
à réhabiliter de nos jours, ainsi qu’on avait tenté de le faire pour 
Néron. Elevée dans le faste et la mollesse des gynécées de Constan¬ 
tinople, dés l’âge de vingt ans elle est en proie au sort. Prise à Rome 
par Alaricet retenue, comme Otage, elle est traînée dans toute l’Ila- 
lie à la suite du vainqueur, et un mariage l’unit enfin à un chef de 
barbares, au goth Ataulf. Celte union, qui pouvait paraître imposée, 
fut un véritable roman d'amour. La belle princesse, née dans le pa¬ 
lais* des Césars, aima réellement le chevaleresque barbare, qui de son 
côté, ne trouvait pas de bornes à la prodigalité inspirée par i’amoqr 
conjugal. Sans compter les présents de noce il lui offrit pour pré¬ 
sent du matin, selon l’usage des barbares, des richesses dignes des 
Mille et me Nuits. Cinquante beaux esclaves vêtus d.e soie et de 
brocard, comme des princes, portant dans chaque main un grand 
bassin d'or, alternativement rempli de pièces d’or et des plus pré¬ 
cieux joyaux qu’eût procuré le pillage de l’Italie entière, et ces fas¬ 
tueuses cauéphores étaient guidées par un maitre de cérémonies 
comme eu eut peu trouvé le sénateur Flavius Attale qui. véritable 
jouet de la fortune, après avoir été préfet de Rome et s'être vu cou- 


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ronné du bandeau des Césars, était tombé dans la valetaille des rois 
Goths. Leur bonheur qui fut complet dura cinq ans. Retirés dans 
leur palais de Narbonne au milieu d'un incroyable entassement d'or¬ 
fèvreries et de bijoux parmi lesquels brillait le trésor du temple de 
Jérusalem, la table en éméraude de Salomon et le célèbre missorium 
dont les cinq cents livres d’or massif disparaissaient presque sous les 
incrustations de diamants et d’autres gemmes, ils coulaient leur vie 
comme les princes des contes de fées dont les épreuves sont termi¬ 
nées. Malheureusement pour Placidia, Atauif était de la race de ces 
barbares du Mord pour lesquels il n’était pas de fête sans combat. Au 
cours d'une expédition contre les Suéves dEspagne, il tomba sous le 
poignard d’un assassin et Singerie s’empara de son trône. Placidia 
déchue et confondue avec les plus viles esclaves, eut à subir mille 
insultes. Attachée à la queue d’un cheval, elle suivit la marche triom¬ 
phale du meurtrier de son mari, écorchant ses pieds nus aux pierres 
du chemin. Pleurant son époux, pleurant son fils, mort peu avant, à 
Barcelone, l'infortunée princesse put enfiu rentrer dans Ravenne : elle 
avait été échangée pour six cent mille mesures de grains. Dientôt les 
nécessités de la politique la jetèrent en dépit de sa trop juste dou¬ 
leur, dans le lit d’un soldat heureux, Constance, qui ne tarda pas à 
partager l’empire d’Occident avec son pusillanime beau-frère. Alors 
cette femme étonnante, montra quelle fermeté d’esprit elle avait hé¬ 
rité de son illustre père; Constance mort, et Ilonorius restant tou¬ 
jours un fantôme de monarque, Galla Placidia, prit le sceptre entre 
ses mains viriles et régit effectivement tout ce qui restait de l'empire 
romain, sous le nom de son frère, puis sous celui de son fils, non 
sans éprouver encore plus de traverses qu’aucune des régentes dont 
l'histoire ait conservé le.nom. Elle mourut à Ravenne le 27 novem¬ 
bre, l'an 450, et fut placée dans le mausolée qu'elle s'étatt fait cons¬ 
truire, couverte des ornements impériaux, assise sur un trône de 
cyprès plaqué d’or, d’oh ses restes allèrent prendre place dans le 
vaste sarcophage de l’abside. 

Mous la préférons ainsi couchée dans l’obscurité du cercueil, que 
siégeant, cadavre hideux, sur son siège impérial. Si l’imagination 
se piait à évoquer le fantôme de Charlemagne, toujours assis dans 
son caveau d’Aix la Chapelle, l’épée au flâne, le soeptre en main, la 
couronne en tête, tel dans la mort qu’il était dans la vie, elle répu- 
gue à la pensée d’une momie de femme dans cette attitude de légis¬ 
lateur éternel veillant toujours au seuil de son tombeau et présen¬ 
tait au lieu de son frais visage d’autrefois un masque affreux ravagé 


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par la vieillesse et la mort, des orbites percés d’rm tnnr irorr Jr la- 
place des yeux bleus de jadis, un rictus de squelette à la place du 
doux sourire qui détendait l'arc élégant de ses lèvres roses. 

Galla Piacidia doit avoir été belle, quoique puisse insinuer le 
froid Gibbon ; tout au moins devait elle posséder cette indéfinissable 
beauté du diable qui console aisément de l'autre, puisque peu 
d’hommes lui résistaient Si nous en croyons le diptyque de Monza 
elle était bien digne d’être romaine. Sur cet ivoire célèbre, la fille de 
Théodoric apparait grande, forte, un peu virile comme une impé¬ 
riale matrone habituée à commander à ses sujets et à les séduire 
par ses attraits. Chose étonnante ; en ce temps où les moindres 
consuls se couvraient de bijoux et d’étofTes brodées, la jeune impé¬ 
ratrice est très simplement mise, élégamment drapée dans sa longue 
tunique que recouvre la slola entourée de celle longue écharpe 
qu'on appelait palla, le tout sobre et grave avec de grands plis sa¬ 
vants, comme aux beaux temps d’Auguste. Elle n'a pour tous joyaux 
que des boucles d’oreille et un lourd collier qui enroule deux rangs 
de grosses perles autour de son cou. Seule sa chevelure, frisée et 
étagée en deux bourrelets, se ressent des modes recherchées de 
l'époque. 

Involontairement je rapproche de cette noble et belle effigie le 
portrait authentique de Théodora, telle qu’elle est représentée, por¬ 
tant des offrandes et environnée de ses femmes, dans la mosaïque 
de Saint Vital. C’est bien comme l'a définie M. Taine « une lorette 
poitrinaire. ■ Ses grands yeux inquiétants vivent seuls sur son 
visage émacié par la débauche et par la maladie. Au lieu de la noble 
impératrice de l’ivoire de Monza, nous avons sous les yeux l’infâme 
créature qui eut été digne de servir de compagne à Tibère dans 
Caprée, et qui arrivée aux plus hauts sommets de la hiérarchie hu¬ 
maine s'efforce de faire oublier le passé, couvre des plus riches 
parures son corps flétri, épuisé, et guette de ses yeux de louve,pour 
l’envoyer au bourreau, le mal avisé qui se souviendra l’avoir vue 
vautrée toute nue sur le gradin des courtisanes au cirque et à l’hip¬ 
podrome. Sa tête exsangue et vieillie avant l’âge soutient avec peine 
le poids de l'immense diadème qui la couronne et duquel pendent, 
de chaque côté de larges bandelettes raidies par des appliques d’or¬ 
fèvrerie et de pierres précieuses ; un vaste pectoral non moins 
lourd, non moins riche, couvre sa poitrine et son cou ; le corps en¬ 
tier jusqu'aux pieds, dissimulé sous un vaste manteau, d’or encore, 
constellé de bijoux et de gemmes, incommode, disgracieux et lourd; 


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par l'entrebâillement duquel on entrevoit une robe non moins raide 
et non moins somptueuse. 

Rapprochez les images de ces deux femmes, et vous aurez le plus 
frappant symbole des deux civilisations qui se rencontrent un ins¬ 
tant ù Ravenne; la belle et simple Galla Placidia, c'est la civilisation 
romaine toujours saine et grande même en pleine décadence ; Théo- 
dora, c'est la civilisation byzantine, extravagante, fastueuse, gangre¬ 
née, et souverainement répugnante, même à son apogée. 

Ravenne étant la ville des morts, nous ne la quitterons pas sans 
visiter un autre tombeau, celui de Théodoric. 

Ici point de luxe, pas de sculptures, encore moins de mosaïques; 
rien que la pierre nue, froide et colossale. La fière Amalasonthe (U 
construire ce monument pour son père, et cela fait songer b l'his¬ 
toire de ces fées qui apportaient dans leur tablier les pierres d'un 
dolmen ; car c’est une bien étrange figure qu’Amalasonlhe et un vé¬ 
ritable titan que son père. On a comparé ce tombeau à un dolmen 
pour la rudesse de son architecture et surtout pour l’énormité du 
monolithe qui lui sert de coupole. Cette pierre gigantesque a onze 
mètres de diamètre et a été élevée à quatorze mètres au-dessus du 
sol. Legrand d’Aussy la donne comme un exemple de ce dont 
étaient capables les ingénieurs de l'antiquité; et il est difficile, en 
effet de se rendre compte des moyens qu’ils avaient à leur disposi¬ 
tion pour mouvoir de telles masses, quand on songe surtout que 
celle-ci, soit brute soit ébauchée, a dû traverser obliquement toute 
la mer Adriatique pour venir des carrières d’Istrie.où elle fut taillée, 
jusqu'au sommet des massives assises qu’elle couronne de sa calotte 
fruste et sévère. 

Pour sentir toute la titanesque virtuosité qui a présidé à cette 
construction, il n’est pas besoin de refaire, avec Legrand d’Aussy^ 
les calculs de Soufflot. Pourtant il est des cas où l'éloquence des 
chiffres est tellement grande qu’on ne saurait la négliger. Du pre* 
mier coup d’œil on sent bien l’énormité de l’effort nécessaire pour 
élever si haut cette masse ; mais l’impression devient de la stupeur 
quand on vous dit que ce monolithe dont le poids actuel n’e6t pas 
inférieur à 147000 kilogrames, devait peser, au moment de l’opéra¬ 
tion, c.ar il n’était alors qu’ébauché, 600.000 kilogrammes environ, 
soit 40.000 kilogrammes de plus que cet obélisque de Luxor dont 
l’érection, sur la place de la Concorde, mit tout Paris en émoi et fut 
considéré comme une des plus surprenantes opérations de la méca* 


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nique moderne. Les anciens Egyptiens faisaient encore mieux ; mais 
il n'en faut pas moins admirer sans réserve les ingénieurs de Théo- 
doric. 

En lui même le monument n'a rien de démesuré ; c'est une cha¬ 
pelle, même une assez petite chapelle, mais dans laquelle il n’est 
entré rien que de colossal; et quand on a mesuré du regard la gran¬ 
deur de ses assises, supputé leur épaisseur et calculé l'effort de ses 
arcatures pour résister au poids mort de la tranche de rocher qui 
arrondit au-dessus sa coupole déprimée, on ne peut se défendre 
d’une sensation complexe où se rencontrent de la stupéfaction et un 
certain elfroi, comme devant l’œ.ivre de tout-puissants colosses prêts 
à surgir devant vous, sauvages, grandioses et terribles. On songe à 
toutes les architectures barbares et démesurées des temps nébuleux 
qui confinent ù l’histoire, aux inégalités de Locmariaker, aux porti¬ 
ques démesurés eu Stonehenge, aux construc'ions cyclopéennes de 
Mycènes et de la Grande Grèce. 

L'impression du colossal, du démesuré naît moins des dimensions 
réelles d’un édifice que de celles des matériaux qui le composent : 
une église romane en briques frappe moins, malgré sa masse, qu'un 
simple dolmen avec ses quatre pierres brutes. De même l'élégance et 
la richesse de l'ornementation rapetissent un monument; si vaste 
que soit une cathédrale gothique elleest bien loin de produire l’effet 
colossal d’un temple romain ou égyptien. Or le môle de Ravenue 
possède à la fois cette grandeur des matériaux et cette rusticité du 
travail ; en outre ses marbres, exposés depuis tant de siècles aux 
ravages des hommes et des éléments, sont assez frustes et assez 
sombres pour rappeler l'aspect de ces vieux monuments druidiques 
grisâtres et moussus, qu’on voit inopinément apparaître dans nos 
forêts septentrionales, entre les grands troncs des chênes. Quand il 
eut surgi de terre aux ordres d'Amalasonthe, il était bien loin d’avoir 
cette allure sauvage qui nous émeut si fort. Sans parler des mosaï¬ 
ques qui la revêtaient intérieurement de leur carapace d'or et de 
pierreries, les dix couples de fausses portes qui ceignent' son pre¬ 
mier étage étaient revêtues d’immenses tablettes de bronze, et les 
douze consoles qui saillent sur la corniche, servaient de piédestal à 
autant de statues d’airain entourant quatre colonnes qui soutenaient 
un splendide vase de porphyre dans lequel on croyait, à tort, qu’é¬ 
taient enfermées les cendres du monarque, et qui était simplement 
le couronnement de l'édifice. 


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- 225 - 


Ainsi éblouissant et barbare à la fois,comme un colosse scythique 
montrant ses membres nerveux et son savon de peau d’ours sous 
une profusion de bijoux byzantins, le vieux môle ouvrit un jour ses 
portes de marbre devant le cadavre d’un autre colosse paré d'ôr, 
lui aussi, et le front chargé d'un diadème; ils étaient dignes l'un de 
l'autre. 

C’est une Hère et grande figure que celle de Théodoric, qui, con¬ 
quérant de l’Empire d'Occident, assis sur la chaise curule des der¬ 
niers Césars, ayant rudement empreint sa trace dans l’histoire du 
monde romain agonisant, appartient cependant à la légende au point 
de se confondre avec les fantastiques héros des contes norains et 
que les Niébelueugen disputent à Jomandès, à Procope et à Enodius. 
Quoique Montesquieu se fut proposé de l'écrire, son histoire reste 
encore à faire ; les éléments en sont dispersés, sauf en ce qui louche 
aux monuments de son administration, dans un tas d’historiens de 
dernier ordre, prolixes, confus, sans style et sans pensée, et qui 
pourtant nous captivent, tant est poignante l’impression qu’on res¬ 
sent à voir l’océan barbare presser ses flots, lancer comme des rus 
de marée ses vagues sombres au sommet desquels brillent, comme 
les génies de la tempête quelques hommes étranges et terribles, 
Viligès, Attila, Genséric, Odoacre, Clovis, Totila, jusqu’à ce qu’ait 
disparu, ainsi qu'un écueil perdu, débris d’un continent disparu, le 
dernier reste de ce qui fut la grandeur romaine. 

C’est comme une nuée confuse où brille de temps en temps un 
éclair, un épais brouillard dans les trouées duquel apparaissent 
des fragments de paysage, et la vie du conquérant barbare, du sau¬ 
vage législateur garde ainsi un caractère particulier d’obscurité et 
de certitude comme s’il s'agissait d’un véritable héros mythologique 
et à vrai dire, cela explique peut-être qu'il puisse prendre place dans 
les cycles légendaires dérivés de YEdda, la « vénérable grand mère » 
sous le nom de Diétrich-de-Bern à côté de Bruuehant et d'Attila, avec 
Gunlher, Atli, Gunnar et llogni, et l’invincible Sigurd. Né sur les 
bords dp ce même lac pannonien devant les eaux duquel Marc 
Aurèle rédigeait sous sa tente ses immortelles méditations, ses débuts 
sont d'un véritable barbare, d’un chef de horde entreprenant et fa¬ 
rouche qui, aussi bien que le Fléau de Dieu fait le désert sur son 
passage. Maître de l'Itaiie, ce sauvage se transforme ; sous sa pelisse 
saùglante de peau d’ours se drape la toge du consul romain, sa ter¬ 
rible francisque sans beaucoup plus le quitter que s’il eut été Beau- 
douiq-à-la-haclie, est remplacée dans sa main par le sceptre du legia- 

15 


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— -— 

lateur. Pendant trente-trois ans, il put faire croire à l’Empire d’Occl- 
dent que l’esprit des Césars revivait dans le dur cosaque dont la 
rude main ne sut jamais tracer les lettres de son nom qu’en traînant 
lourdement un calame dans les découpures à jour d une plaque d or. 
Comme Dioclétien, il cultive lui-mème son jardin ; il restaure les 
monuments de Rome. Il est l’ami des hommes les plus vertueux et 
les plus cultivés de son temps. Mais soudain la férocité du fauve 
pillard des déserts reparaît en lui, et ce sont précisément ces amis 
là, Symmaque et son gendre Boeticus dont l'affreuse mort vient 
prouver combien il est impossible au barbare de dépouiller la féro- 
rité de ses instincts. Pourtant à la fin de sa longue et vaillante exis¬ 
tence, le remords vint s'asseoir terrible à son chevet. Dans un 
énorme poisson servi sur sa table, il croit reconnaître les traits de 
Symmaque, et lui, devant qui tous ont tremblé, qui se riait des dan¬ 
gers et ignorait la peur, le voilà qui se trouble, qui s’accuse de son 
crime, s’en déchire le cœur et meurt de remords, criant que l’af¬ 
freuse vision le suit partout. Comme Caïn fuyant l’œil terrible de la 
conscience il se fit sceller sous l’énorme coupole de la Rotonde, 
dans l’étroit caveau de marbre constellé de mosaïques et d’or, mais 
comme le premier des meurtriers il ne puts’enfuir de devant Jéhovah, 
et quand Amalasonthe eut refermé la porte d’airain sur le cadavre 
royal 

L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. 


On rentre en ville, on s'arrête chez les libraires et les brocanteurs 
dont les boutiques renferment à côté de bien des objets apocryphes 
quelques débris antiques véritablement et non sans mérite. J’avise 
une étonnante faucille & manche de fer, échouée je ne sais comment 
dans un magasin de bric-à-brac, à côté d’affreux cuivres ayant servi 
à l'illustration d’ouvrages de piété, et de bronzes romains vieux de 
trois semaines. Bien entendu on veut très cher de Ces derniers tan¬ 
dis que quelques centimes suffiraient à payer l’attribut de Tripto- 
lème. Je regrette de ne pouvoir l’emporter avec moi, car il m’inté¬ 
resse beaucoup, au même titre que les chariots rencontrés c« matin, 
par la recherche artistique qui s’y manifeste. Les paysans qui se 
servent de ces instruments là, — assez primitifs en somme —• ont 
une recherche, un amour du beau que sont bien loin de partager 
nos moissonneurs français et encore moins les doctes professeurs 
d’agriculture grâce auquels la France est sûrement redevable des 
maladies de la vigne qui ont suivi les plants américains importés 


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— ii 1 


par des maniaques et dont n’avait que faire le pays du bourgogne, 
du champagne et du Bordeaux. Faul-il donc que i’art fatalement 
décroisse avec le progrès de ce qu'on nomme pompeusement la 
science ! Les agriculteurs de par ici sont, m’assure-t-on, fort arriérés 
et ne méritent que les dédains d'un de nos élèves de Grignon ; or 
leurs faucilles sont d’un galbe élégant et ornées de grossières niélu- 
res qui en font une sorte d'œuvre d’art, digne d'être mise entre les 
mains d'une Cérès ou d'une Velléda. Dans le Bas-Quercy, partout 
où la faux n’a pas remplacé l’ancienne faucille, celle-ci, après la 
moisson, a sa lame bordée d'un joli rang d'épis tressés, et, ainsi dé¬ 
corée est suspendue en lieu bien apparent, au-dessus d’une image, 
religieuse en général ; les gens qui ont cette jolie recherche du pit¬ 
toresque ne sont guère en honneur auprès des agronomes. Quant 
à ceux-ci. ils poussent par les prés et les blés de lourdes machines 
au cliquetis agaçant, qu’ils cherchent bien plutôt à enlaidir qu’à 
orner. Le besoin de paraître leur fait accrocher, dans ce qu’ils 
appellent leur salon, un mauvais chromo de dix sous dans un cadre 
de dix francs... Lesquels ont l'intelligence la mieux faite à l'image 
de ce Dieu d'amour qui, s'il a fait du monde la plus admirable des 
machines, s’est complu à la parer de plus de splendeurs que les 
sens bornés des maîtres de l’art n’en peuvent rêver? 

Un pas encore, et nous nous inclinons devant le monument où 
s’abrite le tombeau du Dante, œuvre exquise de la renaissance mais 
qui, par sa correction gracieuse, son ordonnance paisible et pondé¬ 
rée jurerait étrangement avec le caractère de l aitier poète auquel le 
père du cardinal Bembo l’a élevé, si c’était une règle absolue que le 
monument funèbre dut être en harmonie avec la personnalité qui 
est venue y déposer la poussière de son enveloppe terrestre. Si le 
môle abrupt de Théodoric convient parfaitement au souverain bar¬ 
bare qui vint y cacher son ftme en proie au vampire du remords, 
cet agréable petit temple, couronné d’un dôme bien proportionné, 
est un véritable non sens à un certain point de vue. Que font ici ces 
formes correctes et finies, ces classiques chapiteaux, ces pilastres 
bien ordonnés et assez conformes aux canons établis, ces œuvres de 
serrurerie signées par le ferronnier qui les a adaptées à cette porte, 
comme un chef-d’œuvre non indigne du nom auguste inscrit sur ce 
sarcophage entre les médaillons de Virgile et de Drunetlo l.ntini ? 

On aimerait voir surgir autour de cette tombe auguste une sainte 
chapelle gothique, arcboulée de puissants contreforts, accostée de 
rob' aies tourelles, ajourée de porches sombres et de roses fllanj* 


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Voyantes; masse à la fois austère et riante, hérissée de gables, de 
pinacles, de gnimberges, de tous les appendices ascentionnels du 
gothique, montant et pyramidant aux flancs d’une haute tour remplie 
d’narmonie par la voix puissante et pieuse des cloches; vox domini 
sonat super teiram in honore suo, comme dit une de ces inscrip¬ 
tions companaires si fécondes en belles images et en sentences mé¬ 
morables comme celle-ci qui eut pu être placée par le Dante à la pre¬ 
mière page de son poème : vox meagrata bonis, vox metuenda mi- 
lis. Et sur cet ensemble architectural, pour en compléter le mysti¬ 
que symbolisme, toute l’encyclopédie du moyen âge, un miroir du 
monde et une Somme hérissant de ses statuettes les voussures des 
porches profonds, s’étendant en vastes fresques sur les parois et sur 
les voûtes, étincelant dans la flamme des roses et des vitraux comme 
des gemmes fluides ; ensemble profond et poétique, abstrus el mé¬ 
thodique, sublime et populaire, même trivial, le seul qui put figurer 
dignement l’ardent génie de celui dont on put dire que vivant, il 
avait paveouru les trois royaumes de l’au-delà. 

Ceux qui eussent pu concevoir et exécuter un tel monument ne 
songèrent pas que le sombre exilé, que l’amer commensal des Can- 
grande et des Gido da Polenta, put être digne d’autre chose que 
d’une modeste pierre tombale foulée d’un pied indifférent par les fidè¬ 
les; el c'est la plus sanglante critique qu’on puisse faire du moyen- 
âge que de constater le peu de cas qu’il fit des géants de l’art et de la 
pensée inopinément sortis de son sein, comme ces précieuses florai¬ 
sons de corail qui germent dans la pourriture des mers. L'ère seule 
des Michel Ange était digne d’honorer par un monument durable ce 
passant illustre qui ne fut ni un prince, ni un guerrier, ni un prélat, 
mais auprès duquel toute grandeur humaine pâlit et s’efface. Le 
gothique avait alors fini son temps ; nul architecte n’était plus en 
état d’élever ces féériques oratoires faits de pierre découpée et de 
vitraux. Peut-être, en somme, les formes classiques de l’asile der¬ 
nier de l’Alighiéri représentent-elles mieux le culte enthousiaste 
professé par le poète qui prenait pour guide Virgile, et qui, s’il con¬ 
nut la sérénité radieuse avec la limpide harmonie du Mantouan, par 
certains retours d’acre mélancolie, semble un fils de Lucrèce, comme 
par la généreuse ardeur contre le maf, il semble une réincarnation 
de Juvénal.Ne se déciarail-il pas lui-même membre delà famille des 
nobles génies. Homère, Horace, Ovide, Lucain, qui méritent comme 
lui-même.déclare-t-il, le titre de poètes sublimes qu’une voix unanime 
leur attribue. 


I 


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— 219 - 


Intanlo voce fu per me udita, 
« Onorate l’altissimo poéta. 


Peroccbe ciaseum meco si convit-ne. 
Nel nome che sono la voce sola. 


Non loin du mausolée du Dante, nous avons vu un groupe de bar¬ 
bares sarcophages chrétiens, semblables à tous ceux que nous avons 
déjà rencontrés dans les diverses églises de la cité. Le monogramme 
du Christ y lient la place principale et leur couvercle est demi cylin¬ 
drique comme celui d'un coffret du xvu* siècle. C'est là leur carac¬ 
téristique. Notons les en passant, mais sans nous y arrêter ; c’est à 
Rome même que nous étudierons ces émouvants spécimens de 
sculptures où les Rossi et les Le Riant ont lu l’histoire de l’art chré¬ 
tien, un art original et complet, auquel les historiens seront bien 
forcés de donner uue place qu’il attend encore dans les programmes 
officiels. 

Ainsi nous allons dans la vieille cité morte, scrutateurs enthou¬ 
siastes du passé et chacune de nos stations nous fait incliner devant 
un monument funèbre obscur ou célébrq. Ravenne est plus qu’une 
ville morte, c'est vraiment la cité des tombeaux. 

Jules MOMMÉJA. 


(A suivre .) 


i 


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Inal ItoinikhH sir Silllim-Léiiul je ielieeMte 


RELATION 

DU 

SIÈGE DE PONDICHÉRY 

(Suite et fin) 


Départ des députés. Otages reçus et donnés. — Le 17, MM. Law 
et Moracin furent députés pour la porter. Le général avait fait choix 
de ces deux personnes, tant à cause du caractère éminent dont 
M. Law a été revêtu dans l’Inde que parce qu'il parle la langue an¬ 
glaise, avantage nécessaire à la discussion des articles. M. Moracin 
aussi estimédes Anglais qu'aimé des Français ne pouvait qu’être très 
utile par sa pénétration et son esprit conciliant. Deux capitaines an¬ 
glais, MM. Geils et Durons, furent remis au-delà du pont de Viluour 
entre les mains d'un officier pour être emmenés en otage à Pondi¬ 
chéry pendant que MM. Carrion et Dufaur, capitaines du régiment, 
resteraient au camp où ils se rendraient en même temps. 

Les Anglais violent le droit de la suspension. — Les ennemis 
ayant travaillé dans leurs tranchées contre toutes les lois de la 
guerre, M. de Bellecombe en écrivit à M. Munro. M. Desauvergue 
fut chargé de cette lettre et revint peu de temps avant MM. Law et 
Moracin. qui apportèrent la capitulation motivée. Ce dernier retourna 
an camp le soir même. 

Signature de la capitulation. — Enfin, le 18, le colonel Machine * 
la présenta à notre général, signée de M. Munro et du chevalier 
Edouard Vernon. A quatre heures et demie du soir, la porte de Vil- 


1 Le même qui avait apporté, le neuf août la sommation de rendre la 
place, 


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- 231 — 

nour fut livrée à une garde anglaise. Les troupes de la garnison de 
Pondichéry au nombre de quatre cent quatre-vingt-treize hommes, 
tant du régiment que de l'artillerie sortirent avec les honneurs de la 
guerre, drapeaux déployés, tambours battants, mèches allumées, six 
pièces de canon, et deux mortiers qu’ils laissèrent avec leurs armes 
dans l’allée d'Ariancoupan \ devant faire route le soir même pour 
Madras. Les Anglais tirent entrer six mille hommes de leur armée 
avec l’artillerie de campagne et arborèrent le pavillon de la Grande- 
Bretagne. 

Détordres commis par les Anglais. — Le soleil était couché avant 
que les troupes fussent en bataille sur la place, ce qui fut cause que 
)e colonel Baillia, qui avait le commandement de la ville, ne put faire 
poser les sentinelles nécessaires. Il se commit beaucoup de désor¬ 
dres dans la nuit, surtout par trois cents matelots que l'escadre avait 
débarqués pour servir dans la tranchée et donner l'assaut*. 

Le lendemain, le major général Munro vint voir M. de Bellecombe 
qui le retint ù dîner avec quinze officiers de sa 3uite et se plaignit 
amèrement du désordre commis par les troupes anglaises. Il em¬ 
ploya les termes les plus propres à faire sentir combien il était 
oiïensé de voir violer une capitulation le jour même de sa signa¬ 
ture. M. Munro lui en fit toutes sortes d'excuses et pour satisfaction 
fil battre la générale et publier un ban qui défendait sous peine de 


1 On sera peut-être étonné de voir une garnison qui obtient les honneurs 
de la guerre par capitulation déposer les armes. Les pays changent les 
circonstances. Il ne s'agissait pas de conduire ces troupes dans une ville 
de notre nation ; elles devaient rester dans le centre de la domination an¬ 
glaise jusqu’au moment de leur embarquement pour la France. Il n'était 
pus naturel de laisser aussi longtemps des soldats armés dans un pays, 
surtout où les européens ont une si grande prépondérance. 

: Nous avons appris, depuis la reddition de la place que les anglais de¬ 
vaient donner l’assaut la nuit du onze au douze ; le mauvais temps les en 
empêcha ; l’exécution en avait été remise à la nuit du dix-sept au dix-huit. 
Ils devaient faire cinq attaques; une à chaque estacade, une au bastion de 
l'hêpitul, une à celui du Nord-Ouest et la cinquième & la porte Valdaour. 
On dit que l’ordre avait été donné de n’épargner aucun européen. Un 
homme sage doute toujours de l’atrocité d’un fuit qui n'est pas prouvé. 
Une semblable cruauté n'est autorisée que contre des rebelles et désho¬ 
nore la nation qui la commet envers de braves gens. 


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— 232 


la vie à quelque personne que ce lût de commettre aucune violence. 
Dès ce moment, tout a été tranquille. 

CONCLUSION. —' Tels sont les faits exacts qui se sont passés à la 
côte de Coromandel depuis le commencement de juillet. Si on les 
détache des circonstances, ils seront confondus avec la multitude 
de ceux dont parle l’histoire des villes assiégées et défendues; c’est 
partout le ravage et la désolation, partout l’art qui cherche à dé¬ 
truire ce que l’art défend, le tout avec un peu plus ou un peu moins 
d’habileté et de courage. Mais ce qui doit pnraitre étonnant, c’est 
une ville ouverte encore de toutes parts au moment où les hostilités 
commencent, qu’un Général actif, dépourvu de toutes les choses de 
première nécessité fortifie en un mois et perfectionne sous les yeux 
de l’ennemi ; c’est une ville approvisionnée malgré le blocus formé 
avant une attaque à laquelle on ne devait pas s’attendre en suppo¬ 
sant que les traités et le droit des gens sont respectables. Ce qui 
est étonnant, c’est une ville où le chef a su tellement gagner l’ami¬ 
tié et la confiance des habitants qu’ils regardent la chose publique 
comme la leur propre et secondent de tous leurs efforts ce même 
chef qui, de son côté se dévoue entièrement à leur défense. CVst 
une garnison de sept cents européens et de onze cents cipayes qui 
résiste sur les remparts à un service continue) de quatre-vingt jours. 
Enfin, ce qui doit laire l’admiration et l’exemple, c’est un gouverneur 
abandonné du côté de la mer par une escadre que lui-même avait 
formée, qui s’enferme dans sa place avec des forces disproportion¬ 
nées à l’étendue de treize bastions, fait face à une armée de vingt- 
deux mille hommes, l’arrête trois semaines sur la crête du chemin 
couvert et ne capitule avec elle au bout de cinquante jours de tran¬ 
chée ouverte que faute de munitions. 


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Des Tués et des Blessés pendant le Siège 


i tuéi ou morts de leurs ) 

blessures. 7 ( 26 

blessés.. .. 19] 

Régiment di / \ 

Pondichéry bt bas \ tués ou morts de leurs i 

officiers ( blessures • .. • • 45 \ 188 

attachés aux / blessés. . 143 i 

ClPATSS. \ / 

Compagnie f tués ou morts de leurs 1 

db Canonniers | blessures . 29 > 98 

db l’Inde. ( blessés. 09 ] 

S tués ou morts de leurs ) 

blessures . 3 J 10 

blessés.. 7 ] 


Trtiipes Noires. 


Cipayes tués ou morts de leurs J 
bt | blessures........ 52 ! 146 

Topax. blessés .. 94 j 


Noirs 

Travailleurs. 


tués ou morts de leurs 1 

blessures • .. 64 J 212 

blessés . ... 148 ) 


Noirs. 358 

322 

Total des tués et des blessés. 680 


Consommation de Munitions de Guerre. 


Poudres, milliers.. . 160.000 

Boulets... 34 000 

Bombes, de toutes grandeurs. 2.111 

Fascines. 240.000 

Cocotiers... 4.000 

Canons cassés ou démontés....... v.. 150 

Cartouches. 9.000.000 


Pertes des Anglais. 

54 Officiers tués ou morts de leurs blessures. 

489 Soldats européens. 

4 578 Cipayes, non compris les Camatis. 

Munitions. 

80.000 boulets, 500 milliers de poudre. 

10.000 bombes, 2.000 000 de cartouches. 

La dépense totale du siège coûte aux Anglais, 
onze lacs de pagodes, qui font en argent de 

France. . 9.350.000 liv. 

Aux Français.. 2-294.070 liv. 


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Lettre écrite par MM. de Bellecombe et Chcureau à 
MM. du Conseil de Madras (6 juillet 1778) : 

« Messieurs. 

« Les nouvelles de guerre qui se sont répandues à l’arrivee des 
lettres que vous avez reçues de Suez, ne nous ayant paru, dans le 
premier instant que des bruits populaires, nous avons hésité à y 
ajouter Toi et n'avions pas cru devoir vous en parler. Tout ce qui se 
passe autour de nous depuis peu de jours ne nous permet plus de 
douter que vous ne regardiez ces nouvelles comme certaines : les 
préparatifs en tous genres que vous faites de tous côtés,l'enlèvement 
des vivres destinés à Pondichéry, les effets de nos habitants arrêtés, 
les lettres ouvertes et interceptées, les mouvements de vos troupes, 
cnlin. qui s’approchent de cette capitale, tout parait annoncer des 
hostilités prochaines, que la certitude seule de la guerre peut auto¬ 
riser. Votre conduite. Messieurs, nous fait présumer que vous la 
croyez déclarée, et s’il nous reste sur cela des doutes, c'est qu'il est 
parmi les nations policées, même dans l’état de guerre, des procé¬ 
dés auxquels on ne manque jamais, et que, quand malheureusement 
les intérêts et les droits des souverains exigent que leurs sujets 
prennent les armes, il est d'usage qu'on se prévienne réciproque- 
meqt, nous ne pensons pas que vous soyez dans le dessein d’y man- 
q ter. Mais, votre silence, dans le moment où vous faites les plus 
graijds préparatifs d’attaque, nous parait si surprenant, que nous 
croyons devoir vous demander formellement. Messieurs, quels sont 
les motifs de ces dispositions et de ces préparatifs. S’il est vrai qu'il 
y ait uric rupture entre nos deux nations, nous devons lions flatter 
que la sécurité que nous inspire l'estime que nous avons pour la 
vôtj-e, ne nous exposera pas ù voir commettre des hostilités contie 
nous sans que nous sovions prévenus par vous. >> 


Copie de la réponse de MM. du Conseil de Madras à 
MM. de Bellecombe et Chcureau, datée du port Saint- 
Georges, le 13 juillet 1778 : 


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- 235 - 


» Mrssiklbs, 

« Nous avons eu l’honneur de recevoir votre lettre du 6 du cou¬ 
rant qui nous informe qu’à l'arrivée des paquets que nous avons 
reçus depuis peu par la voie de Suez, la nouvelle d’une guerre s'est 
aussitôt répandue, que, regardant cela comme un simple bruit popu¬ 
laire, vops n'avez pas cru devoir y ajouter foi, ni qu'il fût necessaire 
de nous en écrire, mais que tout ce qui s’est passé autour de vous 
depuis peu ne vous permet pas de douter que nous regardons cette 
nouvel}/) comme vraie; que les préparatifs de toute espèce que nous 
faisons de tous côtés, la saisie des provisions destinées pour Pondi¬ 
chéry. (es effets de vos habitants arrêtés, des lettres ouvertes et in¬ 
terceptées et enlin le mouvement de nos troupes qui paraissent 
s'avancer sur votre capitale, le tout annonce de prochaines hostilités 
que lp certitude d'une guerre peut seule autoriser. 

■ ftous ne vous cacherons pas. Messieurs, que nous avons reçu, 
deptijs peu, des avis de Suez, qui parlent de l’aigreur qui domine 
eutrp les cours d'Angleterre et de France; des lettres qui en parient 
ont été reçues par divers particuliers de notre nation et probable¬ 
ment quelques-unes sont parvenues à Pondichéry par lesquelles vous 
aurez appris les mêmes particularités que nous. Il est vrai aussi 
qu'eu conséquence nous avons pris les mesures qui nous paraissent 
nécessaires pour notre sûreté, mais nous nions qu'il se soit rien fait 
dq voire côté qu'on puisse regarder comme une infraction à ces 
ternes d’amitié et de bonne Intelligence qui sans doute doivent et 
q//e nous espérons pouvoir se maintenir entre nous, tant que nos 
spuvera ns respectifs ne seront pas effectivement en guerre. 

« Nous nions positivement ce dont il vous plaît de nous charger : 
f je saisir les provisions destinées pour Pondichéry, d'arrêter les effets 
«Je vos habitants, d'ouvrir ou d’intercepter les lettres. Nous assurons 
que rien de tout cela, s'il est vrai que ces faits existent, n’a été exé¬ 
cuté par nos ordres ou notre autorité ; et en effet, vous vous expli¬ 
quez sur cc sujet d’une manière si générale que nous sommes encore 
à savoir sur quels faits particuliers vous voulez faire allusion ; si 
vous voiliez bien nous indiquer les faits où notre conduite ou celle 
des personnes sous nos ordres vous paraisse peu convenable, nous 
nous ferons un plaisir de vous donner telle satisfaction ou explica¬ 
tion en notre pouvoir. 

« Quant à l’espérance que vous témoignez de n'èlre point exposés 
à des hostilités avant que d’en avoir été prévenus, nous ne pouvons 


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- 236 - 


faire d'autre réponse sinon que vous nous trouverez toujours agis¬ 
sants envers vous, en toutes occasions, avec l’attention due à ces 
principes d’honneur et de justice qui sont observés par les nations 
civilisées, soit e'n paix soit en guerre. 

« Nous avons l’honneur, etc. 

Thomas Humrold, G. Whitemili., 

G. Smith, Hector Munro. » 


Copie do la lettre de M. de Bellecombe au major Général 
Munro, le 8 Août 1778 : 


< Depuis près d’un mois, Monsieur, j’éprouve des difficultés et 
môme des incursions contraires aux traités. Je les ai dédaignées 
parce que j'ai dû les regarder comme un brigandage asiatique 
qu'aucune nation européenne ne saurait avouer et que toutes doi¬ 
vent punir. 

* La marche d'une armée anglaise, sous vos ordres, qui menace 
Pondichéry a lieu de me surprendre puisque rien n'assure une décla¬ 
ration de guerre entre la France et l’Angleterre, et que j'ai, a» 
contraire des certitudes de la continuation de la paix. Plus accou¬ 
tumé aux procédés militaires qu’aux détours de la politique, je suis 
fort aise, Monsieur, d’avoir à faire à vous. La réputation dont vous 
jouissez m’assure qu’amis ou ennemis, les règles de l’honneur et de 
l’honnêteté inséparables de l'état qui nous est commun seront exac¬ 
tement suivieâ. 

« Ce sont ces règles que je réclame avec confiance, alors que celles 
du droit public sont oubliées, et c'est à ce titre sacré que je vous 
demande, Monsieur, que je vous somme même de me dire si vous 
venez faire la guerre aux Français. Ce sera un beau moment pour 
moi parce que je suis prêt a tout événement, et que si le zèle, la 
valeur, le bon droit peuvent promettre le plus heureux succès à une 
juste défense, j’ai plus que personne lien de l’espérer des efforts des 
braves gens que j’ai l’honneur de commander. Mais j’aurai toujours 
le regret de voir répandre le sang humain dans des moments où nos 
deux nations éclairées sur leurs véritables intérêts, ont peut-être re¬ 
nouvelé le traité de paix dont les circonstances semblaient annoncer 
le terme. 


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S3Î - 


« Quoi qu'il en soit. Monsieur, je suis persuadé que vous prouverez, 
aussi bien que rnoi, en Asie, que le climat ne Tait dégénérer en rien ' 
des militaires européens, et je serai fort attentif à vous rendre cons¬ 
tamment ma position digne d’envie puisqu'eu suivant ma propre im¬ 
pulsion, d’accord avec mon devoir, je ne violerai ni les lois de 
l'humanité ni celles des nations. 

« J’ai l’honneur, etc. Signé: db Bbllecombe. » 


Copie de la réponse du général Munro à M. de Bellecombc, 
du camp du Côteau, près Pondichéry, 9 Août 1778 : 


« Monsieur, 

« J’ai maintenant l’honneur de répondre à la lettre dont vous 
avez bien voulu me favoriser hier. S'il y a eu quelques irrégularités 
commises dans la campagne par les partisse n'en ai aucune connais¬ 
sance; je puis seulement vous assurer que je ferai observer la plus 
exacte discipline, et j’espère que rien de pareil n’arrivera à l'avenir. 

« Accoutumé comme vous, Monsieur, plus aux procédés militaires 
qu'à ceux de la politique, je n'entrerai point dans la discussion des 
derniers différends qui se sont élevés entre la France et la Grande- 
Bretagne, je vous dirai seulement que je m'estimerais heureux s’ils 
n’avaient pas eu lieu et que la paix fdt encore l’objet des deux na¬ 
tions. 

« J’ai l’honneur de vous envoyer, ci incluse, une autre lettre qui 
vous instruira des raisons pour lesquelles l’armée que je commande 
marche sur Pondichéry. 

« Je suis très-honoré par l’opinion favorable que vous voulez bien 
avoir de moi et, soit en paix soit en guerre, je serai très flatté de 
me conserver le droit à votre estime. 

« J’espère avec vous, Monsieur, que nou3 nous prouverons l’un 
à l’autre que le climat de l’Asie n’afTaiblil pas la valeur européenne, 
et je sens combien la forteresse de Pondichéry acquiert de force par 
l’avantage qu’elle a d’étre commandée par un officier d’une réputa¬ 
tion et d'une habileté supérieure comme M. de Bcllecombe. 

■ J’ai l’honneur, etc. Signé : Munro. » 


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Copie de la lettre du major général Munro à M. de Belle- 
combe, du camp du côteau, 9 août 1778: 


• Monsieur, . 

« J'ai l'honneur de vous informer que j’ai reçu ordre du Gouver¬ 
nement et du Conseil de Madras de marcher avec l'armée que je 
commande et d’attaquer Pondichéry. 

« Pour épargner l'effusion du sang et prévenir la perte des pro¬ 
priétés particulières, je vous somme de rendre la ville et forteresse 
de Pondichéry aux troupes qui sont sous mes ordres. 

« J'ai l'honneur, etc. Signé : Munro. » 


Copie de la réponse de M. de Bellecombe à la lettre ci- 
dessus : 


« Je viens, Monsieur, de recevoir la lettre que vous m’avez fait 
l'honneur de m’écrire ce malin, par laquelle vous me donnez avis 
que l'armée que vous commandez est destinée à faire le siège de 
Pondichéry. 

« Quant à la sommation que vous me faites de vous rendre cette 
place, je la regarde comme une formalité que vous avez cru devoir 
remplir, et je suis persuadé que, dans l'intérieur de votre àme vous 
avez prévu ma réponse. La lettre que j’ai eu l'honneur de vous écrire 
hier, Monsieur, vous a fait connaître mes sentiments comme com¬ 
mandant de la place de Pondichéry et des troupes françaises, et 
comme particulier, les sentiments d’estime et de considération avec 
lesquels j’ai l'honneur d’être, etc. 

Signé : de Bellecombe. > 


Copie de la lettré de M. de Bellecombe à M. le major gépé- 
ral Munro, en date de Pondichéry, le 16 octobre 1778 ; 


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- 23$ - 


« Monsieur, 

« La défense de Pondichéry ayant rempli tout ce qu’exigeaient de 
moi la gloire des armes du Roi et l'honneur militaire, je crois devoir 
me livrer aux sentiments d'humanité qui me portent à arrêter l’effu¬ 
sion du sang et à m’occuper de la conservation des propriétés des 
sujets dont le gouvernement m'est confié. 

« Mais avant d’entrer en négociation avec vous, il m’est important 
et même indispensable de savoir en quel nom et par quels pouvoir 
et autorité vous traiterez avec moi. Ce ne saurait être au nom du 
roi de la Grande-Bretagne puisqu'il n’v a pas de guerre déclarée 
entre la France et l’Angleterre ; sera-ce donc, Monsieur, au nom du 
gouvernement et conseil de Madras de qui vous avez reçu l’ordre de 
venir assiéger Pondichéry ? 

« Je m’interdis toute réflexion sur une nouveauté si extraordi¬ 
naire, et je me borne à vous demander cette solution pour pouvoir 
rédiger les articles de la capitulation que j’ai à vous proposer. Je 
vais donner ordre de cesser les feux de la place, mais je les ferai 
reprendre si celui de vos tranchées ne cesse pas au moment où cette 
lettre vous sera remise. 

< J’ai l’honneur, etc. Signé : de Beuecombe. » 


Réponse du général Munro, du camp de Périmbé, 16 Oc¬ 
tobre 1778 : 


« Monsieur, 

« J’ai reçu votre lettre en date de ce jour. Votre défense de Pon¬ 
dichéry vous fait le plus grand honneur comme officier,et mérite les 
éloges les plus flatteurs pour vos talents militaires. 

• J’ai reçu du Conseil supérieur de Madras mes ordres pour assié¬ 
ger Pondichéry, aussi comme commandant en chef des forces brita- 
niques qui assiègent la forteresse de Pondichéry, je suis prêt à rece¬ 
voir de vous les articles de la capitulation pour la reddition de cette 
forteresse, et je dois demander qu'il vous plaise m'envoyer les ter¬ 
mes que vous exigez pour la reddition de cette forteresse, dans l'es¬ 
pace de deux heures après que ma lettre vous aura été remise ; 


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autrement, je-dois demander qu'il me soit permis de continuer les 
hostilités. J’ai envoyé le major Cambell, mon aide de camp, pour 
attendre votre réponse. 

< J'ai l'honneur d’ètre avec le plus profond respect, etc. 

Signé : Munro. * 


Réponse de M. de Bellecombe (7 h. du s.) : 

M ONSIEÜR. 

€ Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait l’honneur de 
m'écrire en réponse à celle que je vous ai envoyée ce matin par 
M de La Villettc, mon aide de camp. J'ai fait entrer dans la place 
Monsieur le major Cambell et lui ai proposé d’attendre que les arti¬ 
cles de la capitulation que j'ai à vous demander soient rédigés pour 
les lui remettre ; mais comme ce ne peut être l'affaire de deux heu¬ 
res, cet officier n’a pas cru devoir rester plus longtemps et m’a de¬ 
mandé de retourner auprès de vous. 

> Ce ne sera que demain matin, Monsieur, que je pourrai vous 
envoyer la capitulation pour Pondichéry. Si, d'ici à ce temps vous 
jugez à proposée recommencer vos attaques, je continuerai ma dé¬ 
fense au premier mouvement offensif que je verrai faire par vos 
troupes. 

< J'ai l'honneur et signé : De Belleoohbe. » 


M. ie Général Munro, à M. de Bellecombe, du camp de 
Périmbé (16 octobre, à minuit) : 

Monsieur, 

« Comme je suis aussi charmé que vous d’arrêter l’effusion du 
sang, je consens à attendre jusqu'à demain matin neuf heures pour 
recevoir les articles de la capitulation avec une lettre de vous ; mais 
si, à cette heure, je n’ai point de vos nouvelles, je me croirai libre 
de recommencer les hostilités. 

• J'ai l'honneur, etc Signé : Munro. » 


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Réponse de M. de Bellecombe, le 17 octobre (7 heures du 
malin): 


Monsieur, 

« Entre neuf et dix heures, je vais vous envoyer, par deux dépu¬ 
tés, les articles de la capitulation que j'ai à vous proposer. Je les 
ferai accompagner par deux capitaines qui resteront à votre camp 
en étages, vous voudrez bien en envoyer deux autres qui pourront 
rester à la croisière des deux allées, où M. Campell avait posé une 
ordonnance lorsqu'il est venu dans la place, et où M. de La Villelte, 
mon aide de camp les prendra. 

» Je vous envoie deux cipayes avec leurs armes qui se sont avan¬ 
cés, cette nuit, dans nos postes où ils ont été arrêtés. 

» J'ai l’honneur, etc. 

Signé: De Bei.lecombe. » 


M. de Bellecombe à M. Munro, le 17 octobre 1778, à 3 h* 
après midi : 

» On vient de me rendre compte, Monsieur, que, loin de suspen* 
dre vos travaux, ils redoublent partout et principalement dans le 
Sud ; c’est ce qui me détermine à vous envoyer M. Désauvergnes, 
brigadier d’infanterie, colonel du régiment de Pondichéry pour vous 
faire sentir l'irrégularité de ce procédé qui viole ouvertement les 
droits les plus sacrés de la guerre et des nations qui doivent être si 
chers ù des hommes comme vous et comme moi. 

» . J’ai l’honneur, etc. Signé : De Beu.ecombe. » 


H. de BELLECOMBE. 




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JOURNAL 

DÜ LIEUTENANT WOODBERRY 

Traduit de l’Anglais, par Georges HÉLIE 
(Paris, Plon, in-12, 1896) 


Cetait un bien honnête homme que le lieutenant anglais Georges 
Woodberry, qui fut notre ennemi pendant les campagnes de 1813, 
1814 et de 1815, mais qui, dans son for intérieur, resta toujours un 
ami de la France, ne manquant jamais une occasion de nous mani¬ 
fester ses sentiments empreints de la plus cordiale sympathie. Son 
journal de campagne en fait foi ; et c'est avec un véritable plaisir, 
doublé d’un intérêt souvent palpitant, que l’on en lit les pages, grâce 
à la traduction que vient d’en faire M. Georges Hélie pour le plus 
grand profit de l’histoire et de fous ceux qui aiment à juger impar¬ 
tialement cette époque troublée où étaient en jeu les destinées du 
pays. 

A celte heure, où tout ce qui se rattache au premier Empire pro¬ 
voque une si vive curiosité, où le nom de Napoléon est dans toutes 
les bouches, où les Mémoires de ses généraux sont l’objet d’une si 
grande faveur, souvent même d’un véritable engouement, il ne nous 
déplaît pas de sortir du cercle étroit et fermé où l'on n’entend 
qu’une voix pour passer dans le camp adverse, écouter les blâmes 
comme les éloges qu’on nous décerne, savoir enfin exactement ce 
que pense de nous l’ennemi. 

Là réside le principal intérêt du journal de cet officier anglais, 
qui ne hait en France qu'un seul Français, Napoléon, « dont l’unique 
ambition, s’écrie-t-il, force les deux premières nations du monde à se 
faire la guerre, quand la paix les rendrait toutes deux si heureuses! » 
Peut-être aussi est-ce parce qu’il nous préfère, nous ses ennemis 
qu’il est forcé de combattre, à ses propres alliés les Prussiens, qu’il 


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déteste souverainement, que nous nous sentons attirés vers celte âme 
généreuse, cet esprit droit et juste, cet adversaire qui voudrait finir 
ses jours en France, quand la paix, après laquelle il soupire avec 
tout le monde, aura rétabli les bons rapports entre les deux peuples. 

Au point de vue général, la lecture du journal de Woodberry est 
aussi attrayante qu’instructive. A côté de passages charmants où il 
nous dévoile l'état de son âme, nous fait part de ses peines de cœuret 
de ses espérances amoureuses, nous initie, oh combien discrètement I 
à ses bonnes fortunes, où il se complait dans la description des sites 
pittoresques qu’il traverse tant en Portugal qu’en Espagne et le long 
des Pyrénées, il nous fournit des renseignements absolument nou¬ 
veaux sur les opérations militaires de l’armée de Wellington, et il les 
émaillé de récits fort émouvants sur les combats de Vittoria, de 
Pampelune, d’Orthez, et principalement sur la bataille de Toulouse 
et plus tard celle de Waterloo, auxquelles il assista \ 

Et quel espoir en Dieu le soutient aux heures du danger t Quelle 
belle prière, la prière du soldat parle prince Eugène, en tôle de son 
manuscrit) Comme aussi quelles actions de grâce, après Waterloo, 
à celui qui donna la victoire à sou pays et le préserva de la mort 1 

11 condamne les massacres, punit les vols et pilleries de ses hom¬ 
mes; et sa sévérité ne s'adoucit, pour eux comme pour lui-même, 
que devant les bonnes bouteilles de barsac ou de Bordeaux, qu’il 
rencontre, un peu trop nombreuses, sur son chemin. Ses pages res¬ 
pirent la bonne humeur, la joie de vivre, avec une pointe de senti¬ 
mentalité et de philosophie rêveuse, attenante ù sa race. Ce n’est pas 
en soudard qu'il parle, mais eu véritable gentleman, préoccupé avant 
tout de son confort, de ses chevaux, de ses mules, de sa chienne 
Vittoria, bien plus que des œillades des nonnes Espagnoles derrière 
les grilles du couvent d'Olite, que le subjuguent moins, la première 
année de son séjour en Espagne, que ne le feront les charmes distin¬ 
gués et les manières plus réservées des jeunes filles françaises, ren¬ 
contrées l'année suivante eu Gascogne. 

C’est à son long séjour en effet dans notre pays que nous devons 
de nous être arrêté à ce livre nouveau et que nous croyons utile d'en 
donner d’assez nombreux extraits. Nous allons voir comment le 


A rapprocher du journal de Woodberry, le Récit delà *nème campagne [1813* 
U If) par le capitaine anglais Batty, la Correspondance militaire et diplomatique 
de lord Wellington, l'Histoire de la Guerre de la Péninsule et du Midi de la Franct 
par le colonel Napier , etc, 


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lieutenant Woo iberry, âgé de vingt-deux ans à peine, sait apprécier 
notre belle région du Sud-Ouest, où plus d une fois il écrit qu'il est 
tenté d’y finir ses jours, combien il la regrette ù l'heure du départ, et 
quels détails piquants il donne sur les mœurs, les habitudes, les sen¬ 
timents, la foi politique de nos pères, ù ces heures bouleversées de 
1814, c’est-à-dire de la chute de l’Empire et du retour des Bourbons. 

Mais d'abord esquissons rapidement ses premiers mois de campa¬ 
gne et présentons-ie, âgé de vingt-un ans, étant né le 13 avril 1792, 
comme débarquant à Lisbonne, le 3 février 1813, en qualité de lieu¬ 
tenant au 18* régiment de hussards à'cheval, destiné à escorter l'ar¬ 
mée de Wellington. 

— Ses débuts ne sont guère pénibles. Il visite Lisbonne en artiste, 
occupe avec son escadron les bords du Tage qu’il apprécie en poète, 
se livre à son sport favori, l’exercice de cheval, fête le plus souvent 
qu’il peut le dieu Bacchus, auquel il dédie ses premiers vers, chasse 
le renard et rougit encore aux malicieux regards des brunes Portu¬ 
gaises. L’agriculture l'intéresse et il regrette que les bonnes terres 
qu'il foule ne soient pas mieux cultivées. Charmé par la nature, il 
l’apprécie bien mieux que son métier de soldat. Néanmoins l’appro¬ 
che du danger le ramène à des sentiments moins poétiques ; et, dès 
qu’il a franchi le Douro, qu’il a été inspecté par lord Wellington en 
personne, et que la campagne est réellement commencée, il a cons¬ 
cience des devoirs qui lui incombent et ne marchande ni sa peine ni 
son sang pour la cause qu'il défend. Le 2 juin, il reçoit le baptême 
du feu à l'affaire de Toro ; il traverse Walladolid, Palencia, Burgos, 
abandonnés à la hâte par le roi Joseph ; et il est légèrement blessé, 
le 21 juin, à la bataille de Vittoria, qui décida du sort de l’Espagne et 
força les armées de Napoléon à se replier sur la ligne des Pyrénées. 

Du i or juillet au 7 septembre il reste en garnison à Olite, petite 
ville au sud de Pampelune, où il devient l’ami des religieuses d’un 
couvent ; ce qui ne l’empêche pas de rechercher les bals, les fêtes, 
les plaisirs et d’être de plus en plus sensible aux charmes des Espa¬ 
gnoles. Néanmoins il refuse leur rendez-vous : « La conséquence, 
écrit-il. pourrait être un couteau planté dans mon corps. » Les 
gens du pays ont horreur de Napoléon et de ses soldais. Un paysan 
l’amène près d’une grotte où il voit sept squelettes de Français que 
lui et sou tils avaient massacrés. • Plusieurs milliers de braves gar* 
çonsont subi pareil sort dans le pays, victimes de l’ambition de Na* 
poléon. • 


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— 245 - 


Mais in bataille de'Pampelune, à laquelle il assiste les 27 et 28 juil¬ 
let. achève la déroute du maréchal Soult et du général Clause), et 
force les Français à abandonner le sol Espagnol. Il parcourt le 
champ de bataille ; et, sans distinction de partis, fait transporter à 
l'hôpital et dans les villages voisins tous les blessés qu’il rencontre 
Il trouve la guerre odieuse et ne s’eu prend qu’à Napoléon. La soli¬ 
tude, du reste, lui pèse fort et il désirerait une compagne près de 
lui : 

« L't société d'une femme, écrit-il, et d’une femme de notre pays, serait 
ici délicieuse; et j’ai souvent souhaité le bonheur d'avoir une agréable com¬ 
pagne ; car, je pense, avec lord Bacon, que, dans la jeunesse les femmes 
sont nos mailresses, dans l'Age mûr nos compagnes, dans la vieillesse nos 
garde-malades, et, à tous les Ages, nos amies • 

Woodberry est trop anglais pour aimer les courses de taureaux. 
Que diront les aficionados de nos jours en lisant ce passage, écrit le 
soir d'une de ces courses à dite, où il est revenu en garnison ? 

« Une douzaine de bœufs furent amenés et placés dans une écurie, on 
en mit en liberté et la farce commença.H y avait là huit ou dix brutes, ha¬ 
billés de clinquant et décorés d’innombrables faveurs des dames. Jamais 
je n'ai ri d'aussi bon cœur à aucun spectacle... Un bœuf sauta dans une 
charrette qui était pleine de spectateurs, et en lança plusieurs en l’air. En¬ 
fin un des Espagnols, le plus brillant de tous, fut enlevé par un taureuuet 
le pauvre diable emporté chez lui le ventre ouvert. Je pensais que cet ac¬ 
cident mettrait fin au divertissement, mais la plaisanterie continua comme 
si rien n’était arrivé. » 

Suit la description de l’habillement « des pleutres qui taquinaient 
le taureau. » 

Nous ne suivrons pas notre lieutenant dans les derniers mois de 
l'année 1813. où il franchit les Pyrénées avec l’armée de Wellington,, 
et arriva dans le pays Basque vers la fin de novembre, époque où il 
fut grièvement blessé à la main, le 18 décembre, dans un engage¬ 
ment avec la cavalerie française, entre les villages de Mendionde et 
d’Urc iray. près d’Hasparren. Aussi bien cet accident le força-t-il à 
interrompre quelques jours le récit de sa vie de soldat. 

Quand il le reprend, le 1 er janvier 1814, la campagne de France 
est commencée, et c’est notre sol Gascon qu’il va fouler pendant 


* Page 119. 


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- ;w - 


près de six mois : celle pnrliedu journal est la plus intéressante pour 
nous. C’est celle dont nous croyons devoir faire ici le plus de cita¬ 
tions. 

— Woodberry passa les deux mois de janvier et de février dans le 
pays Basque. Les rigueurs de la saison empêchèrent de part et 
d’autre la continuation des hostilités, et chaque armée garda ses 
cantonnements respectifs. L’armée anglaise occupa tout le littoral 
jusqu’à Bordeaux, s’avançant fort avant dans les Landes. L’armée 
française au contraire, sous les ordres du maréchal Soult,se réorga¬ 
nisa le long des gaves de Pau et d’OIoron, de l’Adour, et dans les 
plaines de Tarbes. 

Ce repos momentané ne convient pas à Woodberry. Il écrit de la 
chapelle d’Hasparren qu’il est 

« Fatigué de cette vie monotone, et que les pauvres diables d’habitants, 
qui actuellement nous bénissent comme leurs libérateurs, auront bientôt 
de justes raisons pour nous maudire, car nous consommons toutes leurs 
provisions. » 

Il chasse, malgré le froid, visite le pays, s'intéresse aux vieilles rui¬ 
nes, et apprécie fort les Basques : 

« Ils sont très robustes, dit-il, déterminés, beaux, scrupuleusement hon¬ 
nêtes et étonnemment sûrs. On les dits braves, mais ils me sont suspects, 
car ils ont tous abandonné le drapeau de leur pays. Ils sont courtois et po¬ 
lis dans leurs manières à un degré qui dépasse de baucoup leur état de 
civilisation. Dans leur régime, ils sont d’une sobriété rare; pour moi leur 
existence est un miracle ; avec ce qui suffit à trois Basques par jour, ma 
chienne Vittoria crèverait de faim. • 

Partout où elle passe, l’armée anglaise cherche à laisser de bons 
souvenirs. Chaque soir ses généraux organisent des bals, des fêtes, 
de simples sauteries. Woodberry se garderait d’y manquer, et il en 
sort souvent « fourbu et éreinté. » Dans chaque village du reste 
l’accueil est excellent. Et si on acclame l’étranger, c’est qu’on ne 
voit en lui que l’ennemi de Napoléon et non pas l’envahisseur. 

« Tous les matins, écrit-il toujours d’Hasparren, le 22 janvier, je contem¬ 
ple les montagnes et je découvre toujours quelque nouveau sujet d’admira¬ 
tion. Ceux qui n’ont pas vu les Pyrénées ne peuvent se faire une idée de 
leur magnificence. » 

Dès la fin de février, le 18® hussards quitte Hasparren et est en¬ 
voyé en reconnaissance à Ayherre, à la Bastide de Clarence, à Bar- 
dos, à Bidaehe, à Sorde, à Puyoo et enfin à Orthez, où se livre, le di- 


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manche 27, ane vraie bataille, et où, malgré les exhortations du ma¬ 
réchal Soult à ses soldats de bien combattre, l'armée anglaise resta 
victorieuse, bien que Wellington eut été légèrement blessé. Nos 
troupes se replièrent en pleine retraite sur Saint-Sever d’un côté, 
Tarbes de l’autre, et Woodberry fut envoyé vers le nord pour les 
poursuivre. 

U passe successivement à Saint-Aubin, ù Hagetmau, à Mont-de- 
Marsan où il séjourne quatre jours, s’acharne, mais vaiuement, à 
combattre le chef des partisans Florian' qu’il appelle Florio, bivoua¬ 
que à Aire et est envoyé ù travers les Landes qu’il admire beaucoup 
sur les bords de la Garonne, ù Langon d’abord, puis à Castels où, le 
12 mars, « il est le premier Anglais qui ait franchi,dit-il, ce fleuve.» 

Le lendemain 13, « cette canaille de Florio, écrit-il toujours pour 
Florian, lui enlève ses bagages en face de Rions. » Il s’en console à 
Barsac, 

« Village où on fait le vin connu sous ce nom en Angleterre. J’ai acheté 
ponr dix sous une bouteille d'un vin qui se vendrait quinze shillings en 
Angleterre. Il était délicieux et avait trois ans. » 

Le bon vin est décidément son côté faible. Mais c’est à peine s’il 
en abuse, surtout si nous faisons la part qu’il est en pays conquis. 

Chargé, ce même jour, de reconnaître la rive gauche de la Ga¬ 
ronne et de s’emparer de tous les bateaux de la rive droite pour les 
faire passer du côté opposé, il est fait prisonnier par le maire de 
Cambes, puis relâché par lui pendant la nuit. Il s’égare dans un bois 
par une nuit noire et fort pluvieuse, se couche sous un arbre ét 
prend un rhums qui le rend fort malade. Mais sa jeunesse en a bien¬ 
tôt raison ; et il se plait tellement à Beautiran, qu’il écrit à la date 
du 15 mars: 


« Sur ce célèbre chef de partisans, qui, durant toute la campagne de 1814, harcela, à 
la tête de son corps franches derrières de l'armée anglaise et tint plusieurs fois en echec, 
en même temps que la troupe de Basques, commandée par le général Harispe, les ban¬ 
des 4 espagnoles du général Mina, condottiere comme lui, voir, outre le Journal de Pro- 
ck'é et le Journal de Lot-et-Garonne de 1814-1815, plusieurs pièces relatives à sa 
bande, aux Archives départementales de Lot-et-Garonne, Série M, ainsi qu'à l'arres¬ 
tation de la troupe de Beaupuy , et au Greffe de la Cour d'appel d'Agen : la procé¬ 
dure de la seconde bande de Florian, jugée par la Cour d’assises de Lot-et-Garonne, 
dp i* r au 16 mars 1816. Ces pièces ont été déjà signalées par M. Bladé, dans la préface 
du travail qu’il avait commencé dans cette même Revue , tome vi, page 341, intitulé: 
Etat militaire et politique de la Gascogne en 18/4 et 18/8, et qui est resté inachevé. 


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« Ce pays est beau ; j’y pourrais vivre et peut-être même oublier l'An¬ 
gleterre. Nous avons encore dansé ce soir ; le maire et sa femme, las de 
veiller, m’ont confié leurs filles. Celles-ci étaient enchantées de rester. 
Elles se sont assises sur mes genoux, et j’ai donné mon cœur à l'atnée qui 
est délicieuse.Mais nous parlons demain, et il est bien probable que, comme 
les autres umours de ma vie, celui-ci n’uura pus de lendemain. > 

Rappelé subitement vers le Sud pour renforcer l'année de Wel¬ 
lington menacée par Soult, il quitte la vallée de la Garonne, revient 
à Basas. Roquefort, Aire, • où la troupe de Florian infecte les rou¬ 
tes et fait beaucoup de mal, * traverse Burcelonne dans le Gers. 
Plaisance . Babastens et arrive enfin à Tarbes, ou il voit encore 
l’armée française se replier à la hâte sur la route de Toulouse et ne 
pouvoir tenir les positions qu’elle occupe. 

A ce moment le journal du lieutenant Woodberry redevient en¬ 
tièrement militaire, et il nous donne sur les préparatifs de la ba¬ 
taille de Toulouse, la position des deux armées, les ressources dont 
dispose le général anglais Wellington, sa prudence, son habileté 
stratégique et jusqu'à ses fautes qui restent ignorées de Soult, les 
détails les plus intéressants, détails que le cadre forcément restreint 
de ce compte-rendu nous empêche de relater. 

Dans tous les villages du Gers et de la Haute-Garonne qu'il tra¬ 
verse, ii Boulogne, à Monblanc, à Saint-Lys , à Léguevin. il est 
comme toujours fort bien reçu. Mais, c’est principalement au château 
de Monbardoti qu’il oublie momentanément ses préoccupations mili¬ 
taires et se montre tellement séduit par le charme de ses hôtesses 
qu’il écrit : 

• Je suis dans un beau château, habité par une charmante famille. Si 
jamais j’ai le bonheur d’avoir une femme et des enfants, que le ciel me 
permette de jouir de la vie, comme le font ces gens là.... 

• La propriétaire en est jeune et jolie ; elle a cinq charmants enfante. Sa 
mère, une femme de Bordeaux, a peut-être des manières encore plus sé¬ 
duisantes que celles de sa fille. Elles m'ont fait toutes deux mille questions 
sur l’Angleterre et ont paru enchantées de l'heureuse tournure que prend 
la guerre. Je pourrais passer ma vie avec cette famille, ne fut-ce que pour 
jouer avec les jolis enfants. J'aime beaucoup cette manière de faire cam¬ 
pagne; nous avons eu un excellent dtner et quantité de vin de Bordeaux. 
J'espère que la guerre durera encore un an dans ce pays. • » 


* Le château de Monbardon (canton de Masseube, arrondissement de Mirande, Gers) 
était habité à cette époque par la baronne de Ségla et ses deux tilles, dont l’ainée avait 
épousé le marquis de Castelpers et la cadette le baron de Boissat. Le baron de Ségla 


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- SM - 


Malgré une forte (lèvre, qui le tient quelques jours à l’arrière- 
gariie, il note toutes les dispositions prises par ses chefs pour s’em¬ 
parer de Toulouse; puis, il donne, avec son résinent, aux premiers 
combats d’avant garde, et il est cité à l’ordre de l'armée, le 8 avril, 
pour s’éire emparé du pont de Croix-Daurade sur PHersets’v être 
maintenu, malgré le feu terrible de l'ennemi. « l.ord Wellington et 
son état-major levèrent leurs chapeaux, écrit-il, et acclamèrent nos 
hussards quand ils nous virent-en possession du pont. » 

Deux jours après, le 10 avril 1814, se livrait la sanglante bataille 
de Toulouse, « jour de gloire, s’écrie Woodberry pour les années 
Anglaise. Espagnole et Portugaise, mais jour de carnage pour tous I» 
Et dans le récit émouvant et fort détaillé qu'il en donne, pas un mot 
de haine ni de colère pour l'armée française, rien que des regrets de 
voir tant de braves s'entre-tuer. Eu revanche, il est ravi de l'echec 
que Soult inflige aux Espagnols, cependant ses alliés, « où ces tâches 
canailles, écrit-il, eurent plus à soutTrir que jamais aucune armée 
dans un si court espace de temps... Toute l’armée anglaise éprouva 
bientôt la joie universelle de les voir aussi bien battus. » 

Sou seul chant d’allégresse est celui qu’il entonne, le lendemain 
13 avril, quand il apprend la chute de Bonaparte: 

* Quel plaisir, quelle joie de pouvoir écrire les nouvelles arrivées de 
Paris ! Uuonaparte a abdiqué le trône de France et un nouveau gouverne¬ 
ment est lormé. C’est la paix ! 

« Que Jupiter incruste 

« Les sabres, les piques et les canons d'une rouille éternelle. 

• La paix fait mes délices. > (Pope). 

Il est curieux de suivre, dans le journal de cet Anglais, la mar¬ 
che des évènements et surtout l’impression ressentie par nos popu¬ 
lations méridionales au lendemain de ces faits mémorables, impi es- 


était mort pendant la Révolution d’une façon tragique ; c'eat ce que noua apprend notre 
savant ami Monsieur l'abbé J. deCarsalade du Pont, qui, dans ses volumineuses notes, 
garde encore inédit le récit de ce drame sensationnel. La « jeune et jolie femme, mère 
des cinq enfants, » dont parle avec tant d’enthousiasme Woodberry, n'était autre que 
la marquise de Castelpers, et * sa mère encore plus séduisante a la baronne douairière 
de Ségla. Ou ne s'étonnera plus que ces deux ardentes royalistes se soient montré :s si 
heureuses des revers de Napoléon. L'ancienne famille de Carsalade du Pont, qui habi¬ 
tait Simorre, à huit kilomètres à peioe de Monbardon, se trouvait'tris intimement liée 
avec la famille de Ségla, 


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- 250 - 


sion toujours très fidèlement et très impartialement rapportée. A. 
Toulouse, par exemple, la joie est universelle, dès le 14 avril ; et, 
quand les canons fument encore, que les mourants agonisent et que 
le sang n’est pas séché dans les ehamps avoisinants, les rues sont 
en liesse, Wellington donne à la préfecture des fêtes et des dîners, 
les théâtres regorgent de inonde, tous les chapeaux sont ornés de la 
cocarde blanche, et 

« Pendant la pièce (Henri IV) on exécuta un chant de fidélité en l'honneur 
des Bourbons auquel toute l’assemblée répondit par le cri de « Vive le 
Roi». Au sortir, les femmes d'une oertaine catégorie emplissaient toutes 
les avenues du théâtre; leur conduite aurait fait rougir leurs pareilles 
en Angleterre. 

« Le peuple ajoute Woodberry,.est très poli et comprend très-bien le ser¬ 
vice que nous Jui avons rendu; mais les boutiquiers, connaissant l’am¬ 
pleur des poches de John Bull, ont doublé tous leurs prix depuis notre 
arrivée, » 

Cependant Soult ne veut pas croire à la chute de son Empereur, 
et, tant qu'il n’en aura pas la certitude, il refuse de déposer les ar¬ 
mes. Aussi le 18* hussards reçoit-il l’ordre de surveiller les débris de 
l'armée française, qui s’est repliée sur Castelnaudary, et d’attendre 
en vedette les évènements. Mais la destinée de Bonaparte s'accom¬ 
plit. Soult apprend enfin le départ pour l’ile d’Elbe, et. résigné,signe 
un armistice avec Wellington. Aussitôt, détail bien caractéristique, 
les officiers des deux années fusionnent, comme le feront plus tard 
nos troupes en Crimée aux lendemains des combats avec les Rus¬ 
ses, et, dès le 30 avril, au bal du Capitole donné par le général An¬ 
glais et auquel assiste Woodbcrrv, le maréchal Suchet, « accompagné 
de près de deux cents officiers français », fraternise avec toute l’ar¬ 
mée anglaise. La ligne de démarcation est-la Garonne, bien que 
Toulouse par exception doive rester aux mains des Anglais jusqu’à 
la signature de paix ; et les troupes britanniques reçoivent l’ordre 
d’occuper tout le pays compris entre ce fleuve, les Pyrénées et 
l’Océan. 

— Ici commencent ces étapes du 18 e hussards anglais au cœur 
même de la Gascogne et dans une partie de l’Ageuais, qui nous of¬ 
frent un intérêt tout particulier. 

Parti de Blagnac, le jeudi 21 avril, le régiment passe le lendemain 
à L’laie-Jourdain et arrive à Aubiet. où, logé dans la maison d’un 
bûcheron, Woodbcrrv écrit que : 


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- Î51 - 


« Le maire,jeune homme très poli f noug apporta du vin et nous offrit tout 
ce qui pourrait nous dire agréable ; mais Croker, mon compagnon, était 
en ce moment de très mauvaise humeur, et il le renvoya à ses affaires 
d’une façon assez brutale. » 

« Après une agréable étape, nous arrivâmes le lendemain à Aucà, grande 
ville où nous avons été reçus avec la plus grande politesse par tous les 
habitants. Les drapeaux blancs et les bannières de même couleur flottent 
sur toute la ville. Je suis logé dans la maison d’un gentilhomme, qui a 
émigré en Angleterre pendant la Révolution et qui a servi quelques an¬ 
nées dans notre armée. Il parle très bien anglais. • 

Survient le soir un aide-de-camp du maréchal Soult se dirigeant 
sur Rayonne. Il est aussitôt invité au mess des officiers Anglais, et 
il donne sur Bonaparte et ses fameux adieux ù la vieille garde dans 
la cour de Fontainebleau, auxquels il vient d'assister, les détails les 
plus poignants. 

Partis d'Auch, le lendemain 24 avril, les Anglais cantonnent à 
Lavardens , « où des jeunes femmes et des enfants, portant des dra¬ 
peaux blancs et des fleurs, et poussant des acclamations », les reçoi¬ 
vent avec des cris de bienvenue. Les officiers logent au château, et 
le soir, 

« Ils sont régalés par le maire de la façon la plus magnifique. Un de ses 
amis, le maire de Montas 1 vint causer avec nous. Cet individu accablait 
Bonaparte d’injures, plus qu'il ne convient à un Français de le faire . Il a 
armé ses paysans, et si Auch ne s’était pas déclaré en faveur des Bourbons, 
il l’aurait attaqué. 

« Pauvre fiable de Bonaparte ! écrit mélancoliquement Woodberry. Le 
songe de sa grandeur est fini : il va se réveiller à rite d’Elbe. Il y a six mois, 
il négociait pour garder les bords de l’Elbe ; il y a trois mois, il offrait 
de traiter gour les bords du Rhin ; dans les premiers jours de mars, il ne 
se trouvait pas satisfait des limites de l’ancienne France; et maintenant 
que toutes ses prétentions sont détruites, il parlemente encore pour obtenir 
quelques articles d’ameublement, quelques livres, quelques bouteilles de 
vin. Hélas ! pauvre Napoléon ! » 

Le lendemain, 25 avril, Woodberry traverse « le village champê¬ 
tre de Cq&teru , réputé pour ses eaux ferrugineuses»*, passe à 
Valence et itt’rive le soir à Condom : 


4 Sans doute Montastruc, village 4 côté de Lavardens, ou peut-être Montant, un 
peu plus loin. 

5 11 veut dire ; sulfureuses. 


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« Tout le régiment est logé ici dans d’excellents quartiers. Vers six heu¬ 
res le duc d’Angouléme et le comte de Grammont, qui servaient au 10« hus¬ 
sards, sont arrivés. Le préfet, le maire, la municipalité, le régiment de 
cavalerie portugaise du général Campbell, une escorte d'honneur de gardes 
nationaux avec des drapeaux blancs, sont sortis h leur rencontre et les ont 
suivis dans la ville au milieu des acclamations. Le soir la ville a été 
brillamment illuminée, et les rues décorées, avec beaucoup de goût, de 
guirlumles, de fleurs jetées en travers. 

« Mnii aimable hôte un prêtre, ma donné un bon dtner. Après avoir 
soupe avec Russel, je me suis promené par la ville pour voir les illumi¬ 
nations, eu compagnie de plusieurs dames que je rencontrai. 

< Il y n, à deux lieues d'ici, un petit village où l’on peut obtenir un 
Diplôme de menteur . La méthode pour faire les chevaliers de cet ordre es 1 
très eu ieuse. Comme nous nous attendons à rester ici quelques temps, je 
me propose d’y aller et de me faire recevoir chevalier. 

<« 11 y a quelques jolies femmes à Condom. Mais les officiers de cavalerie 
portugaise, qui sont logés ici, sont leurs favoris. Deux d’enlre eux vont se 
mûrier. »» 

Enfin, le mardi 26 avril, Woodberry arrive à Nérac. Mais il ne 
petit y rester, et il est désigné, avec la compagnie K, pour aller oc¬ 
cuper le petit village de Lisse , sur les rives de la Gélise. Il devait y 
rester plus d , un mois. 

« Je suÎ9 dans un beau château, écrit-il le soir même, sans se préoccu¬ 
per autrement du nom de son hôte, appartenant à un marquis de la vieille 
noblesse du pays ; il est venu me recevoir à la porte et me souhaiter la 
bienvenue. Il porte la croix de St-Louis. Son fils parle anglais. Sa femme 
et scs deux jolies tilles m’ont accuei lli de la façon la plus aimable. » 

El le lendemain : 

o Le vieux gentilhomme qui habite ce château est le marquis de Commin¬ 
ges, et son fils aîné mon compagnon de promenade de ce matin, le comte de 
Suint-Setirin . La mère, deux filles, belles jeunes femmes, complètent la 
famille • avec douze ou quatorze domestiques 1 . • 


' Tons les lecteurs ont nommé Montcrabeau. 

* W oodberry commet ici une erreur de noms. Le château de Lisse, en 1814, n'appar¬ 
tenait pas au marquis de Comminges, mais bien au marquis de Montaut. 11 se peut seu¬ 
lement que, ces denx familles s’étant alliées en 1716 par le mariage de Françoise de 
Montaut avec Nicolas de Comminges, un membre de cette dernière maison se soit 
trouvé à ce moment au château de Lisse, et que notre Anglais ait ainsi confondu les 
noms de Thôte et du propriétaire. Quant au comte de S. Seurin , son fils, il faut lire 
çomlc de S. Sivié, les marquis de Montaut de Lisse étant issus de la branche des Moq- 


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- - 


c La table est somptueuse, continue Woodberry, et je prends mes repus 
avec eux. Ils ne boivent ni thé ni café ic matin» et je suis forcé de déjeuner 
seul. Le marquis et le comte son fils sont tous doux chevaliers de Saint - 
Louis, et portent toujours un ruban rouge à leur habit ainsi qu'une cocarde 
blanche au chapeau. Le drapeau blanc flotte sur le château. Les filles du 
marquis sont charmantes et leur vieille mère est très bonne pour moi. Je 
donne au comte des leçons d’anglais et lui me donne des leçons de fran¬ 
çais. » 

Le quartier générai est a Mézin. Il y va quelquefois et il est invité 
le soir 

« chez madame Mélignan, où se rencontrent tous les gens comme il faut 
de la ville. C’est ce qu’on nomme la Société 1 . J’ai vu là plusieurs très jolies 
filles.Les cartes et la conversation étaient les distractions de la soirée. J’ai 
remarqué que beaucoup d’hommes comprennent l’anglais... La plupart 
des habitants de cette ville vivent sur leurs propriétés. • 

Le dimanche l 9r mai, grand bal et souper à Sérac, offert par les 
habitants aux officiers de la brigade de hussards. Il va sur les bords 
de la Baïse qu’il prend pour i’Auzoue, et il y fait la connaissance des 
plus charmantes Allés du pays. Puis il se rend au thé&tre, où vers 
neuf heures la représentation commença : 

m d’abord un ballet, puis une danse sur la corde, des chants et des danses 
diverses,le tout pour un shilling 10 pences; et encore nous avions une loge 
d’avunt-scène. Grant avait certainement pris une certaine dose de vin; 
entre chaque acte, il récitait des morceaux comiques en italien. 

h Vers dix heures nous allâmes au bal. La salle n’était pas grande et 
nous avions à peine asses de place. J’ai dansé pour la première fois les 


tsut S. Sivié. C‘eit donc Pierre-Joseph-Auguste, marquis de Mootaut S. Sivié et vicomte 
du Saumont, qui reçut en 1814 le lieutenant Woodberry. Né le 41 nov. 1737. ohevalier 
de S. Louis et mort seulement l’année suivante, le 16 novembre 1815, il avait épousé en 
1763 Marie-Thérèse du Barbier de Lisse, qui lui apporta la terre et le château de 
Lisse. 11 en eut six fils et deux filles. L’ainé était le comte de S« Sivié, le compagnon 
de chasse de Woodberry, et le troisième, l’officier de marin* dont il sera également 
question. 

1 Celte Madame Mélignan était Anne Lebas de Giraugi de Claye, femme de Bernard 
de Mélignan deTrignan, capitaine au régiment d’Auvergne en 1776, chevalier de Saint- 
Louis, mort à Mézin, le 21 avril 1822, à l’âge de 75 ans, et frère de Jean Eugène de 
Mélignan, aumônier de Mesdames Victoire et Adélaïde de France, mort à Agen, le 1” fé¬ 
vrier 4844, doyen des chanoines titulaires de ce diocèse. La famiile de Méiigaan de 
Trignan était une des plus anciennes du Condomois, où elle possédait la terre et le chà» 
tenu de Trignao, à une demi-lieue de Mézin* 


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-isi - 


Contredanses françaises qui me plaisent beaucoup, avec de très jolies 
filles. Les femmes françaises sont d'une légèreté admirable ; elles ont les 
plus jolis pieds et les plus fines attaches ; et non pas une ou deux dans 
le nombre, mais toutes sans exception dans celte partie de la France. Les 
hommes dansent très bien, quelques-uns trop bien ; on les prendrait pour 
des maîtres à danser. » 

Assailli de questions le lendemain par les demoiselles de Mon* 
tant, il partage pendant un mois la vie de ses aimables hôtes, chas¬ 
sant dans la lande avec les (ils du marquis, « dont le second habite 
le château de Faleyras. sur la rive droite de la Garonne 1 , » péchant 
dans la Gélise, qu’il appelle toujours l’Auzoue, et ne demandant qu’à 
finir ses jours dans cet heureux pays. « Quelle différence, s’écrie-t-il, 
avec la vie anglaise. Un homme de bonne famille peut ici’pour 2 ou 
300 livres par au mener un train qui lui en coûterait 1,500 en An¬ 
gleterre. » 

Puis, ce sont des promenades à cheval avec les charmantes filles 
du marquis à travers la lande et les bois de pins, des visites < à 
M. Pascon, dont le château est un peu plus haut dans la vallée, sur 
la roule de Uarbasle, * et qui est officier de cuirassiers dans l’armée 
de Sachet. « Mais peu importe, nous sommes tous amis maintenant. 
Puissions-nous rester ainsi longtemps ! Je suis las de la guerre » 

Le jeudi 5 mai, 

« un troisième fils du marquis est arrivé. Il vient de Bayonne où il était 
en visite. Il a été destiné à la marine, et était capitaine au service por¬ 
tugais. C’est un aimable jeune garçon, le chéri de la famille 1 . » 

Le samedi 7 mai, il va visiter un vieux château, dans la vallée, 
au-delà de Méziu. 

« Les dames qui m'accompagnaient étaient toutes & califourchon, & la mode 
du pays. Aussi n'ai-je pu reprendre contenance qu'au bout d'un certain 
temps. Nous étions sous bois et à l'abri du soleil. Les jardins et les plan¬ 
tations du château sont magnifiques... » 

A cette description, on devine qu’il ne saurait être question, bien 
qu'il ne le nomme pas, que du château de Poudenas. 


1 Canton de Targon, arrondissement de La Réole, Gironde. 

1 Nous sVods dit eD effet précédemment que le marquis de Montaut avait un quatrième 
enfant, officier de marine et chevalier dé Saint-Louis, comme ses frères. Il mourut au 
château de Gayros, non loin de Bayonne, 


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Woodberry est plein d’indulgence pour ses anciens ennemis, ceux 
mêmes que Tannée précédente il traitait de canailles comme Flo¬ 
rian. A la nouvelle que ce dernier a été pendu par la populace de 
Pau, il ne peut s’empêcher d’écrire : 

« Si c'est vrai, j’aurai bien mauvaise opinion du peuple français. Quelle 
raison de supprimer un homme qui a bravement combattu pour le gouver¬ 
nement qu'il servait et qui a reconnu la nouvelle Constitution. On dit qu'à 
Bordeaux elle a été brûlée en grande cérémonie. Tout le monde en est mé¬ 
content. Je soupçonne les Français de regretter déjà leur héros. Il n'y a 
qu'un militaire qui puisse gouverner ces gens-là. » 

Le it mai, Woodberry et ses collègues du 18 e hussards donnent 
un grand bal aux dames de Mézin et de Nérac. dans cette dernière 
ville. Il s’y rend avec le comte, dîne à l'hôtel de TEtoile et va à 
la sous-préfecture, dont les salons leur ont été prêtés par le sous- 
préfet. 

c Ils étaient décorés de lauriers et de roses, en guirlandes, entremêlés de 
lanternes de couleur... Il y avait au moins soixante jeunes femmes venues 
là pour danser, et le double qui se contentait de regarder. On a joué alter¬ 
nativement les contredanses anglaises et françaises. Toutes les quatre dan¬ 
ses il y avait une valse. -Les rafraîchissements étaient préparés avec le plus 
grand luxe. La galerie qui conduisait à la salle de bal était très jolie ; de 
chaque côté de petites portes s’ouvraient sur des buffets. A son extrémité 
un transparent représentait une dame française et un hussard fléchissant 
le genou devant elle... 

m ... J’ai dansé avec quelques femmes élégantes le cotillon français que 
j'aime beaucoup. Les Françaises qui raffolent des danses anglaises prê¬ 
taient toutes leur attention à nos instructions. J'essayais aussi de valser, 
mais je me trouvai si étourdi que je tombai, au grand amusement de la 
société. 

« Les femmes, belles pour la plupart, dansaient d'une façon délicieuse; 
leur manière de valser est très gracieuse. Les hommes sont de bons dan¬ 
seurs, bien meilleurs qu'aucun des officiers anglais ; mais ils avaieut l'air 
de professionnels qui cherchaient à s'éclipser mutuellement et à nous don¬ 
ner des leçons. 

« Parmi nos rafraîchissements, il y avait du punch que les Françaises 
aiment à la folie. Malheureusement elles en buvaient trop; une jeune 
femme était si grise qu’elle dut renoncer à danser. 

« La fête dura jusqu'à sept heures. Le comte ne dansa pas une seule 
fois ; mes belles hôtesses du château avaient du reste refusé d'assister à ce 
bal. Je soupçonne la vieille noblesse de ce pays d'être Hère à l’excès. Sans 
doute mes chers amis de Lisse considéraient celte société comme indigne 
de la présence de la famille d'un marquis. » 


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Woodberry n'a que vingt-trois ans. Il n’est en France que depuis 
cinq mois. Et cependant, comme ii voit juste, comme il discerne ia 
morgue des uns, la trivialité des autres, et sait apprécier tou le chose 
à sa juste valeur! 

Et durant tout ce beau mois de mai, passé sur les bords de la Gé- 
lise, les chasses continuent dans les pinadas, les promenades sous 
bois avec les belles châtelaines, les bals soit à Condom < où l’infan- 
terie a donné un bal, mais où il y avait peu de femmes, » de ce 
temps comme de nos jours, la cavalerie seule ayant le talent d’enle- 
ver tous les cœurs ; soit à Mézin, où M” e Mélignan consent elle aussi 
à prêter ses salons : 

« Les femmes sautèrent et burent du punch jusqu’à cinq heures du ma* 
tin.Waldie nous a beaucoup amusés; en essayant de tomber aux pieds d’un 
ange charmant, il déchira malheureusement son pantalon par derrière et 
aux genoux, et cela fit bien rire. • 

L’heure du départ approche cependant, et Woodberry la voit arri¬ 
ver avec peine. Pour la première fois de sa vie, grisé par l'atmos¬ 
phère de haute distinction qui règne au château de Lisse, il écrit 
avec une grande naïveté et sans y voir trop clàir: 

« Presque toutes les Françaises sont désireuses d’avoir des maris an¬ 
glais; et je crois vraiment que les plus riches d’entre elles accepteraient les 
propositions d’un simple hussard. Elles s'habillent, chantent et dansent 
dans l’espoir de gagner nos cœurs I » 

L’influence du pays Gascon s’exercerait-elle déjà sur l’esprit de 
notre anglais, toujours si mesuré? Qoiqu’il en soit il dut songer à 
faire ses préparatifs dès le 25 mai : 

« Nous attendons chaque jour l'ordre de rapatriement; mais nous vi¬ 
vons si heureux ici, les habitants sont si aimables que je resterais quel¬ 
ques mois de plus sans regretter l’Angleterre, où j’ui pourtant de bien 
chers amis. » 

Woodberry quitta définitivement le château de Lisse, le dimanche 
59 mai. Ce ne fut pas sans de sincères regrets. 

t Le comte m’a donné aujourd'hui en souvenir de lui un* petit bol en 
noix de coco joliment ciselé par lui-méme. Je lui ai offert en retour une 
petite botte à poudre. Quant uux jeunes dames et à leur mère, je n’ai pas 
besoin de gages pour ne les oublier jumuis. Jamais leur bonté ne s'effacera 
de tnà mémoire, » 


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Du reste, dans tout le pays, mêmes sentiments de part et d'autre, 
Son collègue Luard, qui cantonnait ù Mézin, alla prendre ce même 
jour congé des dames : 

« Les dames de ce puys, ajoute-t-il, ont des sentiments si vifs que je ne 
puis supporter de voir pleurer une femme. Luard est un vrai bourreau des 
cœurs. 11 ne craint pas d'aller faire ses adieux à de pauvres créatures dont 
il a détruit à jamais le bonheur. • 

L'idylle était finie. Woodberry traversa Casteljaloux, Datas, Lan* 
gon; il séjourna quelques heures au château de Postiac, près de 
Faleyras, en Bénauge, où demeurait le second fils du marquis de 
ilontaut ; cantonna à Rions, Cadillac, Créon ; visita pour la pre¬ 
mière fois Bordeaux, le samedi 4 juin, d'où il revint enthousiasmé; 
et prit enfin la direction du Nord, où nous ne le suivrons pas. La 
paix du reste avait été officiellement signée le i«' juin 1814. L’armée 
anglaise n’avait plus de raison d’occuper la France. 

Avant de s’embarquer à Calais, notre jeune lieutenant obtint la 
permission de voir Paris. Il fut présenté à Louis XVIII, ainsi qu’à la 
duchesse d’Aiigouléme. Puis il s'oublia dans les jardins de Versailles 
et de Trianon à évoquer les souvenirs du passé ; et finalement il 
regagna l’Angleterre, « la terre de Liberté » comme il l’appelle, le 
lundi 18 juillet. « J'avais plus d'une fois renoncé ù l’espoir de revoir 
jamais mon pays ; mais grâce ù Dieu, je vais enfin jouir de ce bon¬ 
heur. » , 

Ce bouheur ne devait pas être de bien longue durée. Moins de neuf 
mois après, Napoléon débarquait de File d'Elbe, faisait sa rentrée 
triomphale à Paris, et tout était à recommencer. Le 18* hussards 
reçut l’ordre immédiat de partir pour le continent, afin de renforcer 
l'armée de Wellington. 

— La campagne de 1815 fait l’objet delà troisième partie du journal 
du lieutenant Woodberry. Il prend part à tous les combats d’avant- 
garde, nous révèle combien peu s’en fallut, le samedi 17 juin, que 
notre armée ne fut victorieuse sur toute la ligne, et enfin assista le 
lendemain à la bataille de Waterloo. Immobile toute la journée & 
l’extrême gauche de l'armée Anglaise, il lui est donné de voir se dé¬ 
rouler toutes les phases de ce drame terrible, et ce n'est que lorsque 
l’Aigle impérial est à jamais foudroyé, qu'il est chargé, le soir, de 
poursuivre nos soldats. 

Si ces dernières pages présentent, au point de vue historique, un 
intérêt de premier ordre, le lieutenant anglais nous dévoilant de# 

17 


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détails, jusqu'à ce jour inconnus, sur les péripéties diverses de cette 
bataille mémorable, elles ne nous disent rien de plus sur notre ré¬ 
gion du Sud-Ouest. Woodberry suit en effet l’armée de Wellington 
en France, entre à Paris avec elle, et nous manifeste dans ses der¬ 
nières lignes autant de sympathie qu’au début. C’est contre les Prus¬ 
siens seuls, ses alliés, qu’il exhale sa colère et sa haine pour les 
actes de sauvagerie et de cruauté qu’ils commettent, nous montrant 
Blücher vautré à St-Cloud dans le lit de Marie-Louise, et ne s'api¬ 
toyant, comme toujours, que sur le sort réservé à notre malheu¬ 
reux pays. 

— Eu nous étendant, un peu trop longuement peut-être, sur le 
journal du lieutenant Woodberry, nous avons tenu h appeler avant 
tout l'attention des lecteurs de cette Revue sur ce livre nouveau, 
véritable succès de librairie d’ailleurs, écrit, on l’a vu, avec une 
haute impartialité, et respirant, chose rare chez un ennemi, une 
sincère affection pour la France. 

Les détails, sans prétention aucune du reste, qu’il donne sur la 
vie de nos pères à cette époque, sur leurs espérances comme leurs 
désillusions politiques, sont bien faits pour que nous lui manifestions 
notre intérêt et aussi notre sympathie. Puissions-nous, dans les com¬ 
bats futurs, ne rencontrer jamais que des ennemis aussi chevaleres¬ 
ques ! La conduite du lieutenant Woodberry pn France ne permet- 
elle pas que nous oublions un instant l’égoïsme toujours si révoltant 
de la race Anglo-Saxonne ? En tout cas, elle jette, semble-t-il, un 
voile sur le mal que nous firent autrefois ses compatriotes, aux épo¬ 
ques sanglantes où le Prince Noir ravageait ce même pays de. Gasco¬ 
gne et ne laissait après lui que ruines et désolation. 

Ph. LAUZUN. 


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DOCUMENTS INÉDITS 


Testament de Jean GAYAU, imprimeur et libraire et Agen 


Les Gayau formèrent, h Agen, une dynastie d’imprimeurs-libraires 
qui brilla depuis le second tiers du xvn« siècle jusqu’au delà du mi¬ 
lieu du xvm e et qui fut remplacée par la dynastie Noubel. Le testa¬ 
ment que l’on va lire complète sur quelques points les indications 
fournies sur le plus célèbre des Gayau, par Jules Andrieu, dans deux 
de ses plus importants ouvrages 1 . On y verra notamment que Jean 
Gayau avait pour épouse Cécile Dupred ; que de leur mariage naqui¬ 
rent trois enfants, Raymond et Timothée, connus comme succès- 
seurs de leur père, et Pierre, qui n’avait pas, ce semble, été encore 
mentionné; que rainé de ces trois fils. Raymond, eut de Jeanne Des- 
loms trois enfants. Jean. Cécile et Timothée ; qu’enfin le testateur, 
alors (31 juillet 1672) malade à Lavardac, sa ville natale, veut, s'il y 
meurt, être enseveli, dans l’église paroissiale de ladite ville, et, s’il 
rend le dernier soupir à Agen, dans l’église des Cordeliers où il pos¬ 
sédait un tombeau de famille. Notre document contient aussi quel¬ 
ques détails sur la maison habitée par le testateur (près de l’hôtel-de- 
ville) et sur son atelier. C’est le cas de rappeler combien sont pré¬ 
cieuses, pour les chercheurs, les vieilles minutes, et combien il est 
désirable que ces vénérables papiers passent le plus possible des 
études de notaires, où ils ne sont pas toujours à l’abri des accidents 


' Histoire de l’Imprimerie,en Agenait, 1886, p. 56-69; Bibliographie Gén&ali 
■ de C'A g axais, tome i, 1886, article sur VImprimerie en Agenait, p. 360, 


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funestes, dans les Archives départementales, où, entourés des meil¬ 
leurs soins, ils trouveront une hospitalité dont rien ne troublera la 
paix et ne menacera la durée. 


PH. TAMIZEY DE LARROQUE. 


Au nom de Dieu soit. Sachent tous que aujourd’huy dernier du mois de 
juillet mil six cens soixante douze dans la ville de Lavardac en Albret apres 
midy régnant Louys par la grâce de Dieu roy de France et de Navarre par 
devant mov notaire royal soubsigné presens les tesmoingtz bas nommés a 
esté constitué en sa personne sieur Jean Gayau,imprimeur et marchand li¬ 
braire de la ville et cité d'Agen et y habitant, estant à présent dans la pré¬ 
sente maison de sieur Arnaud Mandis marchand son beau-frère, lequel 
estant indisposé de son corps d’une chute qui luy est arribée judy dernier 
vingt huitiesme du courant, de quoy il est allité dans ladite maison 1 , tou- 
tesfois estant en ses bons sens mémoire et entendement bien voyant oyans 
parlant et cognoissant ainsy qu'il a apparu à moy dit notaire et tesmoings, 
considérant qu’il n’y a rien plus certain que la mort ny plus incertain que 
le jour et heure d’icelle, à ceste cause pour esviter aux differans quy pour- 
roit arriber appres son deces entre ses enfans et autres personnes quy pre- 
tendroit ez biens que Dieu luy a donné en ce monde, de son bon gré et 
liberalle vollonté a dit et desclairé qu’il a fait cy devant conjointement avec 
Gecille Dupred sa femme icy présente testument mutuel le dixhuitiesmedu 
mois de janvier mil six cens septante,signé dudit Gayau testateur, Dutreilh 
notaire royal, qui feust clos et. scellé d’un ruban blu et cachetté de cire 
rouge en dix huit endroitz, lequel testament tant ledit sieur Gayau testa¬ 
teur que ladite Cecille Dupred maryés icelle Dupred présentement et dhue- 
ment authorisée dudit sieur Gayau, son dit mary pour ce regard ont dit et 
desclairé que despuis ledit testament sollemme fait ilz ont bien considéré 
la tenuz d'icelluy estre fort prejudiciable ayant iceliuy testateur et Dupred 
maryés changé de vollonté et en tesmoingnage de ce ils ont iceliuy testa¬ 
ment présentement ouvert estant en propre original sur lequel l’acte quy y 
est dessus dacté dudit mesme jour dixnufviesme de janvier mil six cens 
septante s’est trouvé signé de Mesanger présent, Soubiroux présent, Gayau 
testateur, Gensier, présent, Maurel présent et Gauban présent, Dutreilh 
notaire royal, lequel a esté vitré [sic) comme ne s’en voulloient lesditx 
Gayau et Dcpred nullement servir et maintenant ledit sieur Jean Gayau a 
fait son testament non cupatifz en la manière qui s’en suit: 


* Gayau ne motirut pas de cette chute; car Jules Atidrléu le montré k eiéfÇanl étidOfé 
in 1680. » J'espère que l'on retrouvera la date précise du décès de l'habile imprineofr 


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Premièrement a fait le signe de la croix et recommandé son ame à Diçu 
le père tout puissant créateur du ciel et de la terre et invoqué le Saint- 
Esprit luy ayant demandé pardon de tous ses péchés le suppliant pour (sic) 
l’inlersation (sic) de la glorieuse Vierge Marye mere de Nostre Seigneur Jé¬ 
sus Christ luy voulloir faire grâce et miséricorde en luy pardonnant toutes 
ses fuutes et péchés et lorsqu'il plaira à Dieu séparer son ame de spn coçps 
qu’il luy plaise la recevoir au royaume celeste de paradis au rang des 
saintz bien heureux. 

Veut et ordonne que appres qu’il aura plu à Dieu sepparer son ame de 
son corps si tant est qu’il decede dans ladite ville d’Agen que son dit corps 
soit ensevelly dans son tombeau quy est dansrEsglise des Reverans Peres 
Cordelliers de ladite ville d’Agen environ quatre ou cinq pas des deux be- 
nitoires quy sont devant la grande porte de ladite esglise et pour ses hon¬ 
neurs funèbres ledit testateur se remet à la vollonté de ladite Dupred sadite 
femme et de ses heritiers bas nommés. 

Donne et légué ledit testateur la somme de vingt livres tournois aux re¬ 
ligieux dudit couvent à la charge que lesditz religieux assisteront à sa se* 
pulture, diront une grande messe le jour de son enterrement, une messe 
basse de requiem chaque jour de l’octabe, une autre messe grande le jour 
del'oclabe et trente messes basses de requiem pendant l’an de son deces 
et pour le repos de son ame. Et au cas que ledit s r testateur decede en la¬ 
dite présente ville de Lavardac ledit testateur veut et ordonne que sondit 
corps soit ensevelly dans l’esglise parossielle de ladite ville de Lavardac e* 
que ladite somme de vint livres soit payée à Monsieur le curé de ladite es¬ 
glise parossielle de Lavardac en par ledit sieur curé assister à son dit enter¬ 
rement et dire les mesmes messes qu’il charge cy dessus lesditz peres Cor¬ 
delliers et c’est sans comprendre le droit de la place de sa sépulture. 

Dit de plus ledit Gayau, testateur, que mariaut Raymond Gayau son fllz 
avec feue Jeanne Deslomsicelluy testateur avec ladite Dupred sadite femme 
auroient entre autres choses donné en cas de séparation audit Raymond 
sondit Hlz la somme de quinze cens livres moityé payable en argent manuel 
et l’autre moytié en marchandise, despuis lequel mariage ledit sieur testa¬ 
teurs payé à son dit fllz la somme de quatre cens livres. Neantmointz ledit 
Raymond Gayau quoy qu’il n’eusl reçu que ladite somme de quatre cens 
livres si est-ce pourtant que sur la promesse verballe que ledit sieur testa¬ 
teur luy fit de luy bailler dans peu de jours la somme de trois cens cin¬ 
quante livres ledit Gayau fllz fit quitance de ladite somme de sept cens cin¬ 
quante livres, laquelle quittance icelluy sieur Gayau testateur ne veut ny 
entend que puisse avoir valeur que pour ladite somme de quatre cens livres. 

Item légué et donne ledit testateur pour le rachapt des cretiens captifz la 
somme de cent livres payable savoir la somme de trente trois livres dix 
sous huit deniers dans un an apres le premier terme esçbeu sens aucun in¬ 
terest, 


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Donne et légué ledit testateur à Jean, Cecille et Timothée .Gayau. ses pe~ 
tits flIz et enfans dudit Raymond et de ladite feue Jeanne Deloms à chacun 
d’iceux la somme de cent livres payables par ses heritiers lorsque lesditz 
enfans auront atteint l’age de vingt-cinq ans chacun, et cas advenant que 
aucun desditz Jean, Cecille et Timothée Gayau ses dits petitz filz décéde¬ 
ront sans enfans légitimés substitue ausdites sommes ses survivons ou 
leurs enfans ses representans. 

Item lègue et donne ledit sieur testateur à ladite Cecille Dupred sadite 
femme pour les bons et agréables services qu’il a reçu et espere recepvoir 
à l’advenir savoir est l’usufruit etjouissanco de la maison que ledit testa¬ 
teur a dans ladite ville d’Agen devant la maison de ville près le pont d’En- 
goine avec les meubles quy s’y trouberont lors de son deces comme sont 
lielz, coffres, linge, tables, cheses, lampes, landiers, chandelliers, chaîne¬ 
rons, cabinetz et toute autre utensille {sic) de cuisine de quelque sorte que 
puissent estre, avec pouvoir aussy qu’il donne à sadite femme de vendre en 
cas de nécessité desditz meubles des premiers meubles qu'elle en pourra 
trouber argent pour sa norriture et entretien et sans en ladite donation 
d’usufruit ledit testateur entende y comprendre aucune chose de l’impri- 
merye, livres ny autres choses de sa boutique nv magasin que le tout il 
reserbe pour sesdilz enfans et heritiers pour estre partagez entre eux. 

Ledit testateur desclaire qu’il donne et fait ledit légat à sadite femme 
aux susdites conditions pour en jouir pendant quelle vivra viduellement et 
non autrement. 

Item a fait crié et de sa propre bouche nommé pour ses heriters univer- 
selz et generaux en tous et chacun mubles et immubles droitz noms et ac¬ 
tions en quel lieu et part que soient Raymond, Pierre et Timothée Gayau, 
ses enfans naturels et légitimés et de ladite Dupred sa femme pour du tout 
en fere par esgales partz et portions appres sondit deces à leur plaisir vol- 
lonté en payant par eux ses debtes et legatz et en par ledit Raymond rap¬ 
porter dans la masse héréditaire ladite somme de quatre cens livres cy des¬ 
sus dite comme avoir esté par luy reçue dudit Gayau testateur son pere et 
de laquelle hérédité ou quoy que soit de tout ce quy se troubera dans la 
boutique et magasin de quelle nature que soit ledit testateur veut que ve¬ 
nant ce partage entre ses enfans que ledit Raymond en face le partage et 
à cest effect qu’il en face trois lotz desquels ledit Timothée se choisira le 
premier et puis appres ledit Pierre, et le dernier lot demeurera audit Ray¬ 
mond et au caz que lesditz Raymond, Pierre et Timothée ne se pourront 
accorder entre eux ledit testateur veut et entend qu’ilz s’accordent d’un 
expert pour juger de leurs differans auquel il donne plain pouvoir d’en 
cognoistre et en juger à l’advis et jugement duquel expert icelluy testateur 
enjoinct sesditz enfans d’en passer en ce que en ordonnera. Et au regard 
de la susdite muison ledit testateur veut et ordonne que après que la jouis¬ 
sance de ladite Dupred, sa dite femme, aura prins fin, quelle soit estimée 


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- 263 — 

entre sesditz enfans heritiers et où ilz ne s'en pourront accorder que 1 es¬ 
timation soit faite par des expertz et, l'estimation faite, veut que la troi- 
siesrae partye soit payée par lesditz Raymond et Timothée en argent audit 
Pierre et que par ce moyen ladite maison demure auxditz Raymond et Ti¬ 
mothée pour en faire à leur vollonté six mois après [le décès de] ladite Du- 
pred. 

Casse revocque et annuité ledit sieur Gayau testateur tous autres testa- 
mentz codicilles et donations qu'il peut avoir cy devant fait et particulière¬ 
ment le susdit testament mutuel ainsy mesmes que ladite Cecille Dupred 
sadite femme icy présente desclare icelluy annuler pour l'avoir elle mesme 
ouvert et biffé comme ne voulant elle qu'il puisse en aucune façon vuloir. 

Veut ledit sieur Sayau testateur que celluy-cy soit son dernier testament 
et disposition de defnière vollonté et comme tel ou par codicille ou dona¬ 
tion 11 aye valeur eteffleasse ou autrement en la meilleure forme que pourra 
valoir et du tout ledit sieur testateur m*a requis acte que luy ay concédé 
en presence du sieur Isaac Dublanc, bourgeois de Bourdeaux, Mathieu et 
Pierre Castandet, maréchaux de forge, Samuel Laberny, maistre chirur¬ 
gien, sieur Daniel Folly, marchand, Pierre Brochequin, maistre tailleur, et 
Pierre Dubédat, marchand, habitant de ladite présente ville de Lavarduc, 
quy ont signé avec ledit testateur et ladite Cecille Dupred pour ne savoir 
de ce requise et moy Gayau, testateur. 

Dublanc de Castandet, présent, Laverny, presant, de Castandet, 
présent, Dubedat, présent, Brochequin. 

GAYE, notaire royal «. 


1 Collection du présent éditeur, lequel, voulant joindre l'exemple au précepte, destine 
cet acte, aiosique beaucoup d'autres actes notariés qui sont en sa possession, aux Ar¬ 
chives du département de Lot-et-Garonne. 


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LA 


QUESTION DES SOTIATES 


Il y a quelques mois à peine, je cherchais à résumer dans celte 
revue (p. 57), les meilleurs travaux qui ont été consacrés durant ces 
dernières années à la question complexe de ridentificationde l'oppi¬ 
dum des Soliates et du territoire de ce peuple. 

Le mémoire le plus intéressant sur ces divers sujets avait pour 
auteur M. l'abbé Breuils, qui se proposait de compléter cette étude 
et de résoudre des objections de détail sans abandonner une thèse 
d'ailleurs fortifiée par nombre de preuves. 

Tandis que j appréciais son premier mémoire, attendant la suite 
pour la faire également connaître, nul ne se doutait que la mort la 
plus imprévue allait suspendre ù jamais l'œuvre inachevée 1 . 


1 M. l'abbé Breuils est mort à 41 ans, en pleine force, peut-être victime 
de son amour du travail. Quinze jours de repos lui avaient été prescrits; à 
la suite d'une opération aux oreilles relativement bénigne et de tous points 
réussie. Mais quinze jours de repos, à Paris, dans une chambre close, loin 
de ses livres et de ses notes, c était un supplice. Se sentant bien, après 
trois jours seulement, il eut l’imprudence de violer la consigne, en repar¬ 
tant pour sa paroisse de Cazeneuve. La fatigue du voyage causa un peu 
d’enflure, puis une méningite foudroyante. 

La plupart des publications que M. l'abbé Breuils multipliait surtout 
depuis quatre ans sont de premier ordre. Cet érudit excellait à mettre en 
œuvre les documents, à dégager de leurs formules toutes les parties subs¬ 
tantielles: les traits s'appliquant à l’histoire d'une ville, à la biographie 
d’un personnage ; des ensembles, do vrais tableaux, quand il avait la 
chance d'opérer sur un fonds étendu. 

Pour lui, la période de préparation, toujours si ingrate, si longue, était 
terminée. Il était prêt ; il abordait de grands sujets. Sa perte est irrépara¬ 
ble pour son pays de Gascogne qu'il a tant aimé, pour sa paroisse, pour 
ses nombreux amis. 


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- 265 - 


Je considère comme un devoir de reproduire les principaux pas¬ 
sages qui se référent à l'identiflcation des Sotiates tirés des deux 
dernières lettres particulières que M. l'abbé Breuils m’a fait l'hon¬ 
neur de m’adresser en réponse à l’article paru dans la Revue. 

Cazeneuve, 18 mare 1896. 

... « En ce qui touche ce que vous appelez très bien la portion 
congrue à laquelle je réduis les Nitiobriges, je m’étais parfaitement 
rendu compte de la chose ; et, si je ne l’ai pas traitée expressément 
dans mon travail, c’est que je croyais qu’il contenait les données né¬ 
cessaires pour résoudre l’objection, sans les mettre autrement en 
lumière. En effet, en donnant aux Sotiates tout l'ancien diocèse de 
Condom et partie de celui d’Auch, je conservais aux Nitiobriges le 
diocèse ancien d’Agen à droite de la Garonne ; ce qui me semblait 
et. je l’avoue, me semble encore suffire ù tout ce que les textes de 
César me paraissent exiger. En effet, Teutomat ne peut former son 
premier corps d’armée qu’en ayant recours à des contingents aqui¬ 
tains ; ce qui autorise à croire que le second corps d’armée demandé 
aux Nitiobriges pour le siège de Gergovie et devant comprendre 
5.000 hommes, fut formé de la même manière. D’ailleurs si, comme 
je le dis en mou travail. César ressentit une amertume particulière 
de la trahison inattendue des Nitiobriges, ce lut, je crois, plus à 
cause de la surprise que pour la force du concours apporté à scs 
adversaires. En effet, dans le cas du siège de Gergovie, pour se 
venger des peuples qui contribuaient le plus à la résistance de Ver¬ 
cingétorix, il détacha quelques légions pour aller ravager leurs ter¬ 
res. Les Cadurques furent du nombre et les Nitiobriges ne sont pas 
mentionnés. Je ne vois donc pas encore que leur concours à la dé¬ 
fense de Gergovie, même appuyé des Aquitains, ait été tellement 
prépondérant qu’il faille conclure à leur grande puissance et étendre, 
de ce chef, leur territoire à gauche de la Garonne. De plus, mon ar¬ 
gument de la Garonne frontière, appuyé sur un texte fort net de 
César et sur une opinion traditionnelle archi-sécuiaire, ne me parait 
pas entamé. Je concède Bordeaux mais à titre d’exception. Quant a 
l’étendue des Vocales par-delà la Oaronne jusqu’à la Dordogne, les 
limites de l'ancien diocèse de Bazas, je n'y crois pas pour la période 
ante-romaine. Y a-t-il des textes de cette époque dans César ou ail¬ 
leurs constatant le fait pour ladite période? Je n’en connais pas. 
Mais ce n’est pas une preuve, il s’eu faut bien, qu’il n’en existe pas. 


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- 206 - 


Çn tout cas, s’il y en a de sûrs et incontestables, là-dessus aussi je 
suis prêt à rendre les armes pour ce qui concerne l'étendue des 
Vasates. Pour les Nitiobriges je ne connais pas non plus- de textes 
qui m'obligent à les placer ù gauche de la Garonne. A mon avis, le 
quos ex Aquitaniâ conduxerat et le quum in Aquitaniam pervenis - 
set peuvent, rapprochés du texte précis de la Garonne-frontière, 
s’expliquer raisonnablement sans forcer ù reculer la limite an sud 
de la Garonne; Le seps recruter, lever pour conduxerat m’a,été,in¬ 
diqué oralement par M. Bladé, et je crois en effet qu'il est soutena¬ 
ble malgré qu’il y ait ex Aquitaniâ et non in Aquitaniâ ; car, états, 
l’espèce, ex ou in peuvent paraître indifférents. » 

« Autre point. Je ne me rends pas encore compte de ce qui pour¬ 
rait faire condamner mon hypothèse de la suppression du peuple 
sotiate après la conquête de l’an 27. J'ai rappelé en effet qu’à eetis 
date les 3 ou 400 peuples des Gaules furent réduits à soixante- Gè 
fait est-il Contestable? Je ne le crois pas. Dès lors qui empêche 
mettre que le peuple sotiate ait été supprimé comme tant d’autres ? 
Vous pensez que les peuples de l’Aquitaine ne furent supprimés au 
profit des neuf que vers le temps de Dioclétien. Mais vous n’affir¬ 
mez pas trop: vous dites « parait ». La chose est eu effet incertaine; 
tout argument de ce côté manquerait donc de base solide. Et puis, 
l'inscription flaminale des Elusates à Sos a^t-elle été véritablement 
élevée à Sos? Elle a pu parfaitement y être transportée d’Eauze, à 
l'époque de la construction de l'église romane. En tous cas, je me 
permets d'élever un doute sur l'origine sotiate de cette inscription ; 
voici pourquoi : Elle est en l'honneur d'un (lamine du temple de 
Home et d'Auguste. Or ces temples se voyaient au chef-lieu de la 
cité. Y a-t-il des exemples où on les ait rencontrés loin de ce chef- 
lieu? Cette inscription, si vraiment elle est de Sos, tendrait donc à 
établir que ce temple était à Sos et non à Eauze. Aussi, jusqu’à plus 
ample information, je continuerai à douter du sotianisme de ladite 
inscription. » 

« Quant à ce que vous voulez bien ajouter sur votre discussion et 
aux excuses dont vous parlez, vous n'avez nul besoin d’excuses. 
C'est moi au contraire qui vous dois des remerciements pour la 
grande obligeance avec laquelle vous avez conduit cette discussion. 
Ce que nous devons chercher avant tout c’est la vérité et la lumière; 
et quand pour cela la discussion est nécessaire, ou aurait bien mau¬ 
vaise grâce à ne pas l’accepter, surtout quand elle arrive, comme 
ici, de si bon lieu et si courtoisement,.. » 


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— 267 — 


2 Avril 1896. 

« Permettez-moi de vous remercier de votre obligeante lettre et de 
votre si aimable invitation à prendre rang parmi les collaborateurs 
delà Revue de l’Agenais. Je serais 1res honoré de pouvoir y répon¬ 
dre. Assurément j'ai lù quelques petits travaux tout prêts à s'envoler 
de votre côté. Malheureusement, avec la déplorable année de blak- 
rot que nous traversons en Armagnac et la misère profonde qui en 
est la suite, douze livres tournois ne sont pas une mince affaire. 
Mais, dès que je verrai la situation s’éclaircir de ce côté, je me h⬠
terai de répondre à votre si obligeant appel et d’être des vôtres. 
Jusque-lù il faut me résigner à ne vous accompagner que de mus 
vœ ;x. » 

«... Un détail que je ne connaissais pas et que je trouve dans 
Ptolémée, grâce h M. Allmer, c’est que les Datii avaient pour capi¬ 
tale Tnsta. Ce dernier mot m’a mis sur une piste qui pourrait bien 
être la véritable. Etant admis que les Datii étaient situés entre les 
Vasates et les Ausci, il est évident que les Elnsates sont exactement 
dans les parages en question. D'autre part, une extrémité du plateau 
où est la gare actuelle d'Eanze et où fut jadis i’Elusa romaine, porte 
encore le nom de La Taste ; ce môme nom. au même endroit, exis¬ 
tait aussi au moyen âge ; il y a des textes de cette époque qui le 
constatent. Ainsi La Taste serait le nom primitif du lieu et la déno¬ 
mination d Elusa ne serait venue, comme en beaucoup d'autres 
endroits, que plus tard et du nom même du peuple. Que pensez-vous 
de cela ? En tout cas, il est certain que les Elusates étaient entre 
Bazas et Audi, que le lieu de La Taste est tout à côté de l’emplace¬ 
ment d 'Elusa et ne fait même avec cet emplacement qu'un seul et 
même plateau, et que, soit par la position géographique, soit par le 
nom de La Taste , tout cela répond aux données de Ptolémée. Je se¬ 
rais bien heureux d'avoir votre opinion à ce sujet... » 


M. l’abbé Breuils me faisait trop d'honneur en me consultant sur 
ce point. C'est eu simple rapporteur et non d’après des études spé¬ 
ciales que j'avais abordé ces questions fort ardues de l'identification 
ou des limites des Nitiobroges, des Datii, des Elusates, des Sotiates, 
des Leclorates. J'avertis M. l’abbé Breuils que je m'empressais de 
transmettre à M. Allmer les précieux renseignements qu’il m'avait 
fournis, f a nouvelle fit son chemin. 


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A ce moment même, M. Hirschfeld communiquait à l'Académie de 
Berlin un mémoire sur les peuples Aquitains, qui abonde en aperçus 
originaux d’après des corrections ou de nouvelles interprétations de 
textes. Entre autres,il reconnaissait que les Dativi.dontla capitale était 
T as ta, cités seulement dans Plolémée, n’ont pas existé sous ce nom. 
La leçon est mauvaise. Il faut lire Elousatioi et conclure qu’Eauze a 
porté le nom de Tasta. Ce Tut une joie pour le savant allemand d’ap¬ 
prendre que sa conjecture fortement motivée était mise hors de 
doute par la découverte de M. l’abbé Breuils. Il voulut connaître 
aussi le mémoire que notre confrère si regretté avait consacré à 
la question des Soiates. Il apprécia d’autant plus cette étude que sa 
conclusion au sujet des Sotiates est la même que celle en faveur de 
laquelle H. l’abbé Breuils avait produit de nouveaux arguments. Les 
Sotiates, d’après lui, doivent être placés aux environs de Sos et ne 
se confondent pas avec les Laclorates, dont le territoire parait avoir 
été de peu d’étendue. Lectoure aurait été avant tout un lieu de dé¬ 
votion au culte taurobolique impérial et peut-être de domaine im¬ 
périal •. 

Bien des difficultés semblent ainsi résolues. Cependant la question 
de savoir à quel peuple attribuer le territoire de l’Agenais et du 
diocèse d’Agen outre Garonne n’a pas été traitée par M. Hirschfeld. 

Les dernières vues exposées au sujet de ce problème se trouvent 
dans les fragments de M. l’abbé Breuils que je viens de faire connaî¬ 
tre. Ces lettres n’étaient pas destinées à la publicité; cependant on 


• La complaisance de M. Allmer n’a d’égale que sa science. Il a bien 
voulu me tenir constamment au courant de ses éludes et de celles de M. 
Hirschfeld, m’adresser même le mémoire de ce dernier traduit par lui et 
destiné à paraître dans la prochaine livraison de la Revue épigraphique. 

Je suis heureux de citer le passage suivant de la dernière lettre de M. 
Allmer : 

« J’ai appris avec la plus vive peine la mort presque subite de M. l’abbé 
Breuils, dont j’avais reçu une lettre des premiers jours de ce mois. Il m’a¬ 
vait envoyé son Oppidum des Sotiates et j’avais conçu de lui une très haute 
opinion. C’était un savant véritable et il avait, à ce qui m’a paru, une con¬ 
naissance profonde du pays dont il parle. La découverte d’un lieu du nom 
4e La Tasle aux portes mêmes d’Eauze, confirmant d’une manière si bril¬ 
lante la conjecture clairvoyante d’Hirschfeld et l’identification des faux 
Dutii aveo les Elusates, est un signalé service rendu à l’histoire de l’Aqui¬ 
taine et à la géographie de la Gaule romaine, » 


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sera frappé de leur trouver une forme aussi achevée, une suite aussi 
logique. Il faut posséder un sujet bien ît fond pour improviser ainsi. 

Ces qu dques pages révèlent aussi des traits de caractère. On a pu 
voir que H. l'abbé Breuils n'était pas de ceux que la contradiction 
aigrit. Sa verve incomparable était fai e de bonne.humeur et jamais 
de méchanceté. Sa courtoisie et sa bienveillance étaient extrêmes. 
Ses amis du Gers Axeront son souvenir dans une biographie digne 
de lui. Nos lecteurs agenais pourront du moins apprécier par quel¬ 
ques fragments de l’œuvre ce qu'était l’ouvrier. 


O. THOLIN. 


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MONLUC ET ANTONIO PECCI l,) 


Avec Antonio Pecci, qui vécut durant le xvi® siècle, nous tou¬ 
chons à l’exode des Pecci de Sienne et à leur installation dans Car- 
pineto. C’est aussi l'heure où Sienne touche aux derniers jours de sa 
république indépendante et va tomber sous la domination du grand 
duc de Toscane. Cosme I, le 22 avril 1555. en fit un siège fameux où 
un Français lutta désespérément pour sauver les dernières libertés 
d'une ville fondée jadis en Italie par des Gaulois. Ce fut le gascon 
Biaise Monluc qui la défendit, à bon droit, comme une colonie de 
frères de même sang et de même bravoure: Sienne, Sena, des Gau¬ 
lois sénonais qui la fondèrent et que Jules César conquit et appela 
depuis S ena Julia ; Sienne la Jolie, comme la surnommèrent les 
choniqueurs français en reprenant sur son nom ses titres de pre¬ 
mière origine que les Romains avaient cru effacer pour toujours ; 
Sienne la franche et la républicaine, à laquelle ses premiers frères 
d’outre-mont avaient donné, avec leur sang loyal et amoureux de 
l’indépendance, le caractère de leur race celtique dont on disait 
qu’elle pouvait mourir, non se déshonorer ; Sienne l’hospitalière, qui 
dans ses armes représenta la louve et les jumeaux de la Rome im¬ 
périale. et depuis accueillit sur la façade de ses merveilleux monu¬ 
ments le lièvre de Pise, le cheval d'Arezzo, le rhinocéros de Viterbe, 
le lynx de Lucques, le vautour de Volterre, le bouc de Grosseto, le 
dragon de Pisloie, l’éléphant de la Rome papale. Ce fut cette même 


« Notre compatriote, M. Boyer d’Agen, veut bien nous permettre d’em¬ 
prunter à son bel ouvrage, sous presse, VHistoire de Lion Xlll, quelques 
pages sur les évènements qui ont rapproché le grand capitaine gascon, 
Biaise de Monluc, d'un ancêtre du pape actuel, Antonio Pecci. 

La Rédaction, 


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— ai 


•éité. auberge de ritalie entière, dont les hôtes rapaces allaient être 
«es maitres et les amis ses conquérants. Dès l'année 1531, Antonio 
Pecci devina la chute prochaine de sa trop débonnaire patrie. Ami 
du pape Cément VII de la maison des Médicis, il ne voulut pas su 
déclarer sou ennemi sur le terrain où Cosme I* r de Florence ne tar¬ 
derait pas à battre et asservir une trop confiante république. Il de¬ 
manda au pontife romain la permission de posséder quelques biens 
sur ses terres; et, l’année même de 1531, fuyant D. Diego de Men¬ 
doza qui commençait dans Sienne à opérer pour Florence et contre 
lequel il avait ourdi une conspiration désormais inutile, il vint ache¬ 
ter dans les Élats Pontificaux, au lieu de Carpineto, une petite terre 
que lui concéda Clément Vil et que lui vendit un paysan de là-bas, 
Gabriele Folici Mais le brave Siennois ne put rester longtemps loin 
de ses frères menacés. Il revint s'enfermer dans leurs murs quand 
les premiers coups de coulevrine lui annoncèrent la reprise des hos¬ 
tilités et le commencement d’un siège mémorable que les hordes des 
Espagnols soudoyés par Florence allaient tenir, et où une poignée 
de Français, Moulue en tête, ne tardèrent pas d’accourir pour y dé¬ 
fendre leurs frères de commune origine. On aime à voir un Pecci de 
Sienne et un Moulue de Gascogne se tendre alors la main et joindre 
pour un effort commun l’énergie de leurs âmes jumelles, malgré la 
différence des lieux où naquirent ces deux vaillants capitaines, di¬ 
gnes des temps antiques qu’ils eurent la juste prétention d'imiter. 
Les Commentaires de Moulue citent souvent le témoignage de Pecci; 
mais les commentateurs de ces remarquables écrits se demandent 
encore quel fut ce capitaine Siennois, chroniqueur militaire comme 
notre redoutable Gascon, à qui revient l'honneur de si nombreuses 
références. La Chronique d’Antonio Pecci est perdue. Du moins son 
nom nous reste, et ce n’est pas sans quelque fierté que l’humble 
écrivain de ces lignes, — dont Agen fut, comme à Monluc, sou ber¬ 
ceau d'origine et à qui la fortune réservait l'honneur de servir d'an¬ 
naliste ù la famille des Pecci, — ce n’est pas sans une émotion dont 
il sent tout le prix, qu’il allie sur cette page ces deux noms de fa¬ 
meux capitaines, à la gloire mutilée desquels le sort aurait dû être 
moins injuste. Car, si les écrits d’Antonio Pecci ont disparu avec les 
dernières gloires de Sienne qui a tout au plus retenu le nom d’un de 


1 Archives de Carpihelô (Permuta di béni itabili, (alla Ifd Anlôriio Pecci i 
Çabriele Felici, ann. 1531). 


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Ses plus opiniâtres défenseurs; les livres de Biaise de Moulue, qui 
nous restent, n'ont guère mieux servi parleur noble franchise à laver 
ce terrible soldat de la tache de sang que porte encore sa mémoire. 
Depuis bien des années une somme importante est léguée par une 
compatriote, admiratrice du héros de Fon arabie, de Pavie. d’Ascoli, 
de Cérisolies de Sienne et de Saint-Quentin, au bénéflee d’une sta¬ 
tue qui serait érigée à la mémoire impérissable du légendaire Maré¬ 
chal de France, sur une place publique d’Agen. Mais les édiles de 
cette ville,, encore effrayés comme des enfants par le sanguinaire 
héros d’un conte de nourrice sur lequel ne prévaut pas encore l’his¬ 
toire et le chef d’œuvre que Monluc a écrit de sa plume, pu plutôt 
de sa dague, refusent de couler eu statue un argent inutile qui aide¬ 
rait, à la fois, un maitre sculpteur à ciseler ce magistral visage et 
une génération pusillanime à fortifier son courage, à l’aspect seul 
de ce masque effrayant qu’il suffisait ù Monluc de présenter face à 
l’ennemi pour gagner des batailles 1 . Monluc fut un bourreau, disent 
les Agenais conteurs de légendes ; et les plus érudits se contentent 
de citer ces vers de Jacques Jasmin, leur poète : 

Ero del temp qu'aciù Blazi, lou saginous, 

A grand rebès de bras toumb&bo 
Sus Proiitestuns que brigulhbbo, 

Et qu'ai noum d'un Diù pictudous 
Arrouz&bo la terro et de sang et de plous*. 

Monluc ne fut ni un bourreau, ni môme un royaliste. Monluc fut 
uu soldat, serviteur de la France. De son temps, le maitre fut le 
roi ; il le servit donc en loyal royaliste, comme il en eût servi tout 
autre à la place, • le diable même » ajoute-t-il dans son humeur 
gasconne. Et les huguenots, auxquels son glaive inassouvi fitéprou- 


4 La comtesse Marie de Raymond, née à Agen en 1825, chanolnesse du 
chapitre de Sainte-Anne de Munich, morte en cette ville en 1886, était 
arrière-petite nièce de Florimond de Raymond, né à Agen en 1540 et mort 
en 1601 A Bordeaux, conseiller au Parlement de cette ville. On doit b ce 
magistrat la première édition des Commentaires de Biaise de Monluc, imp. 
Millange, 1592, in-P en deux parties. — C’est la comtesse Marie de Ray¬ 
mond qui a laissé à Agen un legs de 40,000 fr. pour l’érection d'une statue 
de Monluc, sur une place publique de cette ville. 

4 Cf. les Œuvres complètes de Jacques Jasmin, édit. Boyer d'Agen, 4 vol* 
ln*8°. Françouneto, t» I, p. 54. (Imprim, Bellier, Bordeaux, 1892.) 


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ver'de si terribles représailles, furent ses ennemis au même titre 
qu'ils semblaient être alors les ennemis de la France, la seule mai* 
lia sse à laquelle cet éleve de Bayard et ce lecteur constant du Loyal 
Serviteur voua, sans défaillance d'un instant, la longue fidélité de 
sa vie batailleuse... Fils de seigneur et s’ennuyant dans le bieti-ttre 
du manoir paternel, il quitte à dix sept ans la Gascogne, n’ayant ob¬ 
tenu de son père, dit-il, que « quelque peu d’argent et un cheval 
» d'Espaigtie. A une journée de ma maison, je trouvai prèsLectoure 
» le sieur de Castelnau, vieux gentilhomme qui avait longuement 
» pratiqué l’Italie. Je m'enquis bien au long de l'estât de ce pays-là 
» et m’en allai à Milan. » 

Les lauriers de Marignan étant coupés quand Monluc y arriva, il 
se fait présenter par deux oncles à Lautrec, qui l'emmène estocader 
à Fontarabie où le généralissime du roi. témoin de ses prouesses 
gasconnes, lui dit dans la commune langue de leur provinre : « Mon- 
» lue, monamy, jou n'oubliderai jamay lou serbice qn'abès faict au 
» Roy! » On ne sait pas parler françois. on est un gascon qui s'est 
toujours plus soucié de bien faire que de bien dire : « J'ay toute ma 
» vie liai les escriptures. avmant mieux passer toute une nuict la 
» cuirasse sur le dos que non pas escrire; » et. sans autre compli¬ 
ment et perte de temps, de celle première allaire on passe aux au¬ 
tres. En 1521, c'est Pavie où, à la tète des Eufan s Perdus, il est fait 
prisonnier et libéré presque aussitôt, « car ils vovèrent bien qu’ils 
» nauroient pas grand'finances » de ses poches percées aussi affreu¬ 
sement que sa cuirasse. C’est Ascoli, en 1527, où il est laissé sur le 
champ de batail e en tel état, « que tout le grand os qui est le long 
«de l’eschine me perça la peau,» ajoute-t-il bonnement. En 1537, on 
le retrouve à Cérisolles, où sa vaillance lui obtient le titre de maitre 
de camp et commandant de Monlcalieri ;ce château ne vil. d'ailleurs, 
pas plus longtemps que le manoir paternel de Gascogne cet infatiga¬ 
ble coureur d'aventures nouvelles. Il faut passer cent pages et cent 
autres faits d’armes que Monluc coule joyeusement dans ses Com¬ 
mentaires, comme à une veillée de bivouac, pour arriver à Sienne 
où il s'enferme avec Antonio Pecci, dans cette même maison dite du 
Capitano di Giustiiia, nom par lequel est désignée aujourd’hui en¬ 
core l'ancienne et noble résidence d'une famille qui devait engen¬ 
drer des soldats à la République et un pape à l’Eglise. Introduit dans 
la ville avec sa poignée de Gascons au front aussi dur que leur cas¬ 
que, il y tint, sept mois, télé aux armées espagnoles qui l’envahis¬ 
saient de toute pari. Uue assiégeante plus terrible pour lui, ce fut la 

18 


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— 2?4 - 


maladie, qui l’assaillit dès l’automne 1554, et qu’il fît patienter jus¬ 
qu'il la fin du siège où il se proposait de jouer à la belle un dernier 
tour de Gascon, en lui échappant aussi bien qu'aux Espagnols ébahis 
par une si intraitable vaillance. En attendant, trompant les Siennois 
par son pùle visage qu’il se colorait au carmin, c'étaient des charges 
enragées de mortiers et de coulevrines qu’il faisait pleuvoir sur l’en- 
nemi.avec des plaisanteries de ce genre: « Fratel mio,da li da senof 
Per Dio! faccioti présente d'al tri dieci scudi e d’un bicchier divino 
greco '• La résistance fut désespérée. Après sept mois d’héroïsme 
inutile, il fallut se rendre, mais non sans que l'honneur fût sauf etque 
les conditions, dictées par les vaincus eux-mêmes, fussent acceptées 
par les vainqueurs. « I'avois envoyé prier le marquis qu’il voulût user 
» d'honesteté envers les femmes anciennes etlesenfansqui sorloient 
» avec nous, de nous prester quarante ou cinquante mulets de ceux 
» de ses munitions, ce qu’il fît : et avant sortir, les fis distribuer aux 
» Siennois, lesquels chargèrent les anciennes femmes et quelques 
» enfans sur les genoux. Tout le reste estoit à pied : là où il y avoit 
» plus de cent filles suivant leurs pères et mères, et des femmes qui 
» portoicnt des berceaux où estoient leurs enfans sur leurs testes : 
» et eussiez veu beaucoup d’hommes qui tenoient en une main leur 
» fille, et en l’autre leur femme : et furent nombrés à plus de huict 
» cents, hommes, femmes, enfants. I'avois veu une grande pitié aux 
» bouches inutiles : mais i'en vis bien autant à la despartie de ceux 
» qui s’en venoient avec nous, et ceux qui demeuroient. Oncque de 
» ma vie ie n’ay veu despartie si désolée. Et encore que nos soldats 
» eussent paty iusques à toute extrémité, si regrelloienl-ils infinie- 
» ment ceste despartie, et qu’ils n’eussent la commodité de sauuer la 
* liberté de ce peuple, et moy encore plus, qui ne peus sans larmes 
» voir toute ceste misère, regrettant infiniement ce peuple quis'esloit 
» montré si dévotieux à sauuer la liberté 1 . » Aux portes de Sienne la 
Jolie, ainsi démantelée de ses créneaux, qui ne serviraient plus qùe 
de parade à la svelte tour Mangia où le sonneur de pierre frappe de¬ 
puis l’heure de l’abaissement à la république asservie, l’élite des ci¬ 
toyens se donna rendez-vous. Ils préféraient à la cité sans ses vieil¬ 
les franchises la liberté des champs où, selon la fière parole de Dante, 
on pourrait admirer le soleil toujours jeune et les étoiles toujours 


1 Cf. passim les Commentaires de messire Biaise de Voulue, maréchal de 
France. In-8” (Bordeaux, Millange, Impr, otd. du roy, 1592.) 


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- 275 — 

nouvelles. Biaise de Monluc serra avec une affection désormais im- 
puissante la main d'Antonio Pecci ; et les deux amis se quittèrent, 
l’un polir chercher dans son coin de terre carpinétaine l'exil où sa 
noble famille se perpétuerait, l’autre pour recueillir chez ses compa¬ 
triotes de Gascogne un héritage plus ingrat. Maréchal de France et 
surtout serviteur de son pays, il remit à Charles IX son bâton avec 
la même fierté qu’il l’avait reçu, ajoutant dans sa lettre de démis¬ 
sion ces originales et superbes paroles : « Quand bien l'on mauroit 
» mis en pourpoint (lisez chemise), ci demeurerois-je toujours vêtu 
» d’une robe honorable, qui est telle que j’ay portée en armes depuis 
» mon enfance pour le service de vostre couronne. » Refait maréchal 
par Henri III, pour récompenser ses nouvelles prouesses à La Ro¬ 
chelle en 1573 et à Lyon en 1574. ce vieux soldat, vaincu par les 
années, mais jamais par les hommes, eut encore la force de truiner 
gu siège de Rabastens ses horribles blessures, qui ne faisaient de 
son visage qu’une bosse et de tout son corps qu’une plaie. Il fallut 
que, devant cette place forte, un éclat d'arquebuse lui enlevât le 
dernier quartier de figure qui lui restait pour le décider ù rentrer 
enfin en son château d’Estillac, près d’Agen où, ne pouvant plus es- 
tafiler ni pourfendre, il raconterait ses batailles. En 1577, la mort 
fit tomber de cette main la plume, qui y remplaçait l'épée. Ainsi le 
héros de Sieunç et de Fontarabie alla cacher sous la pierre tombale 
qui le recouvre encore, à Estillac, ce visage de capitaine dont la 
beauté terrible fait peur aujourd'hui à ses héritiers sans mémoire. 
Ceux-ci, préférant le faux fantôme de ia légende â la véritable ligure 
de l'histoire, refusent à leur incomparable capitaine de paraître en 
statue parmi eux et de les reconduire, en pierre et autrement expres¬ 
sif que le fameux Commandeur du Don Juan espagnol, sur le chemin 
des braves qui sont le plus souvent des méconnus et dont le souve¬ 
nir pourrait suffire encore à gagner des balaillcs. 

BOYER D’AGEN. 


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LIVRE DE RAISON DE JEAN DE LORMAN 


(Suite) 


Départ de monsieur de Roquelaure en cour. 

Le vingl-deuxiesme mars audit an (1620) monsieur de Roquelaure 
maresclial de France et lieutenant en Guiene pour le roy, s’eu par¬ 
tit de Bourdeaux par commandement de sa mageslé pour s’en aller 
en cour et s’embarqua ledit jour accompaigné de vingt-cinq ou 
trente gentilbomes. 


An ivée de monseigneur du May ne à Bourdeaux. 

Lejudy second d’avril monseigneur le duc de Mayene arriva inopi¬ 
nément luy troisiesme en poste à Bourdeaux, ayant esté constrainct 
de quitter et abandoner la cour à cause de quelques parolles fâcheu¬ 
ses qu’il avoit dicl contre monsieur le mareschal de Luines sur se 
qu’il se vouloit pourvoir au roy comme son plus grand favory de la 
charge de conoistable, à quov mondit seigneur se seroit opposé vi¬ 
goureusement et auroit parlé contre ledit seigneur de Luines virille- 
ment pour résister à ceste réception, tellement qu’on lient que sans 
son prompt départ il feust esté aresté par sa magesté à l’instigation 
dudit sieur mareschal. 


Guerres civiles. 

Au commencement de juillet les armes se prindrent en Sainctonge, 
soubs l’authorité de la rovne mère« pour s’opposer aux faveurs que 
M. de Luines et ses frères avoit du roy et principalement pour em- 
pescher qu’il ne parvint à la charge de conestable à laquelle il aspi- 


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- trt - 


roit. De la ligue estoit messieurs de Soisons t du Mayne, du Nemours, 
de Longueville, messieurs de Vendosme fraires, messieurs d’Esper- 
non.de Roquelaure et autres grands et notables seigneurs; sur la 
levée desquelles armes, le roy ncompaigné de monsieur le prince de 
Condé, de monsieur de Guise et de monsieur de J... mitune armée en 
pied et donna sur quelques régimans de la royne mère quy lenoit au 
Pont-de-Cé qu'il emporta, ensemble L... quy tenoit pour la royne; 
de là s'en alla droit à Angers où il parla à la royne sa mère et faict 
la paix avec tout l'advantage qu’il vouloit. Pandant tout ce débat, 
monsieur de Témines quy estoit du party du roy en Quercy par son 
commandement s’en va à Moissac ou monsieur le conte de Snzes 
estoit avec un régiment entreteneu quy tenoit le party de la r.oyne, 
s'empara de la ville et flst vuider ledit conte soubz la faveur et ré¬ 
volte de la plus part des capitaines dudit régimant, ce quy obligea 
ledit seigneur conte de se retirer à mondit seigneur du Maine quy 
ayant aprins ceste révolte résolut de s'en aller à Moissac pour avoir 
raison de ceste mutinerie ; pour cest effaict il flst soubz l'authorité 
de la royne une levée de dix-huict à vingt mille hommes entre les¬ 
quels estoit messieurs de Pardaiilan.de Mongoméry.comte de Dtiras, 
de Biron, de Barraud et autres plus notables seigneurs de Guienne, 
sans que personne pareust pendant ceste levee pour deffendre en 
ceste province le party du Roy, flst monter de Bourdeaux quatre 
pièces de canon et deux bateaux charges de munition, lequel canon 
et munitions les habitans de la presant ville et juridiction, avec les 
habitans de Lagruère tirèrent par eau despuis les terres de Caumont 
jusques aux terres de Tlioneius et tout le gros de l’armée monta la 
haut et rouliarent es environs d’Agen, de Villeneufve et Moissac 
jusques vers la fin d'aoust que le Roy, ayant faict la paix au Pont-de- 
Sé avec la royne, escrivit à mondit seigneur Dumaine de fere retirer 
ses troupes, ce qu’il flst, les congédia et s'en descendit par eau à 
Bourdeaux, où estant il s'en partit le semmedi cinquiesme de sep¬ 
tembre de ladite année pour s'en aller truver le Roy à Poitiers, quy 
s’en venoit en Guienne avec une armée de dix mille hommes pour 
fere rendre à ceux de la religion la ville de Laytoure qu’il leur 
avoit baillee pour ville d’assurance et laquelle ils avoit perdue par 
la révolte de monsieur de Fontaraille quy la tenoit pour eux, ensem¬ 
ble pour fere exécuter l’arest du Conseil contre les Biernois en 
faveur des ecclésiastiques; et le unziesme dudit mois ledit seigneur 
Dumavne fenst de retour audit Bourdeaux, après avoir esté veu et 
caressé de Sa Magesté, 


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- 278 — 


Arrivée (lu Roy à Bourdeaux. 

Le 19 du mois de septembre en ladite année le Roy arriva à Bour- 
deaux où Monsieur le conte Sainct Paul l’alla voir, accompaigné de 
monsieur d’Argilmont, son gouverneur es villes de Caumont et Fron- 
sac, et le dimanche 20 dudit mois, ledit sieur d’Argilmont fut prins 
dans la bassecourt du Louvre à l'archevesché et le 22 il eust la teste 
tranchée devant le palais. On tient que c'estoit h cause d’un brusle- 

meul qu’il avoil faict de la maison de Messieurs du M.en Frou- 

sadois, mais c'estoit pour ses mauvaises versations qu’il avoit faict 
tant sur la rivière pendant les désordres que pour autres excès dont 
il estoit chargé. 

En le mesme temps le Roy venant h Bourdeaux de Paris osta le 
gouvernement de Blaye à Monsieur de Lussan et le bailla à Monsieur 
du Luxembourg, fraire de Monsieur Luynes. 

Apres quinze jours ou trois semaines, le Roy s’en alla en Béaroù 
il fist exécuter son arest et print Navareus et mit garnison en icelle 
soubs Monsieur de Poyane, ensemble en toutes les autres villes du 
dit Béar et. se faict, s’en retourna à Bourdeaux d’où il s'en partit 
trois jours après pour s’en aller à Paris. 


/6Ü/. — Siège de Saint-Jean d’Angély et réduction de Pons. 

Le premier de juin de la mesme année, le Roy assiégea Saint-Jean 
d'Angély avec 36 pièces de baterie et le 26 du mesme mois le Roy y 
entra par capitulation qu’il fit avec Monsieur de Soubize, qui sortit 
la vie sauve avec deux cens gentilshommee et bon nombre d’autres 
combatans. Le Roy fist raser les fortifications et murailles et de là 
c’cslant parti s’en alla à Pons où Monsieur de [blanc] qui avoit esté 
envoyé en se lieu par l’assemblée de Larochelle pour y commander 
estoit, avec lequel le Roy pactisa et moyennant cent mille livres livra 
la place à Sa Majesté et fist sa paix et se retira en sa maison. Le Roy 
fist aussy razer les murailles et forteresses dudit lieu. 

Arrivée de Monsieur de Rouhan en ceste province et dissipation 
de la Chambre de Nérac. 

Le 2 du mesme mois de juin, Monsieur le duc de Rouhan, arriva à 
Clairac où estoit Monsieur Lafforce et de quatriesme dudit mois eu 


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“Ti i ~T 



- 27» — 


allèrent h Nérac et dissiparent la Chambre, en ayant faict sortir, le 
cinquiesme du mesme mois. Monsieur le président Pichon et con¬ 
seillers catholiques, à cause des menées qu’on disoit que ledit sieur 
Pichon faisoit avec Monsieur de Vignolles pour livrer la place au Roy 
par I intelligence qu'il avoit avec le sieur Laporte, capitaine de ch⬠
teau. et Dupleix, premier conseul ; et le mesme jour lesdit sieurs de 
Rouhan et de LalTorse, s'en retournant dudit Nérac, firent rencon¬ 
tre du sieur de Vignolles au dessoubs de Puigs (Puch) avec trois 
cornetes de cavalerie, lesquels se voyant faible s’advancèrent à un 
lieu favorable et advantageux dans un champ bien fossoyé où ledit 
sieur Vignoles fist effort de les avoir, mais les voyant en bon ordre 
et résolus fust constraiut après deux ou trois essais de les quiter 
avec la perte d'un gendarme et de deux blessés, et les autres se 
retirèrent à Thoneins. 


Surprime de Lavardac et des tours de Barbaste. 

Le lundy 7 dudit mois et an. Lavardac fust surprins par le sieur de 
Saintarailies, par l’intelligence d’aucuns deshabitans dudit lieu et le 
mesme jour Faulon qui commandoit aus dites tours les livra au sieur 
de Cauderoue. 

Le 8 dudit mois Monseigneur le duc de Mayene arriva audit Lavar¬ 
dac avec fort peu de gens. 


Siège de Nérac. 

Le 9 dudit mois Monsieur Dumaine fist fere les aproohes dudit 
Nerac et le 4 [juillet] commansa la batcrie du cousté du Grand Né¬ 
rac et à la porte de Marquediu avec six pièces de baterie, tellement 
que la tour de ladite porte fust abatue de deux cens soixante six 
coups. 


Entreprinse de Caumont. 

Le 4 dudit mois de juin, Monsieur Lafforse entreprint sur Cau- 
mout et s’empara de plein jour avec six ou sept cens hommes de la 
ville. Le sieur Letourville, gouverneur de la place, renfermé au ch⬠
teau.avec fort peu de gens, feust bienstot secoureu par mondit sei¬ 
gneur Dumaine, lequel ayant faict entrer [secours dans le cliateau 


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contraignit les assaillaus de quiter de nuict la place dans deux ou 
trois jours, lesquels sur leur partemcnl mirent le feu aux pouldres 
qu'ils avoit dans l’esgiize, tellement qu’il en demeura d’ensevelis 
dans les ruines environ soixante; le reste se sauva en grand désor- 
dré à Castelgeloux et y en eut beaucoup de maltraités pas les paisans 
qui les trouvoit escarlés du gros. Monsieur Dumaine y perdit envi¬ 
ron cent cinquante hommes des régiments de Barraut et Saincle- 
Croix. Le conducteur de ceste entreprise estoit le sieur Dammé, fils 
du sieur de LaiTorce. Pendant ceste entreprinse Nérac feust fortifflé 
de 366 hommes de secours conduits par les sieurs Ferron, Roquepi- 
quel et Lavigne, capitaines. 


Prime de Nérac. 

Le judy 8 dudict mois de juiihet ceux de Nérac se rendirent à mon 
dit seigneur Dumayne, la vie sauve et franchise de leur liberté, 
consciense et biens. Le landemain le sieur viconte de Castels, qui 
avoit esté appelé par les habitans pour gouverneur au lieu et place 
de son père sortit acompanié des sieurs de Monpouillan, du Lon’ga, 
Despans, Maiavirade, Pontoion, Caucabanes, Autièges, Marcas, Les- 
courèges, Castaing et autres 'bons hommes avec leurs armes, che¬ 
vaux et équipages et les autres gens de guerre estrangers en ordre 
sur 111e quatre à quatre, la mesche alumée, tabour bataut, enseigne 
desployée, et furent conduits environ deux lieues par la compagnie 
de Monsieur de Roquelaure, le tout en fort bon ordre et se suivant 
la capitulation; et se faict ledit seigneur du Mayene y entra avec 
toute sa cavalerie, ensemble Monsieur de Roquelaure et le mares- 
chal d’Aubeterre, et y sesjourna sept ou huicl jours et de la s’en alla 
b Castelsarazin, au Mas de Verdun et à Liste où il entra sans contre- 
dict des gouverneurs qui prèlarent soudain obéissance les uns par 
argent les autres volontairement et laissa au dit Nérac dans le ch⬠
teau 300 hommes. 


Réduction de Saincte-Foy et Bragerac. 

Le 9 dudit mois de juillet le Roy entra en Saincte-Foy, où il n'a 
rien encores altéré ny au gouvernementny aux fortifflcalions.et trois 
jours après il entra dans Bregerac ou il a fait démolir les fortifica* 
tions. 


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— 28 f — 


Siège de Clairac et sa prise , ensemble la réduction de Thonains. 

Le mardi vingt-uniesme de juillet le Boy arriva à Thonains et sou¬ 
dain flst travailler à la démolition des fortifications de l’une et l'au¬ 
tre ville et le 23 dudit mois il flst fere les aproches à Clairac qui se 
résolut à tenir, où fust tué des gens du Roy plus notables Monsieur 
de Termes et le baron de Mailloc, enseigne de Monsieur le cones- 
table, et environ deux cens autres hommes ; et les aproches faictes 
ils feust bateu de saize pièces de canon et tint le siège jusques au 
quatriesme d’aoust qu’ils se rendirent par capitulation moyenant 
cent cinquante mille livres que les habitans donarent pour avoir 
leurs vies et moyens sauves comme on tient et que les estrangers 
sortiroit aveq leurs armes et bagage, la mesche estainte et seroit 
conduits en lieu de seureté. La capitulation faicte, Monsieur lecones- 
table entra avec huict compaignies et les étrangers sortirent ; mais, 
comme il passoit la rivière, le désordre se mit parmy eux à cause 
que les gens du Roy vouloit butiner sur eux, tellement que peu à 
peu le désordre fust si grand qu'il en feust noyé au devant la ville 
environ quatre viugts et plusieurs de volés et destroussés par les 
gens du Roy et deux jours apres l'aflaire le procureur de la Chambre 
et le ministre son fils, avec un Denis, conseul, et un autre habitant 
furent paudeus comme rebelles. Se faict, le Roy s'eu partit le mardy 
20 dudit mois de Thoneins pour s'en aller à Montaubau et sesjourna 
trois ou quatre jours à Agen d'oùje le vis partir. 


Passage de l'Ambassade extraordinaire d'Angleterre. 

Le 28 du mois d’aoûst audit an l'ambassadeur extraordinaire du 
roy d’Angleterre passa à Thoneins pour aller trouver le Roy au 
camp de Montauban pour le disposer à se qu’ou tient à un accom¬ 
modement general des afTeres qu’il a en son royaume contre ceux 
de la religion. 

Restablissement de la Chambre de Guiene à Agen. 

Au mois d’aoust dernier passé, le Roy par ses patanctes restablitia 
Chambre de Guiene en la ville d'Agen, l’ayant ostée à ceux de Né- 
rac à cause de la résistance qu’ils firent contre Monsieur de Mayene. 


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Signes an ciel. 


Le dimanche soir doulziesme du mois de septembre l’année 1621, 
environ l'heure de neuf après midv, en nuict fort ténébreuse, la lune 
n’aparoissant point, il se vil un grand signe au ciel de la largeur 
deux fois du chemin de Saiuct-Jaques et beaucoup resplandissant, 
venant de l'horizon de la partie septentrionnalle et touchant de l’au¬ 
tre bout à l'orizon de la partie occidentale, tandeu en arc, du mitait 
duquel sortit une infinité de lances de feu qui s’aloit fondre en la 
partie méridionalle, lesquelles estoit par fois entrecoupées en leur 
chemin par d’autres qui sorloit dudit arc du conslé de la partie occi¬ 
dentale, et dura ce signe avec le combat ét eutrelas des lances des¬ 
puis les neuf heures tout le reste de la nuit jusques à l’aurore et sur 
la pointe du jour ledit arc ainsy tandeu vers ses parties, ensemble 
les lances que c’estoit jectées du cousté du rnidy dispareurent peu à 
peu. Ses signes feurent grandement efrovables à voir, mais il est à 
craindre que les effaicts qu’ils nous présagent seront beaucoup plus 
fasclieus à les senties sy Dieu n’a compalion de nous et ne deslourne 
son ire enflammée de dessus nos testes. 


Mort de Monsieur Dumayne. 

Le saitziesme du mois de septembre de ladite année, Monseigneur 
le duc de Mayenc, gouverneur pour le Roy en cesle province de 
Guiene. fusl tué d'une mousquetate il Montauban que le Roy tenait 
assiégé dès le quinziesme août de ladite année. Sou coup luy feust 
donné estant dans une tranchée entre deux barriques, dans la leste 
entre le nuis et l'cenil droict dont ils moureut soudain sans parler. Il 
avoit son quartier du cousté de Ville-Bourbon et se feust la aussi 
qu’il fust tué après avoir doné de grandes preuves de son courage 
par deux ou trois assaillis qu’il fist doner en son quartier. 


Visite aux maisons de ceux de la religion en cette ville et leur 
désarmement par les conseuls. 

Le vendredy septiesme jour de janvier 1622, les consuls Dupré, 
Laroche et Lendron, accompaignié d'Ànthoine Dupeyron, Mosques 
Vieux, Lenepveu, Pierre Robert, François Viguerie, Paycherie, jn- 


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— 283 — 


rat, et plusieurs autres, sont entrés dans ma maison et m’ont v'izité 
par toutes les chembres et grenier, disant que j'avoys plusieurs 
arquebuzes et mosquets et autres armes; ont fait recherche jusques 
dans les coffres, m'ayant demandé sy javovs arquebuzes,auqnels je 
respondeu que j’avois seullement une arquebuze que je bailhois à 
mon serviteur tous les soiers qu’il esloict de garde, laquelle arque¬ 
buze, ensemble setze balles de plom et demi livre de poudre ; m’ont 
prins et emporté de leur aulhorité, que ledit Dupré a devers soy et 
faict sa condition meilleure. Pour servir de mémoire et instruction 
pour se fere rendre le tout. 


Remeuemanls de ceux de la religion. 

En cesle province, le Roy estant à Monlauban a voit laissé toutes 
choses paciffiques, mais le vicomte de Castets estant mescontant du 
traictemcnt qu’on avoit faict ù son père qui estoit à Larochelle et à 
iuv par la démolition des murailles et fortifications en son gouver¬ 
nement de Castetjeloux et. en sa maison de Castets. flst quelque 
assemblée dans sa maison d’Auros, mais ayant esté descouvert par 
Monsieur le maréchal de Roquelaure, son dessain feust empeschc 
par le moyen d’nne compaignie que ledit sieur mareschal mit dans 
ladite maison. Cela feust sur la fin d'octobre de l’année 1621. 


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POÉSIE 


LA RAUSÈLO 


I 

i 

Mc semblo qu’arunan la ransèlo sannouso 
Dnmb l'cl qu’a dins soun foui) me gailabo passa ; 

Que la besioi clina, touto pessomentouso. 

Débat loti pèssomen que mino moun pensa ; 

Que ma bouco, beben sus elo la rousado, 

Nous pourtabo à touts dus quaucoumet de pla dous ; 

E quitomcn qu’un jour, per mous pots atirado, 

Mc tournèl, fremissenlo e casto, mous poutous. 

Me semblo qu'elo sonlo emplenabo moun moundc 
E qu'à-n-elo, per biure, èro soûl de besoun 
Lou sourel que la beire alucabo à moun froun. 

Me semblo... Sufis be per que moun Jou rescounde 
Soun crum grandas débat un reslan de raioun. 

Me semblo... Ah que pel mens lou semblan me segouude t 


11 

Pas mai qu’un limât lotjo al se de la rausèlo. 
Mes de babo tilhouso a capelat soun èl. 

Bas de tèrro soun pes la plegado en anèl : 
Elo, me couuei plus; jou, plus la trobi bèlo. 


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& 5 - 


Pas mai qu’un limât bol, desbergouujat e fret, 
S'assadoula del co dubèrl de la paureto ; 

E l’abellio, al bouraat, sens mèl e cansouneto, 
Beseu la plaço preso, es tournado tout dret. 

Qu’un limâtI E la flou plusaro se mirallio 
Dins lou cèl qu’èro fèit per aquel miralha. 
Qu'un limât! E la cambo es seco coumo palho. 

Ai t coutchado trot bas per se poudé dallia, 
Lou lauraire bestial es sourtit la traulha ; 

La ferro, en fourguignan, la lèbo e la brigaibo. 


111 

Ço qu ci pouscut trouba de la rausèlo morto, 

L’èi empourtat damb jou. Pci, farroulhan ma porto, 
Batchiu qu’èi louugomen, de ginoiilhous, pensât 
Al lambret de bounur. altalèu bist, passât. 

Z-ou coufessi; daban la relico sacrado 
Ei éstourrit moun amo e mous perpils tau fort 
Que me trufi de l'aspre ou de Tamisions sort 
Autan qu'un esclapou de pléjo ou de flambado. 

De sigu que per res boudrioi recoumença. 

Nou bèngue plus l'amou : sariô boutât deforo ; 

Car, ço qu'a de milhou, lou ploura, me damoro. 

Mes de moun soubeni boli res efaça : 

Al malur prestarioi pulèu doublo pigasso ; 

E ma relico auriô dins moun flan mai de plaço. 


Ca. RAT1ER. 


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BIBLIOGRAPHIE RÉGIONALE 


Rôles gascons, transcrits et publiés par Charles Bémont. Supplément 

au tome premier (1254-1255), Paris, imp. liât., 1896, in-4°. 

J'ai souvent entendu dire, dans més tournées d'inspection des ar¬ 
chives communales, que les titres les plus anciens à utiliser pour 
l’histoire de notre pays avaient été emportés par les Anglais quand 
ils perdirent la province de Guyenne. Rien ne parait justifier cette 
assertion. On a conclu sans preuve à un pillage parce que des barons 
attachés au parti anglais, obligés de s’expatrier après sa défaite, ont 
conservé leurs parchemins de famille, ou parce que les dépôts d'ar¬ 
chives de Londres sont riches en documents intéressant la Guienne. 
L’examen des fonds de cette dernière catégorie, conservés à la Tour 
de Londres et au Public Record Office, démontre que ces titres sont 
d’origine anglaise et qu’ils occupent leur place naturelle. Ce sont des 
pièces d'administration, de comptabilité, etc. La plus belle série, 
comparable ù notre Trésor des Chartes, est celle des actes de la 
Chancellerie royale, les Rôles gascons. 

Au milieu du siècle dernier, Thomas Carte avait publié un cata¬ 
logue de ces rôles, bien sommaire, car il n'était pas possible de don¬ 
ner en 240 pages les cotes de tous les actes compris dans une 
période de plus de deux siècles (1241-1460). Incomplet, rempli de 
fautes, cet outrage, devenu rare, n’en rendait pas moins de grands 
services. Il irritait la curiosité sans la satisfaire. 

Et l’on se rendait compte de l’impossibilité d’écrire l’histoire d'une 
partie quelconque de la Basse-Guieune sans le secours des Rôles 
gascons. Jusques à ce jour, les auteurs régionaux — et parmi eux 
Samazeuilh, Saint-Amans, l'abbé Rarrère, Andrieu — avaient dû se 
résigner h laisser une lacune considérable dans la série de no» 
annab'S, des chapitres entiers à faire. 


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La nécessité de publier non seulement toutes les cotes mais les 
textes des Rôles gascons avait été depuis longtemps comprise par 
nos divers ministres de l’Instruction Publique. Un des érudits qui ont 
rendu le plus de services ù notre province, Francisque-Michel, reçut 
enfin la mission d’éditer cette série, dont le premier volume parut en 
1885. L’auteur, fort âgé, mourut laissant cette œuvre imparfaite. Il 
avait opéré sur des copies sans les collationner, sans rectifier bien 
des fautes évidentes. Dépourvu d'erratum et d’index, l’ouvrage était 
fort difficile à consulter et il semblait qu’il dût rester inachevé. Les 
plus vaillants parmi les érudits reculaient devant la difficulté de 
faire les corrections et les additions indispensables. Pour la suite, 
on avait reconnu la nécessité de ne pas se contenter des copies que 
l’on avait sous la main et de recourir à l’original. Il fallait donc des 
missions à Londres. En présence de tant de difficultés, le Comité du 
Ministère décida que la publication des Rôles gascons ne serait pas 
continuée. 

Me sera-t-il permis de dire que celte situation, qui menaçait de se 
prolonger, attira l'attention de M. Joucla-Pelous, préfet de Lot-et- 
Garonne. II songeait à solliciter du Ministre de l’Instruction Publique 
la reprise de la publication des Rôles, espérant d’ailleurs obtenir, h 
l’appui de ce vœu, la signature de tous ses collègues de la région 
intéressée. Au moment même où son rapport était rédigé, nous ap¬ 
prenions que le Public Record Office mettait à la disposition du Gou¬ 
vernement français une photographie des Rôles gascons. « Cette 
» libéralité, » nous dit M. Charles Bémont, le nouvel éditeur des 
Rôles, « imposait pour ainsi dire au Gouvernement français l'obliga- 
» lion morale de reprendre une publication qui intéresse surtout la 
» France. Le Comité des travaux historiques institué près le Minis- 
» 1ère de l’Instruction Publique donna un avis favorable, et le travail 
» put enfin être repris au point où M. Francisque-Michel l’avait 
• laissé. * 

Le complément du premier volume vient de paraître et ne laisse 
rien à désirer. Les corrections et additions remplissent 18 pages. La 
nouvelle introduction est adaptée au sujet et composée suivant toutes 
les règles de l'érudition. Les Rôles sont complétés pour les années 
1354 et 1355. Une table des noms de lieux, de personnes et de ma¬ 
tières facilite les recherches. 

Pour apprécier le service que réndent ces index, il faut avoir 
essayé, comme je l’avais fait en 1885, de tirer d'un volume, ù par* 


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— iêé 


courir d'un bout à l’autre, quelques renseignements sur un sujet 
spécial. Bien de plus long et de plus fastidieux. 

Le premier volume des Rôles gascons comprend les actes émanant 
de Henri III (1242-1255). Il n’a pas pour notre pays la même .impor¬ 
tance que les rôles d’Edouard I 9 ' qui suivront. Henri III n’a point 
possédé l’Àgenais, mais le Bazadais lui appartenait et de nombreux 
actes intéressent les communes dépendant de ce pays qui sont 
aujourd’hui rattachées au Lot-et-Garonne: Sainte-Bazeille, Méditait, 
Caumont. Casleljaloux, Bouglon, Cocumont, etc. 

Des relations d’affaires étant établies entre les pays occupés et 
l’Agenais, les habitants de Marmande et des marchands d’Agen figu¬ 
rent dans un certain nombre de pièces. 

Quelques grandes familles féodales de l’Agenais comptaient dès 
lors parmi leurs membres des partisans anglais, les uns par esprit 
d’aventure, lesautres en raison des domaines qu’ils possédaient dans 
la Basse-Guienne. Citons les Boville, les Montpezat \ les Dufossat* 
les Savignac, les Got, les Fume), Les Piis. etc. 

On voit quelle contribution apporte dès à présent à nos annales le 
premier volume des Rôles gascons. Ce n’est rien pourtant par com¬ 
paraison avec les volumes qui doivent suivre, si l'on en juge par les 
sommaires de Thomas Carte et par les renseignements généraux que 
M. Francisque-Michel avait bien voulu me fournir. Cette publication 
sera la mise au jour d’un vrai trésor pour l’histoire des communes 
et des seigneuries de l’Agenais. L’activité de M. Bémont, égale h sa 
science, nous assure que nous n’aurons pas trop longtemps à attendre. 

G. T. 


1 M. Bémont rattaché aux Montpezat du Quercy les membres de la fa¬ 
mille de Montpezat qui figurent dans les Rôles,. Il nous paruit plus proba¬ 
ble que ces personnages appartenaient & une branche issue des puissants 
barons agenais, leurs homonymes. 

Les identifications de noms de lieu et de personne faites dans la table 
sont généralement irréprochables. Nous ne proposerons qu’une deuxième 
rectification. Quatre pièces (v° Castrum Maururn) sont attribuées à Castel- 
moron (Lot-et-Garonne). Les trois dernières semblent intéresser plutôt 
Castelmoron (Gironde). 


La Commission de direction et de gérance i G. Tholih, 0 . Falmèhb», Pu. Luizifjl. 


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i 




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Clu'hc Ph. LMVA S 


Phototypic BELLOTTI, Saint-E 


LH MARÉCHAL D’ESTRADES 


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1 



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LË 


MARÉCHAL 


D’ESTRADES 


L’histoire du Maréchal d’Estrades reste encore à écrire. 
Ce n’est pas que ce sujet, intéressant entre tous, n’ait déjà 
tenté nombre d’écrivains. Mais soit que le cadre de cette 
étude leur ait paru trop large, soit plutôt qu’ils aient reculé 
devant la pénurie de documents ou la difficulté de se les 
procurer, ils n’ont publié sur son compte que de simples 
notices biographiques. 11 est vrai qu'à celle époque la plu¬ 
part des sources originales, auxquelles ils auraient pu puiser, 
leur étaient fermées. Depuis ces dernières années seulement 
ont paru, on le sait, de nombreux inventaires d’Archives 
soit départementales, soit municipales, ouvrant sur l’his¬ 
toire du pays de profonds horizons ; et elle no date que 
d’hier à peine l’admission du public lettré aux riches Archi¬ 
ves du Ministère de la Guerre et à celles plus riches encore 
des Affaires Etrangères. Là dorment, en effet, attendant 
d’être utilisés, les seuls documents inédits sur lesquels il soit 
permis d’échafauder une biographie sérieuse et complète de 
notre illustre compatriote. Aussi serait-ce avec joie et recon¬ 
naissance que tout bon Agenais en saluerait la publication. 

On n’attend pas de nous que nous retracions ici la longue 
carrière, si bien remplie, du comte d’Estrades. Elle deman¬ 
derait plus d’un volume. 

Nous ne reviendrons même pas sur les nombreux articles 
que lui ont consacrés tous les Dictionnaires d’histoire, et 

19 


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— 200 


après eux quelques bonnes, mais toujours trop courtes, mono¬ 
graphies, que nous rappellerons simplement en note 1 . 

En faisant précéder ces pages de son portrait, notre 
seul but est de rappeler à ses concitoyens cettè grande 
figure. Godefroy d’Estrades restera toujours en effet une des 
plus pures gloires Agenaises, et sa patrie ne saurait désor¬ 
mais trop faire pour qu’on lui pardonne l’oubli dans lequel 


* Nous croyons devoir, ne serait-ce que pour faciliter la tâche du futur historien du 
maréchal d’Estrades, indiquer les principaux ouvrages où, plus ou moins longuement, 
lui a été consacré un chapitre spécial. 

Mettons en dehors La Généalogie de la maison d’Estrades, par Scipion Dupleix 
(Bordeaux 1655, in-4 # ), réputée introuvable, ainsi que le Traité en forme d’abrégé de 
l’histoire d’Aquitaine,Guicnne et Gascogne , par Pierre Louvel (Bordeaux, 1659, in-4*) 
où l’auteur, faisant remonter l’origine des d’Estrades au xiu« siècle, ne s’appuie sur au¬ 
cun texte sérieux ; laissons de côté toute la collection des Mémoires des xvu« et 
xvm« siècles où son nom se trouve maintes et maintes fois mentionné, toujours avec 
éloges. Citons, par exception, ce passage de Saint-Simon, (t. v, p. 385) qui, dans ses 
Additions au journal de Dangeau , appréciant fort d’Estrades, écrit de lui : « Il était 
fort bon à la guerre, meilleur aux négociations où il a bien servi l’Etat et s’est fait un 
grand nom », et ne signalons au xvn* siècle que : 

Les Mémoires de Madame de Motteville (Ed. Riaux, t. i, p. 204-215) où se trouve 
le récit intitulé « Quelques particularités de la négociation du comte d’Estrades en 
Aîigletem , en 1637). 

Tallemant des Réaux. Historiettes : M. et M* d’Estrades , (édition Monraerqué, t. vu). 

Au xviii» siècle : 

Le Père Anselme: Tome vu, p. 599 et suivantes. 

Moreri : Dictionnaire historique. 

La notice très bien faite sur d’Estrades de Prosper Marchand dans son Dictionnaire 
historique ou Mémoires critiques et littéraires. (La Haye, 1758, in-folio, t. i, p. 235- 
244). 

La notice de Pinard : Chronologie historique et militaire. (Paris, 1760-1768, t. m, 
in-4o). 

Enfin de nos jours : 

L’excellente élude de Monsieur Labat, ancien magistrat : Les illustres Agenais , 
Godefroy d'Estrades, parue dans le tome ix, p. 71-96 du Recueil des travaux de la 
Société d’Agriculture, Sciences et Arts d’Agen. 

L’article de Monsieur J. Serrel, dans le numéro, du 4 janvier 1863, deV Abeille Age* 
naise . 

Le chapitre de Monsieur A. Ducourneau (Jean Lacoste), dans la Revue de l'Age* 
nais (t. il et ni, 1875-1876), écrit en majeure partie d’après les Lettres imprimées du 
comte d'Estrades. 


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depuis plus de deux siècles elle a laissé tomber son nom. Ce 
sera donc rendre hommage à sa mémoire que d’évoquer, 
sommairement, les souvenirs qu’il y a laissés, en môme 
temps que de publier quelques unes de ses lettres, jusqu’à ce 
jour inédites et pour la plupart autographes, écrites par lui 
à maintes reprises aux Consuls d’Agen. Elles nous révéleront 
quels liens, étroitement affectueux, le rattachèrent, lui et sa 
famille, à la ville qui l’avait vu naître; « Cette ville, écrit-il, 
tranchant ainsi la question jusqu’ici douteuse du véritable 
lieu de son origine, qui est le lieu de ma naissance et dont 
les intérêts me sont fort chers *. » 

Godetroy d’Estrades naquit donc à Agen, en 1607. Mais le 
plus ancien registre de l’état civil de la paroisse Saint- 
Etienne, à laquelle appartenait sa maison, ne remontant 
qu’à l’année 1621, il ne nous est point permis de préciser le 
mois et le jour de sa naissance, sur l’année de laquelle ce¬ 
pendant tous les auteurs sont d’accord. 

Sa famille était une des plus anciennes de l’Agenais. Et 
si rien ne prouve, ainsi que l’affirme Pierre Louvet dans son 


Le résumé, très complet, qu’a donne sur la vie comme sur les ouvrages du maréchal 
notre regretté collègue J. Andrieu. au tome i p. 283 de sa Bibliographie générale de 
V A gênais (1886). 

Enfin la remarquable Introduction de notre éminent collègue M. Ph. Tamizey de Lar- 
roque à la non moins remarquable publication du manuscrit très curieux, laissé par 
d'Estrades: Relation inédite de la défense de Dunkerque (1651-1653), suivie de quel¬ 
ques unes de ses Lettres également inédites (1653-1655) (Bordeaux 1872). Dans cette 
brochure si savamment annotée et documentée, qui nous a servi de guide pour cette 
présente nomenclature, l’auteur, en quelques pages de préfacé seulement, semble avoir 
épuisé le sujet. S'inspirant des mémoires anciens, des notices antérieures, de toutes les 
lettres publiées déjà, de celles inédites des Archives et de la Bibliothèque Nationale, 
que ne nous eut-il pas donné s’il avait connu le fonds municipal d’Agen et surtout les 
dépôts de la Guerre et des Affaires étrangères de Paris? En le citant le dernier, nous 
avons tenu à rappeler une fois de plus ses mérites, toujours appréciés, d’annotateur et 
d’écrivain, comme aussi à le remercier de ce que, par son substantiel travail, il nous a 
si singulièrement aujourd'hui facilité notre lâche* 

1 Archives municipales d'Agen, AA. 37. Voir à la suite. 


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— 292 — 


ouvrage cité plus haut, qu’il y ait eu un premier maréchal 
de ce nom à l’époque de l’occupation Anglaise, bien quo 
l’on trouve alors dans notre ville des « Estradenx » et des 
« de Stratis », il n’en est pas moins vrai que, dès le xv e siè¬ 
cle, ses ancêtres turent investis de charges importantes soit 
dans la magistrature, soit dans l’armée. 

Leurs immeubles, fort nombreux, sont déjà une preuve 
de leur notoriété. Dans Agen même ils possédaient plusieurs 
maisons. Outre celle de la rue Garonne, actuellement la 
maison Sabatier, leur principale résidence, celle où naquit 
très probablement le futur maréchal, consistait « en une 
» maison et jardin establis en la rue des Juifs, joignant la 
» maison dudict Geraud Michel, dit Ferron, marchand, et 
» la maison commune de ladicle ville, sortant en la place 
» Monrevel *. » C'était l'hôtel d’Estrades, situé entre l’hôtel 
de Vaurs à l’est, actuellement le Musée, et la maison com¬ 
mune à l’ouest, lequel, avec son beffroi en forme de pyra¬ 
mide et son grand escalier de pierre à paliers droits, est 
resté, pendant plus de deux siècles et jusqu’à ces derniers 
jours, l’Hôtel-de-Ville d’Agen. Mais bien avant qu’il ne fut 
devenu propriété publique, l’hôtel d’Estrades était souvent 
loué aux Consuls à l’effet de servir de logement soit au séné¬ 
chal, soit à de grands personnages ; et c’est comme tel que 
nous le voyons occupé en 1622 par Monsieur Daffis, prési¬ 
dent de la Chambre de l’Edit de Guyenne, en 1624 par le 
président du Bernet, etc,, et qu’il est désigné, dans une 
location de 1627, avec cette mention « baty à neuf *. » 

En plus de ces propriétés urbaines, les seigneurs d’Estra¬ 
des possédaient dans les environs d’Agen de nombreuses 


1 Archives municipales, CC. 17, p. 25 et 47* 

2 Archives municipales d’Agen. CC. 160, 161, el DD. I. Voir aussi l’article qüenotre 
Collaborateur et ami M. G. Tholin a consacré, dans le t. v, p. 177etsuiv., delà Revue 
de l'Agenais , aux Anciens Hôtels de la ville d'Agen, 


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- 293 - 

terres dont la plus importante était celle de Bonnet dans le 
vallon du Pont-du-Casse, depuis morcelée, mais où se trouve 
encore le moulin qui porte leur nom ; et, en outre, celle de 
Colombes ou du Colombier, de Campagnac, et enfin la sei¬ 
gneurie de Ségougnac, près de Moirax, que d’Estrades 
échangea plus tard, en 1659, contre le domaine de Ganet à 
la famille de Sevin, toujours sur la rive gauche de la Ga¬ 
ronne 1 , 

Godefroy d’Estrades était fils de François d’Estrades, sei¬ 
gneur de Bonnel, de Campagnac, de Ségougnac, etc., et de 
Suzanne de Secondât de Roques, fille dé Jean de Secondât, 
seigneur de Roques, et d’Eléonore de Brénieu, demoiselle 
d’honneur de Jeanne d’Albrct. Leur mariage fut célébré à 
Agen, le 15 octobre 1604, suivant contrat déposé aux archi¬ 
ves départementales de Lot-et-Garonne (B. 35). Le rôle de 
François d’Estrades, père du futur maréchal, fut si impor¬ 
tant, ses attaches avec Agen si étroites que nous demandons 
à nos lecteurs la permission de nous attarder sur sa personne 
et de leur faire connaître, en peu de mots, quelle considéra¬ 
tion il acquit à la Cour et quels services il chercha toute sa 
vie à rendre à scs compatriotes. 

Le Père Anselme nous apprend que François d’Estrades 
fut « l’un des plus sages et valeureux hommes de son tems, 
» qu’il porta les armes pour le service du roi Henri IV con- 
» tre ceulx de la Ligue et qu’il suivit ce prince en plusieurs 
» expéditions de guerre : après quoi il fut fait gentilhomme 
» de sa chambre. Le roi Louis XIII l’établit en 1620 gou- 
» verneur du comte de Moret, puis des ducs de Mercœur et 
» de Beaufort, et depuis de Messieurs de Nemours et d’Au- 
» male. Il le nomma capitaine et gouverneur de la ville et 
» du duché de Vendôme au lieu du teu sieur de la Combe, 


* Archives de la famille de Sevin. 


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— 294 — 


a le 13 février 1631, et il lui fit plusieurs gratifications. Il se 
« trouve cmploié, ajoute-t-il, pour 2,000 livres de pension du 
« Roi sur l’état de 1635, en qualité de seigneur de Bonnel 
« et de Sigognac, maître d’hotel du Roi et gouverneur de 
« Messieurs les ducs de Guise, de Nemours et d’Aumale '. » 

D’un esprit agressif et fort susceptible à l’égard de ses 
semblables, nous le voyons intenter, de 1605 à 1630, de nom¬ 
breux procès à plusieurs gentilshommes de l’Agenais et no¬ 
tamment aux du Bernard, Cunolio d’Espalais, à Bernard 
Codoing, aux Pontac, etc. *; ce qui ne l’empêche point de se 
mettre au service de la ville d’Agen, et, autant qu’il peut le 
faire, de défendre ses intérêts. 

En l’année 1629, on le sait, la peste ravagea tout l’Age¬ 
nais. Devant la mortalité toujours croissante, les établisse¬ 
ments publics se fermèrent, la plupart des autorités quittè¬ 
rent la ville, la misère devint générale. La chambre do l’édit 
de Guicnne, source pour Agen d’importants revenus, aban¬ 
donna cette ville et alla s’établir à Bazas. Mais lorsque le mal 
eut cessé et que les portes se rouvrirent, ses magistrats ma¬ 
nifestèrent l’intention de ne plus revenir. Les consuls s'adres¬ 
sèrent alors à M. d’Eslrades, très puissant à la Cour, qui 
par lettre autographe, leur répond, le mardi, 2 octobre, de 
cette année 1629, 

Qu’il lutte de toutes ses forces, à Paris, contre les prétentions des habi- 
tans de Bazas, lesquels cherchent à maintenir dans leur ville le siège de 
ladite Chambre 1 * 3 . 

Ses efforts sont couronnés de succès, et c’est par une nou¬ 
velle lettre autographe, datée de Saint-Jean de Maurienne, 
qu’il leur apprend l’année suivante, 19 juillet 1630, que le 
rétablissement de la chambre de l’Edit à Agen est décidé, et 


1 Père Anselme, t. vu, p. 600. 

* Arctu dép. de Lot-et-Garonne. B. 634, 690, 734, 793, elc. 

3 Autographe. Arch muoicip. d’Agen, FF. 207. 


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— 295 - 


que cet heureux résultat est dû surtout aux bons offices de 
M. de La Vrillière : ' 

.... Pour mon particullier, ajoute-t-il, ny mas parolles ny mes lestres ne 
vous feront jamais paroistre la passion que je pour le soulagement,pour le bien 
et pour l’advantage de tous les abitaus de la ville d’Agen. Ce seront mes 
eîTects quy en feront voir les pruves en tous les rancontres où vous me feres 
l’honneur de vous servir de moy pour l’intérêt général et les vostres particu¬ 
liers, dont je souhaicte les avansemens en tel point que sy mon sang estoit 
propre à Paumentation des bonnes fortunes que je vous souhaicte à tous, je 
le vous ofrirais du mesme coeur et zèle que je suis, messieurs, votre très hum¬ 
ble et très aquis servitur *. 

Enfin, quatre ans après, alors que la rivalité entre la 
chambre de l’Edit et la chambre des Aydes de Guyenne, 
toutes deux siégeant à Agen, atteint son paroxysme, et que 
les revendications pleuvent à Paris de toutes parts, d’Estra- 
des s’interpose encore auprès du ministre, plaide devant lui 
la cause de ses compatriotes, insiste pour que les deux cham¬ 
bres soient maintenues dans Agen, et, sur la promesse que 
satisfaction lui sera donnée, il écrit aux consuls, à la date du 
14 mai 1634, que dans toutes ses visites à M. de La Vrillière, 
celui-ci l’a assuré de sa bonne volonté pour la ville d’Agen : 

.Il a sy bien recogneu que la conservation de Messieurs de la cham¬ 
bre dans vostre ville estoit l’un des plus importans au bien public que pour 
ceste considération, dimanche dernier, devant le Roy, où estoit Monsieur le 
Cardinal-Duc et Monsieur le Chancelier, fesant le rapport de ceste afaire, il 
ruina les brigues de vos parties, lesquelles n'ont eu que le desplesir d’avoir 
mal emploié leurs promesses et leur argent. Par ses raisons et par ses soins 
la chambre fust confirmée et arestée dans vostre ville s ... » 

Là ne s’arrêta pas du reste le zèle de François d’Estra- 
des. Car, aussi bien dans celte affaire de la Chambre de 
l’Edit, qui préoccupa longtemps si vivement les Agenais et 
sur laquelle les documents abondent 5 , que dans toutes cir¬ 
constances où la cause du Koi comme leurs intérêts étaient 


1 Autographe Arch. municip. d’Agen, FF. SOS. 
3 Autographe. Arch. municip. d’Agen. FF, 909. 
3 Archives d’Agen, FF. 200 à 211. 


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— 296 — 

en jeu, il ne cessa (ses nombreuses lettres l'attestent) 1 de 
les prévenir qu’ils eussent à toujours compter sur lui. 

Cette règle de conduite, son fils, Godefroy d’Estrades, se 
l’imposa toute sa vie. 

Entréde bonne heure comme page du cardinal de Riche¬ 
lieu qui apprécia bien vite les qualités sérieuses du jeune 
Agenais, nous ne le suivrons pas lors de son premier séjour 
à la Cour, pas plus que dans sa campagne de Hollande où il 
servit d’abord sous un de ses oncles, Pierre de Secondât, 
qu’il remplaça bientôt à la tête de son régiment. C’est l’épo¬ 
que où sur les champs de bataille il se couvre de gloire et 
où se rapportent « les deux bonnes et généreuses actions du 
« sieur d’Estrades, jeune gentilhomme agenais #, près de 
Landrecies, que S. Dupleix ne veut point passer sous si¬ 
lence*. Chargé peu après par Richelieu de deux missions 
importantes, l’une en Angleterre, l’autre en Hollande, il 
réussit au-delà de toute espérance et s’acquit de bonne heure 
la réputation d’un des premiers diplomates de son temps. 

Encore moins relaterons-nous les piquants détails, si 
connus d’ailleurs 1 * 3 , du fameux duel de la place Royale, du 
12 décembre 1643, entre le duc de Guise et Coligny, à la 
suite d’une querelle des plus futiles entre Madame de Lon¬ 
gueville et Madame de Montbazon. Appelé à servir de second 
à Coligny contre le marquis de Bridieu, d’Estrades, tout en 
recevant un bon coup d’épée, blessa grièvement son adver¬ 
saire. Mais cette affaire le mit davantage en vue et il n’est 
pas de succès qu’il n’obtint dès lors à la Cour. 

Hôte familier de l’hôtol de Rambouillet, d’un physique 
agréable, héros de plus d’une aventure galante, d’Estrades 


1 Archives d’Agen, AA. 36 (1629-1636). 

5 Histoire de Louis À7// t par S. Dupleix. Ed. 1649. T. v, p. 108. 

3 Cousin, La Jeunesse de M. de Longueville. Voir avant lui d’Ormesson, le mttnuscrit 
de la Régence, Gaudin,, La Rochefoucauld, etc. 


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- 297 - 


se trouva fort à la mode dans la société raffinée de la place 
Royale; le roman comme la chanson le personnifièrent sous 
le pseudonyme de Théodat ; et, ce n’est que la mort de la 
belle Angélique du Pin, sœur de M a d’Harambure, qu'il aima 
passionnément, et « après laquelle, dit Tallcmant, il ne rit 
plus jamais », qui le décida à obtempérer aux ordres pater¬ 
nels et à épouser, le 26 avril 1637, Marie de Lallier du Pin, 
< femme agréable, nous apprend le même auteur, ayant 
beaucoup d’esprit et surtout beaucoup d’originalité dans 
l’esprit », qui le rendit père de plusieurs enfants. Elle mou¬ 
rut en janvier 1662 *. 

Durant les troubles de la Fronde, où tant de dévouements 
à la cause de la monarchie furent mis à l’épreuve, la fidelité 
du comte d’Estrades ne se démentit jamais. Aussi en fut-il 
récompensé par les nombreuses faveurs qu après Richelieu 
Mazarin lui prodigua. Depuis longtemps déjà conseiller 
d’Etat, maréchal de camp en 1647 à la suite de ses exploits 
devant Dunkerque, qu’il devait défendre plus tard si héroï¬ 
quement et dont il fut nommé gouverneur, plusieurs fois 
plénipotentiaire attitré auprès de la Cour d’Angleterre 
comme des Etats-Généraux de Hollande, d’Estrades reçut la 
mission de pacifier la Guyenne. D’abord gouverneur de la 
Touraine et du pays d’Aunis, d’Estrades fut nommé à cet 
effet lieutenant-général ; c’est comme tel qu’il s’empara de 
Bourg et de Libourne, et qu’en septembre 1653 il fit son 
entrée dans Bordeaux dont un mois après il fut nommé 
maire perpétuel, charge qui devint héréditaire dans sa 
famille. Rentré dans son pays et tout puissant auprès du 
roi, il put ainsi le faire bénéficier de sa haute situation. 

La première preuve qu’il lui donna de sa protection fut 
de l'exempter du logement des gens de guerre, toujours si 
onéreux pour les habitants: 


tpère Anselme, t. vu, p. 601. 


I 


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Le comte d’Estrades, lieutenant général des armées du Roy, colonel d’un 
régiment d’infanterie française entretenu en Hollande, commandant à La 
Rochelle, Brouage, Oleron, Ré, maire de Bourdeaux, commandant les troupes 
de Guyenne, 

A tous qu’il appartiendra, sçavoir faisons que nous avons pris, mis, pre¬ 
nons et mettons en la protection specialle du Roy et lanostre particullière la 
ville d’Agen et paroisses dépendantes de la juridiction ; partant nous defTendons 
expressément à tous gens de guerre de quelque qualité et condition qu’il soient 
d’y loger, piller ny fourrager soubs quelque pretexte que ce soit, ains leur 
donner toutes assistances en cas de besoing. En tesmoing de quoy avons icelles 
signées et fait contresigner par nostre secrétaire ordinaire et aposer le cachet 
de nos armes pour leur servir et valoir ce que de raison. 

Fait à Bourdeaux, ce 18 janvier 1651. DESTRADES. 

Par Monseigneur 

DESROSIERS. 

Puis ce fut le désir bien naturel de faire une visite officielle 
à sa ville natale. Il choisit Tété de cette même année 1654, et, 
le 20 juin, il fit son entrée solennelle dans Agen. Le Journal 
des Consuls nous donne quelquels détails intéressants sur cet 
événement : 

Le 20 juin 1654, M. de Hamel, nostre collègue, messieurs de Raiier et de 
Monteils, jurats, sont partis pour aller faire nos complimens à Monsieur Des- 
trades. 

... Le dernier du moys avons faict publier une ordonnance portant com¬ 
mandement aux habitans de tenir leurs armes prêtes pour se trouver à ren¬ 
trée de Monseigneur le comte Destrades. 

Le mesme jour a esté tiré trois barils de poudre du grenier où l’on la 
tient pour le canon ou pour distribuer aux habitans à l’entrée de Monseigneur 
Destrades. 

... Le 8 juillet, Monsieur Destrades est parti pour s’en retourner à Bordeaux 
par eau. Neus luy avons fourny un bateau ; et feusmes la veillée prandre congé 
de luy et lepriasmes de favoriser ceste communauté de tout ce qu’il pourroyt, 
ce qu’il nous promist fort avec grands tesmolgnages d’affection qu’il a pour 
ceste ville ; et nous dit que nous n’aurions de gens de guerre dans la ville ny 
dans la terre, et de plus qu’il s’emploierait fort pour faire venir la Chambre 
en ville, mesmes qu'il en avait chargé les mémoires à M. Delas de Gayon qu’il 
a envoyé en la Cour pour en parler. Neus feusmes quatre de nous le matin à 
3 heures à sa maison peur le veoir , . 


1 Original avec sign. autogr. Archives municipales d’Agen, EE. 28. 

1 Archives municipales d’Agen. Journal de3 Consuls, BB. 61, p. 34-35. 


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C’est également de cette année 1654 que datent les trois 
lettres suivantes, écrites par le comte d’Estrades aux Consuls 
d’Agen et par lesquelles il tient à les mettre au courant des 
évènements importants du royaume. 

1654, 3 septembre. 

Messieurs les Consuls et habitans, 

J’ay tant de suject d’estre satisfait de l’affection que vous tesmoignez pour le 
service du Roy et de la particulière bonne volonté que vous avez pour moi que 
j’en aurai tousjours les ressentimens que je dois. 

Je vous ai informé par ma preceddente lettre de l’heureux succès des armes 
du Roy devant Arras et Stenay et que l’intention de Sa Majesté estoit que vous 
en lissiez chanter le TeDeum , faire des feux de joies et autres réjouissances 
publiques. Je m’asseure que vous l’aurez reçeue et que par elle veus serez 
persuadé que je ne suis pas capable de vous oublier en une action où je croi 
que vous prenez tant de part et qui me donne lieu de vous confirmer que je 
suis, messieurs les Consuls et habitans, vostre très affectionné à vous 
servir. 

DESTRADES. 

A Bourdeaux, ce troisième septembre '. 


1651, 26 septembre. 

Messieurs les Consuls et habitans, 

Le Roy voulant que ses fidelles subjets soient informés de l’esvasion du 
Cardinal de Reitz et des pratiques continueles que a faites avec les ennemis 
de l’Estat contre son service et Sa Majesté m’ayant sur ce subjet adressé les 
ordres dont je vous envoyé coppie, je vous faits ces ligues pour vous dire 
que vous ayès à y satisfere incessament et exactement et qu’en cella comme 
en toute autre chose ses intentions, que vous y verrès expliquées, soient fidelle- 
ment exécutées et sa vollonté suivie ; à quoy m’assurant que veus satisferés, je 
demure 

Messieurs les Consuls et habitans, 

Vostre très affectionné à vous servir, 
DESTRADES. 

A Bourdeaux, ce 26 septembre 1651 1 2 * * 5 . 


1 Original ayec sign. autogr. Archives d’Agen, AA. 37. « La date 1654, écrit M. Tho- 

lin, qui a bien voulu copier pour nous ces lettres inédites de d’Estrades, dans le re¬ 

cueil original, est notée sur la cote et sur la lettre circulaire citée. Une tache rend incer¬ 

taine la lecture du mot troisième. Peut-être faut-il lire treiziéme. » 

5 Origin. avec sign. aut. Archives d’Agen, AA. 37. 


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1651, 4 octobre. 

Messieurs les Consuls , 

Depuis que je vous ai donné ad vis de l’esvasion de M. le Cardinal de Retz, 
j’ay receu celuv de sa retraite en Espagne et de sa parfaicte union aux inté¬ 
rêts des ennemis contre le service du Roy et son deveoir naturel ; et comme 
ceste rébellion ouverte et manifeste oblige Sa Majesté à faire agir contre luy et 
ses adherans comme criminels de lèse-Majesté, elle souhaite que ses fidels 
sujects en soient informés et m’a addressé ses ordres sur ce sujet ; c’est 
celui qui m’oblige à vous faire ces lignes pour vous en advertir et vous dire 
qu’estant à craindre qne ledit cardinal n’excite par ces càballes quelque bruit 
en la province, il est nécessaire que vous observiez avec soin les pratiques et 
intelligences qu’on scayt qu'il y voudrait entretenir comme en certains au¬ 
tres endroits du Royaume, et de vous saisir de ses émissaires s’ilz viennent à 
vostre cognoissance et qu’ils soient en vostre pouvoir ; sinon de m’en advertir 
pour y estre pourveu. 

Ce qu’attendant que vous ferez volontiers, je demeure 
Messieurs les Consuls, 

Vostre très affectionné à vous servir, 

DESTRADES. 

A Bourdeaux, ce quatriesme octobre 1651 1 . 

Enfin, en 1656, il écrit aux Consuls d’Agen les deux let¬ 
tres suivantes, autographes, où il leur exprime, plus forte¬ 
ment que jamais peut-être, ses sentiments de réelle affec¬ 
tion et les assure une fois de plus de son désir de leur être 
toujours utile. 

Paris, ce 23 janvier 1656. 

Messieurs, 

J’aurai toujours beaucoup de joye de trouver les occasions de vous servir 
et de vous tcsmoigner l’estime que je faits de vos personnes. Je vous demande 
la continuation de vostre amitié et que vous me fassiés la grâce de croire 
que je suis très véritablement, 

Messieurs, 

Vostre très humble serviteur, 

DESTRADES*. 


1 Original avec signât, aulogr. Archives d’Agen. AA. 37. 
* Autographe. Archives municipales d’Agen. AA. 37 t 


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301 - 


A Paris, ce 15 avril 1650. 

Messieurs, 

J’ay veu par la lettre que vous aves prins la penne de m’escrire les apre- 
hansions qu’on vous a donné d’avoir d’autres régimans dans Agen. 

Je vous prie de croire que je m’emploierai tousiours très volontiers auprès 
de M. Le Tellier pour le destorner de tels desseins et lui oster les mauveses 
impressions qu’on luy a donné de vos conduittes et de celles du puble. Vous 
aves raison de croire que ce sont vos ennemis et lesquels voudroit voir acca¬ 
bler les innocens et sucitter par ce moyen du désordre ; mais en continuant 
de bien servir le Boy, comme vous faites, vous devés estre assuré que Mon¬ 
seigneur le prince de Conti vous protégera et ne permettra pas que la ville 
soit oprimée '. 

Je vous asseure qu’en mon particulier j’employeré tousiours mes soings et 
mon crédit pour vos services et pour le soulagement d’une ville qui est le lieu 
de ma naissance et dont les intérêts me seront fort chers. 

C’est ce que je vous suplie de croire et qu’en vos particuliers je suis très 
véritablement, 

Messieurs, 

Vostre très bumble serviteur, 

DESTRADES 

Toutes ces lettres de Godefroy d’Estrades, précieusement 
conservées à la mairie d’Agen, sont scellées sur cire rouge de 
ses armes. Les premières ne portent que la couronne de 
comte : les dernières celle de marquis. Très compliquées et 
rappelant les nobles alliances de ses ancêtres, elles sont ainsi 
détaillées par le Père Anselme : 

« Ecartelé, au 1 de gueules, au lion d’argent, couché sur 
une terrasse de sinoplesous un palmier d’or, qui est Estra¬ 
des-, au 2, d’azur à la fasce d’argent, accompagnée de trois 
têtes de léopard d’or, 2 et 1, qui est la Pole-Suffolk; au 3, 
écartcjé en sautoir, le chef et la pointe de sinople, à deux 
bandes de gueules, bordées d’or, flanqué d’or avec ces pa- 


* Le prince de Conti avait succédé ali comte d’Estrades en 1655 comme gouverneur 
de Guyenne. 

1 Autographe. Archives d’Agen, AA. 37. Pièce communiquée, comme les précédentes, 
par M. G. Tholin. 


ii 


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rôles d’azur : Ave Maria à dextre, et Gratia plena à senes- 
tre.qui est Mendo\e ; au 4, de gueules à sept losanges d’ar¬ 
gent, 3, 3, t, qui est à'Arnoul 1 ». 

C’est peut-être pour rendre encore service à sa ville na¬ 
tale que d’Estrades consentit à lui céder l’hôtel de ses an¬ 
cêtres, attenant, on le sait, à la maison commune trop 
étroite, et qui ne lui servait plus que très rarement de rési¬ 
dence. Il le vendit, au mois de septembre 1658 aux consuls 
d’Agen, par l’intermédiaire de sa (emme et de son procureur 
fondé Antoine de Grimard, pour la somme de 18,000 li¬ 
vres*. Ainsi réuni à la maison commune, qui faisait le coin 
des rues Garonne et Saint-Antoine et qui était surmontée de 
celte jolie façade aux deux tourelles en encorbellement dont 
la lithographie nous a seule transmis le souvenir, il prit dé¬ 
sormais le nom de Maison du Roi. 

— D’Estrades ne resta pas longtemps en Guicnne. Ses hautes 
capacités militaires et diplomatiques le réclamaient à la tête 
des armées. Nommé à des postes importants en Catalogne 
comme en Piémont, négociateur du traité des Pyrénées, 
chargé de préparer le mariage du jeune Roi avec l’infante 
Marie-Thérèse, investi de la toute confiance de ce dernier 
lorsqu’il prit en mains les rênes de l’Etat, il fut envoyé par 
lui ambassadeur à Londres dans l’été de 1661, et il y rem¬ 
porta son principal succès. On connaît le différend qui, pour 
une question de préséance, s’éleva entre lui et le baron de 
Vatteville, ambassadeur d’Espagne; et tous ses biographes 
ont été d’accord pour louer le tact, l’habileté, comme le 
courage et l’énergie qu’il déploya dans cette affaire. 

Il accompagna également le roi de France dans ses cam¬ 
pagnes de Flandres et de Franche-Comté. Il franchit le Rhin 


1 Père Anselme, t. vu, p. 599. 

* Archives muoicip. d’Agen, CC.235» 


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— 30à - 


à la nage à ses côtés, en 1672 ; et ses talents militaires con¬ 
tribuèrent à faciliter la conquête de la Hollande. Aussi fut-il 
récompensé de ses hauts faits d’armes et notamment de la 
prise de Liège en 1675 par le bâton de maréchal de France, 
qui lui fut octroyé le 30 juillet de celle mémo année. 

Mais son plus beau titre de gloire est d'avoir négocié, 
comme premier plénipotentiaire, et conduit habilement à 
bonne fin le traité de Nimèguc, qui assurait dans toute l’Eu¬ 
rope la prépondérance de la France. Ce fut le digne couron¬ 
nement de sa carrière (1679). 

D’Estrades avait alors 78 ans. Il méritait de prendre quel¬ 
que repos. Le Roi le nomma gouverneur du jeune duc de 
Chartres, depuis duc d’Orléans et régent du royaume, ce 
qui le contraignit à demeurer à lu Cour. Mais son emploi ne 
fut qu’honorifique, Madame de Sévigné, qui avait pour lui 
autant d’estime que d’affection, écrivait : « Il n’est pas à 
« croire que notre bon maréchal d’Estrades fasse de grandes 
« intrigues dans cette Cour très orageuse. » (4 février 1685). 

Le maréchal d’Estrades mourut l’année suivante, à Paris, 
le 26 février 1686, et fut enterré, nous dit le Père Anselme, 
« dans un caveau de l’église Saint-Eustache, vis-à-vis la cha- 
« pelle de la Vierge. » 

Les fils qu’il avait eus de sa première femme Marie de 
Lallier, (ayant sur ses vieux jours et alors qu’il était encore 
à Nimègue épousé par procuration, le 9 juin 1679, Marie 
d’Aligre), se montrèrent dignes de lui. L’aîné, Louis, mar¬ 
quis d’Estrades, fut gouverneur de Dunkerque et de Grave¬ 
lines et resta, comme son père, maire de Bordeaux. 
Il perpétua la race jusqu’à la troisième génération. Deux 
autres, Jacques et Gabriel, furent tués les armes à la 
main, l’un comme mestre de camp d’un régiment de cavale¬ 
rie au siège de Fribourg en 1677, l’autre comme colonel du 
régiment de Chartres au combat de Steinkerque en l’année 
1692. Un quatrième enfin, Jean-François, baptisé le 28 


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■- 3Ô4 - 


septembre 1648 dans l’église Saint-Etienne d’Agen où il eut 
pour parrain son oncle, Jean d’Estrades, évêque de Con¬ 
dom \ devint abbé de Moissac en 1682, puis fut envoyé 
comme ambassadeur à Venise et plus tard en Piémont. 

Jusqu’à ses derniers moments, Godefroy d’Estrades sut se 
conserver l’affection des Agenais. Nous ne saurions mieux 
terminer cette rapide esquisse qu’en reproduisant ce passage 
du testament politique des Consuls de l’année 1680,suprême 
hommage rendu à sa mémoire : 

Il importe de se maintenir dans les bonnes grâces du Maréchal d’Estrades 
qui nous a toujours protégés avec tant d’affection. Nous avons lieu d’espérer 
que celui qui a esté l’instrument duquel Sa Majesté a vouleu se servir pour 
donner la paix à toute l’Europe, n’oubliera jamais quenoslre ville a eu l’hon¬ 
neur de luy donner naissance 5 . 


— Outre le manuscrit sur la Défense de Dunkerque dont 
nous avons parlé précédemment, le comte d’Eslrades a laissé 
de nombreuses lettres, relatives à ses négociations diploma¬ 
tiques. Les plus importantes ont été publiées sous le titre 
de Lettres, Mémoires et Négociations de Monsieur le ma¬ 
réchal d'Estrades, Colbert, marquis de Croissy et comte 
cl’Avaux, ambassadeurs plénipotentiaires du Roi de 
France à la paix de Nimègue et les réponses et instruc¬ 
tions de AI. de Pomponne. Tel est le litre de l’édition la 
plus estimée, publiée en 1743 par Prosper Marchand, 
(Londres, [La Haye], 10 volumes in-12). M. Tamizcy de 
Larroque dans l’Introduction de sa notice, et après lui M. 
J„ Andrieu dans sa Bibliographie de l’Agenais, ayant sur les 
diverses éditions des œuvres du maréchal d’Eslrades et ses 
principaux manuscrits épuisé le sujet, nous n’y reviendrons 
pas. Disons seulement que ses Lettres furent de tous temps 
universellement appréciées, Voltaire ayant écrit d’elles : 


1 Arch. municip. d'Agen, GG. 1. 

1 Archives municipales d'Agen, BB. 64< 


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— 305 — 

« Les lettres du maréchal d’Estrades sont aussi estimées que 
« celles du cardinal d’Ossat ; et c’est une chose particulière 
« aux Français que de simples dépêches aient été souvent 
« d’excellents ouvrages i . » 

11 existe plusieurs portraits du maréchal d’Estrades. Un 
des plus curieux, au dire de M. J. Andrieu, serait celui qui 
fut publié chez P. Bertrand, rue Saint-Jacques, à la Pomme 
d’or, s. d., in-4°. Rappelons en outre le grand portrait en pied 
qu’une des dernières municipalités agenaises a commandé à 
M. Calbet et qui orne un des panneaux de la grande salle de 
l’hôtel de Ville d’Agen. Celui que nous donnons en tête de 
cette notice est la reproduction d’une gravure de Larmessin. 

Ph. laüzun. 


* Voltaire. Ecrivains du siècle de Louis XIV. 


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NOTES DIVERSES 


Le Maréohal D’ESTRADES, dans une publication anglaise 


Un des plus savants écrivains de l’Angleterre, M. Samuel R. Car- 
diner, vient de publier dans un des recueils périodiques les plus esti¬ 
més de son pays, English Historical Review (de juillet 1896), une 
étude intitulée Cromwell and Mazarin in 165%. Il en a été fait un 
tirage à part (grand in-8° de 31 p.) dont l’auteur a gracieusement 
offert un exemplaire à l’éditeur de la Relation inédite de la défense 
de Dunkerque (1651-165Î) par le maréchal d’Estrades, suivie de 
quelques-unes de ses lettres également inédites (1653-1655) *. M. 
Gardiner m'ayant fait l'honneur de citer mon petit recueil, je vou¬ 
drais rendre à l’éminent érudit politesse pour politesse et appeler 
l’attention de mes chers compatriotes sur la place importante qu’oc¬ 
cupe l'illustre diplomate agenais dans la brochure doublement pré¬ 
cieuse pour moi qui vient, de m’être adressée. Non seulement le 
comte Godefroy d’Estrades est plusieurs fois mentionné par M. Gar¬ 
diner (pp. 3, 8, 9, 10,11, 21. etc.), mais encore l'excellent historien 
reproduit (p. 22) une lettre inédite du futur maire de Bordeaux, qu’il 
tire, comme beaucoup d’autres documents français également iné¬ 
dits, des Archives de Londres {Add. Mss. 32093). Voici cette lettre 
(p. 22) adressée à Fitzjames et qui a le mérite de compléter la re¬ 
marquable Relation de la défense de Dunkerque, relation qui fait 
autant d’honneur à l’écrivain que la défense même de la place fit 
honneur au militaire, au gouverneur. 

T. DE L. 


■ Rondeaux, 18*2, in-8, t. m de la Collection méridionale. Qu’Il me soit permis de 
rappeler que j’ai publié quelques autres pages de notre renommé compatriote dans mon 
recueil de Lettres inédites de quelques hommes célèbres de VAgenais , (Agen, 1893, 
p, 70-81)* 


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- 307 - 


A Dunquerque ce 12 Mars 1652. 

• Monsieur, Le Courier que j’avois depeché à la Court arriva hier. Il 
m'a raporté que le Roy ne veust en aucune fusson entundre à se defere 
ni tretter de Dunquerque et qu’il veust employer tout ce qui depandra de 
son pouvoir pour le conserver. 

• Sa Majesté me fait sçavoir qu’elle a fort aprouvé les raisons quejeluy 
ay allégué pour faire une bonne union et alliunce avec la république d’An¬ 
gleterre. J’ai receu des ordres la dessus que je ne puis confier au papier et 
j’espere que vous prendrès la peine de venir faire un voyage à Dunquerque 
où je vousentretiendré plus particulièrement et vous diré par avanse que 
tant que je commanderé à Dunquerque M. Cromwel se peust asseurer 
qu’il y aura un ami et un serviteur fort passionné pour ses interests et 
qu’il pourra disposer de tout ce qui dépendra de moy, pour son service et 
pour celuy de la république d’Angleterre. Je ne me suis pas servi des ter¬ 
mes que j’avois Iessé dans le mémoire de vostre ami parce que j’ay jugé 
que l’afFaire merittoit un plus grand esclercissement et que c’est abréger 
le temps que de vous faire sçavoir ce qu’on me mande. 

« Je vous prie de croire que je suis très véritablement, Monsieur, vostre 
très humble serviteur. 

« Destrades. » 


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LES 


COMTES CAROLINGIENS DE BIGORRE 

ET LES 

PREMIERS ROIS DE NAVARRE 

( Suite ) 


SECONDE PARTIE 

LES PREMIERS ROIS DE NAVARRE 

Ici j’aborde, et dans des conditions bien souvent nouvelles, un 
sujet déjà traité,avec plus ou moins de compétence et d’étendue, par 
Lucius Marineus Siculus, Marmol, Blanca, Morales, Garibay, Yepes, 
Briz Martinez, Sandoval, le P. Petau, Martin Carillo, Curion, Va* 
seus,Mariana,Ramirezd’Avalos, Garibay, Oïhenart, Marca,le P.Moret, 
l’abbé de Vayrac, le P. d’Orléans, le P. de Abarca, Ferrerras et son 
traducteur français le chevalier d’Hermilly, le P. Masdeu, le P. 
Risco, Traggia, etc., etc. Mon devoir d’annaliste provincial m'im¬ 
posait l’étude patiente et attentive de leurs ouvrages. Je ne m’y 
suis pas dérobé. A produire le résultat de celte besogne, en notant 
les opinions diverses, les textes apocryphes ou véhémentement sus¬ 
pects, les documents dépourvus de force probante, les dates si 
souvent fausses, à signaler les fables, les erreurs, les témérités, 
les contradictions, un très gros volume ne suffirait pas. Qui le 
lirait, et pour quel minime profit ? J'aurais prouvé tout simplement 
que, depuis le xvi e siècle, on dispute sur les origines de l’État 
Navarrais, et qu’on pourra disputer toujours, sans meilleurs résul- 


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- 309 - 

tats, si Ton ne change de méthode. Il s'agit donc de faire table 
rase de toutes les opinions antérieures, et de ne marcher désormais 
qu’avec le secours des vieux textes réellement pourvus de force 
probante. Je constate, à grand regret, qu'en Espagne, les histo> 
riens qui ont écrit durant ce siècle finissant, n’ont pas pris ce bon 
parti. Est-il besoin d’ajouter, qu’en France, et durant la même pé¬ 
riode, Fauriel, Rossew Saint-Hilaire, Roraey, etc., n’ont fait, le 
plus souvent, qu’oeuvre de compilateurs, prônés par les politiciens, 
ou parcimonieusement soudoyés par les libraires? 

Faisons donc table rase de toutes ces opinions, et tenons pour cer¬ 
tain : 

1* Que depuis le vm® siècle jusqu’au x°, les chroniqueurs de ces 
temps-là ne font mention d’aucun souverain de Navarre avant l’épo¬ 
que d’Alonso III, dit le Grand, roi des Asturies et de Léon (866-911); 

2° Que les plus autorisés annalistes des xi®, xu®, xm® xiv®, xv®, et 
xvi® siècles, ne signalent aucun roi de Navarre avant le ix®; 

3" Que, sur les plus lointaines origines de l’État Navarrais. les ren¬ 
seignements fournis par Roderie de Tolède, qui écrivait au xin® siè¬ 
cle. doivent prévaloir contre la doctrine professée au xvm® par Fer¬ 
reras, dans son Historia de Espana, et depuis par quantité d'anna¬ 
listes subalternes. 


S I. — État politique du nord de l’Espagne au temps de la révolte 
d’Aïzon. — Après la défaite de l’armée de deux lieutenants de Louis le 
Débonnaire, de l’armée des comtes Ebles et Azenar-Sanche (824) par 
les Vasconsespagnols établissur la portionla plus occidentale du ver¬ 
sant sud des Pyrénées, les armées Franques ne devaient plus 
reparaître à Pampelune. Deux ans plus tard, éclatait la révolte 
d’Aïzon, 

Ce rebelle était un seigneur Goth qui, dès 820, avait trempé dans 
la conspiration de Béra, comte de toute la Marche d’Espagne, et 
notamment de Barcelone, En ce pays, le complice de Béra jouissait 
d’une telle influence que, pour le mettre hors d’état de nuire, Louis 
le Débonnaire s’était assuré de sa personne. Mais, en 826, Aïzon, qui 
se trouvait alors à Aix-la-Chapelle, pût échapper à ses surveillants, 
tira vers la Septimanie, franchit les Pyrénées, et arriva dans la ville 
d’Ausone, où ses partisans Taccueiliirent comme uu véritable libéra- 


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- 310 - 


teur, comme seul homme capable de rétablir la fortune de l’Espagne 
Wisigothique. 

Aussi le rebelle eut-il vite organisé une petite armée, avec laquelle 
il marcha sur Rode, ancienne colonie Massaliote. Cette place résista 
sans doute, car Aïzon la détruisit. Ensuite, il s'empara de plusieurs 
autres forteresses de la contrée, dans lesquelles il mit garnison, 
après les avoir fait réparer à la hâte (856). 

Cela fait, Aïzon dépécha son frère vers Abd el Rahman II, kalife 
de Cordoue, pour faire amitié avec lui, et en obtenir des secours, 
Tout porte à croire qu’il s'agissait d'une véritable alliance, car les 
seigneurs Goths devaient être déjà en pourparlers avec les Musul¬ 
mans. Toujours est-il qu’Abd el Rahman II accueillit favorablement 
la demande du révolté, d’autant qu’il préparait lui-même, et 
sans doute en vue du mouvement d’Aïzon, une expédition contre les 
Francs. 

• On était au mois d’octobre (826). Louis le Débonnaire assistait à 
une assemblée des Francs d'Outre-Rhin convoqué à Selz, quand il 
apprit la révolte d’Aïzon. Aussitôt, l'empereur convoqua une diète 
générale à Aix-la-Chapelle, pour aviser aux mesures à prendre con¬ 
tre le rebelle. Pépin I er , roi d’Aquilaine se rendit à cette assemblée, 
avec la plupart des grands du pays, notamment les comtes ou chefs 
de la frontière d’Espagne. Un plan de campagne fut arrêté; maison 
trouva bon de recourir tout d'abord aux moyens de conciliation. 

Aussitôt la diète finie, Pépin II, repartit pour fAquilaine, el con¬ 
voqua ses gens de guerre, de façon à être en état de partir au pre¬ 
mier appel. En attendant, et conformément aux ordres de l’empe¬ 
reur, il faisait adresser à Aïzon les plus avantageuses propositions. 
Pour mieux se mettre à même de résister, le révolté faisait traîner 
les choses en longueur. Entre temps, Abd et Rahmann II, mettait en 
campagne des troupes commandées par son parent Obeyd Allah, 
avec ordre d’opérer de concert avec Aïzon (827). Bientôt après, le 
chef musulman s'emparait de Saragosse, tandis qu'Aïzon continuait 
ses entreprises contre les places et châteaux du pays, et en expulsait 
les gouverneurs Francs. Certains de ces seigneurs se prononcèrent 
même pour le rebelle, notamment Willemund et Etilius, tous deux 
fils du comte Bera. 

Dans ces conjonctures, Bernard, duc de Septimanie, et chef de 
la Marche d’Espagne, réduit à des troupes insuffisantes, fit large¬ 
ment son possible pour arrêter la révolte. Mais comme le péril crois¬ 
sait toujours, il jugea prudent de limiter ses efforts à la conservation 


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311 — 


des places de Barcelone et de Girone, en attendant les secours sur 
lesquels il était en droit de compter. 

La situation était grave, et pourtant l’empereur ne se hâtait pas. 
Toujours préoccupé de négocier, il avait dépêché en avant de l'ar¬ 
mée Franque, l’abbé Hélisachar, son chancelier, et les comtes Hil- 
debrand et Donat. Ces délégués parvinrent à gagner quelques sei¬ 
gneurs Goths incertains, ce qui permit au duc de Bernard de résis¬ 
ter plus facilement aux Mulsumans et à Aïzon. jusau’ù l’arrivée des 
troupes Franques. 

Le moment de la bataille approchait. On a même dit qu’Aïzon se 
rendit à Cordoue, pour y presser le départ de l'armée Sarrasine aux 
ordres d’un chef habile. Aboumerouan, émir de Saragosse, et parent 
d'Abdel Rahman II. Aboumerouan divisa ses troupes peu nombreu¬ 
ses. mais excellentes, en deux colonnes, dont l’une lira sur Girone, 
et l'autre sur Barcelone. Chemin faisant, les Musulmans pillaient le 
pays, sans rencontrer la moindre résistance, tandis qu’Aïzon ralliait 
autour de lui de nouveaux partisans, et que le comte Willemund 
ravageait la Cerdagne. 

Enfin, l'armée Franque franchit les Pyrénées, sous le commande¬ 
ment nominal du jeune roi d'Aquitaine Pépin II, mais en réalité di¬ 
rigée par Matfred, comte d'Orléans, et par le comte Hugo, dont la 
fille avait épousé, en 821, Lolhaire. fils ainé de l’empereur. Ces 
troupes nombreuses, mais d’allure indécise, marchaient à petites 
journées, comme si elles avaient craint de rencontrer l’ennemi. Des 
chroniqueurs contemporains supposent, et avec grande apparence 
de raison, que les comtes Matfred et Hugo, adversaires acharnés de 
Bernard, duc de Septimanie, retardaient leur marche pour augmen¬ 
ter les embarras de ce seigneur. Toujours est-il que l’armée Fran¬ 
que n’arriva qu’après que les Sarrasins eurent pillé le pays sans 
coup férir, et opéré leur retraite au-delà de l’Êbre et de la Sègre. 

Dans presque tout l’Empire Franc, une clameur d’indignation 
s’éleva contre les comtes Matfred et Hugo, qui n’avaient absolument 
rien tenté contre les Sarrasins et contre Aïzon. Bernard, duc de 
Septimanie,!es dénonça comme lâches, et ils furent condamnés com¬ 
me tels, le 28 février 828, par la diète d’Aix-la-Chapelle, qui les dé¬ 
clara déchus de leurs emplois et de leurs honneurs. Mais les deux 
condamnés ne devaient pas tarder à reprendre leur influence, et à 
recommencer, contre le duc Bernard, leur lutte si funeste à la paix 
de l’Empire. 


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— 312 — 


Telle fut, en somme, celte révolte d’Aïzon, qui déjà marque si visi¬ 
blement la décadence de l'influence Franque au-delà des Pyrénées. 
Bon nombre d'historiens, rapprochant cet évènement de la défaite 
des troupes des comtes Ebles et Azenar-Sanche, par les Vascons 
espagnols (824), ont cru pouvoir en inférer qu’à cette dernière date 
l’influence des rois d’Aquitaine cessa totalement vers celte date à 
Pampeluneet dans le territoire adjacent. 

Voilà pourquoi ils fixent vers cette époque l’origine du royaume 
de Navarre, dont ils présentent Inigo-Garsia, dit Arista, comme 
le premier souverain. Mais la vérité est que les rois Francs jouis¬ 
saient encore d’une certaine autorité au-delà des Pyrénées occiden¬ 
tales en 851, qu’lnigo-Garsia, dit Arista, et ses premiers des¬ 
cendants, ne furent que des princes ou ducs de Navarre. En atten¬ 
dant de le prouver, je crois utile de renseigner sommairement le 
lecteur sur la situation de la partie du nord de l’Espagne voisine de 
la Vasconie Franque, vers 824. 

Il est certain que l’Espagne fut conquise par les Sarrasins entre 
713 et 717. La doctrine courante, à laquelle je ne me rallierais pas 
très volontiers, fixe en 718 l’élection de Pélage comme roi des Astu¬ 
ries. Ferreras 1 suppose que Pampelunese livra aux Musulmans vers 
759. Toujours est-il que Charlemagne les en chassa en 778. Mais 
que se passa-t-il dans l’intervalle? Voilà ce qu’il importe de recher¬ 
cher. 

Vers 737, mourut Pélage, le premier roi des Asturies, auquel 
succéda son fils Favila, décédé lui-même en 739, et remplacé 
par Alonso I, dit le Catholique (739-757). Par l’avènement de ce der¬ 
nier, fut annexé au royaume des Asturies le duché de Cantabrie, 
sur lequel je reviendrai bientôt. Favila (757-768), fils et successeur 
d’AlonsoI, dit le Catholique, étendait son autorité,non seulement sur 
les Asturies, mais aussi sur l'Alava, la Biscaye, et sur la Vasconie 
montagnarde d’Espagne, autrement dit sur la portion la plus occi¬ 
dentale du versant nord des Pyrénées, et sur le littoral, au moins 
jusqu’au Cabo del Higuer. En 758, ces Vascons montagnards se ré¬ 
voltèrent contre le roi Favila, qui entra dans leur pays, les battit, et 
ramena, parmi ses captifs, une jeune tille nommée Munina (vulgai¬ 
rement Nuna), qu'il épousa quelque temps après, et qui fut mère 
d’Alonso II, dit le Chaste, roi des Asturies et de Léon (791-842). 


1 Ferreras, Hist. d'Espagne (trad. d'Hermilly) II, 495, 


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— 313 — 


On a prétendu qu'Alonso I, dit le Catholique, avait étendu sa do¬ 
mination sur Pampelune et sur la Navarre. Et pourquoi ? Parce 
qu'on lit dans Luc de Tuy, chroniqueur du siv* siècle, que ce prince 
enleva aux Sarrasins diverses contrées et villes, notamment l’Alava, 
la Biscaye, Aicon, Urdunia. Pampelune, et Berozia *. 

Luc de Tuy* parle,en effet,des avantages remportés sur les Musul¬ 
mans par les rois Aionso I, dit le Chaste et Favila I, qui leur enlevè¬ 
rent maints territoires et places, parmi lesquels la Navarre et Pampe¬ 
lune. Mais n'oublions pas que ce chroniqueur écrivait au xiv» siècle. 
11 y a donc lieu de préférer à son témoignage celui de la Chronique 
attribuée par les uns ù Sebastien de Salamanque, et avec beaucoup 
plus de vraisemblance par les autres à Aionso I, roi des Asturies 
(999-1027), et fils d'Ordono II. 

Oïhéuart * admet qu’après la conquête de presque toute l'Espagne 
par les Sarrasins, les Navarrais gardèrent quelque temps encore leur 
indépendance. Luiz Carvajal de Marmol *, dit-il, rapporte que d'a¬ 
près les auteurs arabes, un émir Sarrasin nommé Ben Xeque Atinio 
se serait emparé, vers 733, de Pampelune et de toute la Navarre. Il 
ajoute qu'après la mort d’Alinio. et vers 751, un chef musulman ap¬ 
pelé Youssonf ou Yucef, arriva de-Gaule en Navarre, où il fut com¬ 
plètement battu, à Caîahorra, par Aionso I, dit le Catholique, roi des 
Asturies (739-757), vers 751. 

Le P. Moret, suivi par Ferreras, fixe sous la date de 734, la dé¬ 
faite d’Abd el Melik dans les Pyrénées. Ce gouverneur de l'Espagne, 
blâmé par son maître Hescham, kalife de Damas,pour avoir pressuré 
les populations de la Péninsule, et pour n’avoir remporté que de 
fort médiocres succès dans le midi de la Gaule, était parti de 


* Exercitum cum Froila contra Sarracerios sæpius movens (Adefonsus) 
qu&m plurimas aBarbaris civitates oppressas bellando cepit.id est Lucum, 
Tudam, Portugalam, etc. Alavam, Biscayam, Aiconem, Orduniam, Pam- 
piloniam et Beroziam. Omnes quoque Arabes gladio inlerficiens christianos, 
qui detinebaotur captivi, secum ad patriam duxit. Eo quoque tempore po- 
pulavit Asturias et Levanum et totnm Castellam, Alavam et Biscayam et 
Pampilonam : alias aulem civitates vastavitquia illas non potuit popuiare. 
Luc. Tudens. Chron. I. IV. 

3 Oihenart, Not. utr. Vascon. 181. 

3 Marmol, Primera ■parte de la descripcion general de Africa, etc, 1. Il, 
c. 14 et i7. 


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— 314 — 


Cordoue avec son armée, afin d'assurer désormais ses communica¬ 
tions avec la Gaule, par le massacre préalable de tous les chré¬ 
tiens établis dans les Pyrénées. Mais il fut battu par ces monta¬ 
gnards. Le P. Moret attribue cette victoire aux Vascons espa¬ 
gnols, par la raison que, d'après Roderic de Tolède, Abd el Melik 
était maître de la Celtébérie. Et comme ce pays conAnait à la Vas- 
conie transpvrénenne, Moret eu conclut que la guerre eut lieu dans 
la portion la plus septentrionale des Pyrénées, et non dans la partie 
sise plus au sud. et qui correspond aux territoires de Huesca et de 
Saragosse. 

Il convient de corriger ce qu’ont dit les auteurs susvisés d’après le 
texte de Sébastien , de Salamanque, dont l’autorité sur ce point est 
de beaucoup préférable à toutes les autres. Or, Sebastien atteste for¬ 
mellement que l'Alava, la Biscaye, Alaon, Urdunia, Pampelune, 
Deyo, et la Berrueza, demeurèrent toujours au pouvoir de leurs ha¬ 
bitants : Alava namque, Viscaja , Alaone, et Urdunia, a suis incolis 
reperiuntur semper esse postessœ, sicut Pampilona , Degius, atque 
Berroza. Et comme Sébastien fixe cette situation sous le règne 
d’Alonso I, dit le Catholique (739-757). après lequel il place à bon 
droit son fils et succeseur Froila I or (757-768), il s’ensuit que, depuis 
la conquête de presque toute l’Espagne par les Sarrasins jusque vers 
757 tout au moins, Pampelune et la Navarre demeurèrent indépen¬ 
dantes. Voilà pourquoi Ferreras, dont l’opinion a généralement pré¬ 
valu, fixe vers 759 l’époque où Pampelune et son territoire tombè¬ 
rent au pouvoir des Sarrasins. Cela dura jusqu’à la venue de Charle- 
magne.qui leur enleva celte villeet son territoire(778).U est vrai qu’a¬ 
vant 806, les gens de Pampelune et les Navarrais, sans cesser d’être 
chrétiens, avaient fait alliance avec les Musulmans, et repoussé la 
domination du roi d’Aquitaine, sous laquelle ils se replacèrent en 
806. Cette domination n’était pourtant pas très solide, puisqu'en 
812 Louis le Débonnaire dût aller à Pampelune avec une armée, et 
qu'en 824 il y en envoya une autre commandée par les comtes Ebles 
et Azenar-Sanche, que battirent les Vascons montagnards établis sur 
le versant sud de la portion la plus occidentale des Pyrénées. 

Il demeure donc bien démontré que, si lesdits Vascons furent com¬ 
pris dans le duché de Cantabrie, annexé au royaume des Asturies par 
Aionso I er , dit le Catholique, jamais ce prince, pas plus que ses de¬ 
vanciers Pélage et Favila, ni ses successeurs, n'exercèrent la moin¬ 
dre autorité à Pampelune et en Navarre. 


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— 315 — 


Je viens de nommer le duché de Cantabrie. 11 faut bien que je 
m'explique à ce sujet. 

Et d’abord, tenons pour certain que, sous les derniers rois Wisi- 
goths, il existait déjà un duché de Cantabrie, qu'il importe de ne 
confondre, ni avec la Cantabrie anté-romaine. ni avec la Cantabrie 
romaine, ni avec celle de Sanche 111, dit le Grand, roi de Navarre 
(1000-1035). Ce duché englobait,non seulement l'ancienne Cantabrie 
romaine, mais aussi les anciens territoires des Antrigons, des Caris¬ 
tes, des Vardules, des Berons, et tout au moins la portion de la Vas- 
conie antique constituée par la partie la plus occidentale du ver¬ 
sant sud des Pyrénées, en arrivant jusqu’à l'Océan, c'est-à-dire jus¬ 
qu’au mont Jaizquibel, qui termine le Cabo del Higuer, 1 ’Oeaso pro- 
moniorinm des anciens Les populations de ce duché se révoltèrent 
en 673; mais le roi Wamba les ramena à l’obéissance*. Nous ne 
connaissons le nom d'aucun duc de Cantabrie, au temps de la domi¬ 
nation Wisigothique. Mais Sébastien de Salamanque signale le duc 
Fafia, père de Pelage, premier souverain des Asturies, et il lui assi¬ 
gne une origine royale : Filium quondam Fajiani ducis ex semine 
regio. Rien ne nous garantit pourtant que Fafia ait été duc de Canta¬ 
brie*. Nous en sommes.au contraire, certifiés pour Pierre, père 
d’Alonso 1 er , dit le Catholique, roi des Asturies (739-757) après Fa- 
vila (737-739), et gendre du premier souverain de ce pays. Iste (Ade- 
fonsus) Pétri Cantabriœ dvcis fuit filius , dit la Chronique d’Albelda. 
D'après Sébastien de Salamanque, ce Pierre était issu des rois Léo- 
vigilde et Recared II : Filius Pétri ducis ex semine Leuvegildi et 
Recaredi regum progenitus. Il est certain que les Vascons monta¬ 
gnards du diocèse de Pampelune, qui s’étendaient sur la portion la 
plus occidentale du versant sud des Pyrénées, jusqu’à l'Océan et au 
mont Jaizquibel, demeurèrent rattachés, avec les autres habitants 
du duché de Cantabrie, au royaume des Asturies, jusqu'après 866. Us 
furent alors compris dans celui de Navarre. En attendant, Froila 
(757), Ramire (843), Ordono I e ' (850), et Alonso III (après 866), sou¬ 
verains des Asturies, eurent à réprimer les révoltes de ces Vascons 
montagnards, auxquels il faut principalement attribuer la défaite de 
l’arrière-garde de l'armée de Charlemagne (778), l’entreprise contre 
les troupes de Louis le Débonnaire (812), et la déroute de celles des 
comtes Ebles et Azenar-Sanche (824) 


1 Risco, La Vasconia, 79. 

* Julien. Tületan., Chron. ctd ann. 673; Citron. Moissac, ad ann, 673. 


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— 316 - 


Il me reste à parler de la Navarre. 

Ce nom n’apparaît qu’au vin» siècle, après que les Sarrasins se sont 
emparés de toute la Basse-Vasconie espagnole, sans pouvoir sou¬ 
mettre la partie montueuse. Alors, on commence à désigner,sous le 
nom de Navarre, la région la plus voisine de l’Èbre.En basque, nava 
signifie plaine, comme menditaira , contracté en mi taira, désigne 
un habitant des montagnes 1 . Les Navarrais sont mentionnés pour la 
première fois dans Eginhard (Pampelonem Navarrorum oppidum) et 
par Saxo Grammolicus {...nobilecastrum-Esse Navarrorum...). Quelle 
était l’étendue do la Navarre primitive? Là-dessus, on a beaucoup 
discuté. Certains érudits identifient ce territoire à la Vasconie anti¬ 
que, autrement dit le ^diocèse primitif de Pampelune, et quelque 
chose en plus. C’est évidemment aller trop loin. Nous savons, en 
effet, que vers la fin de la monarchie Wisigothique, la portion mon¬ 
tagnarde de ladite Vasconie faisait déjà partie du duché de Canta¬ 
brie, et que ce district passa, jusqu’après 866, aux rois des Asturies, 
par l’avènement d’Alonso I ar , dit le Catholique. D’autre part, il est 
certain que la portion de l’évêché primitif de Pampelune annexée 
plus tard à celui de Bayonne ne fut réunie dans l’État Navarrais 
que vers le commencement du x 9 siècle. Pour ces raisons, je me 
rallie volontiers à l’opinion du prince Carlos de Viana, cité par Beu- 
ter s , et j'attribue à la Navarre primitive, à celle du vin 9 siècle, les 
cinq villes de Goni, la terre de Deyerri, Guezalaz, le Val de Lan, 
Amescoa, le val de Campeza, la Berrueça, le val Dalin, et spéciale¬ 
ment la Corona Navarra, qui est une montagne en forme de cou¬ 
ronne, sise entre Amescoa et Heulate. 

Telle était la situation politique du nord de l’Espagne, au temps de 
la révolte d'Aïzon. Selon la doctrine généralement professée par les 
vieux et les jeunes bonzes de l’enseignement officiel,ce fut alors que 
naquit le royaume de Navarre. Mais, encore une fois, nous verrons 
qu’en réalité l’influence Franque persistait encore au-delà des Pyré¬ 
nées en 851, et qu’avant de constituer un État distinct, ce pays ne 
forma d’abord qu’une principauté ou duché héréditaire sous Inigo- 
Carsia. dit Arista, et ses premiers successeurs. 


1 Risco, La Vasconia, 351. 

• Reuter, Cronica general de Espana, 1. II, c. 5, 


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3if — 


$ II.— Les Nayarais élisent pour prince ou duc Inigo-Garsia.dit Arista. 
— On a beaucoup discuté sur ce personnage. Mais il estconvenu que 
nous faisons table rase des doctrines, pour ne tenir compte que des 
textes 1 . Commençons donc par interroger celui que nous fournit 
Roderie de Tolède, qui écrivait vers 1250, c’ést-à-dire environ trois 
cent dix ans après l’apparition d'Inigo-Garsia, dit Arista, prince 


1 Bien que résolu fermement à ne tirer parti que des textes authentiques, 
ou tout au moins respectables, je ne puis m’empêcher ici de signaler som¬ 
mairement les érudits dont la critique a déjà fait bonne mais incomplète 
justice de toutes les erreurs involontaires, et de tous les mensonges concer¬ 
nant la série des ducs ou princes et ensuite des rois de Navarre, depuis 
Inigo-Garsia, dit Arista. Au premier rang je dois citer Oihenart, Notitia 
utriusque Vasconiœ , 1. II, c. 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15. p. 175-354. Dans son 
Histoire de Béarn , 1. II, c. 8, 9, 10 11, 12, p. 159-189, Marca, emprunte bien 
des choses à Oihenart. Mais il fournit aussi, de son chef, quelques bonnes 
réflexions. Sa critique personnelle est pourtant loin d’égaler, pour la 
science et la conscience,celle d’Oïhenart.On doit plus particulièrement lieu 
de se méfier de Marca, quand ses doctrines historiques peuvent servir 
utilement ou moralement les intérêts des rois de France. Il est profon¬ 
dément regrettable qu’un homme tel que le P. José Moret (Annales dei 
Reyno de Navarra , I, 1. IV, V, VI, p. 137-414) que le principal historien de 
la Navarre, n’ait pas ici tiré, comme il le pouvait si aisément, le moindre 
parti des livres d’Oïhenart et de Marca. Déplorablement influencé par son 
faux patriotisme provincial, il fait remonter l’origine du royaume de Na¬ 
varre à 722, présentant comme suit la série de ses premiers souverains : 
Garsia-Ximenez, de 722 à 758; Inigo-Garsia, dit Arista, donné comme le 
petit-fils du précédent, de 758 à 783 ; Fortun-Garsia, frère du précédent, de 
783 à 804, et sous lequel aurait été, vers 787, gagnée contre les Sarrasins la 
prétendue bataille d’Olast, sur laquelle a si bien disserté le P. Risco (La 
Vasconia , dans le t. xxxii de la Espana Sagrada p. 364-372); Sanche l* r , fils 
du précédent, de 804 à 825 ou 826 ; Ximeno-lniguez, fils d’Inigo-Garsia, et 
frère de Fortun-Garsia, de 826 à 835 ou 836, lequel aurait laissé deux fils, 
Iuigo II et Garsia, qui lui succédèrent sans laisser de postérité. Après 
un court interrègne, élection d’Inigo-Ximenez, dit Arista, que le P. Moret 
distingue d’Inigo-Garsia, dit Arista, fut élu roi de Navurre et gpuverna de 
836 à 858. Garsia-Ximenez, frère du précédent, de 858 à 867. Garsia- 
Iniguez, cousin Ifiobrino) du précédent, de 867 à 886. A dater de Fortun, dit 
le Moine (8869*05), la méthode du P. Moret s'affermit à ce point, que 
tout le surplus de son œuvre prête bien rarement à la critique. Si j’ai si* 


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ou duc de Navarre. Le témoignage de Roderic est donc loin d’avoir 
ici l’autorité que nous serions tenus d’accorder à un texte authenti¬ 
que de la première moitié du ix* siècle. Cette réflexion n’épuise pas 
d'ailleurs mes critiques. Or, voici comment Roderic s’exprime au 
sujet de la généalogie des premiers princes et des premiers rois de 
Navarre, et tout d’abord dlnigQ-Garsia, dit Arista. 

Au temps où la Castille, le pays de Léon, et de Navarre furent 
plusieurs fois ravagés par les Arabes 1 , arriva du comté de Bigocia 
un homme habitué dès l’enfance aux guerres et incursions. Il se 
nommait Eneco (dont on devait plus tard faire Inigo). Et comme il 


gnalé son étrange série des premiers souverains Navarrais, ou prétendus 
tels, c'est que cette portion de la doctrine du savant jésuite a été acceptée 
comme la vérité même par le gros des subalternes compilateurs. Mais il n'en 
est certes pas ainsi du P. Risco (La Vasconia,dan9 la Espana sagrada,XXXll t 
c. 16, 17, 18, 19, 20, p. 359 410), qui a le premier,et dès 1787, tenté de faire 
table rase de toutes les opinions antérieures, et de n’opérer qu’avec le 
secours des bons textes. 

* Cum Castella, Legio, et Navarra variis Arabum incursionibus 
vastarentur, vir advenit ex Bigorciæ (var. Bigorriœ, Bigoriæ , Vigorriœ) comi- 
talu, bellis et incursionibus ab infantia assuetus, qui Enecho vocabatur, 
et quia asper in præliis, Arista agnomine dicebatur, et in Pyrenœi partibus 
morabatur, et post ad plana descendens {var. descedens) ibi plurima bella 
gessit : unde inter incolas regni meruit principatum. Hic genuit fiiium 
Garsiam nomine, cui uxorem Urracam de regio semine procuravit. 
Mortuo autem Enechone Arista regnavit Garsia Enechonis filius cjus, 
vir largus et strenus, et in bellis continuo se exercens. Cumque quodam 
die minus caute in quodam viculo que Larumbe dicitur resideret, super- 
venientes Arabes improvidum occiderunt, et reginam Urracam uxorem 
suam prægnantem in utero laocea percusserunt. Sed continuo adventum 
suorum latrunculis Arabum efïugatis regina morti proxima, tamen viva, 
per vulnus lanceæ sicut Domino placuit, imlantulum est enixa, et fotus 
ministerio muliebri vitæ miraculo omnium est servatus, et Sancius-Gar- 
siœ vocatus. Mortua autem matre, quidam nobilis qui a tempore Enechonis 
Aristæ adhæserat régi Garsie suscepit infantulum et fecit eum diligentis- 
sime enutriri, et transactis infantiæ et pueritiæ annis, cum ad adolescent 
tiam pervenisset ætatem indole, et indolem strenuis operibus superabat, 
et succesit in regno régi Garsiæ (era dccccxviii), Nutritius autem ejus cum 
esset nobilis et abundans, semper eum consiliis etauxiliisad magna pro- 
vocabat, et procuratus est ei uxorem de regio semine quæ Theoda vocabu- 


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- 3id - 

était très âpre aux combats, on l'avait surnommé Arista. Il demeu¬ 
rait d’abord dans les Pyrénées. Puis, descendant dans les plaines de 
la Navarre, il y lit plusieurs guerres, et mérita ainsi le principal de 
la part des habitants du royaume. Ce personnage eut un fils nommé 
Garsia,et le maria à une fille nommée Urraca,qui était de sang royal. 
La traduction espagnole du passage ci-dessus, laquelle est attribuée 
à Roderie de Tolede hii-méme, donne le nom de Rigo fria au comté 
d’ou venait Eneco on Inigo, et fixe sa première résidence aux ports 
delà vallée d’Aspe, en tirant vers Roncevaux. 

Parmi les autres pièces qui parlent de ce personnage et de ses 
descendants, je ne veux fournir ici que la principale. C'est la charte 1 
donnant la liste des rois de Navarre inhumés au monastère de San- 
Salvador de Leyre, depuis Inigo-Garsia. dit Aris’a, jusqu’à Sanclie- 
Garcie. mort l’année de Père d’Espagne 1113, ce qui correspond à 
1075 à partir de la naissance de J.-C. Cette charte est donc d’une 


tur, ex qua suscepit filium Garsiam nomine, qui agnomimatus est Tremu- 
losus, etc.RoDEEic. Toletan. De reb Hispan ., I. V, c. 21 et 22.— Voici main¬ 
tenant la traduction espagnole attribuée sans preuves à Roderie lui-même: 
« Seyendo mucho estruidos de los Moros muchos veces los reyes de Cas- 
tiella, de Leon, de Navarra, vene un orne de tierra de Rigo fria, que es 
condado, é era mucho usudo en armas, é en lidiar, é en aquel lo se criarà 
de mozo pequeno, é llamabonle Yenego. Luego en cl comienzo e moro 
encima de los puertos de Aspa do agora dicen Roncesvalles, é à tiempo 
descendio à Yuso à los llanos de Nuvarra, é fizo alli muchas faciendas é 
vencio muchas lides, asi que per estas cosas que facia dieron le el prin- 
cipado, é ficieron le rey de Navarra dovo un fijo que digieron Don Garcia, 
é Don Yenego Ariestra trabajose de lo casar con mujer del linage de los 
reyes, é caso locon Dona Urraca, que era del linage de los Reyes. » 

1 Hæcest charta regum quorum corpora tumulata requiescuntin monas- 
terio Legerensi era DCC... obiit rex Eneco Garsianes, uxor ipsius vocata 
Eximina. Post hœc regnavit pro eo filius ejus Eximinus Eneconis,uxor cujus 
fuit Munia et obiit era DCCLXX, et regnavit pro eo 22 annis Eneco Xim- 
enonis et obiit era DCCLXX et uxor istius fuit Oneca regina, tempore quo¬ 
rum fuerunt martyres translata ab Hosca in monasterium Legerense : 
postea regnavit pro eo filius ejus Garsius Eneconis annis 12 et obiit era 
DCCCXXXV. Post cujus obitum venit Fortunius Garseanis de Corduba et 
inveniens ipsum mortuum Lumberri, transtu lit corpus ejus ad monaste¬ 
rium Legerense et regnavit annis 57 postquam senuit fuit etrectus mona- 
ebus in monasterio Legerensi et regnavit pro eo Sancius Garseanis cum 


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320 - 


époque relativement tardive. Elle est de plus affectée de deux lacu¬ 
nes, l’une au commencement, et l’autre qui se devait rapporter aux 
règnes de Sanclie Âbarca, de Garsie le Tremblant, et de Sanche le 
Grand. De ce texte, et de quelques autres à citer plus tard, je n’ai 
besoin de tirer ici sommairement que la succession des premiers 
descendants d’Eneco ou Inigo-Garsia, dit Arista. De sa femme 
Eximina ou Ximina, naquit un fils Exemino-Inigùer,qui épousa Munia. 
De ce mariage naquirent : 1° Eneco-Ximener, dont la femme se nom¬ 
mait Oneca; 2° Garsia-Ximener,qui n'eut pas d’enfants de sa femme 
Toda. Inigo-Ximener fut père de Garsia-Iniguer, qui s'unit à Urraca, 
fille d’Azenar, comte d’Aragon. De ce mariage : 1° Fortun-Garsia ; 
2° Sanche-Garsia, qui épousa d’abord N. fille de Galind,comte d’Ara¬ 
gon,et ensuite Tota.dont le père se nommait Azenar; 3“ Ximena,qu 
devint la femme d’Alonso 111, roi des Asturies; 4» Eneca, mariée 
d’abord à Azeuar-Fortun, et ensuite à Abdallah, roi musulman de 
Cordoue. 

Voilà les deux textes. Il s'agit maintenant de commenter celui de 
Roderic de Tolède, en ce qui concerne Inigo-Garsia, dit Arista. 

D’où venait Eneco, dont les Espagnols ont fait lnigo ? D’un pays 
appelé Bigorria. Mais où le chercher? Là-dessus, on a beaucoup 
discuté. Un théologien et canoniste distingué, Martin Azpicuella, 


uxore sua Tota regina et venerunt ambo ad dictum monasterium ut a 
prsdicto Fortunio ncciperent graliam et benedictionem, quos cum bcnedi- 
xisset, dédit Sanctio fratri suo quatuor albendas et unam corlinam et tria 
cornua et spatam cum vagina, loricum cum collare de auro diadema de 
capite suo, scutum et ianceam, caballum cum camo freno et sella duas 
tendas et duas ciclabes, et obiit dictus Sanctius Garseanes era 968.Post hos 
regnavit pro eo Garsias Sanctionis cum matre sua Tota regina et cum 
uxore sua regina Eximena: ex ista duos habuit filios, scilicet Sanclium et 
Ramirum et obiit eru 1035. Post hæc regnavit Ramirus filius ejus et dcessit 
sine proie. Post hæc regnavit pro eo fraler ejus Sanctius Garseanis cum 
uxore sua Urraca regina, et iste fait vocatus a vulgo Abarca... Habuit hic 
(Sanctius Major), fîlios Garsiam Raminirum et Fernandum et duas fîlias 
Maieram et Eximinam, et obiit era 1058. Post bœc regnavit pro eo Gar¬ 
sias filius ejus cum Estephania regina uxore sua et obiit era 1082,filius ejus 
Sanctius Garseanes cum uxore sua Plasentia era 1113. Hæc est cbarta 
regum quorum corporatumulata sunt in monasterio Legerensi. Oihenart, 
j Sot. utr. Vascon, 238-239. 


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dit le docteur Navarro, invoquant les écrits de Garsia Euguius 4 , évê¬ 
que de Bayonne, et du prince Carlos de Navarre, fait venir Inigo- 
Garsia, dit Arista, de Vigorria, qui est un village de la Navarre espa¬ 
gnole, dans le district ( merindad ) d’Estella. C’est absurde, car 
Inigo-Garsia, dit Arista, était venu de la montagne. Or, ladite me¬ 
rindad est dans la plaine, au midi de Pampelune. Cari ta, B!anca,etc., 
le donnent comme originaire du comté de Bigorre, Bigorriœ , tracé 
avec deux r dans un manuscrit de Roderic de Tolède conservé à 
Paris.au Collège de Navarre. Mais quoi? Les autres manuscrits de 
Roderic portent Bigorcice. D'ailleurs je reviendrai bientôt sur cette 
origine Bigorraise. 

Oïhenart 1 fait partir Inigo-Garsia,dit Arista,de la vallée et vicom¬ 
té de Baïgorry, comprise,depuis le nu® siècle,dans le district ( merin¬ 
dad) de Basse-Navarre ou Navarre cispyrénéenne, appelée aussi Na- 
vaira deçà Ports. Les anciennes formes du nom de ce pays sont 
Biguria, Baigoer, et parfois Beygur. Le plus ancien vicomte de Baï¬ 
gorry connu est Loup-Iniguer, mentionné, de môme que deux de ses 
successeurs, dans le cartulaire de l’abbaye de Saint-Jean de Sorde, 
au diocèse de Dax.Ce Loup-Iniguer était contemporain de Raymond, 
évêque de Bayonne, durant la seconde moitié du xi* siècle*. Il est 
certain qu'Oïhcnart était lié avec l'influente famille des vicomtes de 
Baïgorry. A-t-il voulu flatter ici l’orgueil de ces seigneurs? Je ne le 
croirais pas volontiers. Oïhenart était un honnête homme. A-t-il été, 
sans le vouloir, dupe de ses sympathies? Je ne le crois pas non 
plus, car la famille desdits comtes est assez ancienne pour expliquer 
l’hypothèse. Mais quoi? Biguria. Baigoer, Beygur , ne ressemblent 
guère à Bigorcia. D’ailleurs, entre J’année 828 environ, où com¬ 
mence le rôle d’Inigo-Garsia, dit Arista, et la seconde moitié du 
xi* siècle, où vivait Loup-Inigo, l’intervalle est de plus de deux cents 
ans. Que se passa-t-il durant ce long intervalle? Comment expliquer 


* Oïhenart, Not. utr. Vascon. 247, parle de ce Garsia Euguius comme 
d’un évêque de Bayonne. Mais dans catalogue sommaire des évêques de ce 
diocèse, à la p. 546 de la Not. utr. Vascon., cet érudit ne signale qu'un évêque 
du nom de Garsia, et il le fait vivre en 1120. Il en est de même des auteurs 
du Gallia Christ, i. 1311. Mais est-il vraisemblable que ce prélat, au nom 
duquel celui d'Euguius n'est pas d’ailleurs accolé, ait écrit une histoire 
abrégée de la Navarre 1 

* Oïhenart, Not. utr. Vascon, 248-250. 

* li. Ibid. 249. 


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que la maison du fondateur de l’État Navarrais fut déchue, de 
l’autre côte des Pyrénées, jusqu’à la situation de famille vicomtale? 
Il n'v a pas d’ailleurs à s’y tromper. La vicomté de Baïgorry ne com¬ 
prit jamais que les paroisses des Aldudes, Anhaux, Ascarat, La 
Fonderie, Irouléguy. Lasse, Saint-Etienne de Baïgorry, Urepel. 

C’est évidemment une ancienne viguerie, qui se transforma en 
vicomté. 

Mais voici une raison encore plus décisive. Le territoire qui de¬ 
vint plus tard ladite vicomté, était compris, et sans conteste, dans le 
comté de Vasconie Citérieure, Vasconiœ Citerions. Ce district ne 
pouvait donc porter en même temps un autre nom, celui de Biguria, 
Baygor, ou Beygur. Si Inigo-Garsia, dit Arista, était parti de là, il au¬ 
rait annexé ledit comté à son principat de Navarre. Or, il est cer¬ 
tain : 1° que cette portion de la Vasconie, de même que tout le reste, 
et le Bordelais en plus, ne furent annexées au royaume de Navarre 
que vers le commencement du x e siècle ; 2° Que durant l'intervalle 
compris entre 1036 environ et la lin du xn® siècle, les ducs de 
Guyenne, et leurs ayant-droit les rois d’Angleterre, avaient enlevé 
aux rois de Navarre tout le Pays Basque cispyrénéen, et que ces 
souverains dépossédés ne reconstituèrent que durant le siècle sui¬ 
vant le districlou merindad de Basse-Navarre. 

Écartons donc la doctrine d’Oihenart, concernant l’origine d'Iuigo- 
Garsia, dit Arista, et voyons celle que propose Marca 1 . 

Ce personnage, dit-il, venait du comté de Bigorre. Dans le texte 
de Roderic de Tolède, il faut lire ex Bigorriæ comitatu , et non ex 
Bigorciœ comitatu. Mais j’ai déjà fourni l'argument qui milita con¬ 
tre la correction proposée. En faveur de l’origine Bigorraise d’Ini- 
go-Garsia, dit Arista, Marca fait valoir que les rois d’Aragon ont 
assez longtemps retenu l’hommage du comté de Bigorre*.Et comme 
l'État Aragonais fut démembré en 1035 du royaume de Navarre, il 
s’ensuit que les souverains de ce pays auraient transmis aux rois 
d’Aragon leurs droits sur le comté de Bigorre, annexé à la Navarre 
par Inigo-Garsia, dit Arista. 

On ne peut nier, je le confesse, que les comtes de Bigorre ont 
jadis reconnu la souveraineté des rois d’Aragon. Ainsi fit notamment 
de Centulle IV, (1060-1090) vicomte de Béarn, et mari de Béatrix, 


4 Marca, HUI. de Béarn, 160. 
• Id. Ibid. 802 . 


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i i iiii i 


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il 1 


I 


— 323 — 


comtesse de Bigorre.en acceptant d'être l'homme Sanche I èr .roi d'A¬ 
ragon.Dans la pièce qui le constate 1 ,ce prince parle expressément de 
CentuilelV.comme d'un vassal: Ego Sancius Aragonensium rex facio 
tibi Centullo Bigon'ilano comiti nostro hotnini, etc. Admettons donc 
que ledit comté releva des rois d’Aragon, lesquels ne pouvaient évi¬ 
demment tenir leurs droits que de leurs ancêtres les rois de Na¬ 
varre. La Bigorre avait donc appartenu à ceux-ci. Mais Inigo-Garsia, 
dit Arista, ne la leur avait pas apportée. C'est le roi de Navarre 
qui, dès les premières années du x* siècle, avait déjà sous sa domi¬ 
nation non seulement la Vasconie tout entière, et par conséquent 
la Bigorre, mais aussi le Toulousain et le Bordelais. Telle est, sur 
le comté de Bigorre, la véritable origine des anciens droits des 
souverains de l'État Aragonais, constitué à la mort deSanche III, 
dit le Grand, roi de Navarre (1035). Il est assez clair que je ne puis 
ici m'expliquer à suffisance sur ce fait assez bien connu des histo¬ 
riens espagnols, et même de quelques annalistes français de l’ancien 
régime. Je réserve donc ma démontration complète pour un mé¬ 
moire qui sera bientôt achevé. Mais en attendant, voici deux autres 
raisons, qui suffisent pour faire écarter l’origine prétendue Bigor- 
raise d’Inigo-Garsia, dit Arista. 

Ainsi que nous le verrons, l'autorité de ce personnage, en Na¬ 
varre, dut recommencer vers 828. D après les chartes précitées, 
et dont je dois la communication à M. Gaston Balencie, nous con¬ 
naissons la série des comtes de Bigorre, en partant de 836, et en re¬ 
montant tout au moins jusqu’à 815. Or, dans cette série, non seule¬ 
ment Inigo-Garsia. dit Arista, ne figure pas, mais il n‘y a même nul 
moyen de lui faire la moindre place. Et puis, si notre personnage 
était réellement venu du comté de Bigorre, si ce fief était resté dans 
une branche de sa famille, les noms de ses suzerains devraient être 
les mêmes que ceux d’Inigo, de Garsia, de Ximeno, que nous 
voyons alterner si longtemps parmi les descendais d’Inigo-Garsia, 
dit Arista. Or, il est assez notoire que les comtes de Bigorre s’appel¬ 
lent bat, Loup, Raymond, Louis, Garsie-Aruaud, Bernard, Roger, 
Pierre, Eschivat ou Esquivât. 

Il est vrai que, selon Marca, les noms de Garsia, Semeno ou 
Xemeno.et Inigo, ne seraient ni gothiques, ni espagnols. Ils auraient 
été introduits dans la maison de Navarre par les ducs de Gascogne 


1 Marca, tiisl. de Béarn, 812, 


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qui en étaient issus. Celui de Garsia se trouve dans les Annales attri- 
buées à Eginhard (Angilbert), sous l’année 819. On y voit que le 
frère de Lupus, duc des Vascons se nommait Garsuand, et que celui 
qui fut élu par lesdits Vascons s’appelait Garsimir. Or, Garsimir est le 
même nom que Garsia, augmenté de la terminaison Wisigolhique 
mir. Celui d eXimeno a pour correspondant, chez les Vascons cispy- 
rénéens Emeno, auquel les Espagnols ajoutent tantôt Se, tantôt X, 
conformement à leur habitudes phonétiques. Ils prononcent et ils 
écrivent Scitneno ou Ximeno. Quant au nom à'inigo, sur lequel il 
importait d’insister, Marca ne dit absolument rien pour montrer 
que celte appellation vient de la Vasconie cispyrénéenne. Mais cet 
annaliste indique Fortunio, qu’il n’avait pas mentionné d'abord. On 
le trouve,dans les anciens titres, sous les formes Forto et Forlunius. 
En Béarn, il devient Fores. Certains documents portent la déno¬ 
mination de Fortaner, décomposable, sans conteste, en Forto-Anerii 
ou Azenarii, Forton, fils d'Azenar'ou Aznar. 

Quant au surnom d’Avista, donné à Inigo-Garsia.Marca le fait venir 
à'Ariscat qui, dit-il, signifie généreux et vaillant, dans le langage 
gascon, dialecte de l'idiome provençal. Les Bigorrais appliquent ce 
qualificatif à tout homme déterminé, résolu à tout braver, à tout ris¬ 
quer. Après Marca. j’ajoute que tel est encore le sens du mot Avis- 
cal à Lectoure, ma ville natale, c'est-à-dire dans la Basse-Gascogne. 
Toujours selon Marca, le surnom à'Avista aurait été donné à Inigo- 
Garsia avant son avènement à la royauté,parce que c’était un homme 
degrand courage.Plus tard, ce sobriquet se serait métamorphosé en 
Avista, dans les manuscrits, à raison de la difficulté bien connue de 
distinguer les lettres c et n*. Mais Oïhenart* fait venir le surnom 
d’Avista de harizetta, qui signifie en basque, forêt de chênes. Cette 
conjecture semble bien plus plausible que celle de Marca, qui n’en 
a pas tenu compte. Mais, dans Roderic de Tolède, Avista est donné 
comme désignant un homme asper in prœliis. 

Jean-François BLADÉ. 

(A suivre.) 


1 Marca, Hist. de Béarn, 17 3. 

* Id. Ibid. 164. 

* Oihbnaht, Not. uir. Vascon., 252. 


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LES ACTES DE L’ÉTAT CIVIL 

DE LA COMMUNE DE SÉRIGNAC 

Canton de Puy-L’Evêque (Lot) 

Du 1 er Janvier 1789 au 81 Décembre 1888 


Table alphabétique et généalogique par Eugène VIGOUROUX, avocat 
Introduction et tableaux généalogiques détachés 1 


INTRODUCTION 

Ce long et pénible travail, où se trouvent condensés, sous la forme 
la plusbriève et la plus précise, plus de cinq mille dates, plus de dix 
mille renseignements, serait difficile à justifier, s’il ne présentait à 
la fois quelque utilité locale et un véritable intérêt au point de vue 
démographique général. 

Les explications qui vont suivre ont pour objet de faire ressortir 
ce double avantage : en exposant séparément futilité et l’usage de 
la présente table de cerçt ans au point de vue local; en déduisant 
ensuite de son examen attentif, des renseignements et des tableaux 
statistiques sur la population, la natalité, la longévité, et la stabilité 
des familles. 


1 La commune de Sérignac (Lot),qui fait l’objet de cette étude, est limi¬ 
trophe du territoire du canton de Tournon. 

Si l’on appliquait la méthode scientifique — dont nous avons ici un par¬ 
fait exemple — au dépouillement de 1 état civil de nos communes, on 
obtiendrait, pour la plupart d’entre elles, des résultats identiques. La popu¬ 
lation décroît rapidement: c’est un fait devenu général dans notre dépar¬ 
tement. L’émigration n'en est point la cause principale ; la proportion entre 
le chiffre des décès et celui des naissances explique presque tout. 

On arrive à de singulières constatations sur les moyennes de la vie hu¬ 
maine, Les enfants, soumis à tant de causes de mort, étant peu nombreux, 


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PREMIÈRE PARTIE 


Utilité et usage de la table de cent ans 


Les actes de Tétât civil étant, dans toutes les civilisations avancées, 
le fondement de la capacité des individus, des droits et devoirs de 
famille, et de l'attribution des successions, toutes les mesures qui 
tendent à améliorer leur tenue ou à augmenter leur utilité ne peu¬ 
vent être vues qu'avec faveur et intérêt. Au premier rang de ces me¬ 
sures utiles doivent être classées les tables annuelles et décennales 
prescrites par les lois et les réglements. Mais quels que soient les ser¬ 
vices qu’elles rendent, les tables décennales s’appliquent à une durée 
bien restreinte, et ne dispensent pas de consulter plusieurs volumes, 
souvent d’une manière infructueuse. 


le fonds de la population se compose d’adultes, qui atteignent comme àSé- 
rignac des moyennes de vie surprenantes. 

Rien ne démontre mieux que le pays est salubre, la race fortement cons¬ 
tituée. Alors n’a-t-elle point mérité le reproche qu’un satirique adressait 
aux Romains de la décadence. vitio parentum rara juventus? 

Des études démographiques consciencieuses, comme celles que M. Vi- 
gouroux a bien voulu nous confier, indiqueront le mal ; mais qui trouvera 
le remède ? 

En 1842, la population du Lot-et-Garonne était de 347,073 habitants; en 
1847, de 346,260. Lorsque le résultat du dénombrement de 1847 fut signalé 
au Ministère de l’Intérieur, celui-ci crut à une erreur de chiffre: il n était 
point normal qu’une population à l’abri de la guerre et des épidémies di¬ 
minuât. Le chiffre était exact et la progression descendante devait s’accen¬ 
tuer rapidement jusques à effrayer. Le recensement de la présente année 
accuse une diminution de plus de 10,000 habitants dans les cinq dernières 
années. Le Lot-et-Garonne est actuellement réduit à 284,612 habitants. 

Les Allemands, qui aiment les statistiques, disent volontiers que chaque 
année d’ajournement d’une guerre de revanche représente une bataille 
perdue pour la France; la proportion de croissance de leur population jus¬ 
tifie ce langage. 

N’est-il point vrai que le Lot et-Garonne perd à lui seul une bataille tous 
les cinq ans : 10.000 hommes ! 

Avant un siècle, ce département si riche sera devenu un pays à coloniser. 

G. T. 


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- 327 - 

En effet, plus on accumule les noms portés par les habitants d'un 
même pays, plus ou augmente les difficultés ; car différentes per- 
sonnes ayant très fréquemment les mêmes noms et les mêmes pré¬ 
noms, ce n’est qu’après avoir parcouru plusieurs tables et plusieurs 
actes qu’on trouve le renseignement cherché. 

La présente table de cent ans a pour but de parer à ces divers in- 
convénients, au moyen de son étendue, de sa forme à la fois alpha¬ 
bétique et généalogique, et des renseignements et dates joints à cha- 
ques nom. et prénom. On comprendra mieux son importance et son 
usage, si on veut bien fixer quelques instants l’attention sur la ma¬ 
nière dont elle a été dressée, sur les lacunes, omissions ou erreurs 
qu’elle doit ou peut contenir, et sur la continuité dont sa tenue se¬ 
rait susceptible. 


§ I. — Mode de rédaction de la table de cent ans. 

Au point de vue de son objet, cette table contient tous les rensei¬ 
gnements officiels des actes de l’état civil delà commune de Sérignac 
du premier janvier 1789 au 31 décembre 1888. Cette commune, étant 
divisée en deux paroisses avant la Révolution comme aujourd’hui 
(Sérignac et Ferrières le grand), et les registres publics étant alors 
tenus par les curés, les registres de ces deux paroisses ont été com¬ 
pulsés avec le même soin que les registres municipaux qui leur ont 
succédé. Le présent travail a donc pour effet de suppléer aux tables 
qui n’ont pas existé jusqu’en 1792 et à celles qui n’existent pas en¬ 
core pour les six dernières années, et de refondre en une seule les 
neuf tables décennales dressées jusqu’ici pendant le siècle écoulé. 

Une durée de cent ans a paru, pour plusieurs motifs, une limite 
suffisante. Cette durée, qui est la plus longue de la vie humaine, a 
permis de constater, pour les familles stables, des générations suc¬ 
cessives jusqu’au nombre de quatre, et d’établir ainsi la parenté jus¬ 
qu’au huitième degré; cette constatation n’est-elle pas plus que suf¬ 
fisante pour l’application pratique et usuelle du droit de succession ? 

D’autre part, au delà d’un siècle, la formation des tableaux généa¬ 
logiques présentait de grandes difficultés et de grandes chances 
d’erreurs. 

Enfin le présent travail a pour but indirect de célébrer utilement 
le centenaire de 1789, date célèbre, grandiose ou féconde, au point 
de vue de la transformation de l’autorité publique, de la propriété 


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et des conditions matérielles du peuple : à ce point de vue, la limite 
de ce travail était Axée par son but même. 

Telle est donc la matière et telle est l'étendue de la table ; quant à 
sa forme elle est à la fois alphabétique et généalogique. 

C’est par lettre alphabétique et sous forme de dictionnaire des 
noms de famille qu’elle a été dressée. Quelquefois un même nom est 
porté par plusieurs familles; et lorsque la généalogie, pendant le der¬ 
nier siècle, ou l’insufAsance des mentions des actes et des renseigne¬ 
ment de notoriété publique ne permettent pas de rattacher ces famil¬ 
les multiples à une même origine, il a été dressé plusieurs tableaux, 
portant le même nom, avec des indications différentes de résidence 
et d’établissement. D’autrefois, la multiplicité des tableaux, se rap¬ 
portant certainement à une même famille, a été nécessitée par le dé¬ 
sir de ne pas rendre chaque tableau incompréhensible à force d’in¬ 
dications et de complications ; et alors des renvois particuliers indi¬ 
quent les liaisons de parenté et de communauté d’origine existant 
entre les individus portés dans des tableaux différents. 

Mais la table comprend aussi, dans l’ordre alphabétique, des noms 
isolés et ne formant point un tableau généalogique. Ces noms sont 
relatifs, ou à des personnes sans famille dans la commune, ou à des 
femmes mariées dont le nom de fille est simplement indiqué avec 
renvoi au nom du mari pour les renseignements. 

De même, les noms isolés des maris, renvoient au nom de la fa¬ 
mille de leur femme pour les renseignements et la parenté intéres¬ 
sant cette dernière. 

Ces noms isolés, très utiles pour les renvois et pour la facilité des 
recherches, ont permis de remplir toutes les pages de ce travail et 
tous les blancs qu’auraient laissé les tableaux de famille, dont la lon¬ 
gueur est nécessairement différente ; ces noms isolés ont été répartis 
au bas de chaque page, de manière à ne pas altérer sensiblement 
l’ordre alphabétique qui a été respecté avec soin. 

La durée de cent ans et l’ordre alphabétique ne constituent pas 
une différence absolument essentielle entre les tables ordinaires et 
la table actuelle. La véritable innovation, la source de l’utilité prin¬ 
cipale de cette dernière, c’est l’ordre généalogique et les renseigne¬ 
ments joints à chaque nom ou prénom. En effet, des tableaux aussi 
complets que le permettent les actes, indiquent, pour chaque fa¬ 
mille, les mariages, avec leurs date si elle est connue, les noms des 
conjoints avec leurs prénoms, la filiation, le nombre des enfants nés 
dans la commune et dans la période de cent ans, leurs prénoms, 


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— 329 — 


leur naissance et leur décès, si les registres les constatent. Ces ren¬ 
seignements, rapprochés et condensés dans un même tableau qu’un 
seul regard peut facilement embrasser, ne permettent plus d'hésiter 
sur l’identité des personnes, quand même les noms et prénoms se¬ 
raient identiques; il devient ainsi très facile de se reporter aux actes 
à consulter, lorsque leur inspection, leur lecture ou leur copie est 
indispensable, ou qu'on ne veut pas se contenter des mentions indi¬ 
quées à chaque tableau. 

Facilité, sûreté et prom ptitude des recherches, accumulation syn¬ 
thétique de renseignements précis ; tel est l’avantage et l’utilité de 
cette table au point de vue municipal, familial et individuel. 

Cet avantage est si évident qu’il n’est pas utile d’insister; mieux 
vaut signaler de suite les erreurs ou omissions de nature ù influer 
sur les recherches. 


g II. — Erreurs ou omissions de la table de cent ans. 

Les erreurs ou omissions de cette table sont de deux espèces ; ou 
bien elles sont imputables à l'auteur de ce travail ; ou bien elles dé¬ 
rivent des registres de l’état civil eux-mèmes. 

Les erreurs ou omissions delà première catégorie demandent une 
excuse et une réparation. L'excuse a sa source dans l’imperfection 
qui accompagne tous les travaux de l’intelligence humaine, en raison 
inverse de la force et du temps employés ù les achever. Lire avec 
soin et prendre une note aussi exacte que possible de dix volumes 
de registres, classer ses notes par ordre alphabétique et généalogi¬ 
que, les mettre au net, les relire et les réviser, tel est le travail in¬ 
contestablement long, parfois difficile et souvent fastidieux, auquel 
il a fallu se livrer, avec quelque patience et avec la ferme volonté 
d’aboutir. Si, malgré ces eflorts, quelques erreurs se sont glissées 
dans cette accumulation de renseignements n'a-t-on pas quelques 
droits à l'indulgence, alors surtout que la multiplicité des indications 
est un moyen assez facile de réparer les lacunes ou les erreurs? En 
effet, le rapprochement même des mentions, concernant la même 
famille ou le même individu, permettra de retrouver les lacunes dans les 
registres et de relever aussi leserreurs, au moyen d’une comparaison 
rendue très sûre et très facile. A cet égard, il a été ouvert à la tin 
du volume une partie spéciale, destinée à recevoir les errata ; 
une disposition simple, uniforme et en rapports constants avec Ie§ 


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- 330 - 


tableaux, permettra d‘y consigner chaque erratum, au fur et à 
mesure qu'on le découvrira. 

Quant à la seconde catégorie de lacunes ou d’erreurs, celles qui 
proviennent des registres, il n’est pas sans utilité de les signaler 
d’une manière générale. Erreurs sur l'orthographe des noms, sur les 
prénoms, sur l’âge, sur les dates respectives de naissance et de dé* 
cés; il s'en rencontre un nombre assez considérable. Ainsi, le patois 
n’ayant pas de lettre Y et employant le B à la place, l’orthographe 
des noms comprenant un B ou un V est assez arbitraire et assez va¬ 
riable. A un autre point de vue, les dates des actes, en 1793 et 1794, 
sont affectées d'incorrections singulières; par ex., les deux calen¬ 
driers, grégorien et républicain, sont quelquefois employés et mélan¬ 
gés dans une môme mention, comme celle-ci: 1 er janvier an II delà 
République Française. Nous avons reproduit ces énonciations dans 
nos tableaux sans les corriger, la rectification en étant très facile. 
Malgré ces incorrections assez nombreuses, et les autres erreurs déjà 
signalées, il faut dire que, si de 1789 à 1800, les registres ont été 
tenus d’une manière peu satisfaisante, ils ont été ensuite rédigés avec 
une exactitude peu commune, sous l’active et intelligente direction 
des Monmayou et des Cazes. 

Il n’en subsiste pas moins quelques erreurs. Quant aux lacunes, 
elles sont peut-être plus nombreuses. Certaines proviennent de la 
faute des familles: aussi en rencontre-t-on qui n’ont pas déclaré la 
naissance de leurs enfants mâles, probablement dans le but secret 
de les soustraire au service militaire. Les guerres du premier empire, 
la négligence des intéressés ont été la source de beaucoup d’autres 
omissions. 

Mais il existe un genre de lacunes qui n’est imputable à personne, 
si ce n’est peut-être à l’insuffisance de la législation. En effet, quand 
on jette un coup d'œil sur les tableaux généalogiques, même sur 
ceux des familles les plus stables, on est étonné de voir le nombre 
des renseignements qui manquent pour compléter leur état civil. 
Le plus souvent, c’est la date du mariage qui fait défaut, ou bien 
encore celle du décès ; car le mariage et le décès étant arrivés dans 
une commune différente de celle d’origine, celle-ci ne contient 
aucune indication de ces deux faits ; et cependant ces renseignements 
seraient très utiles et assez faciles à obtenir. Ainsi les renseigne¬ 
ments relatifs au mariage et au décès peuvent être d’une grande im¬ 
portance,au point de vue de la bigamie et de l’état civil des nomades 
et des absents (Voy. Réformes pratiques , par Ch. Bertheau, p. 91 


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— 331 — 


à 106) Une loi, ou même une circulaire, pourrait prescrire l'envoi 
de ces renseignements au maire de la commune d’origine, qui les 
mentionnerait en marge de l’acte de naissance et les renverrait, cha¬ 
que trimestre, au greffier du tribunal, chargé des mêmes annota¬ 
tions sur le double des actes de l'état civil. 


§ III. — Projet de continuation de la table généalogique. 

La table généalogique présentant des avantages incontestables, 
on peut se demander s'il ne serait pas possible et facile de la tenir à 
jour, en dressant les tableaux au fur et ù mesure de la constitution 
des familles, et en y mentionnant la filiation, les prénoms, les dates 
et les renseignements intéressant chaque personne ou chaque fa¬ 
mille. A cet effet, la place nécessaire étant laissée pour les naissan¬ 
ces et les décès, les noms et prénoms de la femme pourraient être 
placés au-dessous du prénom du mari, avec lequel les réunirait la 
date du mariage inscrite verticalement ; des lignes tirées à la suite 
de cette date indiqueraient la filiation comme pour les tableaux ci- 
joints. 11 serait d’ailleurs facile, en attendant la refonte générale 
d’une nouvelle table, de refaire et de remplacer les feuillets qui ne 
pourraient plus servir. 

En tenant ces tableaux jour par jour, au fur et h mesure des actes, 
les confusions entre familles et les erreurs de nom ou de date se¬ 
raient difficiles et presque impossibles, grâce aux renseignements 
actuels qu’on posséderait ou qu’on pourrait se procurer si aisément. 
Dressés sous les yeux des intéressés eux-mêmes, ces tableaux au¬ 
raient toute leur utilité, sausleschances d’erreurs qui accompagnent 
fatalement les recherches anciennes, surtout quand elles s’attachent 
à des familles nomades ou disparues. 


(d suivre.) 


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LA FRONDE A VILENEUVE - D’ÂGENOIS 

LE SIÈGE DE CETTE VILLE PAR HENRY DE LORRAINE, COMTE D’HARCOURT, 

SA LEVÉE, LA REDDITION VOLONTAIRE DES HABITANTS, 

APRÈS LE TRAITÉ DE PAIX DE BORDEAUX ( 1652 - 1653 ), D APRÈS DES DOCUMENTS 
TRÈS RARES OU INÉDITS. 

(Suite et fin) 


Les Agenais avaient à se garder contre des ennemis plus re¬ 
doutables et plus rapprochés que ceux dont d’Harcourt leur signalait 
la venue ; c’étaient les troupes mêmes de M. de Saint-Luc qui rava¬ 
gent toujours les environs de la fidèle ville d’Agen. Sur les plaintes 
réitérées des Consuls, le général de l’armée royale rend cette nou¬ 
velle ordonnance, aussi inefficace que les précédentes 1 : « Il est 
» ordonné à La Pierre, l’un de nos gardes, de se tenir sur les limi- 
» tes de la terre et juridiction d'Agen qui luy seront indiquez par les 
» sieurs Consuls de ladite ville pour empêcher qu’il ne soit faict 
» aucune course dans ladite juridiction parles fourrageurs de cette 
» armée et de se transporter incontinent dans tous les endroitz de 
» la dite juridiction sur les advis qui luy seront donnez par les dits 
» sieurs Consuls pour s’opposer auxdits coureurs et fourrageurs et 
» empêcher toutes les violences et, enlèvemenlz qu’ils pourroient 
» faire pendant la récolte prochaine et, ou il seroit fait quelque vio- 
» lence au préjudice de nos dites ordonnances, nous enjoignons au 
» dit Lapierre de se saisir de quelqu'un des coupables et de faire du 
» tout un procès-verbal pour y estre par nous promptement pourveu 
» ainsv que de raison. Au camp devant Villeneuve le 22 Juillet 
» 1652. » 

Tous ces désordres, ces troupes en débandade qui pillent, assassi¬ 
nent, violent, sur la rive gauche du Lot jusqu’il 15 kilomètres, cl 


1 Orig. EE. 27- Communiqué Tholin, 


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jusqu'à 25 kilomètres sur la rive droite, incitent d’Harcourt à tenter 
un suprême elfo t avant que son armée ne soit tombée en complète 
décomposition. Nous avons lu, dans la lettre de Ponlac au ministre 
Le Tel lier, datée du 15 Juillet, que les assiégeants construisaient une 
galerie couverte au-devant du fossé. Celle galerie est à présent ter¬ 
minée et d’Harcourt juge le moment favorable pour faire déposer 
et allumer un autre fourneau de mine à la base de la demi-lune et, 
par ce moyen, ouvrir une brèche qui permette de donner l’assaut. 
Malheureusement pour lui les assiégés sont toujours sur leurs gar¬ 
des et la malechance le poursuit jusqu’au bout. Voici comment la 
Relation déjà citée, rend compte de ce second avortement : « Le 
» comte d’Harcourt lassé d’un si long siège et ennuyé du courage de 
» ces braves Bourgeois résolut de faire donner assaut general ; et 
» pour cet elfet il fit faire des galleries pour couvrir ses retranche- 
» mens devant la Tour de Vize et lorsqu'il estoil sur le poinct d’exé- 
» cuter son dessein, les assiégez firent une si rude sortie qu'ils brus- 
» lèrent les galeries tuèrent six-vingt hommes et repoussèrent le 
» reste dans leurs premiers retranchemcns. * 

A la suite d’un coup si dur Saint-Luc, de plus en plus découragé, 
écrit, le 24 Juillet, à Mazariu* : • Je croirais manquer à la passion 
> que j’ay pour le service du Boy si je ne vous representois l’estât 
» véritable des affaires de cette province ou nous avons trouvé 
» moyen en séparant nos troupes de faciliter aux ennemis tous leurs 
» dessains. Cette séparation de nos forces est cause que nous n’avons 
* peu prendre Villeneufve n’ayant pas assez d'infanterie. » Il pour¬ 
rait ajouter que sa cavalerie ne peut suppléer au manque de fantas¬ 
sins puisqu’elle est occupée, au loin, à ravager les campagnes. Le 
sieur d’Arasse nous en fournit une nouvelle preuve dans sa lettre du 
26 Juillet aux Consuls d’Agen 3 . «Les pillards, dit-il, sont revenus 
» auiourd’huy en intention de s'avançer et ont commencé à couper 
» du bled dans mon voysinage et viuder les granges de foin. Mais le 
» batfroy a faict assembler beaucoup de gens à Paujllac, Sainl-Juilla, 
» Marssac et Laugnat et quelques uns de Foulayronnes ce qui les a 
» obligés à se retirer de meilleure heure. Mais vous ne debves pas 
» doubler qu’il n’y a point de récolté en ce pays icy si vous ni appor ■ 
» tés quelque remède... et si vous pouviez fournir des armes à de 


1 Souvenirs du comte de Cosnac, t. lit, p. 398, 
1 Autographe EE, 62, communiqué Tbolin/ 


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- 334 - 

» bons hommes qu'il y a dans lesd. parroisses de notre juridiction 
» qui s'obligeroit de les rendre vous fuiriez beaucoup de monde 
» avecavsanee. Je vous supplie pour l’interest de tant de pauvres qui 
» ne recuiiliront rien, y donner quelque ordre prompt et utile avant 
» que la récolte en soit perdue. » 

Pourtant la confiance dans le succès final, qui aurait dû être un 
pou ébranlée, ce semble, u'abandonne pas encore les lieutenants 
de d’Harcourt, sur la rive droite ; ils ne sont pas en proie, comme 
Saint-Luc, aux noirs pressentiments. Le 27 Juillet, le chevalier de 
Vivens écrit au commandant du régiment de Créqui 1 : « Je receus 
» hier deux de vos lettres du 25® du mois courant ; je m’en estois 
» allé à un cloître pour y passer cette sainte Anne. Les eaux sont sy 

* puissantes qu’il est impossible aux ennemis de faire exécuter au- 
p cun mauvais dessein, oultre que j'y prends si exactement garde 
» par des hommes affidés que j’ay du costé de delà la rivière, et par 
» les postes advancez au pays que mes amis tiennent. Reposez- 

• vous, s’il vous plaist, sur mes assertions pour cette affaire ; je 
» vous en réponds et vous asseure que quand l’ennemy se presen- 
» tera de Clevrac à Sainte-Livrade vous serez adverti et que je le 
■ liendray le temps que vous voudrez de la riviere, faisant résis- 
» tance, quand toute leur armée y seroit. Ils sont occupés delà 
» la Dordogne, il n y a de$a qu’une garnison a Castillonnés. * 

Quant ù Sainte-Colombe Marin, quoique attaché au quartier géné¬ 
ral du comte d'Harcourt et en état, par conséquent, de se rendre 
un compte exact de la situation de l’armée royale, il a une confiance 
si extraordinaire dans le succès de l’entreprise que, vendant la peau 
de l’ours avant de l’avoir tué, il demande à Mazarin la place de gou¬ 
verneur de la ville pour le jour prochain de la capitulation. Voici 
cette lettre étonnante datée du 30 Juillet 2 : « Monsieur le corn e 
» d’Harcourt m’ayant veu servir assez utilement à ce siège m’a fait 
p l'honneur de m'offrir le gouvernement de la place qui enfin est 
» réduite aux abois, j’ay creu de mon devoir de vous supplier 
p d’avoir pour agréable que je ne l’aye pas refusé et qu'à mesme 
p temps je vous représente son importance afin que la Cour ayt 
» plustot pensée à la conserver pour le bien de son service qu'à la 


1 Souvenirs du comte de Cosnac, t. nt, p. 409, 

2 Souvenirs du comte de Cosnac, t. ni, p* 400, 


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- 335 — 


» faire servir d'exemple. Elle est d'autant plus considérable que par 
» le moyen d'un pont qui est au milieu de la ville on a comtnuuica- 
» lion avec divers pays comme avec le fiouergue, le Quercy, l'Au- 
» vergne, le l.imosin et qu'elle est dans le cœur de la Gnienne et une 
» des plus notables villes de cesle province, très bonne d'ailleurs 

* dans son assiette et habitée d’un grand peuple qui tesmoigne desja 
» une extreme douleur d’avoir suivi le caprice d’un gouverneur 
> mal intentionné pour le service du Hoy ou que ceux qui se vieil* 

* nent rendre connoissant leur faute auroient la mesme vigueur à 
» la conserver à l'advenir pour le service de Sa Majesté qu’ils ont 
» eu à la deffendre maintenant. » 

Ce naïf croit, sans doute, à 1 effet des petits billets de Pontac jetés 
dans la ville. Pourtant, pour une place aux abois qui témoigne une 
extrême douleur de sa résistance, les passages suivants, qui confir¬ 
ment le récit de la Relation, auraient dû laisser quelques doutes 
dans un esprit moins aveuglé par la convoitise. « Il ne se penst pas 
» dire, est il obligé d'avouer, la fatigue qu'ils nous ont donnée; il 
» est vrai que le dereglement du temps pendant quarante jours leur 
» a esté très favorable ù cause que nos tranchées estoient, comme 
» encore, pleines d’eau. Us nous ont par trois diverses fois bruslé 
» une galerie que nous avions faite sur leurs fossés, mais enfin mau- 
» gré leur résistance nous avons belle espérance de les voir bienlosl 
» soubmis. Je puis vous dire qu'il ne me reste à perdre que la vie 
» que je n'ay pourtant jamais épargnée. J'eu ay de bons tesmoins 
» et ce siégé icy ne me couste par moins de cinq hommes qui ont 
» esté tués auprès de moy. Mon frere de Marin y a esté si malade 
» qu'il a esté contraint de se retirer. » 

Le même jour, 30 Juillet, le chevalier deVivens, écrivant au com¬ 
mandant du régiment de Créqui redouble d'assurance et se livre à 
de véritables rodomontades 1 : Je croy que sy vous mesliez un party 

* à Saint-Gervais cela seroit capable de faire soullever les habitants 
» de ce lieu et des environs et par ce moyen faciliter plus tôt le 
» passage aux ennemis; mais je vous prie de croire qu’il est impos- 
» sible que les ennemis passent la rivière et que si cela arrive je suis 
» un traistre. Je seray soigneux de vous adverlir de tout ce qui se 
» passera ; soyez sans inquiétude. » 


1 Souvenirs du comte de Cosnac, T, III, p. 410, 


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Or, pendant que ce vigilant chevalier était allé au monastère de 
Fongrave faire ses dévotions à sainte Anne, les troupes de secours, 
organisées et envoyées par le Prince de Conti, se préparaient ù pas¬ 
ser le Lot à deux pas de ce monastère; et, le 30 Juillet, quand il 
écrivait que le passage était impossible et que, si cela arrivait, il 
serait un traître, les troupes du comte de Marchin traversaient tran¬ 
quillement la rivière malgré les hautes eaux, contournaient rapide¬ 
ment Saiutc-Livrade et Allés, suivaient le vallon du Mail et débou¬ 
chaient, par le col qui sépare ia Tuque de Coudié des remparts de 
Pujols, sur les derrières de l’armée ennemie. Partis de Fongrave à 
la pointe du jour, ces audacieux cavaliers, franchissant, ventre à 
terre, les lignes de l’infortuné Saint-Luc, entraient à Villeneuve par 
le quartier Saint-Etienne, à sept heures du matin. Cette brillante 
opération est ainsi rapportée dans une relation très curieuse 1 : 

« Il y avolt desia quelque temps que M. le Prince de Conty... avoit 
» donné ordre au comte de Marchin d’aller ietter du secours dans 

* cette ville ; et desia ce comte usant de sa prudence et valeur 
» ordinaire avoit tenté plusieurs fois d’executer ce dessein que le 
» nombre des ennemis avoit rendu jusques alors inutile. Mais enfin 
» le ciel se mêlant de cet affaire luy a présenté depuis quelques 
» iours une favorable occasion d'y réussir avec avantage. Sur la fin 
» du mois de Juillet les pluyes qui ont esté extraordinaires en ce 

* pays, firent grossir prodigieusement la rivière de Loth, sur la 

* quelle Villeneufve est sciluée. L'impétuosité de l'eau rompit le 
» pont de batteaux que le comte d’Harcourt avoit fait dresser pour 
» la communication de son armée qui estoit campée des deux costés 
» de cette rivière. Et puis l'inondation se respandant aux environs 
» les contraignit de changer de poste et d’esloigner un peu sesquar- 
» liers. C’est pourquoy le comte de Marchin jugeant bien par l’in- 
» commodité du temps de l'estât ou estoient les ennemis, creut qu’il 
» devoit profiter de cette occasion et se résolut de faire encore un 
» effort à la faveur de ce desordre. En effet il commanda un party 
» de 220 cavaliers, parmv les quels il y a trente officiers pour aller 
» secourir cette Place. Il le composa de divers corps qu’il avoit avec 
» luy; il prit tout son régiment avec tous ses officiers; du régiment 
» de Monpouillan 30 avec quatre officiers ; de Balthazar 22 et 2 offi- 


1 Relation du secours jetlé dans Villeneufve d'Agenois par le comte de 
Marcbin. Paris, Nicolas Vivenay 1652. Communiqué par M. Tholin. 


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— 33? — 


» ciers ; de la Marcousse 20 et 4 officiers ; de Guilaud 6 ou ?, la 

* compagnie de Chambon ; quelques cavaliers de Fabry ; des Gens- 

* d'armes de Monsieur le Prince 35, sous la conduite du sieur de 
» Vouldy. Outre quelques officiers d’infanterie et de cavalerie du 
» marquis de Tbéobon; et le sieur de Pechegud frere de ce marquis 

* avec dix ou douze de ses amys, qui n'ayant peu entrer jusques 
» alors se joignirent à ce parly pour se jetter dans la ville. La con- 
» duite de ce secours fut donnée au s r Duplessis lieutenant de l’ar- 
» tillerie dans l'armée de son Altesse. — Mais tandis que le comte 
» de Marchin fait avancer ce secours d’un costé, il envoyé le sieur 
» Marcousse, colonnel de cavalerie d’un autre, avec un party de 
» 150 chevaux pour donner l'alarme au comte d’Harcour et amuser 
» cependant cette autre partie de son camp. » 

• On creut que le chemin seroit plus asseuré et le passage plus 

* facile de l’autre coté de la rivière ou le marquis de St-Luc estoit 
» campé; c’est pourquoy le comte de Marchin commença à faire 
■* passer ses troupes le trentiesme Juillet à la pointe du jour. Il de- 

* meura luv-meme sur le bord jusques à ce qu’elles furent toutes 
» passées. Et puis il se retira avec soixante maistres, accompagné 
»' des comtes de Chastelus et de Tourville, ayant donné ordre pre* 
» mierement qu'on enfonças! tous les batîeaux, afin d'oster par ce 
» moyen à ceux qu'il avoit envoyez toute esperance de retraite. » 

» Mais il n’estoit pas besoin d’user de celte précaution à l'endroit 
» de ces braves; ils rencontrèrent d'abord une garde de cinquante 
> maistres qui après quelque résistance furent coutrainctsde plier; 
» en poursuivant leur chemin ils continuèrent de vaincre, ils enle- 
» verent un quartier et menèrent quelques prisonniers. Cependant 
» le sieur de Vouldy, avec les Gens d'armes qu’il conduisoit, re- 
» poussa vigoureusement les coureurs qui s’estoient avancez pour 
» le reconnoislre ; et ces advantages leur furent d’autant plus glo- 
» rieux que pendant toute cette marche ils ne perdirent que trois 
» cavaliers seulement. » 

» Apres ces heureux exploicls ces troupes ainsi victorieuses arri- 
» verent devant Villeneufve sur les sept heures du matin. Il seroit 
» malaysé d’exprimer la joye avec la quelle elles furent reçeues 
. » dans la ville... Le premier soin du sieur du Plessys fut d’appren* 
» dre du marquis de Theobon l’estât de la ville. Il trouva qu’il y 
» avoit encore grande quantité de bleds et qu'elle estoit suffisant* 
» ment pourveue de munitions de guerre ; car outre qu'il y a beau* 
» coup de poudre dans les maisons des particuliers, il y a deux 

22 


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» moulins dans la ville qui travaillent incessamment et qui en peuvent 
» fournir autant chaque jour qu’on en peut raisonnablement em- 
» ployer, cela n’empeschera pas qu’on leur en fournisse davantage 
» par le moyen des soldats qu’il sera facile désormais de jetter dans 
» la place. On ne croit pas après cela que le comte d’Ilarcour puisse 
i réussir dans son dessein contre une ville ainsi secourue. Le pont 
» de batteaux que l'eau avoit rompu n’a pas encore esté raccom- 
» modé, les pluyes ont gasté ses travaux, son armée a esté presque 
» ruinée par la longueur d’un siège qui a duré plus de deux mois» 

* par les incommodilez de la saison et par les sorties que les assiégez 
» ont faites... Une femme fut surprise par quelques Bourgeois, 
» comme elle sortoit de la ville pour aller porter au comte d’Har- 
» court les nouvelles de ce secours, ils la ietterent incontinent dans 
» l’eau pour punir et pour expier sa perfidie. » 

C’est Saint-Luc. lui-même qui, passant le Lot en bateau, vint dans 
la journée faire le rapport de cette surprise à son général en chef. 
Les résultats en étaient des plus graves pour l'armée royale ; la rive 
gauche dégagée du corps d’observation qui la bloquait, son accès 
ouvert aux entreprises des troupes de M. le Prince; la place ravi¬ 
taillée; ses communications rétablies avec Bordeaux ; les soldats de 
Saint Luc en débandade vers Agen où ils sont fort mal reçus, voilà 
plus qu’il n'en fallait pour décourager les assiégeants. 

Eh ! bien, malgré cela, Sainte-Colombe Marin reste imperturbable; 
rien n'est capable de troubler sa sérénité. Il écrit le lendemain, 
31 Juillet, aux consuls de la ville d'Agen, où il y avait eu émeute et 
voies de fait contre les fuyards de l’armée de Saint-Luc*, une lettre 
dans laquelle il fait preuve de son aveuglement extraordinaire*: 
« Les ennemis ont fait passer cette nuit 150 chevaux sur la rivière 
» auprès de Fongrave dont il est entré ce malin 120 dans la ville 
» assiégée, le reste ayant esté pris. Ils n’ont porté ny munitions de 
» guerre ny de bouche ; c’est ce qui nous fait esperer que nous pren- 
» drons plus tôt la ville, parce qu’il n’y a point de fourrage et fort 
» peu de vivres. M. de Théobon les a demandez pour se rendre un 

* peu plus maitre de l’esprit du peuple qu'il n’estoit. C'est du coté 

* de Pujols qu’ils sont entrez ou ils n’ont pas trouvé toute la resis- 
». tance qu’ilz dévoient vraysemblablement rencontrer. » 


* Orig. EE. 62. Communiqué Tholin, 

* Autographe EE, 62, Communiqué Tbolin, 


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“111 L* 
III II 


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Quant au iharquis de Saint-Luc, outré des insinuations de'Marin, 
réduit, par l’abandon de ses soldats, à prendre un commandement de 
peu d’importance sur la rive droite, il conte ses malheurs au cardi¬ 
nal Mazarin dans une lettre datée de Montauban le 10 Août ‘.Il se 
plaint avec amertume, essaie de se justifier en accusant le chevalier 
de Vivens de l’avoir trompé, et, pour ne pas rester sous le coup de 
sa déconvenue, raconte complaisamment un léger avantage qu'il a 
remporté dans deux sorties des assiégés. « Le malheureux succès 
» du siège de Villeneufve, dit-il, ne peut être imputé qu’au peu d’in- 

> fanterie que nous avions et aux pluyes continuelles qui ont empes- 
» ché de continuer nos travaux et de passer le fossé de la demy- 

* lune. L’on resoleust dans le conseil de guerre de changer le des- 

* sain d’assiéger par force en celuy d’un blocus. Cinq jours après il 

> entra un secours de cent cinquante chevaux de mon costé et pas- 
» serent le Lot à demy lieue du camp de M. le comte d’Harcourt, 
» en un poste que le chevalier de Vivens lui avoit promis et a moy 
» de garder dont j’ay les lettres. » 

On remarquera que Saint-Luc ne se gardait pas mieux que Vivens. 
On remarquera aussi l’erreur volontaire qu’il commet sur les dis¬ 
tances; il voudrait, en effet, faire croire que le passage a eu lieu à 
2 kilomètres du camp de d’Harcourt, alors que Fongrave en est dis¬ 
tant de 15 kilomètres, et cela, probablement, pour faire endosser à 
son général en chef une partie de sa responsabilité. Mais, reprenons 
sa lettre : « Cela ne pou voit en rien changer la resolution qu’on avoit 
» prise. Depuis estre entrés ils ont faictdeux sorties; la première de 
» deux cents hommes que je poussay jusques soubs leurs murailles 
» et l’autre de cinq cents hommes, cavallerie et infanterie. J’arrivay 
» dans le temps que cent ou six-vingt mousquetaires qui estoient 

* tout ce que j’avois d’infanterie, avoient pris la fuite et que la ca- 
» vallerie des ennemis poussoit la mienne. Je feus assez heureux 
» pour faire regaigner à cette infanterie son poste et je les fis tour- 

> ner et charger ma cavallerie qui les mena battant jusques au pied 
» de leur demy-lune. » Ici encore un essai de justification. « Je 
» gardois deux lieues de pays avec cent cinquante chevaux et je n’en 
» pouvois respondre. Je ne croy pas qu’on m’en puisse blasmer de 
» cet accident que je ne pouvois empescher avec sy peu de forces et 


* Souvenirs du cotnle de Cosnac, t. ut, p. 407, 


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- 340 - 


» particulièrement un autre en répondant positivement par la copie 
» des lettres que je luy envoie du chevalier de Vivens. » 

D'Harcourt, malgré les illusions intéressées de Marin, malgré la 
confiance obstinée de Pontac en des ruses puériles, sent, à la fin, 
que la partie est perdue; et il prépare tout pour son départ et la dis¬ 
location de son armée. Mais, avant de battre en retraite, il rédige 
une proclamation indigne de lui, acte de vengeance impuissante et 
par conséquent ridicule, qui met les valeureux défenseurs de Ville- 
neuve hors la loi. Voici la copie de ce placard * : « Il est très expres- 
» sement deffenduatous Gentilshommes et habitants des villes etlieux 
» de cette province de Guyenne d’avoir aucune communication ni 
» commerce avec les habitants de Villeneufve d’Agenois, leur por- 
» ter aucuns vivres, ni marchandises soubs quelque pretexte que ce 

* soit, ny permettre le passage donner retraite ou assistance direc- 
» tement ny indirectement. Déduirons que nous adjugeons dès à 
» présent comme de bonne prise tout ce qui pourra estre prix en 
» allant audit Villeneuve ou en revenant au profit des communau- 
» tés et des particuliers qui les auront prises sans qu’il soit besoin 
» d’autre ordre plus exprès pour ce sujet, les ayant declairés cri- 
> minels de Lese-Majesté. Enjoignons à tous fidels sujets de Sadite 
» Majesté de leur courre sus et les tailler en pièces ou ils les trou- 

• veront et sera la présente publiée imprimée affichée par tout et 
» foy sera adjoutée aux coppies collationnées de la présente comme 
» à l’original que nous avons signé de nostre main, fait contre 
» signer par nostre secrétaire ordinaire et scellé de Seau de nos 
» armes. Au camp devant Villeneufve le ix* Aoust mil six cens 
» cinquante deux. 

» Signé Henry de Lorraine comte de Harcourt. 

> Et plus bas, par Monseigneur Martin. » 

Le lendemain, 10 Août, les villeneuvois n'en virent pas moins l’ar¬ 
mée royale plier bagage, abandonner son camp et se retirer derrière 
le ruisseau de la Lède. Ils pouvaient faire éclater leur joie, s’enor¬ 
gueillir de leur belle résistance et mépriser les menaces de leur en¬ 
nemi en déroute. Là, en effet, ou d’Harcourt et ses huit mille hom¬ 
mes n’avaient pas réussi à faire brèche aux fortifications improvisées, 
à entamer sérieusement les murailles et les tours toujours debout, à 


l Placard Imprimé E. E. 13. Communiqué Tbolln, 


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empêcher le ravitaillement de la place et les commit nications entre 
la garnison et les détachements venus de Bordeaux à son secours, 
que pouvaient tenter contre Villeneuve et ses habitants les rares 
partisans de Mazarin, isolés dans un pays hostile, même avec l'aide 
peu sûre des fidèles gentilshommes qui avaient signé l’humble re- 
quête du 16 Juillet? 

D'Harcourt se rend très bien compte de l’impuissance de sa ra¬ 
geuse proclamation, mais, comme sa rancune n’est pas satisfaite, il 
rédige le 12 Août, an camp de Latour 1 près Monflanquin, un autre 
placard où il ajoute des mensonges ù sa sauvage mise en interdit. 

« J’ay jugé à propos, écrit-il aux consuls d’Agen en le leur adres- 
» sant*, de vous envoyer M. de Sainte-Colombe (Marin) maréchal 
» de camp et armées du Roy pour vous informer du sujet qui nous a 
» fait retirer pour quelque temps les troupes de l’armée de Sa Ma- 
» jesté de devant Villeneufve afftn de les employer aillieurs plus uti- 
» lement pour le service de Sad Majesté. Ce n’a pas esté pour avoir 
» receu aucuns echec. quoyque nous ayons combattu au delà de la 
» créance commune contre les pluyes extraordinaires et les innon- 
» dations, mais ça esté pour donner un peu de refrechissement a 
» l’armée et recommencer de nouveau à punir les rebelles. Je les 
* ay déclarez criminels de Leze Majesté et leur ay interdit toute 
► sorte de commerce, comme vous verrez par l’ordonnance que j’en 
» ay fait expédier, laquelle je vous prie de faire executer exacte- 
» ment dans l’estendue de vostre pouvoir vous connoissant pour 
» très lldelles et très zélés au service de Sa Majesté. » • 

Après ces recommandations aux agenais qui, quoique très fidèles 
et très zélés, n’ont ni l'envie ni le pouvoir de s’y conformer, d’Har¬ 
court n'a qu’une préoccupation, celle d’abandonner secrètement son 
armée et de gagner Brisach en toute hâte. Le 14 Août il est encore 
au camp de Mouflanquin d'où il charge le comte de Vaillac 5 de lui 
préparer un relai de 7 ou 8 chevaux et, enfin il décampe dans la nuit 
du jeudi au vendredi 16 Août, en laissant le commandement à Fran¬ 
çois de Lorraine, comte de Lillebonne qui écrit, le même jour, aux 
consuls d’Agen 4 : • J’ay jugé à propos de vous donner advis que 


1 Château de Latour, terre de la famille de Saint-Amant. 

: Orig. EE. 62. Communiqué Tholin. 

s Jean-Paul Gourdon de Genouillac-Monlferrand, baron de Casseneuil. 
♦ Souvenirs du comte de Cosnac, t. ni, p. 411, 


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— 342 — 


» Monsieur le comte de Harcour, ayant eu congé du Roy d'aller & la 
» Cour, partit de ce camp hier au soir et qu'il ma laissé le comman- 

* dement de l’armée de Sa Majesté affin que vous puissiez vous 
» adresser à moy pour toutes les choses dont vous aurez besoin. Je 
» vous exhorte à la même fermeté au service de Sa Majesté que vous 
» avez toujours tesmoignée et de croire que la protection des armes 
» de Sa Majesté ne vous manquera point. Je vous prie de nous faire 
» assister de quelques batteaux et des ancres pour racomoder notre 
» pont de Marmande; comte de Lislebonne. Au camp de Monflan- 
» quiu le 16 aoûst 1652. » 

Le 20 Août, le chevalier de Créqui donne l’ordre aux deux régi¬ 
ments de Saint-Germain et de Saint-Mégrin de passer la Garonne à 
Marmande pour se rendre à Casteljaloux en toute diligence. Le 
comte de Lillebonne et le comte de Sauvebeuf, dont les troupes ont 
encore reculé de Monflanquin à Cahuzac, au-delà de Castillonnès, 
écrivent de nouveau aux consuls d’Agen *. « Nous avons ouvert la 
» lettre que vous escriviez à M. le comte de Harcourt parce qu’il 
» s’en est allé sur le congé qu’il a obtenu du Roy et que nous avons 

* l’honneur de commander l’armée de Sa Majesté en son absence... 

» estant icv avec une armée puissante pour protéger les fidelles su- 
» jets de Sa Majesté. Nous avons poussé les ennemis jusaues aux 
» portes de Bergerac et nous sommes en estât de les battre partout 
» ou nous les trouverons. Au camp de Cahuzac le 20 aoust 1652. > 

Cette assurance de battre partout les rebelles était prématurée ; et 
les consuls d'Agen devaient faire de singulières réflexions en lisant 
ces promesses de secours et de protection datées, chaque fois, d’un 
lieu de plus en plus éloigné de leur ville. Ce qu’il y a de certain 
c’est que, le 14 Août encore, les troupes royales, ainsi que le raconte 
Baltazar, étaient mises en déroute à Sarlat* : « Le prince de Conty 
» avait envoyé le comte de Marsin, le comte de Casteljaloux. le co- 
» louel Baltazar, le marquis de Théobon et autres capitaines com- 
» mandant son armée. Lu se fit un grand combat le 14 aoust dernier 
» qui dura depuis les trois heures de relevee jusqu’à la nuit, la cava- 
» lerie du comte fit très bien ; mais estant abandonnée et poursuivie 
» vivement par le marquis de Marsin, Baltazar et autres chefs elle 


* Original EE, 62, communiqué Tholin. 
s Orig. EE. 62. Communiqué Tholin, 


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- 343 - 


» ploya et fut contrainte de se sauver à la fuite, ce qui reste de 
» l’armée du comte d'Harcourt s’est retiré vers La Rochelle *. » 

Voilà donc Villeneuve délivrée de ses ennemis. Le siège est levé, 
l’armée de d’Harcourt a disparu au delà de la Dordogne, celle de 
Saiut-Luc s’est évanouie. Cette résistance glorieuse mais chèrement 
payée, mérite, croyons-nous, une mention spéciale dans l'histoire de 
la Fronde en Agenais ; et Lanauze la lui accorde, en ces termes, dans 
son récit, déjà cité, de la levée du siège : « Ce mémorable siégé se 

> leva le neufvieme de ce mois d'aoust apres deux mois entiers de 
» maladie ; il estoit composé de huict mil hommes tant cavaliers que 
» fantassins qui se trouvèrent le iour de leur retraite plus reculez de 
» la ville que le premier iour de l’ouverture de leurs tranchées; 
» deux mille cinq cens cavalliers ou fantassins ont été assoumés, 
» entre lesquels on compte cinq cens officiers, plus de mille sont 
» morts de maladie et tous les iours bon nombre de malades et de 

* blessés se retiroient et il est certain qu'il n’en est pas resté trois 
» mil pour pleurer leur honte et leur désolation et pour servir de 
» consolation à M r leur General. M r leur Intendant en est tombé ma- 
» lade de desplaisir: ces belles harangues et promesses qu’il leur 
» faisait pour les Aydes lui ont resté inutiles et sans effet. Si l'opi- 

* niastreté des assiégeants eust continué plus longtemps, ils eussent 

* tous pery. Les assiégés y ont perdu 36 habilans au nombre des- 

* quels sont les sieurs Descalon, Cocards, Bovssiere et Barraiilé, 
» apres s’estre tous signalés et 34 blessés. » A quoi il aurait dû ajou¬ 
ter les pertes du régiment de Théobon, si sa lettre n’était exclusive¬ 
ment consacrée aux Bourgeois et habitants de la ville, à ce que nous 
appelons, aujourd'hui, la population civile. « fe ne vous scaurois 
» exprimer le zèle et la piété des habitans, ils estoientincessamment 
» en faction, ou au pied des Autels, implorant l'ayde et l’assistance 
» du bon Dieu par l'intercession de la Sacrée Vierge sa mère à l’hon- 
» neur de laquelle ils ont basti une chapelle qu'ils appellent en leur 
» langage de Gauch. c'est-à-dire de Ioye*... Depuis la levée du siège 
» ces Braves et incomparables Bourgois ont veu la désolation de leurs 

> campagnes ou tout a esté entièrement ravagé; ils en ont esté 

* estonnés mais non pas troublez. » 


' Histoire de la guerre de Guyenne, par Baltazar, notes p. 228. 
'■ Histoire de Villeneuve, p. 116, par F. de Mazet. 


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— 344 — 



Villeneuve victorieuse se trouvait, comme on vient de le voir, à 
moitié ruinée par le siège; les récoltes foulées par les troupes, les 
habitations démolies, les redoutes élevées au milieu des jardins, les 
remparts écornés par le canon, la tour de la porte de Monflanquin 
atteinte par dix-neuf coups de boulets et sa guérite de vigie empor¬ 
tée, blessures dont elle garde encore la marque, tels étaient les dé¬ 
gâts matériels occasionnés par cette longue lutte 1 Le pays, tout à 
l’entour, était également ruiné par les réquisitions, les levées de 
soldats, de pionniers, d’argent, de vivres, et les pillages de toute 
sorte. Montastruc à plus de 17 kilomètres de Villeneuve fut taxé à 
cent hommes et dut payer 200 livres pour son rachat. Nous avons 
vu ce qui se passait à 15 kilomètres au sud, vers Agen, à Laugnac, 
Arasse, Marsac, St-Julien, ce qui se passait à Montagnac-sur-Léde à 
20 kilomètres au nord. Le recteur de cette paroisse, l’abbé Combet- 
tes, ajoute à ses notes citées plus haut « qu’après le siège l’armée 
» vint campera Monflanquin durant dix jours et en partit laissant 
» une sertayne maladie de dyssenterie, lièvres, pourpre, surdité, 

* vermine, etc., dans la province dont plusieurs sont morts dans la 

* paroisse de Montagnac. » Dans la petite paroisse de Noailhac de 
Pujols l’épidémie, de Juin 1652 à Avril 1653, emporta 206 habitants*. 
Enfin la pénurie d’argent était telle, même après la levée du siège, 
que l’on ne put réunir les six mille livres imposées par Théobon 
pour payer la solde de son régiment. Eh ! bien, malgré tous ces 
maux, suite lamentable delà guerre et plus intolérables qu'elle, 
nos braves bourgeois et habitants maintinrent leur résolution de 
rester fidèles à M. le Prince, jusqu’au bout. 

Ils n’avaient pas ù craindre de longtemps, en dépit des assurances 
prodiguées aux agenais, un retour offensif de l'armée du roi non 
réorganisée en Guyenne et qui venait de se faire battre, une fois de 
plus le 30 Septembre, et le I er Octobre devant Lauzun. Nous pre¬ 
nons encore ici en flagrant délit d'inexactitude les missives des gé- 


' Histoire de Villeneuve, p. 116, par F. de Mazet. 

’ Essai historique sur la baronnie de Pujols. Librairie Roche 1891, par 
l’abbé Gerbeau, 


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néranx de Mazarin*. « Le comte Marchin ayant eu advis que le 
» comte de Lislebonne et le marquis de Sauvebœuf estaient campés 
» à Montignac. résolut de faire enlever leurs quartiers qui estoient 

* assez mal gardez. C'est pourquoy la nuict du 30 Septembre il en- 
» vova de ce costé-lù les Régiments de Monpouillan et de la Mar- 

* cousse et Dom Luc avec 15 cavaliers de Ballliazar... ils arrive* 
» rent auprès de Lausun à une heure de iour seulement.,. Le comte 
» de Lausun avoit donné advis au comte de Marchin que les ennemis 
» dévoient bien tost aller investir cette place ce qui avoit obligé ce 
» general de luy envoyer des le iour auparavant 200 mousquetaires 
» de son Régiment. En effet, le comte de Lislebonne et le marquis 
» de Sauvebœuf se présentèrent devant Lausù le i iour de ce mois 
» d’Octobre, avec 200 chevaux et 150 mousquetaires... Mais nos 
» deux Regimens qui arrivèrent presque en mesme temps voyàt pa- 
> roistre ces troupes les chargèrent avec tant de courage et de vi- 
» gueur qu'ils les rompirent entièrement et les poussèrent iusques 

* dans leur quartier general ou ces deux lieutenants generaux fu- 
» rent contraints de se sauver à la fuilte... cinquante des ennemis 
» ont esté tuez sur la place: entr’autres Demay, capitaine des gardes 
» du comte d’Harcourt. Il y a eu cèt trente prisonniers parmi les- 
» quels on compte hnict capitaines des Chevaux-Legers ou du Regi- 
» ment de Champagne, deux capitaines de Boisse et de Grandmont, 
» le chevalier de la Roque, La Neufvelle et 15 lieutenants ou cor- 
» nettes. » 

Mais, si les villeneuvois étaient rassurés du côté des armées roya¬ 
les, ils pouvaient redouter l’effet produit, sur quelques citoyens hési¬ 
tants ou fatigués de lutter, par l'arrivée du duc de Caudale, par la 
rentrée du Roi à Paris, par l'amnistie offerte à ceux qui se soumet¬ 
traient, par les intrigues réitérées du Président de Poutac qui se 
flattait auprès de Mazarin, dans une lettre datée d'Agen, d’amener, 
à bref délai, la soumission de la ville. Cet ancien Intendant de d’Har¬ 
court, toujours présomptueux, écrivait au Cardinal le 19 Movembre 
1652*: « Je suis obligé de dire à Votre Eminence que l’arrivée de 
» M. de Candalea eu des effets avantageux et particulièrement sur 


< La défaite de quelques troupes du comte de Lislebonne et du marquis 
de Sauvebœuf par celles de M. le Prince, à Bourdeaux, par G, de la Court, 
1652. Collection F. de Muzet. 

* Souvenirs du comte de Cosnac, t. v, p. 148, 


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— 3iÔ — 


» le sujet de la réduction de Villeneuve au service du Roy à quoy 
» j’avais travaillé en mon particulier assez utilement. » Or, non seu¬ 
lement Villeneuve ne se soumettait pas « à la seule approche du duc 
« de Caudale et aux cris mille fois répétés de Vive le Roi » comme 
le croit, à tort, M. de Cosnac d'après les mémoires, erronés sur ce 
point, du marquis de Montglat, mais, encore, elle n’est point intimi¬ 
dée parle transfèrement à Agen du Parlement de Bordeaux, ni par 
la présence du duc de Candale à la séance d’ouverture qui eut lieu le 
3 Mars 1653. c'est-à-dire plus de trois mois après la lettre de Ponlac 
ùMazarin. Pourtant, peu à peu, tout autour de nous dans notre 
province de Guyenne, l’autorité royale reprend le dessus ; les défec¬ 
tions commencent à se produire ; notre fidèle allié Pujols nous aban¬ 
donne, et le chevalier de Vivens, l’homme du passage de Fongrave, 
tout joyeux de cet événement en informe aussitôt le Cardinal 1 : 
« Agen 22 Mars 1653. Villeneuve-sur-F.ot suit encore son mauvais 
» dessain faisant mine de se remettre suivant le mouvement que les 
» apparences de subscister en leur rébellion ou d’en estre châtiés 
» leur donne... Le lieu de Pujols qui domine cette ville rebelle a 
» composé par les soins qu’en a pris M. dePoussou parent de M. de 

• Lestelle qui a ceste place en main et qui eu avoit chassé la garni- 

• son de M. de Marin, auquel on doit faire compter deux cents pis- 
> toiles pour son desdommagement, a tenu quitte les habitants, nou 
» compris en la rébellion de Villeneuve, des arrerages de leur taille. 
» Villeneuve recepvra de l’incommodité de cet accomodement 
» n’avant pas de plus proche voisin. » 

("est aussi ce que pensaient le duc de Caudale, gouverneur de la 
Province pour le Roi, et le comte de Vaillac qui viennent, peu de 
jours après, camper à Casseneuil. Ils croient que le moment est pro¬ 
pice, non pour entreprendre un nouveau siège qui serait voué à un 
piteux échec, mais pour nouer des intrigues dans la ville, y semer 
la division, et par ce moyen, profiter d’une lutte intestine pour s'em¬ 
parer, par surprise, de cette insolente rebelle, et faire enfin cesser 
le scandale d'une résistance opiniâtre, dans le temps où les soumis¬ 
sions les plus éclatantes leur arrivaient de toute part. Ce plan fut 
mis à exécution et dés le milieu d'avril 1653 le comte de Vaillac crut 
qu'il pouvait compter sur la coopération efficace de ses affidés. Voici 


1 Extrait par l’abbé Gerbeau des Arcli. histor. de la Gironde, t. vu, p. 295. 


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— 347 — 


la Relation 1 très curieuse de cette tentative hardie, déjouée, encore 
une fois, par la vigueur et le zèle des partisans de M. le Prince: 

« On a assez apprins les divisions que M. de Candale a tasché de 
» semerdans Villeneufve d’Agenois (l’une des fidelles de la province) 
» et comme il y a des esprits foibles partout il gaigna deux consuls 
» et autres personnes pour porter les esprits a embrasser sou partÿ 
» qui seront cy-après nommez, ne pouvant les avoir par autre vove. 
» De sorte que M rB leurs députez estant arrivez à Villeneufve portant 
» l’ordre de Monseigneur le Prince de Conty, le 20 avril, ou ils fu- 
» rent receus magnifiquement de tous les habitans, scachant qu’ils 
» venoienl de devers Leurs Altesses ; et s’estans retirez, M r Phili- 
» bert Consul Député, estant allé chez luy pour reposer et prendre 

* le souper, seroit arrivé M r Duret commandant les armes de M r le 
» Prince dans Villeneufve, accompagné de 80 fusiliers, scachant bien 
» que quelques séditieux voudroient controoller en ce rencontre. 

* Et après avoir salué ledit sieur Consul Député luy demanda les 
» lettres de S. Altesse ; et les ayant données (a cause que le peuple 

* impatientoit de scavoir le contenu) M r Duret ouvrit le pacquet, 
» dans lequel se treuva une lettre de Monseigneur le Prince de 

* Condé, de la quelle il se saisit. > 

* Et sur cela arriva le sieur Monlau consul, créature de M. de 
» Candale, qui dit au sieur Duret que ce ifestoit pas a luy de retenir 
» cette lettre, lequel fit response qu’il estoit plus solvable de la con- 
» server que luy, et qu’il la vouloit monstrer au peuple, parce 
» qu’elle s’adressoit a eux ; et ce Mouleau consul, fit effort de la luy 
» arracher et lui appuya le pistolet plusieurs fois, mais la pru- 
» dence du Consul Député lit cesser ce desordre,et pria M. Duret de 

* se retirer avec la lettre de Monseigneur le Prince ce qu’il fit. 
» Le lundy, 21 dudit mois, on fit Assemblée à la Maison de ville, où 
» il fut résolu que le lendemain 22 on feroil dire une messe ù Scte 
» Catherine, pour apres entendre la volonté de S. Altesse; et tout le 
» peuple sy estant assemblé sans armes à la fin de la messe Mon- 
» sieur Philibert Consul-Député commença a déclarer la volonté de 
» Leurs Altesses, dont le peuple fut fort satisfait. Cependant M. Du- 
» ret présenta la lettre de Môseigueur le Prince de Condé au pre- 


« Relation de ce qui s’est passé à Villeneufve d’Agennois en la conspira¬ 
tion brassée par les intrigues du duc de Candale. A Bourdeaux, G. de la 
Court, 1653. Collection F. de Muzet, 


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— 318 — 


» mier consul pour en faire ouverture qui la refusa, et la donna a 
» Mr Philibert Consul-Député, qui fitresponse que c’estoit à luv, veu 
» qu’il estoit premier Consul. Et sur cette conteste survint quelques 
» mal intentionnés nommés les Messieurs de Gamel, Jean Coquart, 
» Boyssiere et autres qui se postèrent dans la maison du sieur Mas- 
» sanes proche l'Eglise ; et pour empescher l’ouverture de la Lettre 
» se mirent à crier aux armes. Le peuple sortit de l’Eglise, croyant 
» que ce fut l’Ennemy ; et passant devant cette maison, ces malicieux 
» firent une descharge sur eux, ou Turent blessez les Srs Roy, Agis, 
» et Blanquefort, ce qui obligea le peuple à prendre les armes. Ce- 
» pendant ces mal-intentionnés se saisirent de la place qui est au 
» cœur de la Ville, et se barricadèrent. Ils estoient commandez 
» par le sieur Ribes, Barrot et Limouzin, estans eu nombre 
» de 150. Les habitans bien intentionnés en firent le mesme et les 
» investirent et le sieur bouvières ayàt apparceu faire une barricade 
• à un coing de la place, les attaqua si vigoureusement avec le sieur 
» de Saincte Foy qu'ils furent conlraincts de se retirer avec les au- 
» très. » 

« Les autres consuls bien intentionnés et M. Duret voyant que ce 
» desordre ne pouvoit qu’attirer quelque malheur, firent en sorte de 
» s’accorder, et leur baillirent otages, comme ils demandoient, les 
» sieurs Jean Menoire et S. André de Coquart; et après cela ils po- 
» serent les armes. Ils demeurèrent pendant quelques iours pacifi-, 
» ques ; mais arriva un certain Sallèles de Pujols le dernier du mois 
» d’Avril qui gaigna un nommé Dulaurens pour les interests de 
» M. de Candale, et tascherentde faire une caballe, promettant ré- 
» compense; de sorte qu’ils voulurent attirer dans leur meschan- 
> celé les sieurs Set Eslienne, Lieutenant de la Mestre de Camp et 
» A y de Major au Régiment de Theobon, natif de Villeneufve, Landes 
» lieutenant au Régiment de Theobon. Scte Foy et autres,tons natifs 
» de Villeneufve, pour par leur moyen chasser le sieur Duret et faire 
» soubmettre le peuple souhs le joug de M r de Candale; et moyen- 
» nant ce, on leur fui voit livrer 2,000 louys d'argent des mains de 
» M r Barutet iuge et de Massé premier consul et leur monslrèrent 
» la Lettre d’eschange. » 

■ Cependant après avoir promis aux traitres tout, St Etienne, Lan- 
» dés, et Scte Foy vonladvertir M. Duret lequel leur dit de prendre 
» l'argent; mais quelque mal intentionné qu’on ne scait, fut advertir 
» ceux qui dévoient compter l’argent ce qui -les obligea à se sauver. 

» Cependant ils avoient adverty toute la noblesse du pays qui estoient 


ii 


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- 549 — 


» a demy-lieue de la Ville, lorsque ceux qui dévoient compter l’ar- 
» gent se sauvèrent tont incontinent. » 

Je ferai remarquer que les gentilshommes de la piteuse requête du 
16 Juillet 1652, qui n'avaient pas bougé de leurs châteaux pendant 
le siège de « la desloyalle Villeneuve », se sont mis en mouvement 
dès qu'ils ont supposé que l'inlrigue ourdie par le duc de Caudale 
pourrait leuç en ouvrir les portes, sans danger. Cette haine des no¬ 
bles contre Villeneuve est une preuve, entre beaucoup d’autres, que 
le mouvement de la Fronde avait pris dés le début, dans notre ville, 
et avait gardé jusqu’au bout un caractère nettement bourgeois et 
populaire, tandis que dans d’autres provinces il était, au contraire, 
essentiellement aristocratique. On sent, ici, passer comme un souffle 
avant coureur de la Révolution Française. Ceci dit je reprends la Re¬ 
lation. 

« M r Duret fit informer contr’enx et prendre les deux cahalistes 
» Salleles et Dulaurens, et on attend les ordres de M. le Prince pour 
» faire leur procez. Le temps fut pacifique jusques au Luudy ciu- 
» quieme du mois de May que M r Duret ayant advis que les Ennemy 

* esloient à Mouflanquin, distant de déux lieues, qui menaçoient de 
» faire le degast, bailla ordre au sieur St Estienne et Laudes de les 
« aller reconnoistre et partirent le lendemain 6 dudit mois, accom- 
» pagnés de 32 maistres Enfans de la ville, de sorte que Monlau 
» consul print son advanlage, et faisant croire qu'ils estoient allés 
» chercher Guarnison, sc ietla dans la Tour nommée de Monflan- 
» quin, laquelle est fort haute et forte ; Elle est bastie sur la Porte de 

* la Ville 5 . Il fut suivy des S r " Charlas, Labarriere, Coq, Malaleste, 
» Jean Rangouze, Guillaume Rangouze avec leurs Peres, Limouzin, 
» Casse, Bercegol et autres au nombre de cinquante cinq. » 

« Cependant avant d'entrer, ils envoyèrent Gardié vers M r de Can- 
» dalle et le comte de Baillac (Vaillac) pour les advertir d’envoyer 
» leurs Troupes promptement, M r Duret prévoyant cecv, fit diligence 
» pour s’opposer au dessein de ces malicieux, c’est pourquoy il pria 
» M r Delbosq consul d’aller scavoir a quel dessein ils s'estoient sai- 
» sis de cette tour, ce qu’il fil, et avant parlé audit Monlau consul, 

* il lui respodit que c’estoit pour empescher que la Garnison qu’ils 
» disoient que St Estienne esloit allé chercher n’entrast dans la 
» ville. Mais le sieur Delbosch l'assurant qu’il estoit allé découvrir 
> la posture des Ennemis, comme a esté cy-dessus dit. arriva sur ce 
» mesine temps un tambour, envoyé par les autres consuls et 


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- 350 - 


» M' Duret pour les sommer de vouloir leur remettre la Tour, Mon- 
» lau respondit qu’il ne la vouloit rendre qu'au Boy ou a M. de Can- 
» dale, et commeuda faire feu, desquels coups se trouva blessé ledit 
» s r Delbosch consul et son valet avec deux habitans tuez. M r Duret 
» ayant veu tout cela, il commanda tout aussitost de se saisir des 
» maisons les plus proches de la Tour, et sur ce temps-la nos cou- 
» reurs cy-dessus dit arrivant, furét salüez de quelques coups de 
» fusils du haut de la Tour, ce qui les obligea a aller sur la droite 
» passer la Rivière pour entrer de l’autre costé de la Ville. S’estans 
» rendus chez M r Duret. il fut résolu de s'aller saisir des Peres, Me- 
» res. Femmes et enfans de ceux qui estoient dans la Tour \ ce qui 
» fut exécuté. » 

« Cependant ta nuict venue, le sieur St-Eslienne fit faire une bar- 
» ricade au pied de la Tour, ce qui fut genereusement exécuté, sans 

* qu'il y eust personne de blesse que le sieur Bourgoigné, legere- 
» ment a la iambe. Et des le mesme temps, le s r Landez fut com- 
» mandé avec 160 fusiliers de s'aller saisir des remparts de la Porte 
» de Penne, et sen venir par barricades se saisir de la barrière qui 

* est au bas de la Tour, par ou les Ennemis eussent peu entrer ; et 
» le s r Denoyer avec ISO autres fusilliers de s'aller poster sur les 

* Bastions de la porte de Cassaneuil, et aller ioindre le s r Landes a 
» ladite Barrière, ce qui fut exécuté de l'un et de l’autre, avec tant 
» de courage et d'adresse, qu’ils ne perdirent personne. Cependant 
» le sieur St-Eslienne, accompagné du sieur Scte-Foy et autres, 
» firent porter du foin audessous de la Tour, et ayant mis le feu, la 
» fumée les incommoda tellement, qu’ils furent contraincts de se 
» ietter dans une autre Tour, nommée d'Estieu proche la première. 
» Mais le sieur de St-Estienne et M r de Mommarès capitaine de cava‘ 
» lerie au Begiment de Lauzun et autres l'ayant sapée, y mirent le 
» feu, de la quelle ayant esté chassés furent contraints de se rejetter 

* dans la première*. » 

* Le jour 7 estant venu, le sieur Descalon pria M. Duretdescavoir 
» s'ils se vouloient rendre. Ils y envoyèrent un tambour pour les 
» laisser sortir armes et bagage ; ceux de la Tour s’y accordèrent. 
» Et comme ils estoient dans ce Traité, ils entendirent l'approche 


* Tour de la porte de Parie. 

: Voilà pourquoi la tour d’Estieu porte sur le plan d’Illac dressé en 1792 
(voir supra) le nom de Tour Brûlée (Archives municipales), 


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- 351 - 


» des Ennemis par le son des Trompettes et des Tambours; leur 
» courage ou plus lost leur rage s’enfla et crièrent: point de quar- 
» tier; et du haut de la Tour faisoient signe à l’Ennemy de s’appro- 
» cher. Et soudain on vit paroistre Delbreil l aine, chassé depuis peu 
» de iours de la ville, et Hardie celui qui alla advenir M r de Candale 

• a la teste de 15 Maistres, leur criant : courage, courage, voicy 
» 4,000 hommes de secours. Et soudain apres on apperceut un corps 

> de 1,500 piétons et 80 cavaliers conduits par le comte de Baillac. 
» qui se campèrent à une portée de pistolet de la ville. Mais le feu 
« continuel que faisoient faire les sieurs Landés et Deuoyer, con- 
» traignit les Ennemvs de reculer pour le moins de ceut pas: Et 
» sur cela le sieur Denoyer fut commandé avec 30 fusiliers d'aller 
» escarmoucher contr’eux, et estant sorti hors de son poste il fit faire 
» feu si a propos, qu’il obligea les Ennemis à reculer de 400 pas. » 

» Le comte de Daillac ayant sceu que ces Traistres ne tenoient 

> que le haut de la Tour simplement les appela des lasches et ne 
» voulut point donner, ains envoya sommer la ville de se rendre sous 
» l’obeyssance du Roy. La response fut telle : Que la ville estoit au 
» Roy et à Monseigneur le Prince et non point aux Mazarins. De 
» sorte que le comte de Baillac se retira. M r de Candale s’en venoit 
» à grands pas à la teste de 500 chevaux, croyant l’affaire faite, 
» mais ayant apprins le contraire, s’en retourna tout confus. Ceux 
» de la Tour voyant que les Ennemis ne faisoient mine de les secou- 

* rir, ains au contraire, qu’ils s’en retournoieni,furent contraints de 
< » se rendre à la mercy des habilans, qui par leur indulgence les 

* prindrent a vie sauve et les chassèrent hors la ville sans armes. 

* Ces lasches cloistrés dans la Tour ont eu 5 blessez; et Monlau 
» consul chef de la caballe, pour la récompense de sa perfidie, a eu 

• le bras cassé d’un coup de fusil, outre qu’ils eurêt l’hônneur d'ac- 
» compagner à leur sortie les chauve-souris que la fumée avoit 

• chassé des murailles. » 

La Relation cite M'de Philibert, le sieur Delbosch consul, le sieur 
Duret, le sieur de St-Etienne, les sieurs Landés, Ste-Foy. Denoyer 
et M. de Mommarés gentilhomme, comme s’étant particulièrement 
distingués; et elle ajoute : « qu’on ne scauroit assez admirer la cons- 
» tance de ces braves Habilans. » 

C’était encore un coup manqué ; mais la constance des braves Vil* 
leneuvois venait de subir une cruelle épreuve. Il n’y avait pas eu 
« en ce rencontre > la belle unanimité des temps du siège; la ville 


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- 352 — 


et le corps de ville étaient divisés au point d’en venir aux mains ; 
dans ces conditions la résistance des partisans de M. le Prince deve¬ 
nait de plus en plus précaire. Pourtant elle ne faiblit pas, malgré 
qué la situation paraisse désespérée et que les chefs fassent, l’un 
après l'autre, leur accommodement avec la Cour. A la fin du mois 
de mai le marquis d'Aubeterre « qui estoit à Villeneuve d’Agenois » 
est mandé par le comte de Marchin pour conférer avec le colonel 
Baltazar sur les résolutions à prendre'. Théobon, lui-même, entra 
en pourparlers, à Marmande, avec le duc de Caudale, après avoir 
essayé de détourner Villeneuve de la cause des Princes. Cette vaine 
tentative de notre ancien gouverneur nous vdut un remerciement 
du Prince de Condé, qui écrit de son exil de Bruxelles à Lenet, le 
28 juin 1653 : « Pour le regard de Theobou. je suis fort satisfait de 
• la manière dont ceux de Villeneuve se sont comportez a son ap- 
» proche et je vous prie de leur eu tesmoiguer ma reconnaissance*. » 
En Juillet la désagrégation du parti est presque complète; Baltazar 
négocie pour son compte personnel, et invite le comte de Marchin 
à traiter de la capitulation pour toutes les places et les troupes qu'ils 
ont encore en Guyenne, car, dit-il « il ne faloit rien plus esperer de 
» Perigueux, de Villeneuve, de Bergerac et de Saincte-Foix 3 » 

De son côté, le comte de Vaillac poursuit la ruine des habitants 
de notre ville en menant en coupe réglée les propriétés qu’ils pos¬ 
sèdent hors des murs. C’est ainsi que le 28 Juillet 1653 il rend une 
ordonnance qui confisque, au prolit de Lanauze de Carabelles, trente 
sacs de hlé froment provenant des métairies de Tournemoles appar¬ 
tenant à Esmerv et Farinel bourgeois rebelles de Villeneuve afin, 
dit il dans l'acte, d indemniser Carabelles (l’un des signataires de la 
requête à d'Harcourt) de ses perles dans le service du Roi *. 

Heureusement, tous ces maux vont avoir leur terme. Notre capi¬ 
tale se soumet et le traité de Bordeaux est échangé le 30 Juillet. 

Villeneuve, dès lors, juge que sa rébellion ne doit pas se prolon¬ 
ger au-delà de celle de Bordeaux dont elle a suivi la fortune avec 
une rare fidélité; et, l'honneur de ses habitants étant sauf; son 
histoire militaire s’étant terminée par une page glorieuse; la paix 


' Histoire de la guerre de Guyenne, pur Baltazar, p. H5. 
1 Mémoires de Lenet, p. 610. 

* Histoire de la guerre de Guyenne, par Baltazar, p. 127, 

* Histoire de Villeneuve, par F, de Mazet, p. H7, 


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- 353 - 


ayant été signée avec le Roi ; elle consent, enfin, à mettre bas les 
armes. 

Après une conférence de trois jours entre le comte de Vaillac et 
les Consuls noble Pierre-Biaise Massé, sieur de Foncouverle, Antoine 
Hébrard chirurgien, Hugues Cantagrel, Guilhaume Monleau, Noël 
Barlan et Antoine Chandu chirurgien, la capitulation fut signée le 
13 Août 1653*. 

Ce siège qui avait duré deux mois, celte révolte qui se prolongeait 
depuis près de deux ans, cette soumission qui n’.était obtenue que 
quatorze jours après la signature du traité de paix inspirèrent au 
comte de Vaillac des réflexions fort justes sur le danger de laisser à 
cette ville, dont les habitants avaient l’esprit si remuant et si indé¬ 
pendant, la ceinture de défense qui en avait fait un nid de rebelles. 
Dès le lendemain. 14 Août, les communautés des environs sont ré¬ 
quisitionnées et taxées, celle de Tournoi), par exemple, « à la somme 
» de 255 livres pour l’enlretenement des pionniers qui travaillent à 
> la démolition des fortiffications de Villeneufve suivant l’ordonnance 
» du seigneur de Vailhac, lieutenant général du XIIIl» Aoust et 
» IV e Septembre an susdit 2 (1653). * 

Les basiious en terre et les fameuses demi-lunes sont rasés, les 
fossés comblés, les créneaux des murailles abattus, les tours, sauf 
celles des portes de Monflanquin et de Pujols, démolies jusqu’au ni¬ 
veau des remparts* De plus, le 1 er Septembre 1653, la ville est im¬ 
posée par le duc de Candale de 30,000 livres « pour les despens de 
» l’armée de Sa Majesté. » et l'assemblée de la Jurade oblige solidai¬ 
rement envers les créanciers auxquels cette somme sera empruntée, 
les biens et revenus de la communauté et les biens propres et par¬ 
ticuliers de ses membres « pour que les troupes qui sont dans la 
présente ville en deslogent promptement. » 

Tour hâter ce moment de la délivrance définitive, Noël Barlan, 
Antoine Chapdu,consuls, et Thomas Vilalte marchand, partirent aus¬ 
sitôt pour Bordeaux, ou, le 16 septembre 1653, au nom de la Jurade 
ils signèrent, en l’étude de M« Bayssieres, les contrats d’obligation 
libérateurs*. 


• Histoire de Villeneuve, par F*, de Mazet, p. 117-118, 

2 Comptes de la communauté de Tournon, C. C. communiqué Tholin, 
2 Les portes subsistaient toutes encore en 1792, plan Mac, 

* Revue de lAgen.iis, t, xvt, Joseph Beuune, 


23 


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354 - 


Mais pendant leur voyage il se passa un drame qui émut violem¬ 
ment les Villeneuvois et que je ne peux pas passer sous silence. La 
capitulation du 13 août promettait le pardon des rebelles et l'oubli 
du passé ; « pourtant le duc de Candale, au mépris de cette pro¬ 
messe, donna l’ordre, le 7 Septembre, d’arrêter Jean Malauzet accusé 
d’avoir ajusté Lamothe-Vedel, lors de la sortie ou il fut tué, contrai¬ 
rement aux lois de ce temps sur la guerre. Cette arrestation faillit 
soulever une émeute. Le comte de Vaillac n’osant résister aux ordres 
de son chef et redoutant une nouvelle sédition, voulut expérimenter 
si l’acte reproché à Malauzet était possible. 11 fil tendre un drap 
blanc à l’endroit ou Lamothe-Vedel avait été trouvé mort et donna 
l’ordre de tirer dessus deux coups de mousquet du haut de l’éperon 
de la demi-lune. Hasard ou non, le drap ne fut point touché. Reconnu 
innocent et délivré de ses fers, Malauzet porté en triomphe rentra 
dans sa maison aux applaudissements de ses concitoyens. Tel fut le 
dernier épisode de la rébellion de Villeneuve pendant la Fronde*. » 

II n’y a pas de bonne histoire sans légende. La tradition de cet 
évènement a toujours été si vive et si persistante que mon grand 
père et moi n’avons pas hésite à le rapporter dans nos histoires de 
Villeneuve. Le lecteur me pardonnera de le reproduire ici, malgré 
l’absence de documents à citer. Mais j’ai, dans cette étude, si copieu¬ 
sement et si scrupuleusement donné les preuves authentiques de mon 
récit, que j’ai cru pouvoir me permettre cette légère infraction à la 
règle que je m’étais imposée. D’ailleurs, se non e vero e ben trovato , 
etil y a, sûrement, dans celte tradition populaire un fonds de vérité. 


FERNAND DE MAZET. 


1 Histoire de Villeneuve, par F. deMazet, p. 118. 


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LË 


DROIT DE CHASSE EN GASCOGNE 

ET LES 

ORDONNANCES DU DUC D'EPERNON 


Dans son Histoire économique de la propriété et des salaires, 
M. le vicomte G. d'Avenel s’est occupé des droits féodaux; la 
comparaison des documents et transactions du xm« siècle avec ceux 
du xv« l’a amené à cette conclusion que les vieilles clauses féodales 
qui chargeaient primitivement la terre sont avec le temps tombées 
d'usage pour la plupart, qu'elles ont. suivant une expression très 
juste qu’il emploie « fondu peu à peu comme la neige au soleil. » 

« Mais, ajoute-t-il, en disant que les droits féodaux tendent à dis¬ 
paraître avec les temps modernes, je dois faire exception pour un 
seu^ qui au contraire est de date récente : le privilège de la chasse. 
Bien qu’il ait parfois été présenté comme un vestige du moyen-âge, 
ce droit ne remonte pas au-delà du xvi e siècle*. » C'est tardivement 
et par un coup d’autorité des rois qu’il s'est introduit dans la légis¬ 
lation ; il était contraire aux coutumes généralement admises et on 
peut ajouter qu'en certains pays, en Gascogne notamment, il n'entra 
jamais complètement dans les mœurs. Ici les tribunaux, gardiens 
fidèles des usages de la province, cherchèrent à concilier, dans 
la mesure du possible, les libertés dont on jouissait à cet 
égard avec les restrictions formelles portées par les ordonnances 
royales; ils usèrent toujours très largement dans ce sens de leur 
pouvoir d’appréciation des faits. C'est cette opposition de la législa¬ 
tion, d’une part, de la jurisprudence et des coutumes de l’autre que 
je voudrais mettre en lumière. 


* Le Correspondant 1865, p. 351. 


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— 356 - 


La plupart des coutumes reconnaissent formellement à tous les 
habitants le droit de chasser et de pécher dans l’étendue du territoire 
delà communauté. On peut en citer de nombreux exemples. 

D’après les coutumes du Polaslron (1276) les habitants pouvaient 
s'approprier « les animaux et oiseaux sauvages ou agrestes ■ excepté 
l'autour qu’ils devaient porter aux seigneurs. Quelques réserves 
étaient faites aussi en ce qui concernait les éperviers, les cerfs, les 
chevreuils et les sangliers dont une partie était pour les seigneurs *. 

La coutume de Saramon (1334) contenait également la réserve, en 
faveur de l’abbé, d’une pièce des cerfs, chevreuils ou sangliers qui 
seraient pris par les habitants : 

« Quod ille qui caperet seu occideret caprœolum, cervum, aut 
« aprum, teneatur dare et offerte domino abbati [cimerium] *, nisi 
« faceret, pro lege et pœna,sexaginla quinque solidos tholosanos. » 

Cette part faite aux seigneurs sur les animaux pris par leurs vas¬ 
saux se retrouve souvent dans les coutumes anciennes ; notamment 
dans la Charte du Castera (19 novembre 1240) • avec laquelle nous 
atteignons sans doute à des usages traditionnels qui étaient en vi¬ 
gueur dès la fin du xn® siècle*. » Les seigneurs y avaient droit aux 
cimiers* des cerfs et des sangliers ; on devait leur porter aussi la 
moitié des essaims qu’on recueillait. Il en était de même à Daux 
d’après la coutume de 1253, dont je cite l’article 10 ainsi conçu* : 

« Item statuit quod quilibet possit venari apros et servos et ca- 
« birollos, lepores et cuniculos, aves et alias venationes, libéré, per 
« totum honorem ipsius domini Jordani, salvo et retento eidem do* 


* J.-F. Bladé. Coutumes municipales du département du Gers, p. 76. 

5 Je crois qu’on peut rétablir ce mot que M. Cassassolles (Histoire de la 
ville de Saramon. Auch, imp. Foix, 1862, p. 47) à qui j’emprunte le texte a 
remplacé par des points. L’auteur a conclu de ce texte qu'il était interdit 
de tuer un cerf, un chevreuil ou un sanglier, il me semble que ce serait 
en forcer singulièrement le sens. 

’ Edmond Cabié. Chartes de coutumes inédites de la Gascogne Toulousaine, 
pp. 8 et 52. Le Castera est une commune du canton de Cadours (Haute- 
Garonne) 

* En vénerie, le cimier, c’est-à-dire que la croupe du cerf, se donne, dans 
la curée, au maître de l’équipage. 

* Edmond Cabéi, p. 88. — Daux, canton de Grenade (Haute-Garonne)» 


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■ i 


- 857 - 


« mino Jordano et suis successoribus cemerio, prout est consue- 
« tum. » 

Cette obligation n’avait en somme vien de bien onéreux et il serait 
difficile d'y voir une restriction apportée à la liberté de la chasse ; 
c'est une sorte de dlme que le seigneur prélevait sur le gibier, au 
même titre, par exemple qu’il se réservait à Daux môme, à Ste-Li- 
vrade et ailleurs, un morceau du porc que tuait ou débitait l'habi¬ 
tant de sa seigneurie. 

Des modifications furent apportées en 1288 (le 12 septembre) aux 
coutumes de Daux et on convint que les habitants ne pourraient plus 
chasser dans une portion du territoire que se réservait le seigneur ; 
« quod dicti hommes non possent venari in devesio dicti domini 
« Jorduni. » Cette modification apportée avec le temps au droit pri¬ 
mitif des habitants est caractéristique et nous la retrouvons dans 
beaucoup de coutumes du xiv* siècle ; les noms si fréquents dans le 
Midi de Ladevèze, le Bedat n ont pas d’autre origine ; ce sont des 
terres réservées loca defensa seu vetaia. 

La coutume d’Aubiet (1288), était plus libérale : « Item cha- 
» que habitant dudit lieu peut avoir en ses possessions, clapiers, 
» pigeonniers, viviers, estangs, moulins, et pêcher dans les eaux 
• communes et chasser, suivant la coutume générale de Fezenzac * 

A Lisle d’Arbeyssan (1308) les habitants pouvaient chasser et pê¬ 
cher dans toute la terre et baronnie excepté dans un endroit réservé 
au seigneur, le Bedat*. De même h Labejan les garennes et la forêt 
du comte d’Armagnac sont seules exceptées du droit de chasse*. 

Les coutumes de Cezan, inédites, (6 octobre 1312) contiennent 
(art. 50) des réserves identiques en faveur des habitants : 

« Item concesserunt dicti condomini quod ipsi, nec eorum familia, 

» non venabuntur, nec venari per aliquem permettent, nec in pisca- 
» riis, claperiis et colomeriis, nec in locis in quibusclaperia existant 
» aliquid non capient nec capi facient, nisi ex voluntate cujus 
» fuerint *. » 


* Id., p. 63. 

* Id., p. 249. 

5 Id., p. 56. 

* L’article 55 de la même coutume fixe en cas de contravention une 
amende de dix sols morias à payer moitié aux consuls moitié aux seigneurs. 
(Une copie de ces coutumes conservées aux archives du château de La Hitte 
a été faite par M, de Carsalade qui a bien voulu me la communiquer). 


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- 358 


Pour Lauraët et Marrast un acte du 24 août 1745 que m’a com¬ 
muniqué M. Daignestous (Laura notaire de Gondriu), fait mention 
d’une douzaine d’articles de la coutume, extraits d'une reconnais¬ 
sance passée entre Bertrand de Montesquieu, baron de Lauraët, et 
les consuls et habitants de Marrast le 19 septembre 1427. 

Voici ce qui y est porté relativement au droit de chasse « Item los 
« habitants de Marrast poden cassar lebes, counils, porcs sanglas, 
« cabirols, serbis en lors proprietats. » 

A Nogaro (1481) la confirmation des coutumes et privilèges de la 
ville par Pierre II, comte de Clermont, gouverneur du Languedoc, 
acorde le droit de chasse aux consuls et aux notables, mais elle l'in¬ 
terdit aux gens de métier et de condition vile. Les premiers peuvent 
chasser avec des chiens et par tous les moyens reconnus par les lois '. 
En 1682 le seigneur d'Urgosse, Pierre de Saint-Griède, ayant voulu 
empêcher les bourgeois de Nogaro de chasser dans ses terres, ceux- 
ci lui opposent leurs privilèges et obtiennent gain de cause*. 

A Manciet le droit de chasse existait pour tous les habitants, dans 
toute l’étendue de la juridiction *. 

En 1658, le comte de Ranzan (Guyenne) défendait de chasser et 
de porter fusil ou arquebuse dans une portion de ses terres dont il 
indiquait exactement les limites. Cette enceinte formait « les plaisirs 
de Monseigneur. » Ou doit supposer ajoute M. d'Avenel, par les 
termes dont il se servait, qu'ici la restriction au droit de chasser 
partout était également une nouveauté*. 

Les restrictions apportées, avec le temps, par les seigneurs au 
droit absolu de chasse dont jouissaient primitivement leurs vassaux, 
ont toutes - le même caractère, ainsi qu’on a pu s'en convaincre par 
les exemples cilés;ellesne suppriment pas la liberté de la chasse,elles 
la cantonnent. Au lieu de garder dans toute l’étendue de son fief un 


* M.-H. Bladé (p. 191) a publié ces coutumes d’après une copiedu siècle 
dernier qui est conservée aux archives du Gers sous la cote E, 271. 

! Arch. dép. du Gers, B. 157.— Urgosse est une station de la commune 
de Nogaro. 

3 Procès, en 1693, entre dame Marie de Laur, veuve de messire Louis de 
Montbeton, seigneur de Bourrouilhan, etFrançois Fonlan, dit Demore ; les 
habitants de Manciet, quelle que soit leur qualité ont tous le privilège de 
chasser dans l'étendue de la juridiction ; ils ont été maintenus dans ce pri¬ 
vilège par sentence rendue sur la réformation du domaine (Arch. du Gers, 
B, 168). 

4 Vte G. d’Avenel, 


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- 359 - 


droit de chasse qifil avait eu indivis avec ses emphithéotes, le sei¬ 
gneur limite ce droit à une portion de territoire nettement circons¬ 
crit; c'est bien ce qu'on appelle en matière de pâturages et d'eaux 
et forêts le cantonnement, qui consiste à attribuer aux usagers une 
portion de bois ou de pâturages,pour leur tenir lieu du droit d’usage 
qu'ils avaient précédemment sur le tout. 

Ce n’est point, tant s'en faut, la prohibition absolue telle qu’elle 
fut portée contre tous les non nobles, par les Ordonnances roya¬ 
les. notamment à celles du mois de mars 1515 1 et du 6 août 1533. 

Evidemment ces Ordonnances, comme celles qui les avaient pré¬ 
cédées, étaient faites surtout en vue des pays du Nord. Là la chasse 
avait été longtemps considérée, non pas comme un plaisir mais 
comme une obligation pour le seigneur, le gro&gibier avait pullulé 
dans les forêts de l'Ile de France, il éiait du devoir des seigneurs de 
défendre leurs vassaux contre ce dangereux voisinage.Dans le Midi, 
ces temps héroïques de la chasse n’étaient plus qu’un souvenir, et 
il faudrait remonter bien haut pour trouver mention dans les textes 
d’une telle abondance d'animaux nuisibles. 

Les Ordonnances distinguaient les nobles des non nobles; aux 
premiers elles accordaient le monopole de la chasse comme un 
sport utile qui pouvait remplacer la guerre et les entretenir dans le 
métier desarmes; aux secondselles ladéfendaientcar ilsy perdraient 
le temps « qu'ils devraient employer à leurs labourages, arts méca¬ 
niques et autres selon l'estât et vacation dont ils sont. » Cette dis¬ 
tinction très nette dans le Nord de la France était loin d’être aussi 
absolue dans le Midi; ici les bourgeois se trouvaient constamment 
mêlés aux cadets des maisons nobles, aussi bien dans les «montres» 
militaires que dans la vie sociale ; les Ordonnances se trouvaient 
donc en opposition formelle avec les usages reçus dans nos pro¬ 
vinces, et. comme le respect de la tradition faisait le fonds de la 
Constitution française, elles restèrent lettre morte. En 1630, l’avocat 
du Roi au présidial sieur Armagnac était obligé de demander une 
nouvelle publication de l’article 203 de l’Ordonnance de Janvier 
1629. article relatif à la chasse dont on ne tenait sans doute aucun 
compte 2 . 

1 Le Recueil général des anciennes lois françaises, d’Isumbert xii p. 49 in¬ 
dique en note toutes les Ordonnances et tous les règlements relatifs au 
même objet. 

- Auch, du Gers B. 120 f* 29.— L’article 203 de l’Ordonnance connu 
sous le nom de Gode Michau est ainsi conçu : « Défendons toutes sortes 


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- 360 - 


Aussi quand le duc d'Epernon qui, bien que gascon, avait toutes 
les habitudes et les idées des grands féodaux du Nord, prétendit 
faire revivre et appliquer cette législation dans son gouvernement, 
ce fut une véritable révolution. Sentelz dans son Journal encore 
inédit mais qui sera publié bientôt, marque sa surprise et son indi* 
gnation : 

[1645] « La chasse a esté deffendeu par monseigneur d’Espernon, 
gouverneur en Guyenne et Saint-Martin vis-séneschal, où personne 
n’osse chasser ; pour les geans roturières tous demandant qu’ils 
chassent [quels] que soient. » 

Le duc ne faisait pourtant que rappeler les habitants de sa pro¬ 
vince à l'observation de lois depuis longtemps établies. En 1671 
(1er juin), le maréchal d’Albret, gouverneur et lieutenant général en 
Guyenne, renouvela les mêmes prohibitions ; son ordonnance fut 
enregistrée au siège présidial d’Auch le 1 er juillet suivant et copie en 
fut adressée à toutes les juridictions de la sénéchaussée '. 

Il était impossible aux tribunaux de ne pas en appliquer les Ordon¬ 
nances quoique très contraires aux coutumes ofliciellemeut concé¬ 
dées et aussi aux principes du droit romain sur la matière. 

La doctrine de nos Cours judiciaires (nous le voyons par l'exemple 
du Présidial d’Armagnac) est la pure doctrine romaine. Le gibier 
est une res nullius ; il n'appartient à personne ; il est à qui peut se 
l'approprier. Mais tout propriétaire est en droit d'interdire à un 
étranger qui veut y chasser l’entrée de son fonds. 

D’un autre côté,les tribunaux admettaient que le port d’armes pou¬ 
vait être réglementé par l'Etat, en vertu de son droit de police ; que 
le Roi pouvait très bien défendre, en vue de la sécurité publique, h 
certains de ses sujets, de se servir d’armes à feu, d’arquebuses. Cette 


« de chasses aux roturiers, de porter l'arquebuse ni en tirer, sur les peines 
« des ordonnances; et révoquons dès à présent tous privilèges prétendus 
« pur les habitons d’aucune ville de notre royaume, pour chusser en nos 
« terres et autres terres voisines desdites villes ». Notons en pussant que 
quelques jours après cette requête au Présidial, l'avocat du Roi en fait une 
autre, il demande qu'on fasse une nouvelle publication de l'article 137 de 
la même Ordonnance relatif aux jeux de caries, bals et réunions prohibées 
' Arch. dép. du Gers. Série B. fonds du sénéchal d’Auch, Registre des 
Edits 1669-1674 p. 96. 11 faut noter que l’on donnait assez souvent des 
autorisations personnelles de chasser qui venaient tempérer ce que les 
Ordonnances auraient eu d’excessif, 


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— 361 


dérogation à la liberté de la chasse n'a pas un caractère absolument 
prohibitif, car il semble bien que chacun avait le droit de chasser 
avec des armes à feu dans l’étendue des enclos joignant à son habi* 
tation «. En outre il ressort des textes que jusqu’à la Révolution la 
chasse au moyen de lacets, filets ou gluaux, fut toujours très en 
usage. 

Suivant une tendance générale en Gascogne les tribunaux s'effor¬ 
caient d’assimiler aux gentilshommes « les bourgeois et au très person¬ 
nes vivant noblement de leurs rentes ou exerçant des professions 
honorables comme juges, avocats, médecins, quoique roturières». 
Cette assimilation, nous la trouvons d’ailleurs dans le commentaire 
de Jousse sur l’Ordonnance des Eaux et forêts du mois d’août 1669*. 
Sous prétexte d'éclaircir un texte qui n’avait pas besoin d'explication 
les commentateurs et les juristes semblaient prendre à tâche de le 
détruire. 

Aussi malgré les prohibitions portées par la législation royale,mal¬ 
gré les difficultés chaque jour plus nombreuses auxquelles elle 
donna lieu entre les seigneurs et les communes qui ne voulaient pas 
se laisser dépouiller de leurs droits, les mœurs furent plus fortes que 
les lois, la chasse resta à peu près libre en Gascogne jusqu’à 1 épo¬ 
que delà Révolution et nous ne retrouvons pas dans les cahiers de 
17891 écho des plaintes auquelles donna lieu,dans le Nord de la Fran¬ 
ce, l'exercice exclusif et trop rigoureux de ce droit parla noblesse. 

A titre de document, le procès suivant m’a paru mériter d’étre 
reproduit en entier. Si l'on veut bien ne pas se laisser rebuter par 
quelques longueurs, inséparables,alors comme aujourd’hui.des actes 
de procédure, on y verra la preuve que le présidial d’Armagnac 


1 1687. Procès entre Messire Jean-François d’Armagnac, baron de Ter¬ 
mes, comme tuteur des enfants de noble Antoine de Labarthe, seigneur de 
Sion, et Pierre et Jean Lacapère, chirurgiens, dudit lieu; le poursuivant 
prouvera que ceux-ci ont porté des armes à feu et chassé dans ses ter¬ 
res et celles de Sion et lesdits Lacapère démontreront qu’au contraire ils 
n’ont jamais porté fusil ni chassé sinon aux oiseaux, dans leur enclos, pen¬ 
dant les vendanges dernières. (Arch, du Gers , B. 162.) 

* Cité par Merlin (Répertoire de Jurisprudence , p. 215.) Merlin reproduit 
aussi d'après Boutaric un arrêt rendu un parlement de Toulouse entre le 
seigneur d’Aignun et celui de Marsan, d'après lequel il semble que le gen - 
tilhomme qui faisait lever du gibier sur sa possession ne pouvait le pour* 
suivre sur les tçrres du voisin, 


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— 302 - 


s’inspirait à la fois des doctrines du droit romain et des traditions 
coutumières et que, en dépit des Ordonnances, il se montrait peu 
porté à la sévérité dans la répression des délits de chasse. 

« Du vingt-sixiesme janvier mil six cens trente-sept. 

« Pa rdc vaut Monsieurde Lucas, juge criminel, acistans messieurs 
dePerès, lieutenant particulier. Garros, Morlan, Yrague,Guy, Comau 
et Philip, conseillers, 

« Par Monsieur Dupré, aussy conseiller, a esté rapporté le procès 
en la cause civilizée d’entre : 

« Noble Abraham de Lamire, sieur de Douazac, demandeur, d'une 
part, 

« François Touzac, de Caumonl, pour lequel noble Bernard deBe- 
zin, sieur du Frandat, a prins la cause, deffendeur d’autre; 

« Clos en droiet. les pièces veues, 

« Ledict sieur Dupré,par son advis condempneroictled.Tousac en 
l'amande de dix livres avec despans, et le sieur du Frandat à le re- 
lepver, suivant la sumption de cause par luy faicte, en la procura¬ 
tion produicte en original par Massoc, son procureur. 

« La raison de son advis est fondée sur ce qu’il appert que ledit 
Tousac a chassé non seullement en la terre d’un seigneur hault jus¬ 
ticier, mais aussy en sou fonds, ce quy se voit par la depposilion de 
presque tous les tesmoings ouysenl’enqueste dud. seigneur de Doua- 
zae,quy depposenl que la chasse se faisoict entre autres lieux en ung 
champ dépendent de la metteric de Bernachon à luy appartenante, 
oultre ce que lect. Touzac a accordé en sa response et quy se justif- 
fie de lad. procuration. Etquoyque par le Droiet Romain la chasse 
ne semble point estre deffendue, neanmoignz qui alienum fundum 
ingri’ditur ,venandi aucupandive gratia, potest a domino prohiberi 
ne ingrediatur, comme il est dict ez lois lex Cornelia injuriarum ff. 
de Injuriis, laquelle deffence est toujours présumée pour le regard 
desd. seigneurs haultz justiciers. 

« Mais le préjugé de ceste cour.de l’année mil six cens vingt-quatre, 
donné entre le mesme demandeur contre ung nommé Juste et pour 
mesme cause,et les Ordonnances royaux appuyant son advis quydef- 
fendent aux roturiers, comme est led. Touzac, toute sorte de chasse, 
le permettant aux genlilhoinmes et à leurs domestiques s’ils y sont 
presens, ou leurs enfans. Ainsi il se void que led. Touzac estant ha¬ 
bitant de Gaumont, et led. sieur de Frandat nv les siens n’eslans ù 
lad. chasse, c’est une pure contrevantion ausd. ordonnances. 


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* Veu notemant que led.Tousac diet en sa response que led.sieur 
du Frandat luy permit ou commanda de chasser aux perdris, ce quy 
ne se peult faire qu'avec armes à feu ou h quelque aultre chasse pins 
deffendeue, estant certain et demuré veriffié qu’un des chasseurs 
avoict une arquebuze qu’il laclia et eu print une bacasse, l’adveu 
dud. sieur du Frandat ne pouvant mettre h couvert led. Tousac, 
comme faict au mois de mars, posterieurement au procès commancé 
et par ung ennemy dud. sieur de Oouazac. en haine de plusieurs 
procès qu’ilz ont ensemble, ceste cour n’ayant point lieu esgard h 
pareilh adveu. suivant led. préjugé,duquel n’appert qu’il n’y avt beu 
jamais appel. 

«Joinct que par lesd.Ordonnanees notemant celles de François I er , 
[mars] 1515 et [6 août] 1533, il est dict que les seigneurs ne peuvent, 
en bailhaut mesmes les liefz à leurs empliteotes, donner tels adveus 
ou permissions de chasser, joinct à cella l’Ordonnance très expresse 
de Monseigneur le duc d’Espernon, gouverneur de ceste province 
quy le defTend aussy expressément ; ainsy percisteroit ensond. advis. 

«Monsieur Yrague au contraire relaxeroict par son advis ledit Tou¬ 
sac des fins et conclusions, contre luy prinses par ledit de Lamire, 
sans despans. 

« Ses raisons sonique les parties avant esté appointées contraires 
en leurs faicts par l'Ordonnance au procès donnée, il fault, pour de¬ 
meurer aux termes d’icelle, puisqu’il n’y a point d’appel d'icelle ny 
réclamation, voir sy les parties ont veriffié leurs faietz. 

« Et primo cum ab adore jus metiri debeat, il fault voir si led. 
sieur de Douzac,quy est demandeur, a veriffié ses faielz quy estoient 
trois principalement : l’un que led. Tousac avoict chassé avec des 
chiens et lévriers dans sa terre ; l’autre qu’il avoict chassé avec 
arquebuze; et pour uug troiziesme qu'il estoict entré et chassé dans 
sa garenne. 

« Or par l’enqueste il appert qu’il n’y a qu’ung sul tesmoing qui 
parle en aulcune façon et nome Tousac ; que le premier tesmoings 
tant seullement quy dict l’avoir veu passer avec certains aultres per- 
sonagesjàluy incogneus.quy menoient des chiens et lévriers en nom¬ 
bre de dix ou doutze; l’ung desquels incogneus quy portaient une 
arquebuze la lascha dans un champ du demandeur a une becasse, et 
partant ce n’est pas Touzac quy portoit et quy lira l’arquebuse, aius 
pouvoit estre quelque valet du sieur du Frandat. conseigneur dud. 
lieu, pour lequel la chasse se faisoit lors, de la faute duquel ledict 


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- 304 — 


Tousac ne peult ny doibl respondre, aius ce sera and. sieur du Fran- 
dut qui advoue lad. chasse. 

Quand au second fait quy est d’estre entré et chassé dans la garenne 
du demandeur, les tesmoingz mesmes du demandeur les en deschar¬ 
gent et disent qu’il n’y entrèrent pas et qu’ils en esloient eslongnés 
et ne s’en aprocherent pas que de quatre cens pas, non plus que du 
bois. 

«Quand autroiziesme quy est d’avoir chassé avec des levriers,il est 
vray, les tesmoings le disent et Touzac l’advoue par sa response; 
occazion de quoy il semble qu’il ayt contrevenue à l’Ordonnance quy 
detTend ceste chasse comme les autres à des gens non nobles. 

« Mais à cella il y a deux ou trois reparlz : Primo que led. Tousac 
est homme bien aysé et quy vit de ses ranles et faict profession de 
condition honeste et qu’ainsi,ceste chasse estant permise par l'usage 
aux gens de sa condition, il semble que pour ce regard il ne seroit 
pas fort coulpable, n’estoil que il a chassé avec des lévriers dans la 
terre du demandeur seigneur dud. lieu. Mais derechef l'exception 
dudit Tousac est très perlinanle contre cella,car il montre par la pro¬ 
curation dud. sieur du Prandat, coseigneur de ladite terre, qu'il le 
faisoit avec sou adveu et que nominatim il chassait pour luy, comme 
il est vraysemblable, puisque il estoit accompagné de plusieurs autres 
personnes et qu'il avoit force chiens et lévriers. 

« Et c’est ainsy que led. Tousac preuve mieux son faict,qui est cel- 
luy de l'adveu et permission,que n’a pas faict le demandeur les siens, 
n’y ayant nul double qu’un coseigneur d’une terre ne puisse faire 
chasser quy bon luy semble dans icelle, pourveu que ce soit pour 
sov, comme en ce faict, jaçoit qu’il ne soit pas toujours présent; et 
cella seroit trop rigoureux, car tous les naturelz ne se plaisent pas à 
cest exercice, ou n’ont pas la santé pour cella assez forte et souvent 
•es malades font chasser pour eux, 

«Le préjugé de ceste cour.allégué ne faisant rien au cas presant, 
car en icelluy le prévenu feust convaincu d’avoir chassé à 1 arque¬ 
buse, ce quy se collige par les inhibitions quy 'luy en sont faictes 
pour l’advenir, et d’avanture estoit-ce dans la garenne. Or ici Tousac 
n’est pas convaincu d’avoir ny tiré, ny porté arquebuse, et ne doibt 
pas respondre d’aulruv. 

«L’Ordonnance de Monseigneur le duc d’Espernon non plus ne 
peult estre appliquée icy, car il delîand la chasse aux gens roturiers 
et de mestier, mais ne deffand pas aux seigneurs de faire chasser 
dans leurs terres. 



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- 265 - 


« Ët parlant led. sieur de Douazac n'ayant rien vériffié contre 
Tousac, et Tousac au contraire ayant vériffié ses faicts, en suitte de 
l’Ordonnance de contraires, quv estoit l’adven du seigneur et comme 
il chassoil pour liiv. il percisteroit en l’advis de relaxe sans despans. 

« Messieurs de Philip,Coniau, Guy, Morlan,Garros conseillers et de 
Perès lieutenant particulier, de l’advis dud. sieur d’Yrague, conseil¬ 
ler. 

« Monsieur de Lucas, juge criminel, de l’advis dud. sieur Dupré, et 
l'a conclud et arresté à l’advis dud. sieur d'Yrague comme estant la 
pius grande opinion. 

« Taxé le rapport trois escus œqualiter. 

(Arch. du Gers, B. 149, p. 37.) 

P. T1ERNY. 


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ENCORE 


MADAILLAN DE LA SA l VET AT 

ET 

LES DUCS D’EPERNON 


Rectifications et additions à l’intéressante broohure 
de M. Jules Andrieu 


Un document inédit qui, à divers titres, nous semble avoir une 
certaine importance pour l’Agenais, est venu entre nos mains, grâce 
à la libéralité de Mgr le duc d’Aumale qui ouvre toutes grandes,aux 
travailleurs, les portes de Chantilly. 

Qu'il nous soit permis de rendre publiquement notre hommage de 
respectueuse gratitude au grand seigneur, au lettré, à l’érudit, dont 
les cinq académies inscriront le nom en caractères ineffaçables au 
frontispice de leur temple ; au prince magnanime qui n’a embelli la 
demeure des Coudé que pour en doter plus royalement son pays, 
mettant ainsi tout un glorieux passé, et tant de richesses, et tant de 
chefs d’œuvre, sous la tutelle des maîtres de la pensée; gardiens na¬ 
turels de notre génie national ; légataires d’élite qui conservent, ja¬ 
loux et fiers, pour le transmettre à la postérité, en l’augmentant cha¬ 
que jour, le patrimoine artistique, littéraire et scientifique de la 
France. 

M. fi. Maçon, le distingué et si obligeant archiviste de Chantilly, 
voudra bien agréer également l’expression de notre très vive recon¬ 
naissance. Il interprète, avec une exquise bonne grâce, les senti¬ 
ments généreux du prince et prodigue son temps et sa peine afin de 
satisfaire les solliciteurs; puisant pour eux, ù mains pleines, dans le 
riche dépôt qui lui est confié. 


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- 36? - 


Une étude longue et difficile, téméraire et périlleuse peut-être, que 
nous avons entreprise sur les Uadaillan ; œuvre pour laquelle nous 
sommes conduits à quêter un peu partout, nous a valu des commu¬ 
nications très précieuses. Parmi les documents venus de Chantilly, 
il y en a un qui se rapporte, sous le simple nom de Madaillan, à 
Léon d’Albert de Laval, seigneur de Madaillan, qui joua un rôle 
prépondérant dans la troisième révolte des Croquants, en 1637, et 
se rendit célèbre par ses crimes, ses aventures extraordinaires, sa 
lutte enragée contre les d'Epernon et ses deux condamnations ù la 
peine de mort. 

Ce vilain, mais curieux personnage, qui appartient tout entier à 
notre Agenais, méritait bien d'être connu. Sa physionomie singu¬ 
lière, son courage, son audace, sa vive intelligence, sa dépravation 
inouïe, ont été mises en lumière par la publication du très 
regretté M. Jules Andrieu qui a édité, en 1894, deux factums 
contradictoires, conservés à la bibliothèque nationale et à La Maza- 
rine. 

Nous n’avons pas a revenir, ni à insister, sur ces deux plaidoyers 
vigoureux, écrits dans un langage dont la crudité cynique n'houore 
point leurs auteurs. Mais M. Andrieu a encadré ce procès dans quel¬ 
ques pages personnelles qui contiennent plusieurs erreurs. Il en a 
corrigé quelques-unes par un supplément de deux feuillets annexé à 
sa brochure. Sa retouche a du bon et, dans l’ensemble, se rapproche 
de la vérité. Mais en même temps elle soulève d’autres erreurs et 
donne naissance à des défauts plus nombreux que ceux qu’il a mas¬ 
qués. En voulant arranger certaines parties défectueuses de son 
œuvre, quelquefois l’artiste en gâte d’autres. De même lorsque nous 
réparons nos demeures, nous ouvrons souvent deux gouttières pour 
avoir la satisfaction d'en fermer une. 

Il est vrai que tout ce qui touche au nom de Madaillan , nom de 
lieux et nom de personnes, porté, depuis huit siècles, par tant de fa¬ 
milles puissantes, est un colossal sujet de méprises, une source inta¬ 
rissable de faussetés. 

M. Andrieu le constate dans le carton supplémentaire que nous 
venons d’indiquer : • Le nom de Madaillan ayant été porté par plu- 
> sieurs familles distinctes de l’Agenais, une certaine confusion de- 
» vait nécessairement en résulter, et ceux qu’a découragés la corn- 
» plexité d'une généalogie aussi diffuse sont nombreux. Pourquoi ne 
» me reconnaîtrais-je pas de ce nombre ? Les laborieuses recherches 
» que m’a imposées l’étude des Madaillan m’ont peut-être permis de 


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* faire avancer la question d’un faible pas ; mais combien nous som- 
> mes loin encore d’une élucidation complète I » 

Ce pas est en effet bien faible : c’est plutôt un faux pas. 

Certes l’étude des Madaillan nous impose, autant qu’à M. Andrieu, 
de laborieuses recherches et malgré tout, nous ne nous rangeons 
pas, à sa suite, parmi les découragés. Au contraire, cet abime nous 
attire et nous commençons à y introduire assez de lumière pour pou¬ 
voir en sonder la profondeur. Ce labyrinthe, aux mille voies entre¬ 
croisées. ne nous rebute point. Nous persévérons à relever les em¬ 
preintes; et celles que les vrais Madaillan ont, de loin en loin, 
marquées d’un pied vigoureux, nous montrent déjà le chemin qu’ils 
ont suivi, seuls et débarrassés de tous les compagnons de route 
qu’on a voulu leur attribuer. Sans avoir la hardiesse d’affirmer qu’un 
succès complet couronnera nos efforts, il nous est permis de croire 
que nous sommes en mesure, dès maintenant, d’élucider certains 
points restés jusqu’ici très obscurs Si ce travail est loin d’être ter¬ 
miné et ne doit de longtemps être publié, noqs pouvons au moins 
l’utiliser en ce qui concerne les d’Albert de Laval, pont* indiquer et 
relever tout d’abord les erreurs auxquelles il vient d’être fait allusion 
et rectifier ainsi l'intéressante notice de M. Andrieu, avant de la 
compléter par le document de Chantilly. 

Voici quelles sont les allégations que nous allons essayer de réfu¬ 
ter : 

1° Louis de Madaillan de Montataire aurait été lieutenant de 
Moulue ; 

2° Les Grossolles de Flamàrens auraient possédé la baronnie de 
Madaillan de la Nauvetat; 

3° Louis de Madaillan d’Eslissuc, mort en 1565, n'aurait eu que 
deux filles dont Vaînée apporta la seigneurie d’Estissac aux La Ro¬ 
chefoucauld ; 

4° En 1673, un Laval aurait vendu à un Montataire le château . 
du Cau%e situé dans la paroisse d’Agnac ; 

5° Le château de Montataire serait en Normandie. 

11 y a dans la brochure beaucoup d’autres inexactitudes que nous 
ne relèverons point, craignant d’abuser de l’hospitalité qui nous est 
offerte ici. D’ailleurs elles n’ont pas une grande importance et doi¬ 
vent être le résultat de simples fautes d'impression: comme celle-ci 


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- 363 - 


par exemple, à la page 43 : « Pierre de Laval, baron de Madaillan... 
» marié, en 1646, à Henriette de Senlours de La Bourbe... » C’est la 
Bourrelie qu'il faut lire. Nous ne voudrions pas remplir le rôle d’un 
prote. 


I 

Louis de Madaillan de Montataire aurait été lieutenant de Monluc. 

« .... C’est un vilain usage et de très mauvaise conséquence en 
* nostre France d'appeler chacun par le nom de sa terre et seigneu- 
> rie, et la chose du monde qui fait plus mesler et mecognoistre les 
» races. Un cadet de bonne maison, ayant eu pour son appanageune 
» terre, sous le nom de laquelle il a este cognu et honoré, ne peut 
» honnestement l'abandonner : dix ans après sa mort, la terre s’en 
» va ù ud estranger, qui en fait de mesme; devinez où nous sommes 
» de la cognoissance de ces hommes *. » 

Personne n’oserait soutenir et ne pourrait démontrer que les Ma¬ 
daillan et les Laval sont une seule et même famille. Sur cette ques¬ 
tion il n’y a jamais eu d'erreur de principe. C’est seulement dans la 
pratique que des confusions fréquentes ont eu lieu, à cause du titre 
qui a été pris pour le nom. On s'est mépris sans calcul ; on s’est 
trompé sans le vouloir. 

Il y a cependant une importante exception ù constater. Saint- 
Simon, qui se piquait, avec juste raison, d'étre un généalogiste très 
exact, a insinué (nous employons ce mot avec intention) que le chef 
des Croquants était un Madaillan et non pas un Laval. 11 cite ù ce 
propos une Vie du duc d'Epernon qui était dans sa bibliothèque et 
dans laquelle Madaillan est représenté comme le plus indigne des 
gentilshommes • aussi méfiant et artificieux, que méchant— » 
accusé de polygamie, d’inceste, d’infanticide... etc. 1 

Saint-Simon qui était fort méchant lui-méme, s'est montré parti¬ 
culièrement dur pour les Madaillan. 11 les traite avec une aigreur et 
une amertume singulières; contestant l'éclat de leur nom, l’ancien* 
neté et l’illustration de leur noblesse. Ses injustices trop criantes ont 


1 Montaigne : Estais, Ed, d'Amsterdam, 1781, chap. XLV1, livre 1*' : des 
Noms, p. 458. 

1 Saint-Simon. Ed, de Boisliele, t, III, pp. 30 et 343, 


24 


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- 3-0 - 


pour cause un différend qui s’élait élevé entre Isaac de Madaillan- 
Moniataire et le père de Saint-Simon, différend dans lequel celui-ci 
joua un assez vilain rôle en cherchant à exciter la colère de 
Louis XIII. Tallemant des Réaux raconte cela dans un piquante his¬ 
toriette 1 qu'il n'y a pas lieu de reproduire ici. Cette affaire avait 
fait naître, entre les deux familles, une grande acrimonie. Saint- 
Simon, héritant des rancunes paternelles, cherchait à mordre les 
Madaillan, a leur être aussi désagréable que possible et c'est évidem¬ 
ment pour cela qu'il insinue que Madaillan de La Sauvelat est un 
des leurs. Cette intention méchante est sa seule excuse, car l’époque 
à laquelle écrivait Saint-Simon était assez rapprochée de l'année 
1644, date de l'exécution de Léon de Laval, pour que toute méprise 
fut impossible. 

11 est préférable d’avoir à discuter le principe d'une fausse opinion 
que d'être obligé de poursuivre, dans la pratique, les inexactes attri¬ 
butions de noms qui embrouillent le travail en encombrant le ter¬ 
rain et augmentent les embarras du chercheur en rendant les préci¬ 
sions difficiles. 

Dans l'espèce, nous n'avons pas à énumérer tous ceux qui se sont 
trompés; mais il importe de faire connaître une des causes princi¬ 
pales de leurs erreurs qui ne sauraient résister à un examen attentif. 

Cette cause première se trouve dans les Commentaires de Biaise 
de Monluc. C'est le brave maréchal qui est bien innocemment le 
coupable. Mieux que personne il savait que son lieutenant était un 
Laval et s'il le nomme sans cesse « Monsieur de Madaillan » c’est du 
« nom de sa terre et seigneurie... la chose du monde qui fait plus 
mesler et mécognoistre les races. . » 

Nous sommes au milieu du xvi« siècle, au moment où la baronnie 
de Madaillan de la Sauvelat vient de passer aux Laval *. Charles 
d’Albert de Laval, capitaine de cinquante hommes d’armes sous 
Monluc* est le premier de sa famille qui prend le titre de seigneur 
de Madaillan. C'est lui que Monluc, à tout propos, désigne ainsi : 
« Monsieur de Madaillan qui est mon lieutenant. » Madaillan l’ac¬ 
compagne partout ; c'est un de ses plus dévoués officiers 4 . 


1 Tallemant des Réaux, Ed. Paulin-Paris, t. Il, pp. 22 à 24. 
f 11 n’est pus nécessaire d'expliquer ici dans quelles conditions, 

* Courcelles, Dict. Universel de la Noblesse, t. lit, p. 10. 

* Commentaires de Monluc. Ed. de Ruble, t. III, pp. 8, 151 et suivantes 
jusqu’à 431. 


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A ia page 8 du tome III des Commentaires , M. le baron de Ruble, 
copié par M. Andrieu, dit que le lieutenant dont parle Monluc était : 
« Louis de Madaillan. seigneur de Montataire... plus tard enseigne 
» de Lauzun, gentilhomme de la chambre du roi, gouverneur des 
» Cévènes, colonel des compagnies françaises en Languedoc en 1574. 
» Sa femme Marguerite de Fay, était proche parente de Coligny. » 

Les qualifications données, dans cette note, à Louis de Madaillan, 
sont exactes, sauf la plus importante pour nous : celle de lieutenant 
de Monluc — au moins pendant la période des guerres religieuses 
dans notre province. Et comment aurait-il pu servir, sous le farou¬ 
che chef catholique, ce Montataire marié à une nièce de Coligny, à 
cette Marguerite de Fay, si connue par son ardent prosélytisme, 
dont le premier acte fut d’entraîner son mari dans la Réforme 1 ? La 
France protestante dit que Louis de Madaillan fut le premier de sa 
famille qui abjura le catholicisme 2 * . 

« J’ai donné (dit Monluc) au seigneur de Madaillan et à son frère 
> qui est mon lieutenant, ung cheval d’Espaigne qu'il ne laisseroit 
» pour quatre cens escus, ny son frère son coursier pour cinq 
» cens *. » 

«... Monsieur de Madaillan... estoit allé à l'enterrement de sa 
• femme... Son frère qui portoit mon enseigne, s'en esîoit aile à sa 
» maison, malade. . 4 » 

Dans la délibération des trois Etats d’Agenais convoqués par Mon¬ 
luc, en juin 1563, figurent deux d'Albert de Laval. Ils y sont nommés 
Chaj'les et Jean*. Or, dans la généalogie de Courcelles, déjà citée, 
on trouve, à des dates correspondantes : Charles d’Albert de Laval, 
seigneur de Madaillan, capitaine de 50 hommes d'armes sous Monluc, 
et Jean d'Albert de Laval, son frère, tous deux fils de François 
d’Albert de Laval. Donc les deux amis et serviteurs de Monluc 
étaient bien certainement des Laval et jamais les Madaillan de Mon¬ 
tataire ni ceux du Cauze n’ont combattu, sous ses ordres, contre les 
protestants. 


1 Chroniques Craonnaises , par M. de Bodurd de la Jacopière. Le Mans, 
in-8°, 1871, Sédition, p. 489. — El Histoire d'un vieux château de France f 
par le baron de Condé, p. 124. 

2 France Protestante , MM. Haag, t. VII, p. 161. 

* Commentaires , t. III, p. 431* 

* Commentaires , t. III, p. 295. 

* Arch. Hist. de la Gironde, t. XXIX, p. 36* 


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- 372 — 


Le seul véritable Madaillan dont il est question dans les Commen¬ 
taires est Louis de Madaillan d’Eslissac, gouverneur de la Rochelle 
et du pays d’Aunis qui, avec Frédéric de Foix Candale, La 
Vauguyon, Lauzun et Chavigny, aecompagna en Périgord, le duc 
de Montpensier, lorsque celui-ci rejoignit Monluc, au moment de 
la bataille de Vergt, le 9 octobre 1562 *. 

Une tradition de famille, que M. Andrieu signale, veut que Monluc 
soit venu au Cauze se reposer chez les Madaillan et s’asseoir sur 
l’escabeau légendaire qui figurait encore, au commencement de ce 
siècle,dans le mobilier du château. C’est un récit de nos grand’mères 
qui n’a rien à voir avec l’histoire et dont on ne peut tirer aucune 
conclusion sérieuse. La branche des Madaillan du Cauze est d’ailleurs 
absolument distincte de celle de Montalaire. Sans contester l’authen* 
ticité de ce siège de bois grossier, le seul qui convint à ce rude 
guerrier, aussi dur à lui-mème qu’à ses ennemis; sans nier que le 
chef catholique soit venu au Cauze (peut-être déserté par ses pro. 
priétaires, à cette époque troublée) il est permis de dire que l’exis¬ 
tence de ce meuble ne saurait prouver en aucune façon que les Ma- 
daiilan ont servi sous Monluc. C’est leur escabeau seul qui a eu ce 
privilège. 


11 

Les Grossolles de Flamarens auraient possédé la baronnie 
de Madaillan de La Sauveiat. 

Dans sa nomenclature des diverses baronnies de Madaillan M. An¬ 
drieu a oublié de signaler celle de Sainte-Livrade. Nous n’avons 
pas à démontrer ici son existence, mais il est certain que c’est comme 
seigneurs de Sainte-Livrade que les Grossolles ont pu prendre le 
titre de barons de Madaillan. On ne rencontre jamais leur nom dans 
ies documents relatifs à La Sauvetat et l’affirmation de M. Andrieu 
est toute gratuite, ou le résultat d’une confusion. Pour lui donner 
raison il faudrait admettre que La Sauvetat et Sainte-Livrade fai¬ 
saient partie de la même baronnie. Celte hypothèse doit être repous¬ 
sée. 


' Commentairei, t, III, pp, 27 et 52, note 2. 




ES I 


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— 873 - 


En 1418, Sainte-Livrade obéissait à Pons de Castilion En 1471, 
Jean de Grossolles, seigneur de Montastruc rendait hommage au roi 
de France*. Dans un mémoire rédigé en faveur des d’Albert de La¬ 
val, seigneurs de Madaillan, au commencement du siècle dernier, 
pour servir ù leur procès avec le duc d'Aiguillon il est dit : « qu’il y 

> avait une tour à Sainte-Livrade nommée la tour de Madaillan et 
« une (nogarède) nommée de Madaillan... Turrim vulgariter... 
» quœ est caput baronniœ loci Montaslruci ; c’est-à-dire que celle 

> baronnie était composée de deux seigneuries de Madaillan et de 
» Montastruc et que Madaillan ne faisait pas seulement partie de 
» cette baronnie, mais même qu’il en était la principale et le chef. 
* Ce qui s’accorde avec la reconnaissance des consuls de Sainte- 
» Livrade de l’an 1271, où ils disent qu’une partie de leur ville et 
» juridiction appartenait à Amanieu de Madaillan. C est cette partie 
» qui est entrée par des alliances dans la maison de Grossolles et 
» qui devint le chef de la baronnie de Montastruc 3 . » 

Madaillan de La Sauvetat a appartenu jusqu’au milieu du xvi e siè¬ 
cle à la famille de ce nom. Elle a passé alors aux Laval, puis aux 
d'Abzac dans la seconde partie du xvni e siècle ; et encore faut-il re¬ 
marquer que les Madaillan en avaient conservé une partie, ainsi 
qu’en fout foi des lettres patentes pour la confection des terriers de 
cette baronnie 4 . 

La maison de Grossolles n’a jamais rien eu à prétendre, croyons- 
nous, sur La Sauvetat. Dans tous les cas M. Andrieu aurait donné 
difficilement la preuve de son affirmation. 


' De Bourrousse de Laffore, Nobiliaire de Guienne, t. iv, p. 294. 

* G. Tholin, Ville libre et barons, p. 175. — Massip, Histoire de Cancon, 
p. 91, note. 

* Arch. Dép. E. St II, I, n® 326. 

* Arch. Dép. B. 139. « Lettres patentes pour la confection des terriers de 
» la baronnie de Madaillan et de la seigneurie de La Tour et Monviel, 
» appartenant à Gilles-Victor-Honoré de Bardonin, comte de Sansac, mar- 
» quis de Pardaillan, baron d'Allemans, Preyssas et Pineuil. — A Antoine 
» d’Abzac, brigadier des armées du roi, baron de Madaillan, co-seigneur 
» avec le roi de la juridiction du Paréage. — Et à Simon de Madaillan, sei- 
• gneurdu Cauie, dans la paroisse d'Agnac. » Ces lettres portent la date du 
20 octobre 1773. Elle ont été insinuées à Agen le 29 novembre suivant. 


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— 374 - 


ni 

Louis de Madaillan d'Estissac , mort en 4665, n'aurait eu que deux 
filles dont l'aînée apporta la seigneurie d'Estissac aux La Roche - 
foucauld. 

Louis d'Estissac fut marié deux fois. De son premier mariage 
avec Antoinette de Daillon il eut deux filles : 1° Jeanne qui épousa 
François de Vendôme, vidame de Chartres ; 2° Suzanne qui épousa 
Jacques de Balaguier de Monlsalez et plus tard Antoine de Lévis 
comte de Quelus*. C’est à une fille de cette Suzanne, Marguerite de 
Balaguier de Montsalez, que fut marié, en 1589, Charles de Monluc, 
petit-fils du Maréchal, qui fut sénéchal d’Agenais, rallié à Henri IV, 
en 1594, et tué au siège d'Ardres, le 19 mai 1596 
De son second mariage avec Louise de la Béraudière « dicte jadis 
la belle Rouet à la Cour » suivant Brantôme, Louis d'Estissac eut trois 
enfants: 1° Charles d'Estissac qui, en 1586, trouva la mort dans le 
duel terrible que se livrèrent les prétendants ù la main de la jeune 
Anne de Caumont, Si riche et si malheureuse 5 ; 2° Charlotte, mariée, 
en 1570, à Gabriel-Nompar de Caumont, comte de Lauzun*; 
3° Claude, héritière de son frère Charles, mariée, le 25 septembre 
1587, ù François IV de La Rochefoucauld, prince de Marcillac, auquel 
elle apporta la Seigneurie d’Estissac 8 . 


IV 

Un Laval aurait vendu à un Montataire le château du Cauze en 4613. 

Nous nous sommes longtemps demandé où M. Andrieu avait pris 
ce’te date de 1673.11 n'indique aucun document qui permette de la 


* Brantôme, Ed. Ludovic Lalanne, t. X, pp. 101, 102 

5 Ibid — Et Ad. Mugen : Faits d'armes de Geoffroy de Vivant, p. 181 index. 
3 Feu M. le comte de La Ferriere ; Nouvelle Revue, 1 er et 15 décembre 
1894 — Et Revue des Questions Historiques, 117* livraison, 1 er janvier 1896: 
La maréchale de Saint-André, par M. Clémenl-Simon, pp. 127 à 131. 

* Brantôme, ibid, p. 92. 

* La Chenaye des Bois et tous les généalogistes — Voir une note de M. 
Paulin-Paris au tome III, pp. 359, 360 de son édition de Tallemunt des 
Réaux, 


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— 375 — 


vérifier et ne renvoie à aucune source. Après bien des recherches, 
nous avons eu la bonne chance de découvrir la cause de cette nou¬ 
velle erreur, grâce ù l’obligeance de M. Montaud, notaire à Allemans- 
du Drot, qui est un érudit et un ami de l’Histoire. Il possède un ter¬ 
rier de la paroisse d’Agnac, dressé au siècle dernier, par les soins 
d’un membre de sa famille et c'est sur ce terrier que la date en ques¬ 
tion a été relevée. 

Voici le texte qui, selon nous, a donné lieu à cette grosse méprise : 
« Extrait de l’arpentement général fait, en 1751 et 1755, par M 8 Guil- 
» laume Chayrou arpenteur juré de la paroisse d’Aignac... plus tient 
» led. seig r de Madaillan un repaire appelé du Cauze et autres biens 
• nobles y attenant acquis du seig r de Laval par contrat du vingt- 
» sept mars mil six cent septante trois... » 

Nous cherchions ce contrat, mais nous n’en avons pas besoin. Ce 
terrier nous en dit assez. Ce n’est pas le Cauze qui a été acheté en 
1673; ce sont les autres biens nobles y attenant. Et en voici la 
preuve. C'est le contrat de mariage d’Alain de Geneste, écuyer, baron 
de Malromet, avec Marie de Madaillan. fille d’Elie de Madaillan s r du 
Cauze et de feu Jeanne de Peyraréde * contrat passé le 2 8 octobre 
464 7, au château du Cauze appartenant à Elie de Madaillan*. » 

C’est encore le contrat de mariage de noble Jean de Madaillan, 
écuyer, seigneur de Malromet, fils de M 8 Elie de Madaillan, sieur du 
Cauze, avec Marguerite de Laguehay (18 juin 1668), insinué à Agen, 
le 40 mars 4670*. Et enfin les lettres de réhabilitation pour cause de 
dérogeance de noblesse, du ‘26 juillet 1669, dans lesquelles Elie de 
Madaillan est qualifié sieur du Cauze*. 

Est-il possible d’admettre que cette propriété étant dans la famille 
de Madaillan, en 1617.1668,1669, ait été vendue et rachetée par ces 
mêmes Madaillan dans une période de quatre ans ? 

Le château du Cauze a été vendu seulement au début de ce siècle. 
Dans notre élude sur les Madaillan, nous aurons à expliquer qu’ils le 
possédaient de temps immémorial et simultanément avec la baron¬ 
nie de Madaillan. 


• Arch. dép., B. 76, f« 42. 

* Arch. dép., B. 80. 

’ Arch. de la famille. 


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- 376 — 


V 

Le Château de Montataire serait en Normandie. 

Il suffit d’indiquer cette erreur qui ne mérite pas d’ètre réfutée. 
Montataire est dans l'Oise, tout près de Creil et de Chantilly, arron¬ 
dissement de Senlis. Personne ne le savait mieux que M. Andrieu 
qui s’appuie sur la charmante monographie du château de Montataire 
publiée, en 1883, par le baron de Condé. Peut-être en écrivant Monta¬ 
taire pensait-il à Lassay qui est bien en Normandie. 

* 

* * 


Le dernier paragraphe du factum de Madaillan est ainsi rédigé : 
« Ces bonnes actions lui ont acquis tous ses faux tesmoins, à quoy 
» il faut adjouster la déposition que fit le sieur de Madaillan à Nérac 
» devant Monsieur de Machault, Intendant de la justice en Guienne. » 
M. Andrieu a ajouté cette note : « M. de Machault était-il inten- 
» dant de Guienne. en 1638. ou seulement intendant de l’armée de 
» Condé ? V. G. Tholin, cahiers des Doléances du Tiers Etat du pays 
» d’Agenais. » 

Le document que nous allons reproduire et qui n'est autre chose 
que la déposition faite à Nérac, par Madaillan devant M. de Machault, 
répond péremptoirement à cette question. 


« Annotations de M. de Ma- 
» chaut, Intendant de Justice 
» à l'armée de Guyenne, 1639. 


Mémoire de M. de Madaillan. 


» Ledit guarde s’appelle Sagie et 
» est marié & Bergerac, et parla 
• aud. s r de Madailhan dans son 
» cabinet. 


« Messieurs d’Espernon et de La- 
» Valette envoyèrent l'un de leurs 
• gardes au baron de Madailhan, de 
» La Sauvetat, pour le prier de faire 
». en sorte que par son moyen il fist 
» souffrir le peuple d’Agenois et 
» souslevé qu’il feust, il luy lé roi t 
» savoir ses intentions, l'assurant 
» d'une très grande récompense. 


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» Ledit Sagie dit aud. s' de Ma- 
» dailhan le contenu aud. article, et 
> led. La for est le dit en présence 
» d’infinies personnes. 


» *qui sont Charon Gillet, Loy- 
» seau et autres officiers de la jus- 
» tice. 

» **pour qu’on ne les tua. 

» Ledit Sagie dit aud. s' Lescous- 
» sou les mesmes choses qu'il avoit 
» dit aud. s r baron de Madailhan 
» pour P 9 souslèvement. 


« *et pendant led. tems les Hespa- 
» gnols se retirèrent du Socoa et 
» autres lieux de la frontière qu'ils 
» occupoient. 


» Tout ceux du lieu delà Sauvetat 
» peuvent déposer de lad. violence. 


» Ledit garde parlant de chez 
» ledit baron de Mudailhan s'en alla 
» trouver Lamothe Laforest, gen- 
« tilhomme de Périgort, le domes- 
» tique et l'oblige tout à l’neure à ce 
» souslever et se saisir de Bregerac 
» dans lequel lieu il lui ordonna de 
» tuer le lieutenant particulier,Char- 
» ron Gillet et autres principuux de 
» la ville, les croyant espion de son 
» Eminence. 

» En mesme temps il despeche ce 

• mesme garde à monsieur Graviere 

• archiprèthe de Bregerac pour luy 
» ordonner le mesme que dessus, 
» lequel promit de le faire et le soir 
»» avant armes advertit ceux de Bre- 
» gerac* contre qui l’on devoit agir 
» de se retirer dudit lieu**. 

» Le mesme jour ledit garde fut 
n trouver le sieur de Lescousou, au- 
i» quelaussyil feust donné le mesme 
» ordre pour le souslevement. 

» Et tout cecy se flst pour estre 
»> obligé de mener les trouppes que 
» commendoit le duc de Lavalette 
»> en Agenois, affin que J’ennemy 

• eust plus de moyen de se retirer 
» du Sacoa comme il flst*. 

» Et après avoir fausse la foy qu’ilz 
>» avoit donnée à tous ses messieurs 
•> les souslevés, il les attaque, brusle 

• et saccage la Sauvetat, y pille et 
» brusle les églises, y force les fem- 

• mes et fllhes, non contant de ce, 

» les mennent encores troys jours 
» durant touttes nues dans IVipée, 


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» Ceux que M r> les ducs d’Esper- 
» non et de La Valletle ont fait ré- 
» server ceux avec lesquels il avoit 
» traitté pour le souslèvement et qui 
» en pourroient déposer, comme 
» entre autres les s** de Madailban, 
■» La Mothe, La Forest, Gruviere, 
» l’Archiprestre, Lescoussou, les r de 
» Polet, qui avoit un régiment et est 
» de la terre de Grignol, le colonel 
» La Marque de la terre de M. de 
» Biron et plusieurs autres. 


» Toutes les villes en feront plain- 
» tes. 

• Saimbol prévostd’Agenois qui a 
» esté guarde de M. d’Espernon, a 
» requises lesd. ordonnances. 


» Fcurent pris dans lad. maison 
» mille saq de [en blanc] et quantité 
» de meubles et d'argent dont il y a 
»» eu informalion faite et poursuilte 
» contre Saimbol et ceux qui l’assis- 
» toient. Led. argent feust donné à 
» M. d'Espernon ou à son capitaine 
» des guardes. 


» Après cette viollance les due 
» d’Espernon et de la Valette, voyant 
» bien que leur intelligence seroit 
» descouverte, despéchèrent le mar* 
n quis du Duras vers le Roy, le sup- 
» plier d’accorder à son pu pie une 
» abollition sous ceste condition que 
» les ducs d’Espernon et de La Val- 
» letle rezerveroit deux bénéfices de 
■ l’abolition quy bon leur sembleroit 
» et s’estoit seulement pour bannir 
»> ou faire punir ceux avecque quy 
» il avoit traitté pour ledit souslèvc- 

• ment, car il n’a réservé que ceux 
» li seulement. 

»> Il est certain que Bregerac, 

» Saintefoy, Castilhonnès, Monflan- 

quin et autres villes d’Agenois, 

» ont donné aux ducs d’Espernon et 

• de La Vallette plus de troys cens 
» mille livres soubz les ordonnances 
ii desd. seigneurs, sans que l inte- 
» rest du Roy y soit entré et avoir 
>» mesme fait une taîlhe pour la nor- 
» riture de ses chains et équipage 
»» des chasses. 

o Et parce que le sieur de Gha?- 
» sain s’estoit escandalizé de se 
« qu’on luy voulloit faire nourrir 
> partir de ses chains, il avoit envoyé 
m dans sa maison Chambel vis séné- 
» chai, le prendre prisonnier, luy 
» piller sa maison et pour se déli- 
• vrer de la capitivité où il feust 
» mis, il falleut qu’il donné une 
>» grosse somme d’argent pour le 
>» recouvrement duquel il s’est desja 
» pourveu devers le Roy. 


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- 379 - 


» Le fis du s r de Brielfeust assas- 
» siné à coup de bourlets de sable. 

» La violence fuile au s r de Sau- 
» vage et infinies autres telles ac- 
» tions. 

• M. de Madailhan a baillé ce mé- 
» moire à Monseigneur le prince et 
» j’ay escrit ce qu’il m’a dit cy des- 
» sus à Nérac le XV* jour de may 
» M.VP.XXX1X. 


» Nous ne disons pas icy combien 
de personnes ont esté tués inoça- 
ment, combien de fllhes de bonnes 
maisons enlevées et mariées de 
force avecq leurs domestiques, ny 
combien de châteaux ont esté pil¬ 
lés et razés sans aucune authorité 
de justice. 


Nous avons scrupuleusement respecté le texte, l’orthographe iné¬ 
gale et la disposition du mémoire qu'on vient de lire. 

Pour terminer, nous allons reproduire un autre document inédit 
que nous avons trouvé dans la partie non encore classée des archi¬ 
ves municipales de Bergerac auxquelles M. Gustave Charrier consa¬ 
cre gratuitement son existence. On ne saurait trop reconnaître les 
mérites d'un bomme modeste qui, sans passer par l’Ecole des Char¬ 
tes, s’est épris des annales si riches de son pays et travaille sans re¬ 
lâche, avec succès, à leur classification. 


Lettre adressée à MM. les consuls de Bergerac 
par M. de Bourdeille l . 

« Messieurs, n'ayant jamais veu Madaillan, je suis avec subiect estonné 
>» de ce que ce soir il m'a esté porté une lettre par un jeune gentilhomme 
» de mon voysinuge âgé de douze à treize ans, soubsescripte dudict Mu- 
» daillan et sans dacce par laquelle il me mande avoir sa grâce du Roy et 
» le pardon de ces faultes passées ce que je ne puis croire n'en ayant rien 
» sceu de la cour ny de la part de Monseigneur d'Espernon c’est pourquoy 
» pour ne vous y tromper pas sy ledit Madaillun que je faictz suivre passe 


1 Henri, vicomte et baron, puis marquis de Bourdeille, gouverneur du 
Périgord. Voir Maison de Bourdeille en Périgord , par le marquis de Bour- 
deilie, p. 31, 


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— 386 — 


* dans vostre ville ou voysinage faictes l’arresler et ceux qui seront en sa 

• compagnie. Je me promets ce soing de l'affection que vous avôs au ser- 
> vice du Roy et vous prie de me croire, Messieurs, 

» Vostre très affectionné serviteur, 

» Bourdeille. 

» de La Feuillade, ce 29 décembre 1637. » 


M. CAMPAGNE. 


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APPENDICE 


A LA 

RELATION DU SIÈGE DE PONDICHÉRY 

( 1778 ) 


J'ai eu la bonne fortune par la publication de ['Essai biographi¬ 
que sut-le général de Bellecombe, qui a trouvé une si aimable hos¬ 
pitalité à la ltevue de l'Agenais, d'être mise en rapport avec M. 
Darbé, ancien conseiller à la Cour d’Appel de Pondichéry. M. Barbé 
est l’auteur d'un livre : le Nabab René Madec. Histoire diplomatique 
des projets delà France sur le Bengale et le Pendjab (/77 &4808), 
d'après nos papiers d'Etat originaux et inédits et les archives pri¬ 
vées de la famille de Madec (Alcan, éditeur). Par ce titre on voit 
que M. Barbé a puisé aux sources les plus sûres. Je signale son ou¬ 
vrage aux lecteurs de la Revue de l’Agenais sûre qu’ils trouveront 
un vif intérêt à cette étude très documentée et remplie de détails 
inédits et attachants. 

Elle nous fait connaître la vie des partisans français dans l’Inde 
au xviiio siècle, explique notre influence et retrace les phases de 
noire possession. Elle renferme des détails historiques sur M. de 
Madec, dont le nom revient fréquemment avec éloges dans la rela¬ 
tion du siège de 1778, et sur d'autres noms cités dans l’Essai biogra¬ 
phique (quoique l’orthographe varie, ce sont les mêmes personnages). 
On y trouve aussi l’explication de l'abandon de la flotte que le rap¬ 
port ne nous donnait pas. En parlant de la demande de capitulation 
proposée par les Anglais à leur arrivée devant Pondichéry, M. Barbé 
dit page 261. » Il (Munro) dut être singulièrement désabusé par la 
» réponse de son adversaire qui semble tout entière un défi de 
» paladin. > 

Plus loin je relève les deux passages suivants qui complètent et 
mettent en lumière celte figure de notre Agenais ; on verra que 


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l'opinion de M. Barbé repose sur des documents officiels tout à 
l’honneur de celui que l'on appelait le vice-roi. 

« Si on semble pouvoir reprocher à M. de Bellecombe de n’avoir 
» pas agi vis-à-vis de Troujolly avec la foudroyante manière dont le 
» bailli de Suffren se comportera bientôt dans l’Inde, envers ses 

* officiers hésitants, c’est la seule critique qu’on puisse en bonne 
» justice lui adresser. » (Page 267). 

« Eu règle générale on reconnaît à M. de Bellecombe les plus 
t éminentes qualités militaires et dans, la masse énorme de docu- 
» ments que j'ai parcourus je n’ai jamais vu que deux reproches à 
» sou adresse ; celui que nous connaissons à propos de Troujolly, 

* ensuite une accusation assez générale contre son caractère qu'on 
» représente souvent comme difficultueux et inégal. » (Page 273). 

Durant son long séjour aux colonie', entouré de gens qu’il fallait 
toujours harceler pour en obtenir le moindre travail, éloigné de la 
métropole et médiocrement soutenu dans les entreprises qu’il 
croyait nécessaires, le générai pouvait bien n'avoir pas l’humeur 
toujours égale. La confirmation de ses talents militaires, au sujet 
desquels j'étais trop incompétente pour insister, m'a paru devoir 
toucher ses compatriotes et ajouter à l'intérêt de ce que j’avais pu 
leur en faire connaître. 

J’ose espérer qu’ils ressentiront une certaine fierté et une noble 
émulation à la pensée qu’un fils de celte terre de l'Agenais a digne» 
ment rempli sa tâche pour Dieu et la Patrie. 


H. DE 6. 


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BIBMOGI!APHIE RÉGIONALE 


Ed. Piette. Etude d'ethnographie préhistorique. Les plantes culti¬ 
vées de la période de transition au Mas-d'Azil. Paris, s. d., iii-8° 

de 24 p. avec pl. — Extrait de L’Anthropologie, t. vii, n # 1. 

M. Piette, auquel nous devons déjà tant d'observations intéres¬ 
santes sur la période antéhistorique, vient de dresser un état des 
plantes cultivées durant la période de transition, d’après des fouilles 
faites dans la grotte du Mas-d’Azil (Ariège). 

Dans cette grotte, les couches, régulièretncnUuperposées, se clas¬ 
sant ainsi : 

6. — Assise du fer ( protosidérique ). 

5. — Assise du bronze (calceu tique). 

4. — Assise des haches en pierre polie ( pélécique). 

3. — Assise à escargots {coquillièré). 

2. —• Assise à galets coloriés et à harpons perforés en ramure de 
cerf élaphe ( élaphienne). 

1. — Assises cervidiennes contenant des ossements de renne, des 
gravures, des aiguilles, des harpons à fût cylindrique en ramure de 
renne, de gros lissoirs en andouillers de cerf ( élapho-tarandienne). 

Les assises 2 et 3 qui représentent l’époque de transition se sont 
formées sous l’empire d'un climat extrêmement humide. » 

Cette époque de transition est antérieure à l’époque des haches 
polies. 

Les couches 3 et 2 du Mas-d’Azil ont fourni : un petit amas de blé 
(triticum vulgare) ; des restes de glands de chêne ; des osselets d’au¬ 
bépine; des noyaux de prunelles; des noisettes (corylusavellana) ; 
des châtaignes ( castanea vesca) ; des noyaux de cerises ( prunus ce * 
rasus) et de merises (prunus avium) ; des noyaux de prunes de six 
variétés, parmi lesquelles le prunus insititia, le prunus domestica ; 
des noix (Juglans regia). 


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- 384 - 


Celte constatation permet de rectifier des croyances erronées sur 
l'origine étrangère ou l'importation de certains arbres fruitiers, qui 
étaient certainement indigènes. La présence d'espèces améliorées 
prouve que la culture était pratiquée dès l’époque de transition, 
avant même la découverte du polissage de la pierre.Ni les escargots, 
ni les poissons, ni les fruits sauvages ne suffisaient à ces populations 
primitives qui avaient su déjà discerner et sélectionner quelques 
bonnes espèces de fruits. Elles avaient aussi choisi parmi les graines 
de plantes le blé dont la facile conservation assure l’existence de 
chaque jour car les fruits n’ont qu’une saison et la pêche et la chasse 
n’offrent que des ressources incertaines. 


G. T. 


La Commission de direction et de gérance : G. Tholm, 0. Falliêres, I’h. Lauzük. 


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CHATEAU DE CAUZAC 

EN AGENAIS 




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LE 


CHATEAU DE CAUZAC 


Qui dit Cauzac, dit Ligueur. Au nom de Cauzac se ratta¬ 
chent en effet d’importants souvenirs historiques; et Baltha- 
zar de Thoiras fut trop mêlé à cette période de luttes intes¬ 
tines, de coups de main, de trahisons, pour que nous n’ayons 
pas cru devoir, tout en résumant ses principaux faits d’ar¬ 
mes, comme en énumérant sommairement la liste de ses 
ancêtres ainsi que de ses successeurs au château de Cauzac, 
reproduire, en tête de ces pages, l’image de ce château,jus- 
qu'à ce jour inédite, et appeler l’attention de nos lecteurs 
sur ce curieux manoir, juché au-dessus d’une des gorges les 
plus pittoresques de l’ancien Agenais. 

Sis dans le canton de Beauville, à son extrême limite occi¬ 
dentale avec celui de Laroque-Timbaut, le château de 
Cauzac, à 200 mètres environ d'altitude, est une construc¬ 
tion massive, sur plan quadrangulaire, n’offrant plus actuel¬ 
lement comme défenses que trois tourelles rondes en encor¬ 
bellement, trois échauguettes, sur ses angles Nord, Est et 
Ouest. L’angle Sud en est dépourvu. La déclivité presque à 
pic du rocher en cet endroit rendait de ce côté toute esca¬ 
lade impossible. Nul besoin par suite de le fortifier. En re- 

•25 


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— 386 — 


vanche le côté Nord, dominé par le coteau voisin, était plu9 
facilement accessible. Aussi, le château était-il de ce côté 
préservé d’une première attaque par une cour intérieure, 
assez vaste, close de murs élevés, percés d’archères et cou¬ 
ronnés sans doute autrefois d’un chemin de ronde et d’une 
ceinture de mâchicoulis. Sur la porte de cette cour s’élevait 
une tour carrée, crénelée, également percée de meurtrières, 
qui constituaient un des principaux points défensifs. 

Par son appareil moyen, ses archères encore visibles, sa 
tour d’entrée, le château de Cauzac semble dater de la fin 
du xiii* ou plutôt du commencement du xiv* siècle, se rat¬ 
tachant à cette époque où l’invasion anglaise fit surgir dans 
le Sud-Ouest de si importantes constructions militaires. De 
nombreux remaniements sont venus dans la suite le modifier. 
Aux xv* et xvi* siècles, les meurtrières furent adaptées aux 
nouvelles armes à feu, les murs furent ajourés, et de som¬ 
bre forteresse qu’il était, le manoir de Cauzac fut rendu plu 9 
habitable par ses propriétaires. Puis,le couronnement supé¬ 
rieur fut démoli, la toiture abaissée, des ouvertures à cré¬ 
neaux furent percées à ses trois étages, une terrasse fut 
dressée contre le mur méridional dans le but de raccorder 
le principal corps de logis à une annexe en contre bas, que 
l’on désigne encore sous le nom de Petit château, de nom¬ 
breuses décharges, écuries, granges, celliers, communs de 
toutes sortes s’élevèrent successivement sur le côté Ouest de 
lacour ; si bien que la physionomie primitive s’en est trouvée 
peu à peu considérablement altérée. 

Néanmoins, tel qu’il se présente de nos jours, surtout du 
côté du Midi, fièrement campé sur le roc escarpé qui domine 
l’étroite vallée de Sainte-Eulalie ', le château de Cauzac a 


* Dans sa remarquable étude sur Y Architecture religieuse de l*Agenais , M. G. 
Tholin a consacré à la petite église romane de Sainte-Eulalie,aux curieux chapiteaux, une 
page rappelant sa valeur archéologique* 


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—J 387 — 


encore très grand air. Il fait songer à ces donjons isolés qui 
se voient sur certains points de la France. Il rappelle sur¬ 
tout, par son plan quadrangulaire, comme par ses tours 
d’angle, son seul ornement, dans notre pays le château de 
Combebonnet avec lequel il a plus d’une ressemblance, et 
aussi quelques-unes de ces constructions du xiv* siècle, si 
bien décrites par le regretté Léo Drouyn dans sa Guienne 
militaire, telles que les moulins fortifiés, toujours sur plan 
carré, de Bragas, canton de La Réole, de la Salle près de 
Cleyrac, canton de Sauveterre, ou mieux encore le château 
de Camarsac dans l’Enlre-deux-Mers '. 

— Les notes généalogiques de Mme la comtesse Marie de 
Raymond *, prises sur les originaux mômes des documents 
conservés au château de Cauzac 3 , nous fournissent de pré¬ 
cieux renseignements sur l’histoire de ses seigneurs. Bien 
qu’utilisées déjà en partie par M. Ph. Tamizey de Larroque 
dans la préface de son intéressante brochure, les Vieux pa¬ 
piers du Château de Cauzac \ sur lesquels nous revien¬ 
drons plus d’une fois, nous les rappellerons sommairement. 

Disons auparavant, d’après l’abbé Barrère*, que bien 
avant le xm 6 siècle, c’est-à-dire l’époque où nous voyons la 
seigneurie de Cauzac entre les mains des Thoiras, cette terre 
est mentionnée comme appartenant au x e siècle aux ducs de 


1 La Guienne Militaire, par Léo Drouyn, t. i, p. 28 et t. n, p. 306 et 329. Voir 
aussi les belles eaux fortes à l'appui. 

* Archives départ, de Lot-et-Garonne. Fonds Raymond. Reg. 5. Art. Thoiras, 38 
pages avec tableaux généalogiques, armes et un joli dessin au crayon du château de 
Cauzac. 

* On sait que la plupart des Archives du château de Cauzac ont été données aux 
Archives départ, de Lot-et-Garonne, (Fonds Cauzac), par M. le comte d’Aymar et 
M. le marquis Frédéric d'AIbi de Châteaurenard. 

â Les Vieux papiers du Château de Cauzac'. documents inédits . publiés par M. 
Ph. Tamizey de Larroque. Agen, Lenthéric, 1882. 

® Une trahison sur la ville d'Agen. Revue de Gascogne, t. xvu, p. 347. 


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— 388 — 


Gascogne, et notamment à Hugues, évêque d’Agen. A sa mort, 
Sance, autre duc de Gascogne, s’en serait emparé pour la 
donner à sa sœur Garsinde, la reprendre à la mort de celte 
dernière et la vendre à Aymeric Afanove, qui l’aurait trans¬ 
mise à son fils Guillaume. Ce dernier duc de Gascogne en fit 
don moitié à l’abbaye de Condom, moitié à celle de Saint- 
Maùrin. L’existence de ces premiers ducs de Gascogne étant 
fort problématique et ne pouvant contrôler l’assertion de 
l’abbé Barrère, nous ne donnons ces renseignements que sous 
toutes réserves. 

Ce qui est plus sûr, c’est l’existence d’un Pierre de Cau- 
\ae, au commencement du xm® siècle, lequel, d’après Ber¬ 
nard Gui, le célèbre Inquisiteur, dans sa chronique des 
prieurs de Grandmont *, aurait fait au monastère du Defez, 
près d’Agen, la première éducation de Bertrand de Goth, 
plus tard pape sous le nom de Clément V. 

Mais ce n’est réellement qu’à partir de la fin du xm e siècle, 
c’est-à-dire de l’époque où le château fut construit, proba¬ 
blement par eux, que nous voyons dans les actes publics 
mentionnée la terre de Cauzac, comme appartenant aux 
seigneurs de Thoiras, dont le nom s’écrit également Thieu - 
ras , Tioras, etc. En 1288, Bas de Cauzac passe un arren- 
tement. En 1326, un contrat de décharge est signé par GuiU 
launie de Thieuras, seigneur de Cauzac. Dans un contrat 
d'afferme de 1343 figure un Eymeri de Cauzac. Enfin, en 
1352, 1355, 1357, etc., de nombreux actes sont signés par 
un Bernard de Cauzac, habitant de Beauville, etc *. 

Jean de Thoiras, chevalier, dont le nom se trouve dans 
un arrentement de 1466,est le premier seigneur de Cauzac, 
à partir duquel M m8 de Raymond a pu établir une filiation 
suivie. 11 épousa Jeanne de Beynac et en eut un fils Jean II 


1 Voir Dom Bouquet. Tome Xït. 

3 Archives du Château de Cauzac. Voir aussi fonds Raymond. 


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de Thoiras , qui. en 1400, se maria avec Hélène de Ray» 
mond. Des six enfants qui naquirent de cette union, l’aîné 
Pierre de Thoiras, seigneur de Cauzac, perpétua la race 
en épousant le 8 mai 1509 Catherine de Mondenard, laquelle 
Be remaria plus tard à Jean de Bezolles. De son premier 
mariage naquit Pierre-François de Thoiras, le père de 
Balthazar, sur lequel nous devons nous arrêter un instant. 

C’est en effet ce Pierre-François de Thoiras et non son 
fils Balthazar, beaucoup trop jeune en 1569 pour avoir un 
commandement de troupes huguenotes, dont parlent Saint- 
Amans et, d’après lui, Samazeuilh, lorsqu’ils nous présen¬ 
tent le seigneur de Cauzac comme le chef des Réformés de 
l’Agcnais en cette année, et l’accusent des plus exécrables 
méfaits. S’inspirant de Y Histoire des Saints de l’Ordre des 
Hermites de S. Augustin *, Saint-Amans écrit que Thoi¬ 
ras s’empara de Monflanquin aussitôt après le départ de 
Monluc et que ses soldats y pillèrent non seulement les 
églises et les maisons des catholiques, mais qu’ils y commi¬ 
rent des meurtres et d’horribles excès. Ils égorgèrent, 
ajoute-t-il. les religieux Augustins *. EtLabrunie, sur lequel 
il s’appuie, allant plus loin, écrit : « Après avoir brûlé le 
couvent des Augustins et massacré tous les religieux, les 
Réformés coupèrent en morceaux le corps du prieur le P. 
Bonis,qu’ils vendirent publiquement à la boucherie 1 2 3 4 . » Mais 
cet annaliste ne prononce pas le nom de Thoiras. Enfin Sa¬ 
mazeuilh confirme également ce fait de barbarie *. 

Nous ne savons en vérité s’il a jamais été commis. Quoi¬ 
qu’il en soit il ne peut être imputé à Balthazar de Thoiras, 
comme d’aucuns l’ont écrit, son père François n’ayant épousé 


1 Tonlon, 5* vol. io-f°. 1641, p. 694. 

2 Histoire du dép* de Lot-et-Garonne, t. î, p. 377. 

3 Abrégé chronologique des Antiquités d'Agen. Agen, 1892, in-8 # , p. 111. 

4 Histoire de l'Agenais et du Condomois , t. it, p. 144. 


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— *90 — 


que le 8 juillet 1545 Françoise de Narbonne, duquel mariage 
naquit Balthazar, qui ne pouvait avoir plus de vingt-deux 
ans en 1569. 

Balthasar de Thoiras fut le grand homme de guerre 
de la famille. Toutefois, ce n’est que vingt ans après le 
drame de Monflanquin qu’il apparaît, non pas comme un 
chef protestant, ainsi que l’a écrit M. J. de Laffore *, mais 
bien comme un enragé ligueur et comme le bras droit du 
marquis de Villars dans l’Agenais. 

La cause de son attitude nous croyons la trouver, moins 
dans la fermeté de ses croyances catholiques que dans la fa¬ 
veur dont jouit le seigneur de Gauzac auprès de la reine 
Marguerite, dès l’époque où cette princesse, chassée do la 
Cour de France et rebutée de son mari, vint se retirer à 
Agen, en cette année mémorable de 1585, pour y organiser 
le parti de la Ligue. Faut-il aller jusqu’à croire, d’après le 
Divorce Satyrique, que Balthazar de Thoiras, le Causaquet 
ainsi que le désigne le fameux libelle *, était à cette époque 
l’amant de M mo de Duras, la grande confidente de la Reine ? 
Ce qui est certain c’est que le seigneur de Cauzac fut un fa¬ 
vori de Marguerite, qu’il la servit dans le malheur, entretint 
avec la prisonnière du château d’Usson une correspon¬ 
dance suivie 3 , fut nommé son gentilhomme d’honneur lors¬ 
que celte princesse rentra à la Cour, et que jusqu’à l’expira¬ 
tion de !a Ligue il défendit sa cause dans l’Agenais. 

La vie de Balthazar de Thoiras, seigneur de Cauzac, de 
Montcuquet, de Peschec, capitaine de cinquante hommes 
d’armes des vieilles ordonnances du Roi, etc., mériterait 


i Revue de TAgenais , t. vu, p. 290. 

* Œuvres complètes de d’Aubigné. t. h, 1877, p. 667. Edition de notre regretté 
compatriote François de Caussade. 

• Les vieux papiers du château de Cauzac , p. 97. 


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— 891 — 


d’être longuement racontée. Les documents abondent, des 
plus intéressants, sur son existence orageuse. Le peu de 
place qui nous est octroyée ne nous permet que d’énumérer 
ici très succintcment ses principaux faits d’armes, comme de 
rappeler sommairement les vicissitudes diverses que subit 
par suite son château de Gauzac. 

Dès le 18 juin 1588, le duc de Guise lui écrit une lettre 
des plus flatteuses où « il lui témoigne l’estime qu’il fait de 
lui » et l’engage vivement « à venir prendre part aux occa¬ 
sions qui se présentent pour l’honneur de Dieu et la conser¬ 
vation des gens de bien * ». A cet appel à la révolte Baltha- 
zar de Thoiras répondit immédiatement; il s’enrôla dans le 
parti de la Ligue, et, avec les deux Villars, en devint un des 
chefs les plus militants. Le 22 juillet 1592, par commission 
du marquis de Villars, lieutenant-général en Guienne, il 
est nommé chef de soixante maistres « pour, avec iceux, s’op¬ 
poser aux cnnemys de la Saincte Union » et tenir campagne 
dans le Quercy *. 

D’après sa correspondance avec Villars, nous le voyons à 
la fin de 1592 opérer dans cette province, puis, l’année sui¬ 
vante, passer en Gascogne et finalement revenir dans l’Age- 
nais. En celte année 1593, il lui est tait don de 10,000 écus 
par dame Jeanne d’Eschellcs, dame de Frespech, veuve de 
Gui de Monferran, premier baron de Guienne, « pour le ré¬ 
compenser de la protection qu’elle a reçue de lui durant les 
dernières guerres 3 . » 

Ce n’est pas Agen qui aurait pu lui octroyer une sembla¬ 
ble faveur, cette ville ayant failli, en l’année 1594, être sur¬ 
prise par l’armée des Ligueurs, Ballhazar à leur tête. L’abbé 


* Archives du château de Cauzac. Original aux archives dép. de Lot-et-Gar. — 
Voir aussi Les Vieux Papiers du château de Cauzac , p. 1. 

* Idem. 

3 Archiv. dép. de Lot-et-Gar., B. 27. 


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— m — 


Barrère a raconté longuement t , et après lui M. G. Tholin *, 
comment Agen, partagé en deux camps à peu près de môme 
force, décida, le 20 avril, de faire sa soumission à Henri IV, 
et comment Villars, qui en était gouverneur, après avoir 
promis d’envoyer une députation au Roi, se ravisa et menaça 
les Agenais de « leur faire mortelle guerre », s’ils ne res¬ 
taient pas fidèles à la Sainte Union, Il fit venir, pour mieux 
les surveiller, le régiment du sieur du Bouzet, ainsi que les 
trois compagnies de gendarmes des sieurs de Lau, de Mon- 
tespan et de Cauzac, et ce n’est qu’à la suite de longs pour¬ 
parlers, après avoir retenu un otage et pris toutes ses précau* 
tions, qu’il consentit le 12 mai à quitter la ville. Celle-ci, 
malgré une vive opposition, appela Charles de Monluc, lieu¬ 
tenant du Roi en Guienne, et rompit dès ce moment ouver¬ 
tement avec le parti de la Ligue. Six mois se passèrent, 
pendant lesquels Villars et Cauzac, toujours menaçants du 
côté d’Aiguillon, de Madaillan et de Montpezat, rançon¬ 
naient le pays et faisaient des prisonniers jusque sous les 
murs d’Agen. 

L’arrivée des Croquants, gens du Tiers Etat, ramassés 
parmi les plus pauvres de la campagne, paysans ruinés, à 
demi morts de faim, qu’on appelait aussi Chasse-Voleurs, 
Tard-Ad visés, etc., et qui, sous le prétexte de faire rentrer 
dans l’obéissance ceux de la Ligue, dévastaient tout sur leur 
passage, ruinant, pillant, incendiant fermes et châteaux, 
vint porter à son comble l’inquiétude des habitants d’Agen. 
Ce fut bien pis, lorsqu’ils apprirent au commencement de 
novembre 1594 que Cauzac lui-même, à la tête de ses plus 
courageux Ligueurs, avait résolu de s’emparer d’Agen. D'ac¬ 
cord avec de nombreux habitants, restés fidèles à son parti, 
il devait escalader les murailles du côté de la tour de Vaqué 


1 Une trahison sur la ville d'Agen. Revue de Gascogne., t. xvn. p. 347. 
a Agen pendant les guerres de religion . Revue de l’Agenais, t. xx, p. 177. 


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et mettre tout à feu et & sang. Le complot fut heureuse¬ 
ment découvert et les traitres punis. Sur la nouvelle que lui 
en envoya Matignon, Henri IV prononça aussitôt la confisca¬ 
tion des biens de Balthazar de Thoiras et, par brevet du 8 
décembre, fit don à plusieurs gentilshommes de ses amis de 
toutes les terres des rebelles, « à cause de la trahison par 
eulx faite sur la ville d’Agen *. » 

En môme temps,les Consuls s’adressaient au maréchal de 
Matignon pour qu’il leur fut permis de s’opposer à la vio¬ 
lence des Ligueurs, « courir sus au son du tocsin et tailler 
en pièces ceux qui vexent et ravagent le plat païs par prinses 
de personnes et bestail... * » Un des prompts effets de la 
concession accordée par le maréchal fut la prise et la mise à 
sac des châteaux de Cauzac et de Montaigut, qui, dès cette 
fin d'année 1594, furent une première fois dévastés. 

Ce qui empêcha Balthazar de les défendre, c’est qu’il re¬ 
cevait à ce moment l’ordre de s’enfermer dans le château de 
Montpezat avec les derniers Ligueurs, suivant commission 
du marquis de Villars, du 30 décembre 1594 : 

Recognoissant, est-il dit, assez de quelle importance est la place et 
chasteau de Monpesat d’Agennois et combien la conservation d'icelle 
au party de la Saincte Union des catholiques nous doibt estre recom¬ 
mandable... à ces causes, et d'aultant que pour garder et maintenir 
icelle place en l’obeissance de ce dict sainct party, nous ne saurions 
fere choix ny meilleure eslection que de vous, pour la confiance que 
vous en avez jusqu’en icy rendus, ensemble de vostre valleur, dexté¬ 
rité, vigilance, expériance au faict des armes et bonne diligence ; 
Nous, pour ces causes, etc . 5 » 


* Ce brevet, dont l'original appartient à M. l’abbé J. de Carsalade du Pont, a été pu¬ 
blié pour la première fois par lui dans la Revue de Gascogne, t. xvii, p. 143 (1876). 
Il a été reproduit par M. J. de B. de LalTore dans la Revue de CAqenais, t. vu, p. 890 
(1880). 

* Arch. municip. d’Agen. BB. 37 f» 280. 

1 Archives du château de Cauzac. Original donné aux Arcb. dép. de Lot-et-Garonne 
(Fonds Cauzac). — Idem, Les Vieux Papiers, p. 29, 


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- 391 — 


Mais la Ligue était aux abois et la lutte ne pouvait conti¬ 
nuer longtemps. Déjà, le 18 janvier 1595, le Parlement de 
Bordeaux rendait un arrêt portant que la ville et le château 
de Montpezat seraient remis au maréchal de Matignon dans 
le délai de trois jours h A la notification qui lui en fut faite 
Cauzac répondit en jetant à la porte dudit château l’abbé de 
Pérignac, représentant en ce lieu de la duchesse de Mayenne. 
La résistance se poursuivit encore quelques jours.Néanmoins, 
dès la fin de février, les Ligueurs du château de Montpezat 
consentirent à se rendre. Mais ils le prirent de haut, et c’est 
Thoiras qui dicta lui-même à Matignon, le 2 mars 1595, les 
articles de la capitulation. Tous lui turent accordés ou à peu 
près, notamment celui où il fut stipulé « qu’il lui serait 
donné récompense des bruslemens, démolitions et desgats 
faicts de ses biens par les Crocquans, pour quatre ou 
cinq mil escus ; » et encore celui en vertu duquel « ses mai¬ 
sons et celles de la dame de Montegut, sa femme, lui se¬ 
ront également remises et rendues avec tout ce qu’il trou¬ 
vera estre dans icelles *. » 

Parallèlement au fait de la reddition du château de 
Montpezat et.dans cette même première semaine de mars de 
l'année 1595, un autre fait se passait, que nous ne saurions 
omettre tant il est lié à l’histoire même du château de Cau¬ 
zac : 

Abandonné par son propriétaire, qui depuis plus de trois 
mois tenait énergiquement à Montpezat, le château de Cau¬ 
zac, on l’a vu, avait été une première fois dévasté par les 
gens d'Agen, qui avaient voulu se venger de la tentative 
avortée, entreprise contre eux par Balthazar de Thoiras. Ce 


* Archives du chAteau de Cauzac. Idem, p. 31. 

* Idem, p. 45. — Voir original conservé aux arch. dép. — Id. B. 3. — Id. Revue de 
Gascogne, t. xvn, p. 353. 


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fat bien pis encore quand, sortis du Périgord, les Croquants 
s’avancèrent vers l'Agenais, mettant tout au pillage sur leurs 
pas. Six compagnies des leurs vinrent camper sous les murs 
de Cauzac, et, d’accord avec les consuls et jurats d’Agen qui 
leur faisaient passer des vivres *, en forcèrent facilement les 
portes et s’y installèrent durant tout l’hiver de 1595, y éta¬ 
blissant leur principal quartier-général. Contraints de délo¬ 
ger au moment de la convention passée entre Thoiras et 
Matignon, c est en vain que ce dernier leur enjoignit de res¬ 
pecter les propriétés du seigneur de Cauzac. Ils ne tinrent 
aucun compte des articles du traité et ne purent résister au 
plaisir sauvage de tout saccager. Nous nen voulons pour 
preuve que ce passage do la requête adressée quelques jours 
plus tard au maréchal de Matignon par Balthazar de Thoiras 
et qui est suffisamment éloquent : 

« Monseigneur, le sieur de Causac vous remonstre en toute humilité 
que, estant dans le lieu et place de Monpesat pour ceux de la Ligue, 
il vous auroit pieu luy permettre et accorder que ses maisons, ensem¬ 
ble celles de la dame de Montegut, sa femme, quy avoit esté prinse 
par les Groquans et aultres gens de guerre, portant les armes soubz 
vostre autorité, luy seroient randues avec tout ce qui estoit dedans 
incontinant après qu'il auroit remis en vos mains ladite place de Mon¬ 
pesat... Mais, quelque commandement que vous ayez faict de luy 
randre ses dictes maisons avec les meubles et autres chouses quy 
estoient dedans icelles, ceux quy s'en estoient emparés n’auroient tenu 
compte de le faire que huict jours antiers après la reddition dudict 
Monpesat, pandant lequel tems ils auroint comis tous les rnaux et 
desordres dont ils se peurent adviser, ayant entièrement bruslé et 
rompeu tous les meubles de bois, emporté et vandeu la plus grande 
partie de ses bleds et vuivres, vairser les vins, faisant roller les poin¬ 
çons et barriques pleines le long des costaux, enlever et voler tous les 
meubles, habitz, licts, garniteures diverses, linceuls, nappes, servietes, 
vaisselle d’estaing, cuivre, leton, maitail et fers qui estoient dans les 
dictes maisons en belle et grande quantité, rompeu toutes les portes 


1 Archives municipales d’Agen. BB. 37 et CC. 328 et 329. — Idem. Comptes des 
Consuls. — Idem. G. Tholin, Lq. Ville d'Agen pendant les guerres de religion , etc. 


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— 396 — 


et fenestres et couvertures de ses dictes maisons, mis le feu dans les 
puis afiin de les tarir du tout ou tellement les empuentir qu'ils ne 
servissent jamais plus comme ils ne feront aussy ; pareillement faict 
bruller et métré par terre six beaux et grans pigeonniers et tout en¬ 
tièrement une belle maison sise auprès de la maison de Causac,où il y 
auroint de beaux et grans estables à cheval et commodités de pieu- 
sieurs belles chambres pour loger et acommoderung train; plus quatre 
grandes granges les trois couvertes de tuille, la quatriesme de paille ; 
plus deux moulins ; couppé et arraché toute la belle grande vigne, 
ensemble les jardins et vergers, et oultre couppé jusques à la scinture 
d’un homme une grande quantité d'arbres gros frutiers, environ six à 
sept centz, et pour comble et couronnemens de toutz les dicts désor¬ 
dres et voleries auraient pillé les ornemens et la cloche d’une belle 
chappelle qui estoitprès de ladicte maison de Cauzac, fondée et rentée 
de long teins par les seigneurs dudict lieu, laquelle dicte chapelle, en- 
samble l’autel d'icelle, ilz. auraient rompeuz et démolis jusques aus 
fondemens, el revenaus toutz les susdictz et aultres désordres, brulle- 
ment, maux et larrecins comis en ses dictes maisons et biens à sa 
perte et dommaige pour plus de dix mille escus ;.. etc. 1 

Ajoutons qu’un Mémoire pour Monsieur de Cauzac, 
écrit postérieurement, nous fait connaître les principaux 
acteurs de ces scènes de désordre ; et ce n’est pas sans éton¬ 
nement que l’on trouve à la lôte de ces bandes des pillards 
des gens tels que les capitaines Geraud Rigal et Joseph de 
la Ville, et qui plus est encore, comme leur colonel, un des 
membres de la famille de Boyssonado. Mais ce ne fut pas 
sans peine que, selon l’accord passé entre Cauzac et Mati¬ 
gnon, ce dernier put obtenir la restitution des biens de Bal- 
thazar de Thoiras, et que les Croquants consentirent à aban¬ 
donner ses châteaux de Cauzac el de Montcuquet, non tou¬ 
tefois, ainsi qu’on l’a vu, « sans avoir pillé lesdites maisons, 
bruslé les écuries et les tours qui estaient sur la basse- 
cour » *. 


1 Archives du chAteau de Cauzac.—Id. Les Vieux papiers du.château de Cauzac , 
p. 62 et suiv. 

^ Les Vieux papiers du château de Cauzac, p. 74 et suiv. 


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~S0t - 


Deux mois après, le 28 mai 1595, Ballhazar de Thoiras se 
rendait en la ville d’Agen ; et là, 

« entre les mains du maréchal de Matignon, il prêtait solennellement 
serment.de fidélité à Sa Majesté, jurant et promettant sur les Saints 
Evangiles d’estre et de demeurer bon et fidel subject du Roy Henry 
quatriesme, roy de France et de Navarre, le recognoissant pour Roy 
légitimé et souverain de ce royaume » 

Henri IV se montra comme toujours bon prince. Il 
oublia le passé et il octroya au seigneur de Cauzac des 
lettres de grâce, pleine et entière, < voulant et entendant 
que la mémoire de tout ce qui s’est fait et passé, tant en 
ladite ville de Monpezat qu’en ses maisons particulières pcn- 
danl et à l’occasion des présents troubles, demeure éteint et 
aboli » *. Bien plus, il lui accordait 4,000 livres pour l’in¬ 
demniser de toutes les pertes qu’il avait subies, et il prenait 
Balthazar de Thoiras sous sa protection et sauvegarde. 

Autant avait été orageuse sa jeunesse, autant fut paisible 
son âge mûr. Nous avons déjà dit quelles faveurs obtint le 
seigneur de Cauzac de la reine Marguerite. Le 8 janvier 
1596, elle lui accordait, d’Usson où elle était encore, la 
charge d’un des quatre conseillers et gentilshommes d’hon¬ 
neur de sa maison, aux gages de 800 écus par an ; et, plus 
tard, lorsqu’elle fut rentrée à la Cour, elle lui délivrait, le 
16 mars 1611, un certificat, eu vertu duquel elle déclare 

« que le sieur de Cauzac est l'un de nos gentilshommes d'honneur, 
qu’en cette qualité il nous sert journellement, qu’il est couché sur 
Testât de nos officiers domestiques, et qu’il est payé de ses gages jus¬ 
qu’à aujourd’huy » *. 


1 Les vieux papiers du château de Cdutdc, p. 53. 

* Archives départemeotates de Lot-et-Garonne, B. 3. — ld. Revue de Gascogne. 
t. XVII. 

1 Archives do château de Cauiae. — Id. Archives départementales de Lot-et-Garonne, 
fonds Cauzac. 


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- 398 - 


Balthazar de Thoiras se maria deux fois. Le 19 novembre 
1576, il épousa Marie de Goût, dont il eut trois enfants. Le 
5 août 1587, il convolait en secondes noces avec Armoise 
de Lomagne, dame de Las Treilles. Son fils aîné François, 
qui lui succéda au château de Cauzac, demeura toute sa vie 
fidèle au roi de France. Les lettres qu’il reçut du maréchal 
de Roquelaure en 1615 et 1616, du duc d’Epernon en 1625 
et 1627 V nous le montrent homme de guerre, marchant sur 
les traces de son père. Il sert notamment contre M. de Rohan, 
et son nom se trouve accolé, dans une autre lettre du maré¬ 
chal de Roquelaure, à celui du capitaine d’Estrades, Agenais 
comme lui, dont le fils allait porter si haut la fortune de sa 
maison. François de Thoiras épousa, avant 1621, Jeanne de 
de Galard de Béarn de Brassac, dont il n’eut pas d’enfants. 
Il mourut en 1634. Avec lui s’éteignirent le nom et la fa¬ 
mille de Thoiras. 

— Héritière de tous les biens de son mari, Jeanne de Ga¬ 
lard les transmit, par testament du 29 août 1659, à l’un de 
ses parents, Marc de Cugnac, sieur de Pauliac, son léga¬ 
taire universel, à la condition que ce dernier n’entrerait en 
jouissance desdits biens que lorsque les revenus de la terre 
de Cauzac auraient payé les dettes et legs de la testatrice *. 
L’exécution de cette clause demanda cinq ans ; et ce ne fut 
qu’en 1664 que Marc de Cugnac put entrer en pleine pos¬ 
session du château de Cauzac. Maréchal de camp des armées 
du Roi, premier capitaine aux gardes françaises, le nouveau 
propriétaire de la seigneurie de Cauzac se distingua dans 
toutes les guerres des Flandres et de Hollande, notamment 
au siège de Landrecies, et il mourut le 26 avril 1678, après 


1 Archives du château de Cauzac. — Archives départementales de Lotet-G&ronde<-» 
Voir aussi les Vieux papiers du château de Cauzac, p. 89 et suiv. 

2 Archives départementales de Lot-et-Garonne; fonds Cauzac* 


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— 39d — 


avoir épousé Elisabeth de Beaulieu, dont il n’eut pas d’en¬ 
fants. 

En vertu d’un codicille de Jeanne de Galard, à la date du 
6 décembre 1664, dans le cas où le sieur de Cugnac ne lais¬ 
serait aucun héritier direct, sa succession devait passer à 
Messire Louis-Alain de Verduzan, son petit neveu Mais 
un procès s’engagea au sujet de ce riche héritage, intenté 
par la famille de Gironde, qui fut déboutée de ses réclama¬ 
tions par arrêt du Parlement de Bordeaux du 18 août 1680. 
Le sieur de Verduzan resta donc paisible propriétaire de 
tous les biens des Thoiras. 

Marié ù Marguerite de Raymond, le 4 février 1685, le 
nouveau seigneur de Cauzac en eut trois filles, dont la se¬ 
conde, Marie,épousa en avril 1723 Henry d’Aymar de Châ- 
teaurenard , capitaine de dragons au régiment de Langue¬ 
doc, chevalier de l’ordre de Saint-Louis et issu d’une des 
plus anciennes familles de la Provence *. Ce fut elle à qui 
échut en partage la seigneurie de Cauzac. 

Depuis cette époque, les comtes de Châteaurcnard ont 
établi au château de Cauzac leur principale résidence. C’est 
là où la noblesse de l’Agenais vint chercher, pour l’élire son 
député aux Etats-Généraux de 1789, Joseph d’Aymar 
d’Albi, comte de Châteaurenard, brigadier des armées du 
Roi 3 ; et c’est à ce même château que, durant. les années 
terribles, séjourna sa femme, née de Chevigné, em¬ 
ployant toute son énergie à défendre scs droits menacés, 
tenant tête chaque jour à l’orage, et contre la meute dé- 


1 Voir fonds de Raymond, Reg. 5, la généalogie manuscrite de la famille de Verduzan. 

* On voit encore sur les bords de la Durance, au-dessus d'un roc escarpé et à l'en¬ 
trée d'une des gorges les plus pittoresques des Alpines, les ruines imposantes du 
château de Cb&leaurenard. 

* Archives départementales de Lot-et-Garonne, B. 209. Procès-verbal de l’assemblée 
des Trois Ordrés# 


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- 400 - 


chaînée faisant preuve du plus ferme et du plus noble 
caractère 1 . 

— Le château de Cauzac est encore habité par M. le 
comte d'Aymar d’Albi de Châteaurenard. Fidèle à la tra¬ 
dition de sa famille il accueille avec une même bonne grâce 
tous ceux qui viennent frapper à sa porte, et c’est avec une 
simplicité et une bonne humeur qui ne se démentent jamais 
qu’il est heureux de leur en faire les honneurs. Pourquoi 
faut-il qu’à l’heure même où nous écrivons ces lignes et où 
à son nom, si populaire dans toute la contrée, nous allions 
joindre celui de son frère, également vénéré, la mort de 
M. le marquis Frédéric de Châteaurenard, ancien mi¬ 
nistre plénipotentiaire, ancien conseiller d’Etat, comman¬ 
deur de la Légion d’honneur et longtemps membre du Con¬ 
seil général de Lot-et-Garonne pour le canton de Laroque- 
Timbaut, vienne jeter un voile de deuil sur ccttè demeure, 
berceau des deux frères, où s’écoulèrent paisibles et heu¬ 
reuses leurs premières années ? A la mémoire de ce dernier 
nous adressons ici un reconnaissant et respectueux hom¬ 
mage, comme nous remercions une fois de plus M. le comte 
de Châteaurenard, autant de sa générosité pour avoir donné 
ses Archives au département de Lot-et-Garonne, que de la 
bienveillante hospitalité avec laquelle, récemment encore, il 
nous recevait dans la grande salle de son château, si plein 
d’éloquents souvenirs. 

12 octobre 1896. 

Ph. LAUZUN. 


1 Les très curîeu* documents fournis sur elle par les Archives du château de Cauzac, 
scrupuleusement dépouillés et étudiés par un de nos plus érudits collègues, ne devraient 
pas rester plus longtemps igoorés du public. Sous le titre de : Une grande dame Age* 
naise pendant la Révolution, la biographie de la comtesse de Châteaurenard s’impoee, 
et c'est avec joie qu'elle serait accueillie par tous les friands de l’époque révolutionnaire*. 


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Le Baron PORTAL 


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UN MINISTRE DE LA MARINE 

ET SON MINISTÈRE 

SOUS L-A» REJST-A.TJiR-A.TIOIT 


LE BARON PORTAL 1 


I 


Le parti protestant était bien amoindri il la fin du xvn® siècle ; 
les guerres de religion, les persécutions, la défaveur royale l’a¬ 
vaient presque complètement ruiné. 

Cependant quelques rares gentilshommes huguenots, principale¬ 
ment dans le midi de la France, avaient conservé leurs domaines 
seigneuriaux ; les membres de la famille de Portai eurent ce privi¬ 
lège. 

En 1683, Louis de Portai, son épouse, Jeanne de La Porte et leurs 
enfants avaient quitté leur château de La Portalière près de Romans 
en Dauphiné, pour fuir les premières dragonnades, et s’étaient ré¬ 
fugiés dans les Cévennes non loin de Saint-Hippolyie. 

Des dragons venant du Vivarais, se portèrent chez eux, égorgè¬ 
rent le père, la mère et l'un des enfants. L'habitation fut incendiée et 
rasée. Auprès était le moulin de Portai, situé au pied des montagnes 


1 La famille du baron de Portai avait porté la particule avant la Révo¬ 
lution, depuis Oldric de Portai, capitoul de Toulouse en 1229. 

Le baron Frédéric, fils du ministre de la Marine et père de l’auteur, flt 
établir sa filiation par arrêt de la Cour de Bordeaux en 1867. 

Depuis, les membres de cette famille signent de Portai en écritures pu¬ 
bliques et privées. 


se 


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- 402 — 


sur la petite rivière de la Candolière, affluente du Gardon. Quatre 
des enfants s’y cachèrent Henry, Marie, Guillaume et Pierre, et réus¬ 
sirent à sauver leur vie. 

Ils prirent ensuite le chemin de l’exil, projetant de passer par 
Montauban et de s'embarquer à Bordeaux pour gagner la Hollande 
et recourir h la protection de Guillaume d’Orange. 

Le plus jeune, Pierre, exténué par la longueur de la route, qui se 
faisait à pied, ne put dépasser Montauban. Il y tomba malade et fut 
recueilli par un boulanger, son coreligionnaire, qui le garda chez 
lui, et lui enseigna son métier. 

Quelques années plus tard nous voyons Pierre de Portai s’unir à 
Isabeau d’Àstorg, tille de Simon d’Astorg et de Raymonde de Mon- 
tel. 

L’attachement de M. d’Astorg au protestantisme avait été pour lui 
aussi une cause de ruine, mais au moment du mariage de sa fille, sa 
fortune était en partie rétablie par la fondation d’une manufacture 
de draps. Son gendre en prit la succession après lui. 

Pierre et Isabeau eurent trois enfants. 

L’ainé, enlevé à sa famille, fut baptisé catholique et ne parut pas 
le regretter puisqu’il se fit prêtre. 

Le second, Paul, entra dans l’armée, n’y resta que quelques an¬ 
nées, épousa Anne de Noalhan et devint industriel comme son père 
et son grand-père. 

Le troisième fut l’auteur de la branche de La Fumade. 

Bientôt la famille put acquérir la terre de Pénardières en Quercy *. 

Pierre de Portai, fils de Paul de Portai et d’Anne de Noalhan, 
épousa Guillemette Delfau. 

Un de leurs fils ayant été enlevé et baptisé par le clergé catholi¬ 
que, Guillemette se cacha dans sa petite propriété d’Albarèdes près 
de Montauban pour y mettre au monde son prochain enfant et le 
dérober au zèle du curé. 

O’est là que naquit, le 31 octobre 1765, Pierre-Barthélemy Portai 
d’Albarèdes. 


4 Ce domaine était situé dans un lieu pittoresque et charmant.La maison 
avait l’extérieur d’un châlet. On y arrivait par un chemin creux bordé d’ar¬ 
bres séculaires qui faisaient dôme au-dessus de la route. Le feuillage était 
Impénétrable au soleil et à la pluie. Le pays était ravissant; un ruisseau 
vif, alerte, semblable aux Gaves des Pyrénées, traversait la propriété. 


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— 403 — 


Pierre et Guillemette eurent six enfants. C'était une lourde charge 
pour la modeste fortune de la famille, d’autant que la plupart de ces 
enfants annonçaient des caractères indomptables. « Mon grand-père 
» étant un des plus jeunes, écrit la comtesse du Maisniel dans ses 
» Souvenirs, couchait auprès de ses parents, et le soir, le croyant 
■ endormi, ils se lamentaient sur la paresse et l’indiscipline de leurs 
» fils alliés. Le petit Barthélemy, tout ému de la peine de ses parents, 
» prit de son lit d’enfant la ferme résolution, malgré sa légèreté et 
» son horreur naturelle pour le travail, de devenir un jour leur ap- 
» pui et leur consolation.il tint largement parole, et fut dans la suite 
» la providence de tous 1rs siens. 

» Malgré la religion protestante de sa famille, il fut admis au col* 
» lège des Jésuites de Montauban. Il y resta peu de temps, mais il 
» conserva toute sa vie du respect et de l'admiration pour l’esprit 
> éducateur de ses anciens maîtres. 

» A dix-huit ans il fut retiré du collège ; son père lui fit faire un 
» habillement neuf couleur flamme d'Opéra à la mode de Paris (jus- 
» que-là il avait usé les vêtements de ses frères aînés), puis lui re- 
» mettant 1,200 fr. : « C’est, mon cher enfant, tout ce que je puis 
» faire pour toi ; voici une lettre pour M. Rodrigue, armateur à Bor- 
» deaux; ton travail et ta bonne conduite aidant, tu feras ton chemin 
» dans le monde. 

• Bien vite l’armateur en question comprit la supériorité de son 
» jeune commis. Il le rapprocha de lui, le mit au courantdc ses affai- 
» res et Pierre-Barthélemy n’avait que vingt-quatre ans lorsqu’il lui 
» abandonna sa maison de commerce. » C’était en 1789. 

Il se trouvait donc à cette époque en position de songer au ma¬ 
riage. Son choix se fixa sur Mlle Elisabeth Acquié de Bergis, fille 
d’un ingénieur distingué, qui avait perdu la vue en cherchant à sau¬ 
ver des malheureux dans un incendie. 

C’est à Montauban qu'ils se connurent. Elisabeth était très jolie, 
peu mondaine, tout occupée de son père aveugle. Sa modestie, son 
abnégation touchèrent M. Portai qui eut le bonheur d’en faire la 
compagne dévouée de toute sa vie. 

Elle était, disent ceux qui l’ont connue,petite, ni grasse, ni maigre, 
très beau teint mat et blanc, les yeux bruns très fendus et peu ou¬ 
verts, le front et le nez très bien faits, les cheveux très noirs, les 
pieds et les mains jolis et petits; mais ce qui est plus difficile à dé¬ 
crire c’était sa physionomie si douce, si aimable, sa modestie de 


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— 404 — 

jeune fille, sa bonté qui la portait à rendre à chacun tous les services 
possibles. 

Il fallait arrêter son élan qui allait au-delh de ses forces. Sa santé 
était bonne mais délicate. Tout était assez bon pour elle ; elle avait 
toujours ce qu’il lui fallait et il était nécessaire de se fàcher'pour 
qu’elle pensât à elle. 

L’ile de Saint Domingue était pour Bordeaux une source de for¬ 
tunes rapides. M. Portai avait déjà gagné 1.500,000 fr. dans ses rela¬ 
tions avec cette colonie lorsque survint la Terreur. 

Le maximum lui enleva 1.200,000 fr. ; avec les 300,000 qui lui res¬ 
taient il partit pour Montauban, acheta une terre appelée Les Aurio- 
les où il se mità l’abri des tourmentes révolutionnaires. 

M. Portai n’avait aucun goût pour l'agriculture; aussi, dès que la 
Révolution s'apaisa, il retourna à Bordeaux et y refit rapidement sa 
fortune. 

Il avait voulu à cette époque acheter le château féodal de Béçhe- 
velle, qui après avoir été vendu sous la Terreur comme bien natio¬ 
nal, se trouvait entre les mains d’acquéreurs insolvables. 

Ce beau domaine était situé dans le Médoc et lui plaisait beaucoup; 
mais, avant de se présenter pour l’acquérir, il voulut y être autorisé 
par l’ancien seigneur, lequel avait émigré et vivait dans la misère à 
Londres. Il lui offrait aussi une somme considérable à titre d’indem¬ 
nité. 

L’émigré lui répondit ces simples mots : « Monsieur, j’aime mieux 
» votre procédé que votre argent. « 

M. Portai n'insista pas et renonça à son projet. 

Sa délicatesse scrupuleuse dans les affaires était déjà renommée. 

Il lui arriva un jour d'entrer en contestation avec l’un de ses cor¬ 
respondants, chacun refusant de recevoir une grosse somme d’ar¬ 
gent qu’il croyait due à l’autre. La nomination d'un arbitre devint 
nécessaire pour les accorder. 

Nommé président du Tribunal de Commerce et membre du Conseil 
de Bordeaux sous l'Empire, M. Portai fut envoyé à Paris, en 1811, par 
la Chambre de Commerce et par la ville, pour présenter à l’Empe- 
pereur un rapport sur les affaires du Port de Bordeaux. 

Napoléon s'entretint plusieurs fois avec lui, et garda le souvenir 
de sa haute capacité. 

De retour dans la Gironde, M. Portai ne voulut jamais être indem¬ 
nisé des frais considérables de voyage et de séjour à Paris, mais il 


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- 406 - 


accepta une voiture et un nécessaire en vermeil d'une grande ri¬ 
chesse, offerts par la ville de Bordeaux. 

Pendant le Blocus continental, nous le voyons armer des corsai¬ 
res qui lui firent parfois des prises avantageuses. 

Il reçut un jour la nouvelle de la capture d'un navire anglais à La 
Rochelle. C’était un de ses corsaires qui l avait saisi ; il était chargé 
d’un million de francs en espèces. Vite il se mit en route, lors¬ 
qu’une seconde lettre l’avertit que le navire anglais était repris et 
avait filé sous le nez du corsaire. 

L'Empereur nomma M. Portai, Maître des Requêtes, en son 
Conseil d'Etat, le 2 juillet 1811. Celte marque de faveur et d'estime 
parut plus gênante que flatteuse à celui qui la recevait; cependant 
il l'accepta pour servir son pays. Les soins que réclamaient sa 
famille et ses affaires, lui rendaient le séjour de Bordeaux très 
nécessaire; d'ailleurs, malgré les bonnes grâces du grand homme, 
M. Portai n’aima jamais ni l'Empereur ni le Régime impérial, dont 
il redoutait les extravagantes conquêtes. 

Napoléon avait senti avec sa pénétration habituelle tout le parti 
qu'on pouvait tirer d'un homme de cette trempe ; aussi aimait-il à 
s'entretenir souvent avec lui. et ù le consulter sur l'administration 
de nos colonies. Ce ne fut qu’à la fin de 1813 qu’il lui permit de se 
retirer. 

Vers cette époque, les affaires du Port de Bordeaux devinrent dé¬ 
sastreuses et M. Portai vit sombrer sa maison d’armateur et toute sa 
fortune. Cela le touchait fort peu, écrivait sa petite-fille la comtesse 
du Maisniel, et. après les crises de l'Empire, il refit rapidement sa 
fortune. Cependant il ne devait pas lui être loisible de rester long¬ 
temps tranquille dans sa famille. 

Rentré depuis peu à Bordeaux, il reçut une lettre du comte Mol- . 
lien, ministre du Trésor, le priant de lui prêter son concours pour 
régler des comptes de fournisseurs, qui lui inspiraient peu de con¬ 
fiance. M. Portai y consentit avec empressement. 

Eu 1814, un décret de l'Empereur le nomma, avec le comte Cornu- 
det, commissaire civil auprès de l'armée du maréchal Soult, qui 
était en retraite dans le département des Basses-Pyrénées. La re¬ 
traite continuant, le département des Landes allait être ouvert, les 
ennemis pouvaient jeter une division sur Bordeaux et, dans un en¬ 
tretien qu'ils eurent jt Peyrehorade avec le maréchal, il fut convenu 


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— 406 — 


qu’ils se rendraient dans cette première ville pour éviter, s’il était 
possible, le mouvement insurrectionnel qui commençait à s’y mani¬ 
fester. 

Ils se rendirent en effet à Bordeaux ; l’ordre y fut maintenu, et la 
veille du jour où le duc d’Angoulême y entra, ils passèrent les riviè¬ 
res emmenant avec eux à Libourne les troupes, les fonctionnaires, 
les magistrats, les caisses et tout ce qu’ils purent enlever. 

L'abdication de l’Empereur vint les surprendre, et rendit à M. 
Portai sa liberté. Il rejoignit sa femme et ses enfants en Touraine, 
chez un ami qui leur avait offert l’hospitalité pendant les mauvais 
jours. * 

Ses fonctions d’adjoint à la mairie de Bordeaux et ses affaires 
personnelles le rappelèrent dans cette ville. Il y ramena sa famille. 

La plus jeune de ses filles, Lucile, plus tard marquise d'Audiffret, 
fut au nombre des demoiselles désignées par la Ville, pour offrir des 
compliments et des fleurs à Son Altesse Royale la duchesse d’An¬ 
goulême. 

« Nous avions des robes de mousseline blanche, écrivait-elle, 
« avec une écharpe verte posée en sautoir, garnie de crépines d’ar- 
« gent, et une couronne de lys sur la tête. Le pont de Bordeaux 
« n’existait pas; une tente fut dressée au bout du Chapeau-Rouge. 
« Là nous vîmes arriver la barque dorée avec douze matelots élé- 
« gamment costumés; mon cœur battait bien fort. Depuis plusieurs 
« années les rapports entre la France et l’Angleterre avaient cessé, 
« de sorte que la toilette de la Princesse nous parut singulière. Elle 
« n'était pas gracieuse; sa voix était dure ; elle portait sur ses traits 
« l’empreinte de la souffrance. Elle traversa rapidement la tente et 
« se dirigea vers une calèche qui l’attendait, mais l’enthousiasme 
« était si grand qu'à l'instant les chevaux furent dételés, et la voiture 
« traînée par le peuple jusqu’au Palais Royal. » 


II 

Tandis que M. Portai se reposait à Bordeaux au milieu des siens, 
Louis XV11I s'installait sur le trône de ses pères. 

Lorsque vint le moment de reconstituer le Conseil d’Etat, le Roi 
voulut le maintenir dans la place qu'il y occupait, observant que 
c'éiait le seul homme dont tout le monde lui eut dit du bien. 


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« Mon projet était de rester là où j’étais, écrit M. Portai dans se* 
« mémoires et de laisser passer l’orage; je ne sais comment il se 
« fit que, n’ayant hasardé aucune démarche, ni demandé aucun ap- 
« pui, je fus rappelé et nommé Maitre des Requêtes à la première 
« formation du Conseil d’Etat sous Louis XVIII. 

« Je revins à Paris, je prêtai serment et me remis à l'œuvre, bien 
« résolu toutefois, à profiter de la première occasion pour rentrer 
« dans ma famille. 

« De grandes fautes furent commises ; l’armée devint mécontente ; 
« l'esprit public changea ; Bonaparte revint de l’ile d'Elbe. 

« Je fus informé qu’il était encore question de me comprendre 
« dans le Conseil d'Etat impérial en qualité de Conseiller d’Etat. 

« Je fus trouver M. Régnault de St-Jean d’Angely le priant de pré- 
« senter mon refus à l'Empereur et d'obtenir que, sans éclat et sans 
« autre forme, mon nom fût rayé. 

« M. Régnault voulut bien s'acquitter de ce message et deux jours 
« après je reçus l’ordre de me rendre aux Tuileries. 

« Introduit dans le cabinet de l'Empereur il vint à moi et me dit : 
« Est-ce que vous voulez me déclarer la guerre? — Sire, je n’ai 
« pas une armée à mes ordres et si je l’avais je l’emploierais à la 
« défense de mon pays. — Mais pourquoi donc ne voulez-vous pas 
« rentrer dans mon Conseil? — L’Empereur me permet-il de lui 
« parler en toute sincérité? — Oui, vôvons, parlez. — Sire, V. M. 
« se souvient qu’aprés m’avoir accordé mou congé en 1813 et peu- 
« dant que j’étais ù Bordeaux comme simple particulier, elle daigna 
« jeter les yeux sur moi pour m’envoyer à M. le Comte Cornudet en 
« qualité de commissaire civil à l’armée du maréchal Soult. Nous 
« fûmes au quartier général qui alors était à Peyrchorade. La re- 
» traite continuait, le département des Landes était ouvert, une 
« pointe sur Bordeaux était probable ; nous crûmes que notre pré- 
« sence dans celte ville serait plus utile qu’à l’armée, et nous nous y 
« rendimes. L’ordre y fut maintenu, et la veille ou l’avant-veille de 
« l’entrée du duc d’Angoulème à Bordeaux avec une division de 
< l’armée anglaise, nous en sortimes emmenant avec nous les ma- 
• gistrats, les fonctionnaires, quelques soldats, les munitions, les 
« caisses et tout ce que nous pûmes emporter. Nous fûmes à Libour- 


« Mémoires du Baron Portalj publiés par son fils le baron Frédéric Portai, 
Paris, Amyot, 1846, in-8* de 318 p. 


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- 408 — 


« ne, à Périgueux, et enfin nous revînmes à Cavignac. Les événe- 
« ments marchaient fort vite et nous apprîmes que V. M. avait 
« prononcé son abdication. Les magistrats, les fonctionnaires ren- 
€ trèrent à Bordeaux et je me retirai en Touraine, où était ma fa- 
« mille. Sans que j’eusse fait aucune démarche, sans que j'eusse 
t écrit à personne,je fuscomprisdans le Conseil d’Etatde LouisXVIII. 
« Je lui ai prêté serment, il n’a pas donné son abdication, et je vous 
« supplie de permettre que je fasse pour lui, ce que j’avais fait pour 
« vous. L'Empereur me fixa avec des yeux pleins de colère. Il fit 
« deux ou trois tours dans son cabinet, puis, s’arrêtant devant moi, 
« il me demanda ce que je prétendais faire: Aller vivre à la cam- 
« pagne lui dis-je. — Allez, on vous donnera un passeport, mais les 
« yeux seront ouverts sur vous. 

« Je m’occupai de suite des préparatifs de mon départ pour me 
« rendre auprès de mon père sur sa terre de Pénardières. Mais, 
« avant de quitter Paris et cinq ou six jours après l’audience des 
« Tuileries, je reçus une lettre de M. Carnot, ministre de l’Intérieur, 
« qui m'annonçait que l’Empereur m’avait nommé maire de sa bonne 
« ville de Bordeaux. 

« Je répondis à M. Carnot que l’Empereur savait mieux que per- 
« sonne que je ne convenais pas à la place de maire de Bordeaux et 
« que cette place ne me convenait pas. » 

M. Portai était toujours heureux de se rapprocher de ses parents 
pour lesquels il avait une tendresse extrême. 

Leur vieillesse avait été assombrie par la vie orageuse de leur 
fils aîné Jean-Pierre et par sa fin prématurée et violente. Il fut tué 
dans un duel. 

D’après la jeune Lucile, cette vie de famille à la campagne devait 
avoir beaucoup de charme. 

« Je me suis bien amusée à Pénardières,écrivait-elle ; c’est un des 
« plus joyeux moments de ma vie. La table était sans cesse dres- 
« sée; tous les membres de la famille, très nombreux, venaient sou- 
« vent nous voir. Mon grand’père, vénérable vieillard tout ha- 
* billé de gris, depuis le chapeau jusqu’aux souliers, présidait nos 
« réunions. 11 était aveugle et passait souvent ses doigts sur ma 
« figure, pour se rendre compte de mes traits. Un jour il me dit: 
« As-tu de bons yeux mon enfant ? — Bon papa, j’ai la vue bien basse. 
« Il reprit : C’est un triste héritage et le seul que je puisse lais- 
« ser à mes enfants. * 


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— 409 - 


M. Portai de La Fumade, oncle de Pierre-Barthélemy, vivait aussi 
à Pénardières ; sa vie devait y être assez monotone, mais il n'était 
pas toujours heureux dans le choix de ses distractions. 

Lorsque les charbonniers s'arrêtaient pour passer la nuit dans les 
environs, ils choisissaient souvent cette admirable avenue dont nous 
avons parlé, qui était impénétrable au soleil et à la pluie. L’oncle 
Portai allait les trouver et leur disait avec bonhomie : • Je suis fâché 
» de vous voir passer la nuit à la belle étoile ; venez souper avec moi 
» et je vous donnerai un bon lit. » Les braves gens étaient enchan¬ 
tés. Après les avoir bien régalés, il les conduisait dans une chambre 
à quatre lits à colonnes. Quand ils étaient endormis, moyennant des 
poulies placées à l’étage supérieur, on hissait les lits à la hauteur de 
quelques pieds. 

On entendait alors des cris lamentables dans la maison ; des bruits 
lugubres de chaînes. Ces pauvres gens, bien effrayés, en ouvrant 
les yeux, voyaient à la fenêtre un fantôme affreux dont les yeux et 
la bouche lançaient des éclairs. C’était une citrouille piquée au 
boutd’un bâton, percée de trous, éclairés parune chandelle, et dans 
leur terreur ils sautaient en bas du lit et croyaient tomber dans 
un abîme. Une fois l’un d’eux se cassa la jambe. L’accident lit du 
bruit, et ce fut la fin de cette dangereuse plaisanterie. 

L’audience des Tuileries avait eu du retentissement et l’une des 
premières ordonnances de Louis XVIII eu remontant sur le trône, 
porte la nomination de M. Portai comme membre d’une commission 
chargée de pourvoir au service de l'armée des alliés. 

Cette commission était composée en outre de MM. Corvetto et de 
Labouillerie. « Nous nous mimes à l’œuvre, dit M. Portai dans ses 
» Mémoires, et les embarras, les exigences, les difficultés, lescrève- 

* cœur de toute nature rendirent cette mission horriblement péni- 
» ble. 

* Nous pourvûmes aux premiers besoins, et peu à peu le trésor 
» public se trouva en moins mauvais état. 

» M. Corvetto fut nommé ministre des finances, M. de La Bouillc- 
» rie fut chargé de la trésorerie de la Couronne, et on m’appela aux 

* fonctions de directeur supérieur des Colonies. 

» Ayant toujours l’idée fixe de revenir au milieu de ma famille, de 
» diriger l’éducation de mes enfants et de m’occuper de mes affaires 
» et de mes propriétés, j’acceptai la place de directeur des Colonies, 


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-410 - 


» à condition que ce ne serait que pour un temps limité et sans Iral- 
» lement. 

» A cette époque, les négociations avec les puissances étrangères 
r allaient s'engager. M. de Richelieu me chargea, pour quelques-uns 
» des éléments des traités à faire, de négocier avec l’Angleterre, 
» l'Autriche, la Prusse et la Russie. Quatre boites avec le chiffre en 

* diamants et le portrait des souverains attestent dans ma famille 
» la part que je prisa ces tristes et difficiles négociations. » 

Le temps pendant lequel M. Portai avait promis de conserver la 
direction supérieure des Colonies étant expiré, il obtint de Louis XVIII 
la permission de rentrer dans sa famille, mais il voulut,avant de par¬ 
tir, prendre congé de lui et le remercier. Sa Majesté le reçut avec 
bonté et lui demanda de présider le collège électoral de Montauban. 

Le Tarn-et-Garonne était partagé en deux camps, l'un occupé par 
les ultra-royalistes et l’autre par les ultra-libéraux. M. Portai,qui était 
éminemment un modéré, obéit au Roi sans grand enthousiasme, 
craignant d’échouer. 11 partit pour Montauban où sa famille vint 
aussitôt le rejoindre. 

« Nous avions une très belle maison, écrivait la plus jeune de ses 
» Allés, trois cuisiniers, et tous les jours deux grands repas, un à 
» midi pour les paysans, et un à cinq heures pour les gens de la 

* ville. * 

Bien secondé par M. de Balzac, alors préfet de Tarn-et-Garonne, 
et s’étant fait apprécier par la plupart des électeurs, le nouveau 
candidat obtint une assez grande majorité. 

Des compliments, des sérénades, des dîners en furent la suite, puis 
il partit pour Bordeaux, en attendant que la session fut ouverte. 

A la Chambre, M. Portai siégea au Centre Droit. Il At partie des 
quatre-vingt-sept députés qui se réunirent chez François Durand et 
convinrent d’appuyer le Ministère Richelieu. Il devait tomber malgré 
leurs efforts, et être remplacé, en décembre 1818 par le ministère 
Dessoles. 

M. Portai ayant refusé d'y entrer fut mandé aux Tuileries par 
Louis XVIII. 

« Eh bien, dit-il, ne voulez-vous point me servir?» — « Sire, je 
» serais heureux de sacrifier ma vie pour le service de Votre Majesté, 

» mais il est de mon devoir de lui éviter des regrets, » - « Pas du 


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- «1 - 


» tout, pas du tout, ne croyez pas cela, vous êtes parfaitement en 
» état de conduire le Ministère de la Marine et je veux qu’il passe 
» dans vos mains. ■ 

» Comme il résistait encore : « On m’avait prévenu, dit le Roi, que 
» j'aurais à employer les grands moyens. M. Portai je vous ordonne 
» de prendre le portefeuille de la Marine ; si dans quelques mois et 
* après l’épreuve vous insistez encore, nous tâcherons d’y pourvoir; 
» aujourd’hui c’est impossible et il faut en finir. » — « Sire, j'obéis, 
» mais je prie le Roi de se souvenif que mon obéissance n’est que 
» pure soumission. » — « Allez, rassurez-vous, mettez-vous à l’œu- 
» vre et tout ira bien. » 

Dans ses Mémoires, le nouveau Ministre parle de son insuffisance, 
tant il est vrai que la modestie est le cachet du mérite, comme l’hu¬ 
milité est celui de la sainteté. Il nous dit aussi qu’il n’éprouva jamais 
un plus grand chagrin que de se voir chargé d'un semblable fardeau. 

Voulant alors se consacrer uniquement au service de la France et 
à un gouvernement qui avait toutes ses sympathies, il confia sa mai¬ 
son prospère de Bordeaux, pour le malheur des siens, à son plus 
jeune frère, Paul, dont l’incapacité et la légèreté compromirent tout. 

La soumission de M. Portai à son souverain devait lui coûter cher. 
Sa famille ne le regrette point. 


III 

Avant d'envisager le rôle de M. Portai dans la rénovation de notre 
marine, il est indispensable de jeter un coup d’œil sur la situation 
difficile qu’il acceptait en entrant aux affaires. 

La Marine souffrait alors d'un double mal : le discrédit moral, le 
dépérissement matériel : « On ne pouvait oublier, nous dit-il dans 
» ses Mémoires, le rôle secondaire et malheureux qu’elle avait joué 
» sous l’E